{"id":1391,"date":"2020-08-12T19:42:35","date_gmt":"2020-08-12T17:42:35","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1391"},"modified":"2020-08-31T12:37:54","modified_gmt":"2020-08-31T10:37:54","slug":"jugement-avant-dernier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1391","title":{"rendered":"JUGEMENT AVANT-DERNIER"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/08\/ILLUSTRATIONS12.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1538\" width=\"640\" height=\"348\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/08\/ILLUSTRATIONS12.jpg 696w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/08\/ILLUSTRATIONS12-300x163.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/08\/ILLUSTRATIONS12-600x327.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/08\/ILLUSTRATIONS12-30x16.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Il faisait sombre dans la pi\u00e8ce et il \u00e9tait plac\u00e9 devant le bureau aust\u00e8re d&rsquo;une sorte de caricature de magistrat anglais du XIX\u00b0 si\u00e8cle \u00e0 la Dickens. Seul un rai de lumi\u00e8re permettait de distinguer les contours d&rsquo;un visage ingrat, un nez aquilin, des petits yeux m\u00e9chants, des favoris en c\u00f4telettes et une bouche aux l\u00e8vres minces dont les mots sortaient avec un d\u00e9bit de mitrailleuse dans le silence s\u00e9pulcral de l&rsquo;endroit. Quelques livres, comme autant de grimoires ou de codes remontant au fond des \u00e2ges, s&rsquo;affaissaient sur un bureau poussi\u00e9reux o\u00f9 le juge \u2013 il se d\u00e9cida \u00e0 l&rsquo;appeler ainsi par d\u00e9faut \u2013 posait avec un soup\u00e7on de volupt\u00e9 des mains blanches et d\u00e9charn\u00e9es. Une pendule \u00e9grenait les minutes et sonnait \u00e0 chaque quart d&rsquo;heure, comme pour mesurer avec pr\u00e9cision l&rsquo;angoisse qui l&rsquo;opprimait jusqu&rsquo;\u00e0 g\u00eaner sa respiration.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait d\u00e9j\u00e0 essay\u00e9 de sortir, mais il s&rsquo;\u00e9tait perdu dans une enfilade de couloirs et c&rsquo;est tout juste s&rsquo;il ne s&rsquo;\u00e9tait pas f\u00e9licit\u00e9 d&rsquo;en \u00eatre revenu \u00e0 son point de d\u00e9part, dans cet office hors du temps o\u00f9 un vieil homme acari\u00e2tre et v\u00e9tilleux le pressait de questions. Dans ces longs couloirs, il avait cherch\u00e9 des toilettes mais n&rsquo;avait rencontr\u00e9 que des mannequins de cire et des pantins moqueurs qui s&rsquo;\u00e9taient ing\u00e9ni\u00e9s \u00e0 lui faire perdre toute notion de l&rsquo;espace dans un d\u00e9dale o\u00f9 toutes les portes s&rsquo;ouvraient sur le vide. Les lieux offraient des ressemblances avec les locaux d&rsquo;une entreprise o\u00f9 il avait travaill\u00e9 il y a longtemps, mais ils n&rsquo;\u00e9taient pas non plus sans lui rappeler la configuration d&rsquo;un lyc\u00e9e o\u00f9 il avait achev\u00e9 sa scolarit\u00e9. A chaque fois qu&rsquo;il pensait reconna\u00eetre un environnement familier et \u00eatre ainsi en mesure de se rep\u00e9rer, c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 nouveau une porte qui s&rsquo;ouvrait, donnant sur un escalier de fer suspendu comme pour se moquer de lui au-dessus d&rsquo;un vide sid\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n<p>Il lui semblait reconna\u00eetre parfois des visages sous les masques, ses parents d\u00e9c\u00e9d\u00e9s qui lui indiquaient par des moues \u00e9loquentes qu&rsquo;ils ne pourraient rien pour lui. Il croisait parfois le regard d&rsquo;amis impuissants qui haussaient les \u00e9paules en ricanant et de femmes qu&rsquo;il avait aim\u00e9es et qui ajoutaient maintenant \u00e0 sa d\u00e9tresse en l&rsquo;ignorant ostensiblement avec toujours le visage bl\u00eame et insupportable de l&rsquo;indiff\u00e9rence. Il avait aussi revu, lui semblait-il, ses fr\u00e8res qui, anormalement complices, se poussaient des coudes en paraissant se r\u00e9jouir de son \u00e9tat de panique et de sa fuite condamn\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec. Il lui semblait que rien ni personne ne pourraient lui \u00eatre d&rsquo;aucun secours dans sa qu\u00eate \u00e9perdue d&rsquo;une \u00e9chappatoire vers un havre de paix o\u00f9 il pourrait retrouver un peu de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 ou, \u00e0 d\u00e9faut, de repos.