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LES PRÉNOMS ONT ÉTÉ CHANGÉS

Suite de nouvelles sur « le passage de quelques personnes à travers une courte unité de temps » (Guy Debord).

Fabrice

Sa disparition était d’autant moins explicable que nous avions tous deux pris le parti d’en rire. J’avais réussi à lui faire adopter, et reprendre, le vocable sous lequel je désignais l’entreprise : la Cosmodémoniaque, en souvenir de lectures de Henry Miller qui avait ainsi baptisé ATT, l’opérateur national américain pas encore démantelé pour lequel il avait dû travailler à un moment de sa vie. Cosmo pour planétaire, un service public en réseau devenu une multinationale qui rayonnait sur tous les continents. Démoniaque pour cette atmosphère incommodante de secte qui y régnait. Combien de fois avions-nous assisté, rieurs, Fabrice et moi, à ces réunions de hauts cadres qui prenaient des mines de comploteurs pour évoquer la marche des affaires ? Combien de fois n’avions-nous pas ri sous cape en fixant les transparents qu’ils se relayaient pour nous convertir à leurs thèses, lesquelles pouvaient se résumer en quelques phrases lapidaires : trop de personnel, trop de protections, trop de sécurités, trop de culture du service public ; pas assez d’ambitions, pas assez d’esprit concurrentiel, pas assez d’efforts. Souvent, nous écoutions ces discours martiaux en nous regardant l’un l’autre, avec un sourire complice qui s’effaçait vite à mesure que les incantations à nous libérer des carcans administratifs et les odes aux marchés se faisaient plus agressives.

J’avais rencontré Fabrice le premier jour de mon admission dans ce service qui s’était spécialisé dans le traitement des réclamations nationales, avec un volet haut de gamme, dit encore VIP qui était presque entièrement assumé par lui. Les responsables avaient détecté chez lui une « belle plume » qui pouvait se plier aux exigences de contrition de grands bourgeois et d’institutionnels (hommes politiques, hauts fonctionnaires, présidents d’associations de consommateurs, chefs d’entreprises et élus locaux) qui interpellaient le directeur ou ses délégués et déléguaient à Fabrice le soin de répondre, lui faisant remettre cent fois l ‘ouvrage sur le métier avant que de daigner apposer leur paraphe. C’était un travail ingrat et stressant, juste récompensé par la signature finale qui valait congratulations et gratitude.

Fabrice avait joué le rôle du client mystère, le jour de mon arrivée, et les chefs avaient été prévenus contre ce syndicaliste irresponsable qui crachait dans la soupe et niait contre toute évidence la nécessité pour l’entreprise de « changer de logiciel » (ils aimaient l’expression qui revenait souvent dans leurs discours), de s’adapter à un univers où la concurrence faisait rage et où la guerre économique ne pouvait s’encombrer de déserteurs. Fabrice avait donc joué le rôle du client mécontent, avec une voix aux accents outrés de grand bourgeois excédé, et j’avais tenu le choc, prenant à mon tour le contre-emploi de l’employé docile et prêt à tout pour réparer. Le tout avait donné lieu à un sketch du plus haut comique que nous avions interprété sous l’œil goguenard du chef de service, couvé par le regard amusé de la directrice. Ce rituel, auquel j’aurais pu me soustraire en remettant en question ce genre de test qui ne faisait pas partie réglementairement des conditions d’embauche (mais ça aurait fait tâche et trahi un manque évident de motivation) s’était déroulé sans trop de formalisme et, après m’avoir prodigué quelques conseils et m’avoir fait écrire une lettre à un client fictif mais néanmoins mécontent – décidément ils l’étaient tous – j’étais enrôlé dans ce service de prestige qui s’enorgueillissait de fidéliser le client et de constituer une robuste interface – c’est comme ça qu’ils disaient – entre l’entreprise et ses clients institutionnels.

