{"id":1337,"date":"2020-08-12T18:29:47","date_gmt":"2020-08-12T16:29:47","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1337"},"modified":"2020-08-31T12:39:13","modified_gmt":"2020-08-31T10:39:13","slug":"monstres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1337","title":{"rendered":"MONSTRES"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/08\/ILLUSTRATIONS11.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1535\" width=\"581\" height=\"904\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/08\/ILLUSTRATIONS11.jpg 250w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/08\/ILLUSTRATIONS11-193x300.jpg 193w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/08\/ILLUSTRATIONS11-19x30.jpg 19w\" sizes=\"(max-width: 581px) 100vw, 581px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Ils \u00e9taient tous difformes et contrefaits. De gentils monstres qui se rappelaient \u00e0 ma m\u00e9moire surgis nus des limbes de mes r\u00eaveries. Ils semblaient peiner \u00e0 inscrire leurs corps disgracieux dans l&rsquo;espace, comme autant d&rsquo;insectes lourds engonc\u00e9s dans leur carapace. Ils n&rsquo;appelaient personne, ne parlaient pas, ne prof\u00e9raient aucun son, comme autant de statues de glaise riv\u00e9s au sol et bien plant\u00e9s sur leurs membres massifs.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;un d&rsquo;eux me jetait des regards implorants que je faisais mine de ne pas percevoir. Tout rapport humain avec eux \u00e9tait proscrit et ils n&rsquo;appelaient m\u00eame pas ces assauts de tendresse que l&rsquo;on pouvait parfois ressentir pour une b\u00eate&nbsp;; n&rsquo;importe quelle cr\u00e9ature qui partageait le m\u00eame espace et le m\u00eame temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils se tenaient \u00e0 bonne distance et je n&rsquo;avais a priori rien \u00e0 craindre d&rsquo;eux, ces masses indistinctes de chair sombre arrach\u00e9s \u00e0 la nuit par quelque sortil\u00e8ge. Des \u00eatres de pierre et d&rsquo;argile, marmor\u00e9ens, irr\u00e9els et indiff\u00e9rents \u00e0 tout. Je voulais partir et m&rsquo;\u00e9loigner d&rsquo;eux, mais mes membres ne r\u00e9pondaient pas aux souhaits de ma conscience et j&rsquo;\u00e9tais condamn\u00e9 \u00e0 rester dans leur voisinage, comme si j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 l&rsquo;un d&rsquo;eux. Disgraci\u00e9 et prostr\u00e9, comme ils l&rsquo;\u00e9taient tous.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;entendis l&rsquo;un d&rsquo;eux murmurer et, tourn\u00e9 vers moi, il me demandait de l&rsquo;eau. Il voulait boire et mimait de fa\u00e7on grotesque le geste de s&rsquo;abreuver, les deux mains r\u00e9unies formant une mani\u00e8re de r\u00e9cipient qu&rsquo;il portait \u00e0 sa bouche lippue dans des gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s de m\u00e9tronome. Je ne pouvais faire semblant une nouvelle fois de l&rsquo;ignorer, tant son regard avait quelque chose d&rsquo;implorant et formait contraste avec l&rsquo;aspect bestial et d\u00e9pourvu de toute humanit\u00e9 de son corps informe.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n&rsquo;y avait l\u00e0 aucune rivi\u00e8re, aucun cours d&rsquo;eau et j&rsquo;\u00e9tais d\u00e9muni du moindre ustensile qui e\u00fbt pu faire office de r\u00e9cipient. Je fis un geste d&rsquo;impuissance dans sa direction et, alors qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait avanc\u00e9 de quelques pas, il revint en tra\u00eenant au m\u00eame niveau que ses cong\u00e9n\u00e8res dans un alignement sommaire et imparfait que tous \u00e9taient loin de respecter.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce fut la seule fois o\u00f9 ils avaient sembl\u00e9 d\u00e9tecter ma pr\u00e9sence. En tout cas, l&rsquo;un d&rsquo;eux l&rsquo;avait fait et je me sentais soudain d\u00e9couvert, comme offert \u00e0 leurs regards, enfin d\u00e9voil\u00e9 et faisant partie int\u00e9grante de leur espace&nbsp;; accessible \u00e0 leur perception.