<\/p>\n\n\n\n<p>Au lieu de cela, il \u00e9tait condamn\u00e9 \u00e0 \u00e9couter le vieux phraseur qui discourait \u00e0 l&rsquo;envi dans une folle logorrh\u00e9e o\u00f9 l&rsquo;on pouvait percevoir, sous un jargon juridique o\u00f9 fleurissaient les mots en latin, des chefs d&rsquo;inculpation qui lui \u00e9taient destin\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Attendu que, ce jour-l\u00e0, vous avez failli noyer l&rsquo;un de vos camarades dans la piscine municipale de T\u2026 Il suffoquait et se d\u00e9battait et vous ne l&rsquo;avez relev\u00e9 qu&rsquo;au bout d&rsquo;un laps de temps qui aurait pu. Je dis bien aurait pu, causer sa mort par asphyxie. A dix ans, vous auriez pu \u00eatre inculp\u00e9 d&rsquo;homicide par imprudence et, mineur, t\u00e2ter de la maison de correction ou d&rsquo;un centre pour enfants d\u00e9linquants. Qu&rsquo;avez-vous \u00e0 dire pour votre d\u00e9fense&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il lui avait d\u00e9j\u00e0 fait le coup plusieurs fois et, quand il faisait mine de lui donner la parole, il ne parvenait qu&rsquo;\u00e0 balbutier des onomatop\u00e9es qui s&rsquo;\u00e9chappaient de lui \u00e0 son insu. Il avait une voix savonneuse, au timbre mal assur\u00e9 et les mots qu&rsquo;il choisissait pour s&rsquo;expliquer devenaient des sons inarticul\u00e9s comme si un logiciel devenu incontr\u00f4lable s&rsquo;\u00e9tait ing\u00e9ni\u00e9 \u00e0 transformer tout signal vocal intelligible en bouillie sonore. Comme si, en fait, il avait voulu parler dans l&rsquo;eau, ce qui n&rsquo;\u00e9tait pas sans rapport avec l&rsquo;absurde accusation prof\u00e9r\u00e9e contre lui.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Mais ce n&rsquo;est pas tout. C&rsquo;est loin d&rsquo;\u00eatre tout. N&rsquo;aviez-vous pas un fr\u00e8re asthmatique qui dormait \u00e0 vos c\u00f4t\u00e9s, alors que vous \u00e9tiez enfants, et ne lui donniez-vous pas des coups de pied en lui reprochant de troubler votre sommeil avec sa respiration bruyante&nbsp;? Il poursuivit sans me laisser le temps de r\u00e9pondre. Et que dire de cette propension que vous aviez \u00e0 lui faire d\u00e9penser ses premi\u00e8res paies et \u00e0 orienter ses achats pour votre seule satisfaction. Des v\u00eatements, des livres, des disques\u2026 Que sais-je encore&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Craignant que ses tentatives d&rsquo;explication ne se transformassent encore en borborygmes, il lui tendit un mot qu&rsquo;il venait de griffonner sur un papier et o\u00f9 il \u00e9tait marqu\u00e9 \u00ab&nbsp;avocat&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je reconnais bien l\u00e0 un aveu de culpabilit\u00e9, quand on est incapable de se d\u00e9fendre soi-m\u00eame et qu&rsquo;on a recours \u00e0 un homme de l&rsquo;art en esp\u00e9rant que son \u00e9loquence surann\u00e9e fasse la diff\u00e9rence et vous rende blanc comme neige. \u00c7a ne marche pas comme cela jeune homme, et vous aurez \u00e0 vous justifier et \u00e0 expier en esp\u00e9rant je ne sais quel secours de la providence. Dans ce monde ou dans l&rsquo;autre d&rsquo;ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Il l&rsquo;avait appel\u00e9 jeune homme, et il savait au moins qu&rsquo;il avait largement d\u00e9pass\u00e9 la soixantaine. Il se demandait comment le vieux dr\u00f4le le percevait dans cette sorte d&rsquo;espace \u2013 temps confin\u00e9 o\u00f9 tout devenait trompeur, o\u00f9 tout pouvait se d\u00e9r\u00e9gler. Ou peut-\u00eatre aussi l&rsquo;avait-il appel\u00e9 ainsi par d\u00e9rision ou pour l&rsquo;appeler \u00e0 la plus grande d\u00e9f\u00e9rence avant la contrition in\u00e9vitable.<\/p>\n\n\n\n<p>S&rsquo;il avait pu parler distinctement, il aurait pu dire au vieil homme que s&rsquo;il s&rsquo;agissait de consigner tous ses faits et gestes et de faire, en quelque sorte, son proc\u00e8s, \u00e7a risquait d&rsquo;\u00eatre tr\u00e8s long et il \u00e9tait \u00e0 craindre que son s\u00e9jour dans ce bureau f\u00fbt interminable. Il tenta \u00e0 nouveau de s&rsquo;exprimer, sans plus de succ\u00e8s, et fut oblig\u00e9 d&rsquo;\u00e9couter les r\u00e9criminations de celui qui faisait clairement office de procureur \u00e9grenant avec calme les actes d&rsquo;accusation.