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UTOPIARC

Dessin de Crum pour illustrer le livre d’Edward Abbey, Le gang de la clé à molette.

Une belle utopie concrète à Lille, la ville aux mille prétentions culturelles et aux projets d’urbanisation qui régalent les financeurs et sont censés donner du prestige aux politiques. C’est compté sans PARC, une association écolo-libertaire en lutte contre les grands projets inutiles et imposés. PARC, c’est la friche Saint-Sauveur, là où une bande d’allumés veillent sur un terrain vague en friche convoité par des promoteurs et des bétonneurs. C’est aussi, via la structure Elnorpadcado, la dénonciation de la « politique culturelle » de Lille, qui confond culture et événementiel, pour augmenter « l’attractivité » de la ville…pour les investisseurs mais pas pour les habitants. Le 7 mai, c’était la parade des financeurs contre Utopia 3000 et, le 14, c’était une grande fête à la Bourse du travail. On y était et on raconte.

Depuis 5 ans, l’association PARC pour Protection, Aménagement, Réappropriation Collective du site Saint-Sauveur et du Belvédère, défend donc ces 23 hectares en friche dans le quartier de Lille Moulin, pas loin de la Porte de Valenciennes.

Il faut faire l’historique des projets mégalomaniaques de la ville de Lille et de la Métropole européenne pour comprendre de quoi il s’agit. Pour bien cerner PARC, il suffit de lire leurs publications, d’aller sur leur site ou d’écouter Bénédicte ou Tom, très impliqués dans le mouvement depuis l’origine.

En 2002, Lille rate les Jeux olympiques et en demeure inconsolable. Pour les consoler justement, on donne à Martine Aubry Lille 2004, capitale européenne de la culture. Pour ce faire, les grands travaux commencent et, déjà sous Pierre Mauroy, on voulait faire de Lille une sorte de mégalopole européenne avec des centres d’affaire, des hypermarchés (Euralille), des pôles technologiques et médicaux (Eura Technologies et Eura Santé). Derrière tout cela, il y va du prestige de la ville qui ne doit plus être identifiée comme une cité de travail et de prolos, mais comme un nouveau Bruxelles ou, mieux, un nouveau Londres. Une City où les milieux d’affaire, les investisseurs et les financeurs puissent se retrouver, avec une culture d’artistes malins pour bourgeois demi-cultivés et de belles vitrines pour la marchandise de luxe avec, en plus, des flux et une cité connectée où le minimum est laissé au hasard. Les pauvres ? On n’en veut plus et on les relègue à la périphérie, les loyers en ville n’étant plus pour leurs maigres bourses.

Lille a pris goût aux grandes manifestations culturelles, avec des artistes internationaux qu’on peut voir de Paris à New York et des thèmes souvent liés à l’ouverture, à la nature, à l’utopie. Lille ville ouverte donc, en phase avec les philosophies conviviales et résilientes dont on nous rebat les oreilles partout. Cette sorte de prêt-à-penser faussement humaniste qui prône la modernité et la vitalité, jusqu’aux frontières du transhumanisme.

On avait déjà eu droit à Eldorado, et à bien d’autres choses encore sur lesquelles ma mémoire défaille. À chaque fois c’est pareil, expositions à la gare Saint-Sauveur, au Tri postal et dans d’autres endroits à la mode, sans compter les sculptures et œuvres essaimées partout en ville (et jusque chez les voisins de Roubaix et Tourcoing!) avec une inauguration à grand spectacle et une grosse gabegie de moyens.

Cette année, c’est Utopia 3000, encore une boursouflure conceptuelle à base de réflexion sur l’humain, le vivant, la machine et tout ce genre de choses. Utopia qui ne va pas sans les financeurs et les investisseurs, les géants du BTP (Bouygues ou Rabot-Dutilleul), les assurances (AG2R), les promoteurs (Nexity), la grande distribution (Auchan) et on en passe. Un climat propice aux affaires et une population qui est censée applaudir, admirer et s’en prendre plein la gueule 

Sur la friche Saint-Sauveur, l’association PARC s’est installée et repousse les assauts des technocrates, bâtisseurs et investisseurs. On veut leur imposer une piscine olympique, des immeubles de bureau, des appartements de standing. C’est devenu un lieu autogéré où on cultive des bouts de terrain, où on sème des blés anciens, où on plante des arbres, où on mène des débats, où on se retrouve pour faire de la musique ou des activités artisanales et artistiques. Un lieu que l’on ne lâche pas, contrairement à l’utopie au sens strict qui est la recherche d’un ailleurs permanent.

Leur imaginaire n’est pas celui d’Utopia 3000, et il faut les rejoindre lors de la Parade des financeurs pour se rendre compte que l’imagination est au pouvoir. Toutes et tous sont déguisés, avec chapeaux, paillettes, froufrous, plus des chars dans la tradition des fêtes locales et des kermesses. Arrivé en curieux ce samedi après-midi, on voit des jeunes se maquiller et se déguiser avec des bouts de carton, du papier et de la ficelle. On croise une immense grue en cagettes ou encore une brinquebalante forêt d’immeubles qui tient en équilibre sur un chapeau. On peut se déguiser en parpaing ou en brique portés en grande pompe sur un baldaquin ouvrant la procession et on décerne, tout au long d’une déambulation joyeuse et festive, les « parpaings verts» aux responsables de la politique de la ville que dénonce l’association. On ne citera pas les vainqueurs tant leurs noms risquent fort de ne rien dire aux lecteurs non locaux, mais la fête est belle.

