Le site de Didier Delinotte se charge

LES PRÉNOMS ONT ÉTÉ CHANGÉS (9)

Alain et Serge (et Lola)

Peinture de Daniel Grardel, le Guy Pellaert des Hauts de France

Les Delaporte nous suivaient d’année en année, mes frères et moi. C’était devenu un sujet de plaisanterie entre nous : Roger dans la classe de mon grand frère, l’aîné, Christian avec celui que j’appelais « mon moyen frère », et Alain avec moi. De la onzième à la seconde, je traînais avec lui dans les classes et dans les cours de récréation où je commençais à me lasser de ses manteaux à capuche avec boutons à flûte, de ses jeans façon Gaston Lagaffe et de ses dents de lapin. Il devait en avoir autant à mon service. Je ne riais plus depuis longtemps de ses jeux de mots approximatifs, de ses blagues vaseuses et de ses mimiques grotesques. On se connaissait trop.

Il m’avait lâché durant deux années scolaires, celles de quatrième et de troisième où il avait été relégué en classes d’accueil. J’allais le retrouver en seconde, une seconde « AB2bis » préparatoire à un bac B pour le meilleur, ou un bac de technicien G, pour le pire. AB2bis, appellation ridicule qui nous ramenait à Asterix le Gaulois et au journal Pilote qui nous offrait notre ration hebdomadaire d’éclats de rire. Mais c’est après la troisième et le BEPC que cette histoire se situe.

Serge Bliard était dans ma classe, et tout le monde le surnommait « le beau Serge ». Parfois un peu par dérision et pour souligner ses allures efféminées. Mais il est vrai que son visage d’ange, ses cheveux blonds et ses yeux verts attiraient tous les regards. Son frère Bertrand n’avait pas de ces grâces, un teigneux dont la prétention n’avait d’égale que la mesquinerie. Un après-midi que je passais chez eux, au goûter, il avait passé son temps à tirer à la carabine sur des oiseaux et à brailler du Johnny Hallyday. L’une ou l’autre de ces marottes m’aurait déjà révulsée, mais les deux…

La famille Bliard habitait les beaux quartiers de Marcq-en-Barœul, une ville moyenne dans la banlieue chic de Lille. À la veille des vacances, Nino Ferrer avait inscrit la localité sur la carte de la variété française avec son « Mon Copain Bismarck » : «ça s’est passé aux portes d’Auteuil, à Marcq-en-Barœul »…

On chantait ça à tue-tête dans la voiture qui nous emmenait chez leurs grands-parents, quelque part dans l’Oise. Les deux frères avaient intrigué auprès de mon père pour que je puisse passer quinze jours de vacances avec eux. Après s’être demandé pourquoi j’avais encore besoin de vacances quand je venais de passer le mois de juillet à La Bourboule où mon moyen frère soignait son asthme, il s’était rendu à leurs conditions mais il avait fallu auparavant que je passe chez le coiffeur, ce qui fut fait. Il me fera le même coup quand, deux mois plus tard, je lui demanderai la permission d’aller à Amougies au festival pop, sauf que là j’y renoncerai de moi-même.

Mais les quasi-jumeaux n’avaient pas mis leurs parents et, surtout, leur frère aîné dans la confidence et cette caricature d’employé de banque avec lunettes à écailles, blazer et cravate avait tout de suite tiqué : « c’est qui ce jeune homme ? », interrogeait-il les deux frères que j’avais rebaptisés in petto Pam et Poum. « Ah vous êtes assez nouvelle vague ! ». Le frère aîné pouvait faire un astronome convaincant et le père, avec ses sourcils blonds de notable gaulliste et son teint rougeaud, avait tout du capitaine de la bande dessinée. Seule la mère ne correspondait pas à la tante Pim, vieille bourgeoise élégante emperlouzée et antipathique. Le voyage s’annonçait bien.

Le père était directeur d’une agence du Crédit du Nord, celle-là même où l’aîné faisait de prometteurs premiers pas dans la vie active. Ils étaient à deux à l’avant de la D.S, l’aîné au volant qui me jetait des regards obliques. Pam, Poum et moi étions à l’arrière et il était convenu que la mère nous rejoindrait un peu plus tard avec sa propre voiture.