Fabrice travaillait devant moi. Son bureau, semblable au mien, était recouvert de dossiers verts ou roses, couleurs attribuées aux clients professionnels ou résidentiels. Certains dossiers étaient particulièrement signalés avec des post-it et des annotations en rouge qui lui valaient des recommandations du chef de service, lequel tenait particulièrement à attirer son attention sur un cas sensible et à traiter avec doigté. Il était l’homme de la situation et, loin de s’affliger d’une situation qu’on tendait à dramatiser, il chantonnait des airs ringards de Bécaud ou d’Aznavour, comme confiant en sa bonne étoile et à la réussite de la mission de confiance dont on le savait digne. Sa bonne humeur un peu surjouée contrastait avec l’anxiété dont ne se cachaient pas ses supérieurs.

Au début, on se parlait peu, si ce n’est le midi dans une salle de repos convertie en coin repas. J’ignorais tout à l’époque des contraintes particulières de son poste et j’apprenais un métier qui consistait pour l’essentiel à enfiler les phrases ronflantes, à battre sa coulpe et celle de l’entreprise, à se confondre en plates excuses et, à la fin de l’envoi, à envisager un geste commercial qu’il était difficile d’obtenir. Au bout de quelques semaines, je remarquais que son zèle d’employé modèle laissait place progressivement à la dérision et même parfois à une forme de cynisme. J’y voyais non sans fierté un résultat concret de l’influence que j’avais sur lui et nous étions maintenant dans des dispositions presque analogues où il s’agissait de brocarder les importants qui nous menaçaient, nous intimidaient ou nous tançaient de leur suffisance comme de mépriser les roquets qui nous aboyaient aux basques. Le tout dans un esprit frondeur et fort peu corporate, comme on disait dans les hautes sphères qu’il nous arrivait d’entrevoir.

J’étais devenu ami avec Fabrice, et nous composions tous les deux des petites chansons sur des airs connus pour dénoncer nos tourmenteurs comme pour nous décharger de l’anxiété qui faisait partie intégrante du métier où il s’agissait pour l’essentiel de canaliser l’agressivité de clients ex usagers qui voyaient en nous les représentants, coupables expiatoires, d’une entreprise vouée aux gémonies pour son manque de réactivité, son incompétence à tous les échelons, sa culture technique et bureaucratique… La liste n’était pas exhaustive et on pouvait d’ailleurs s’interroger sur le bien fondé de ses griefs qui entraient en tout cas en phase avec les discours médiatiques ambiants.

Notre hymne commun était une adaptation du « Maréchal nous voilà » revisité en « libéral nous voilà » et j’avais presque converti mon nouvel ami à des thèses gauchisantes auxquelles ni son milieu familial ni ses références scolaires ou universitaires ne l’avaient préparé.

Le connaissant mieux, j’avais appris, venant de lui ou de collègues pas toujours bienveillants, des histoires qui couraient sur le compte de Fabrice. Une sombre histoire de campagne électorale pour un parti écolo-centriste dont il était le mandataire et qui n’avait pas passé la barre des 5 %. Il n’aurait pas remboursé les frais de campagne, prétendait un collègue qui lui était hostile. Je ne cherchais pas à savoir. On disait aussi qu’il avait failli se défenestrer un jour qu’on lui apprenait la suppression de son emploi, quelques années auparavant. On allait jusqu’à évoquer un séjour en hôpital psychiatrique. Sur tous ces points, je n’avais que les éclaircissements d’une collègue qui nous avait – Fabrice et moi – plutôt à la bonne. Elle me dit un jour, faussement énigmatique, que tout cela était exagéré mais qu’il y avait un fond de vérité. J’étais renseigné. Elle me dit aussi, sur un ton presque larmoyant, que Fabrice était fragile, « psychologiquement fragile », avait-elle répété d’une façon un rien théâtrale, et qu’il fallait en tenir compte, comme si elle souhaitait me faire comprendre que mes critiques et mes moqueries n’étaient pas dans sa nature et que mon influence n’était pas forcément bonne pour ce qui le concernait. Je me le tins pour dit.