La semaine d’après, soit le 14 mai, c’est tout autre chose avec la Launch Party de la Bourse du travail. Votre serviteur était chargé de réserver la salle et de jouer le rôle de l’homme aux clés d’or et, après quelques incertitudes sur l’utilisation des chiottes à la suite de bisbilles intersyndicales, la Party a pu se tenir, et plutôt bien !

En prélude aux festivités, la répétition de l’orchestre et du Chuck Berry en boucle, ça commence bien !

D’abord, un petit film sur la Parade des financeurs du 7 mai et on voit bien qu’on peut conjuguer militantisme et plaisir. Militer n’est pas toujours chiant, et PARC nous le démontre par les faits. Tom se lance ensuite dans un topo intéressant sur les utopies, en partant de Thomas More et de son Utopie (un lieu qui n’existe pas) et de Tomaso Campanella et de sa cité du soleil. Très vite, on en vient aux utopistes socialistes (Fourrier, Saint-Simon, Owen, Cabet) et à leurs théories souvent radicales autant qu’intrusives et communautaires. Évidemment, Marx et Engels ne sont pas oubliés, qui privilégient la force du collectif et des travailleurs plutôt que des idées de génie issues d’un cerveau enfiévré. On parlera ensuite de George Orwell et de Haldous Huxley, deux auteurs ayant décrit des mondes cauchemardesques où les utopies sombrent dans le totalitarisme ou dans l’eugénisme et le transhumanisme. On cite souvent le collectif Pièces et Main-d’œuvre, issu du situationnisme, qui a publié Les chimpanz&s du futur et qui alerte sur son site sur les dangers d’une science et d’un progrès conjugués à la technologie, aux affaires, au spectacle et à la marchandise (comme disait Debord).

C’est enfin l’utopie écologique avec cet Utopia 3000 et ses « nouvelles relations entre le vivant et la nature », sauf que ce genre d’utopie est à craindre, et PARC préfère nous inviter à deux séances de cinéma, l’une sur les Diggers, mouvement populaire, artistique et libertaire du San Francisco hippie des années 1960 et qui prône la gratuité et l’expérimentation dans tous les domaines ; et l’autre sur le film de Richard Fleischer, Soleil vert, avec Charlton Heston qui nous projetait en 2022 avec la crise climatique et la rareté des ressources. Nous y sommes.

La bière coule à flot et on peut manger végan, avec une table de livres où on trouve toutes sortes d’essais sur les utopies, depuis le mouvement hippie et ses Diggers jusqu’aux pamphlets du collectif Pièces et Main-d’œuvre.

On a droit au spectacle « variété et méditation » de Michel Perché, à la fanfare du Flying Parpaing (une obsession décidément) et au Krautrock (rock allemand littéralement rock choucroute) psychédélique, plus de la musique colombienne électronique. Ces gens-là sont fous, on vous dit.

On fait aussi le tour des luttes locales à travers les associations qui s’opposent aux grands projets inutiles et imposés : Parc bien sûr, mais aussi Nada, Ch’moisnil dont on a déjà parlé ici, Écoloos, Entrelianes, les jardins partagés de Tourcoing… Plus évidemment les projets de rénovation urbaine à Hellemmes, Lomme, Lambersart, Mons-en-Baroeul, Loos-lez-Lille, Faches-Thumesnil et tant d’autres.

Le programme Tutopia (les utopies qui tuent), c’est son titre, durera jusqu’au mois d’octobre avec des films à l’Univers, des débats publics en lien avec Pièces et Main-d’œuvre et un bal des fauchés, ou plutôt une fête des fauchés du 17 juin au soir jusqu’au 19 juin, toujours dans une ambiance bon enfant avec des gens particulièrement intéressants et motivés, ce qui nous change un peu du militantisme traditionnel avec distributions de tracts, réunions interminables, collage d’affiches et débats publics.

Voilà, on s’arrête là et on avait juste l’intention de donner envie. Participer avec ces doux dingues à une utopie concrète, en pleine ville, où on n’oublie jamais le rêve, l’imagination et la fantaisie.

Malgré un procès gagné en octobre 2021, les requins n’ont évidemment pas désarmé et une enquête d’utilité publique sera probablement relancée, comme pour rappeler aux occupants des lieux la triste réalité du monde tel qu’il est.

On espère pour eux qu’ils sortiront vainqueurs des nouvelles batailles juridiques et on est avec eux, maintenant qu’on les connaît. Allez, et Banzaï !

Leur site : elnorpadcado.org

17 mai 2022

Comments:

Oui, merci, c’est fidèle à ce qu’on souhaite insuffler, du rock’n’roll et des idées, et l’un dans l’autre aussi, et même inversement !

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