À l’avant, ça ne parlait qu’agios, coupons, taux actuariels et cours du jour, alors qu’à l’arrière, on parlait foot et pop musique. Deux mondes qui s’ignoraient, si ce n’est pour des engueulades quand nous riions trop fort. J’avais une vague conscience de la férocité de la bourgeoisie à travers quelques spécimen rencontrés dans cette école privée où ma mère avait tenu à m’inscrire ; les rejetons des patrons du textile avec leurs noms illustres : Motte, Prouvost, Masurel, Tiberghien… Mais j’étais loin d’imaginer combien ces bourgeois-là – en fait des petits bourgeois pompidoliens parvenus singeant les grandes familles – pouvaient être féroces.

Nous étions à peine arrivés que le père et le couple de vieillards qui nous recevait avaient décidé que je ne dormirais pas chez eux. C’était le frère aîné qui leur avait suggéré cette décision qu’en bons chrétiens ils avaient dû prendre avec déchirement. « Après tout, y fait chaud. C’est l’été, non ? ». Solidaires, les deux frères m’accompagnaient dans un compartiment de chemin de fer désaffecté, près d’une base de loisirs, en emportant des duvets et des matelas pneumatiques. Ni gîte ni couvert. Je n’avais pas accès à leur table si ce n’est pour le petit-déjeuner et je dépensais mon maigre pécule chez un épicier de village : des tomates, des pêches, une boîte de sardines et une baguette qui me faisait la journée. Ma présence devait se faire la plus discrète possible et il eût été préférable que je disparaisse. On passait nos journées à jouer au foot ou à nager à la base de loisirs et on prenait nos sacs, la nuit tombée, pour aller dormir – ou au moins essayer – dans un wagon, un garage à bateaux ou sur l’herbe tendre, en observant les derniers vers luisants qui s’éteignaient les uns après les autres. Promiscuité oblige, on jouait à touche-pipi et je me promettais, au petit matin, de ne jamais recommencer, ayant conscience de contrevenir salement aux sixièmes et neuvièmes commandements.

J’avais 15 ans et je rêvais d’Amérique. J’avais acheté un numéro de Best qui titrait sur la mort de Brian Jones et, en pages intérieures, je lisais un long article sur la vie et l’œuvre de Woody Guthrie, syndicaliste à guitare dans le dos mort il y avait déjà deux ans. Ma nouvelle condition d’estivant sans logis me permettait d’oser la comparaison avec les beatniks de légende et les hobos des romans de Jack London ou de Jack Kerouac, qui mourrait, lui, deux mois plus tard. Je voyais de moins en moins les fils Bliard qui s’étaient rapprochés de la cellule familiale après l’arrivée de leur mère, et c’était aussi bien comme ça. Je passais mes journées à lire des San Antonio en fumant mes Flash aux abords de la base nautique, sans même plus avoir à faire les frais de la conversation. Au bout de 8 jours, j’estimais cependant que la plaisanterie avait assez duré et je quittais Saint-Leu d’Esserent pour me rendre en autobus à la gare de Creil, direction Tourcoing. Il était hors de question que je leur demande de m’y conduire.

Mon père me demandait tout de suite pourquoi j’étais revenu si vite (j’étais censé être parti pour 15 jours), et je bredouillais quelques explications fort peu convaincantes sur le temps qu’il avait fait et la région qui n’avait rien de folichon. En fait, j’étais arrivé à mon dernier sou et mon état d’impécuniosité s’était révélé préoccupant après un dernier repas pris au buffet de la gare. Du solide, cette fois.

Je revoyais le beau Serge, tout bronzé, à une foire aux livres scolaires d’occasion et il regrettait encore que nous ne serions plus dans la même classe, en seconde. Moi ça m’arrangeait, d’abord pour ces vacances picardes que j’avais moyennement appréciées, ensuite pour les vagues souvenirs masturbatoires qui me faisaient honte. En revanche, je retrouvais Alain Delaporte qui s’était fait un genre minet avec Rica Levi’s, ceinturon, pull rayé, écharpe multicolore et Clarks. Il se vantait d’avoir l’autorisation de sortir en boîte et d’y dénicher des « belettes » (c’était son mot). Toujours aussi con, pensais-je, d’autant qu’il ajoutait à cela des lieux communs péchés au café du commerce sur les intellectuels, les Arabes, les gauchistes, les homosexuels et les féministes. Tout pour plaire. Je ne voyais plus Serge qu’à l’occasion de certains cours en commun aux deux classes (dessin, sport et musique) et pendant les récréations. Il venait régulièrement vers moi mais je lui battais froid pour les mêmes raisons de culpabilité et de honte.