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu&rsquo;avaient-ils d&rsquo;humain&nbsp;? Je ne connaissais m\u00eame pas leurs besoins et ne les imaginais pas chercher leur pitance pour se nourrir. Des mastodontes de glaise qui \u00e9taient dans cette vall\u00e9e de toute \u00e9ternit\u00e9 et qui se fondaient dans ce paysage d\u00e9sertique de roche et d&rsquo;obscurit\u00e9 jonch\u00e9 des quelques traces d&rsquo;une v\u00e9g\u00e9tation \u00e9tique. Je n&rsquo;\u00e9tais en rien concern\u00e9 par ce qui paraissait maintenant \u00e9maner du plus profond de leur gosier&nbsp;: une plainte discordante comme un feulement assourdi par des si\u00e8cles d&rsquo;ennui qui ne les avaient pas affranchi de la souffrance.<\/p>\n\n\n\n<p>Une b\u00eate, un chien de l&rsquo;enfer au dos cr\u00e9nel\u00e9 et \u00e0 la gueule immense s&rsquo;approcha d&rsquo;eux dans des ondulations compliqu\u00e9es, comme partag\u00e9e entre sa volont\u00e9 d&rsquo;agresser et sa peur d&rsquo;une riposte collective. L&rsquo;un d&rsquo;eux abattit ce que je distinguais comme \u00e9tant un gourdin sur l&rsquo;animal qui n&rsquo;\u00e9tait plus qu&rsquo;une tache de sang marronnasse dans des d\u00e9bris d&rsquo;os. J&rsquo;en inf\u00e9rais que ces \u00eatres en apparence inoffensifs et sans la moindre agressivit\u00e9 pouvaient \u00eatre dangereux et, en tout cas, n&rsquo;h\u00e9sitaient pas \u00e0 tuer d\u00e8s lors qu&rsquo;un danger approchait. Je me le tins pour dit.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme pour confirmer mes craintes, celui qui avait frapp\u00e9 l&rsquo;horrible animal me lan\u00e7a un regard mauvais comme pour me mettre en garde, me pr\u00e9venir que je subirai le m\u00eame sort si d&rsquo;aventure l&rsquo;envie de m&rsquo;approcher d&rsquo;un peu trop pr\u00e8s d&rsquo;eux me serait venue&nbsp;; chose d\u00e9j\u00e0 impensable mais contre laquelle cette d\u00e9monstration de force me dissuadait tout \u00e0 fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils semblaient habitu\u00e9s \u00e0 ce genre d&rsquo;agressions d&rsquo;une faune qui devait avoir tout de monstrueuse dans ces contr\u00e9es rocheuses, d\u00e9sertiques o\u00f9 de longues nuits chaudes se succ\u00e9daient, juste entrecoup\u00e9es quelques heures par des p\u00e9riodes diurnes o\u00f9 un soleil de plomb br\u00fblait des vestiges de v\u00e9g\u00e9tation et faisait fondre les pierres. Ils n&rsquo;avaient pas boug\u00e9, rest\u00e9s agglutin\u00e9s dans un petit espace entre l&rsquo;endroit o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais et un pr\u00e9cipice de t\u00e9n\u00e8bres dont ils ne semblaient pas avoir conscience.<\/p>\n\n\n\n<p>Combien \u00e9taient-ils&nbsp;? Comment distinguer des individus dans ce qui paraissait \u00eatre une masse indistincte, protoplasmique, d&rsquo;une \u00e9coeurante similitude et d&rsquo;une densit\u00e9 oppressante. Ils \u00e9taient peut-\u00eatre cent en un, ou plut\u00f4t un corps immense partag\u00e9 entre des dizaines de formes autonomes en apparence qui revendiquaient une singularit\u00e9, une individualit\u00e9 contestables.<\/p>\n\n\n\n<p>Je finis par m&rsquo;endormir et fus r\u00e9veill\u00e9 par les lueurs aveuglantes d&rsquo;un jour nouveau. Je crus un instant qu&rsquo;ils avaient disparu, mais il n&rsquo;en \u00e9tait rien et, \u00e0 peine sorti des approximations de conscience imputables \u00e0 un r\u00e9veil p\u00e9nible, je les vis \u00e0 nouveau, l\u00e0, devant moi. Toujours aussi statiques, toujours aussi massifs dans une d\u00e9sesp\u00e9rante uniformit\u00e9 qui me fit \u00e9prouver comme un vertige, un sentiment de \u00ab&nbsp;d\u00e9j\u00e0 vu&nbsp;\u00bb, d&rsquo;\u00e9ternel retour du m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme enhardis par le jour, ils s&rsquo;approchaient de moi maintenant et j&rsquo;avais l&rsquo;impression qu&rsquo;ils m&rsquo;invitaient \u00e0 les suivre. A me joindre \u00e0 eux plut\u00f4t, tant leur immobilit\u00e9 excluait toute possibilit\u00e9 de les suivre. Je fis quelques signes qui \u00e9taient cens\u00e9s traduire, sinon mon aversion pour eux, du moins mon peu d&#8217;empressement \u00e0 les rejoindre. Ils ne semblaient pas m&rsquo;en vouloir et je crus en voir un hausser les \u00e9paules dans un geste de d\u00e9pit. Le Moloch traduisait sa d\u00e9ception de me voir refuser l&rsquo;occasion qui s&rsquo;offrait \u00e0 moi d&rsquo;entrer dans ce cort\u00e8ge hideux de g\u00e9ants v\u00e9g\u00e9tatifs condamn\u00e9s \u00e0 la mort lente par leur passivit\u00e9 l\u00e9tale.