Je ne fus pas vraiment distant, mais plus prudent dans mes dénigrements et moins expansif dans mes expressions parodiques, qu’elles fussent chantées ou parlées. Loin de s’en tenir à ce statu quo, c’est lui qui me poussait à sortir de ma réserve et à retrouver cet esprit mutin qui était devenu notre marque de fabrique. De plus en plus, ses hautes fonctions se trouvaient par lui-même dénigrées et, loin de porter préjudice à ses compétences, elles étaient au contraire assumées à un très haut degré de professionnalisme, mais mâtinées d’ironie et de dérision.

Puis vint la période où l’on apprenait presque chaque semaine une tentative de suicide ou un suicide « réussi » de salarié. J’étais de plus en plus à mon syndicat, persuadé qu’il convenait d’agir et de faire payer cher une clique de grands bourgeois sadiques qui, de hauts fonctionnaires bonasses, étaient devenus en quelques années des zélateurs d’un marché qui leur réclamait des sacrifices humains. Ils avaient aussi été bien dressés, mais leur farouche volonté de démontrer que ce monde impitoyable ne les intimidait guère avait quelque chose d’à la fois pathétique et effroyable.

Je voyais de moins en moins Fabrice, qui continuait à rédiger ses lettres à des messieurs qu’on nommait grands. Je le voyais de loin en loin, lorsque j’allais distribuer un tract ou tenir une assemblée générale, mais je ne m’adressais plus à lui spécifiquement. Il n’en prenait pas ombrage et me demandait à chaque fois où on en était, combien de temps tout cela allait encore durer et, surtout, quand cela finirait-il. Je le rassurais en lui disant, ce qui était la vérité, que les médias s’étaient emparés du sujet, qu’une fenêtre de tir s’était ouverte et que nos dirigeants étaient sous haute surveillance. Mes paroles avaient comme un effet laudateur sur lui et j’avais l’impression d’apaiser ses craintes, de dissiper le malaise que je lisais en lui.

Je reprenais mon poste quand le soufflet médiatique était retombé et ma complicité avec Fabrice n’avait pas eu à souffrir de mon absence, même si nos préoccupations n’étaient plus totalement les mêmes, lui toujours soucieux de ses correspondances et moi sur le terrain syndical. Sans que nos relations soient ternies, il y avait maintenant une certaine gravité, une pesanteur qui freinait sensiblement notre propension heureuse à rire de tout. Certainement une pudeur par rapport aux disparus et cette injonction populaire qui veut qu’on ne rit pas dans un cimetière.

Il partait en vacances le lendemain et nous nous étions croisés à la photocopieuse, lui soucieux et moi en colère devant la résilience d’une hiérarchie qui en était à organiser des cercles de parole et des thérapies de groupe. « Ça pourrait bien être les dernières », l’entendis-je dire sans même faire le lien avec des vacances familiales qu’il avait tant attendues. Je ne m’arrêtais pas à ses paroles, les interprétant après coup comme une volonté de rompre avec ses habitudes, de changer de vie et non comme le pressentiment du drame qui allait suivre.

Je ne fus pas étonné quand on m’apprit sa disparition, après d’infructueuses recherches, au cours de vacances passées dans les Alpes de Haute Provence. Disparition inquiétante, comme on dit dans la gendarmerie, devenue au fil du temps disparition tout court sans espoir de retour.

La Cosmodémoniaque ne sévissait pas qu’aux heures de bureau, même si nos chefs n’avaient rien de plus pressé que de dire à qui voulait l’entendre que cette disparition n’était en rien, absolument en rien, liée au travail. Ils avaient tant besoin de s’en persuader.

J’étais, moi, persuadé du contraire, mais je préférais me taire et penser à lui. A celui qui était devenu mon ami et qui, de fils de bonne famille et employé modèle, avait fait quelques pas vers la subversion et la révolte. Peut-être pour le pire…

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