Un jour, il me demandait des comptes sur mon attitude envers lui. On en vint aux insultes, puis aux mains et un attroupement s’était formé autour de nous, avec Alain aux premières loges qui n’avait pas été sans remarquer qu’au sortir de l’échauffourée, j’avais toutes les peines à dissimuler une érection. Après cela, nous avions rompu tout contact. Serge commençait à faire jaser en cultivant ses manières efféminées et sa gestuelle théâtrale. Je pensais souvent à lui, avec envie. Des histoires couraient sur son compte, des ouïs-dire comme quoi il ne cachait plus son homosexualité et qu’il collectionnait les amitiés particulières, les aventures avec des lycéens de première ou de terminale. Alain le montrait du doigt avec son élégance coutumière, allant jusqu’à laisser entendre que j’étais son ami et que, moi aussi, assurément, « j’en étais », avec des airs entendus.

Après les cours, on faisait avec Alain du lèche-vitrine devant les magasins de disques. Il avait acheté Let It Bleed des Stones quand j’avais raflé Abbey Road et le Live In Toronto de Lennon. Impossible d’en acheter plus et on s’était promis de se les échanger. Puis on allait boire un pot au Tilt, un bistrot sur la place où il se mettait au flipper quand je faisais le quatrième au baby-foot. Il m’exaspérait avec ses questions sur Serge, ses orientations sexuelles, mes rapports avec lui, avec les filles… Il se pavanait parfois avec une dénommée Sylvie que je trouvais vulgaire, une blondasse boudinée dans sa mini avec un maquillage obscène.

Dans notre classe, la seule fille d’un collège qui s’essayait à la mixité s’appelait Patricia. Elle était un peu boulotte et pas très jolie ; une petite rouquine au regard clair qui m’évoquait l’Irlande et les légendes celtiques. Un peu paumée et en butte d’abord aux moqueries puis à l’indifférence des mâles, elle s’était rapprochée de moi pour, disait-elle, « ma gentillesse et mon côté rêveur ». Sans jamais aller trop loin, j’entamais un flirt avec elle qui se limitait à quelques baisers échangés après l’école. Il était hors de question d’envisager autre chose dans l’enceinte de l’établissement, avec des pions soupçonneux et des ratichons en soutanes, à capes et à bérets qui nous espionnaient en permanence. Quant à penser à en faire plus à l’extérieur, elle n’y tenait pas et ça m’allait bien ; une expérience malheureuse dans une cabine de piscine nous ayant dissuadés d’aller plus loin. Puis elle tomba malade et je ne la revis plus.

L’année scolaire se passa assez vite et, admis en première, je ne retrouvais plus Alain parti dans un lycée professionnel de Roubaix pour éviter le redoublement. Je ne l’ai plus revu qu’à la faveur d’un match de football où je défendais les couleurs (vertes et blanches façon Celtic Glasgow) de l’école quand lui jouait dans l’équipe d’un village à côté. Quant à Serge, dit Le Beau, j’appris incidemment à cette même rentrée qu’il était parti pour faire une école d’art, en Belgique, à Tournai. « Saint-Luc, que ça s’appelle ». Je me disais avec un mélange de tristesse et de soulagement que je ne le verrai plus. En cela je me trompais.

En Belgique justement, quelques années après, juste après ma scolarité et alors que j’empochais mes premières paies. Alors que je trompais l’ennui en sirotant des bières dans un bar louche de la frontière, je vis s’approcher de moi une jeune femme blonde hyper-maquillée portant des atours ne laissant guère planer le doute sur sa profession. Elle avait l’air d’une créature à la féminité excessivement soulignée qui caractérise parfois les travestis. « C’est bien toi, Alex, tu te souviens, au lycée… ». C’était lui, c’était Serge qui se faisait maintenant appeler Lola et, de son propre aveu, en était venue à se prostituer dans des lupanars de la frontière et à Ostende, Nieuport ou Knokke-le-Zoute à la belle saison.

Le beau Serge était devenu la belle Lola et je me demandais ce que ses parents et ses frères devaient penser d’elle. Mais elle n’avait pas trop envie de parler ; j’appris juste qu’elle avait rodé un numéro de cabaret à Bruxelles avant de se prostituer dans des établissements plutôt luxueux. La mère maquerelle derrière le comptoir ayant mis en son honneur le « Lola » des Kinks, nous en étions à danser et à nous bécoter sans nous soucier des regards moqueurs dardés vers nous. Puis nous nous séparâmes au petit matin, sous la pluie, sans chercher à nous revoir.

Girls will be boys and boys will be girls
It’s a mixed up, muddled up, shook up world
Except for Lola

Ray Davies.

Comments:

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Catégories

Tags

Share it on your social network:

Or you can just copy and share this url
Posts en lien