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais peut-\u00eatre \u00e9taient-ils d\u00e9j\u00e0 morts&nbsp;? Peut-\u00eatre que ces masses informes n&rsquo;\u00e9taient que des \u00e9tats solides interm\u00e9diaires entre le vivant et le min\u00e9ral&nbsp;? Des chairs argileuses et adipeuses qui allaient bient\u00f4t dispara\u00eetre et se fondre dans la roche, comme pour alimenter ces montagnes majestueuses que je percevais maintenant comme des dieux de pierre alanguis r\u00e9gnant sur des contr\u00e9es inhabitables.<\/p>\n\n\n\n<p>Je passai encore des heures \u2013 ou ce que je percevais comme des heures, mais quelle signification cela avait-il pour eux&nbsp;? &#8211; \u00e0 leur faire face, sentant confus\u00e9ment un besoin, sinon de m&rsquo;attirer, de pouvoir me compter parmi eux. Je percevais m\u00eame un besoin d&rsquo;attention, de sympathie, voire une certaine tendresse. Mon aversion \u00e0 leur endroit avait d&rsquo;ailleurs d\u00e9clin\u00e9, et j&rsquo;\u00e9tais maintenant presque bienveillant envers ces \u00eatres malheureux et emmur\u00e9s, prisonniers de leur masse intransportable, clou\u00e9s au sol.<\/p>\n\n\n\n<p>A la nuit tomb\u00e9e, j&rsquo;\u00e9tais maintenant tout pr\u00e8s d&rsquo;eux, \u00e0 quelques m\u00e8tres, et je crus percevoir comme un encouragement \u00e0 m&rsquo;approcher dans le regard presque humain de l&rsquo;un d&rsquo;eux qui allait m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 esquisser des gestes m&rsquo;invitant \u00e0 rejoindre le troupeau indistinct de leurs corps flasques et \u00e9tales.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me fis violence et m&rsquo;approchai, presque heureux de mettre un terme \u00e0 ce face \u00e0 face absurde o\u00f9 il n&rsquo;y avait m\u00eame pas d&rsquo;enjeu de territoire. Peut-\u00eatre, apr\u00e8s tout, connaissaient-ils la bont\u00e9 ou, \u00e0 tout le moins, la bienveillance. Peut-\u00eatre aussi qu&rsquo;il seraient des alli\u00e9s dans la lutte quotidienne que j&rsquo;engageais pour ma survie dans ces terres inhospitali\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;allais vers eux et ils m&rsquo;accueillirent avec des grognements et des t\u00e9moignages maladroits d&rsquo;une satisfaction manifeste. Ce n&rsquo;\u00e9taient pas \u00e0 proprement parler des effusions, mais il y avait dans leur attitude quelque chose qui ressortissait de la joie et de la fraternit\u00e9. Quelque chose de terriblement humain qui me fit presque pleurer.<\/p>\n\n\n\n<p>On e\u00fbt dit qu&rsquo;ils m&rsquo;avaient adopt\u00e9, int\u00e9gr\u00e9 dans leur petit espace, assimil\u00e9 comme un des leurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Petit \u00e0 petit, je me sentis grossir, doubler puis tripler de volume. Ma peau se durcit et mes membres prirent une \u00e9paisseur telle qu&rsquo;ils ne se distinguaient plus du reste de mon corps. Une humidit\u00e9 visqueuse me recouvrit et ma t\u00eate enfla pour ne plus devenir qu&rsquo;une bo\u00eete cr\u00e2nienne informe. Je ne voyais plus rien et n&rsquo;entendais plus rien. J&rsquo;\u00e9tais devenu une masse adipeuse comme reli\u00e9e aux organismes de mes cong\u00e9n\u00e8res dans un tout gigantesque qui s&rsquo;\u00e9tendait \u00e0 l&rsquo;infini.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;\u00e9tais pass\u00e9 de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9. J&rsquo;\u00e9tais devenu l&rsquo;un d&rsquo;eux, une unit\u00e9 de chair visqueuse dans un oc\u00e9an de graisse. Je ne me sentais m\u00eame pas d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 ou orphelin de mon ancienne identit\u00e9. Non, j&rsquo;\u00e9tais l&rsquo;un d&rsquo;eux et c&rsquo;\u00e9tait bon.<\/p>\n\n\n\n<p>Difforme et contrefait.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ils \u00e9taient tous difformes et contrefaits. De gentils monstres qui se rappelaient \u00e0 ma m\u00e9moire surgis nus des limbes de mes r\u00eaveries. 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