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Il me faut \u00e0 pr\u00e9sent entamer le chapitre de la luxure, bien qu&rsquo;il me r\u00e9pugne de consigner vos tristes exp\u00e9riences dans un domaine o\u00f9 votre imagination aura \u00e9t\u00e9 souvent affranchie de la morale la plus \u00e9l\u00e9mentaire. Je passerai volontiers sur des actes masturbatoires qui pourraient passer pour des plus anodins dans un monde incroyablement permissif. Mais il y a bien pire\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Sans lui laisser le temps d&rsquo;achever, il voulut \u00e0 nouveau franchir la haute porte blanche qui menait, il ne le savait que trop, sur un labyrinthe o\u00f9 il se perdrait encore. Mais c&rsquo;\u00e9tait diff\u00e9rent des autres fois et il se trouvait sur la bande d&rsquo;arr\u00eat d&rsquo;urgence d&rsquo;une autoroute, t\u00e9moin d&rsquo;un carambolage o\u00f9 son propre v\u00e9hicule, compress\u00e9, \u00e9tait entour\u00e9 par des employ\u00e9s de la voirie en baudriers oranges et par des brancardiers en blouse blanche. Il s&rsquo;approchait en d\u00e9pit des recommandations l&rsquo;exhortant \u00e0 rester sur le bas c\u00f4t\u00e9 et il distinguait clairement son propre visage, \u00e9cras\u00e9 contre la vitre de sa voiture avec, \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, une passag\u00e8re dont il ne parvenait pas \u00e0 distinguer les traits. Elle gisait ensanglant\u00e9e sur le si\u00e8ge passager et des infirmiers s&rsquo;affairaient pour tenter de la d\u00e9gager de l&rsquo;habitacle.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Faut pas rester l\u00e0 monsieur, il y a assez de confusion comme \u00e7a sans que vous en rajoutiez avec votre pr\u00e9sence. Un brancardier en sueur \u00e0 la m\u00e2choire \u00e9nergique le prenait \u00e0 part et l&rsquo;invitait \u00e0 vider les lieux, ce qu&rsquo;il finit par faire \u00e0 regret en exprimant son d\u00e9sarroi \u00e0 son interlocuteur dans un geste th\u00e9\u00e2tral parfaitement ridicule.<\/p>\n\n\n\n<p>Il lui fallait maintenant regagner le bureau, le seul endroit o\u00f9 il se sentait finalement en s\u00e9curit\u00e9. Mais il n&rsquo;y parvenait pas et n&rsquo;en finissait pas de marcher dans un vaste terrain vague aux herbes hautes. Il tr\u00e9buchait, se redressait et tombait encore comme si le sol \u00e9tait mouvant et semblait vouloir se d\u00e9rober \u00e0 chacun de ses pas. C&rsquo;est ainsi qu&rsquo;\u00e9puis\u00e9, il finit par s&rsquo;asseoir au bord d&rsquo;un ruisseau au loin o\u00f9 flottaient un chariot de supermarch\u00e9 et des appareils d&rsquo;\u00e9lectro-m\u00e9nager.<\/p>\n\n\n\n<p>Il essaya de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 sa situation et fit rapidement le lien entre cet accident, son accident, et ce proc\u00e8s d\u00e9lirant qu&rsquo;il subissait en accus\u00e9 rendu muet par il ne savait quel mal\u00e9fice. En d\u00e9pit de la confusion, il s&rsquo;\u00e9tait bien rendu compte que le visage \u00e9cras\u00e9 sur le pare-brise \u00e9tait le sien, et la passag\u00e8re ne pouvait \u00eatre que son \u00e9pouse. Mais il ne conduisait pas et c&rsquo;est l&rsquo;inverse qui aurait pu arriver, qui serait plus r\u00e9aliste en tout cas. Il ne put s&#8217;emp\u00eacher de sourire en pensant \u00e0 ce mot. C&rsquo;\u00e9tait donc cela, il \u00e9tait mort et il devait compara\u00eetre devant le vieux dr\u00f4le pour qu&rsquo;on puisse \u00e0 la fin statuer sur son sort et le confier aux chiens de l&rsquo;enfer ou le laisser entrer en paradis. Il se souvenait qu&rsquo;il y avait aussi le purgatoire, une sorte de compromis entre les deux o\u00f9 on ne devait pas rigoler tous les jours. Et s&rsquo;il y \u00e9tait justement, maintenant&nbsp;? Il aurait tout fait pour retrouver l&rsquo;office de son tourmenteur, surtout s&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 en mesure de s&rsquo;exprimer clairement et de r\u00e9pondre point par point aux faits \u2013 si on voulait bien appeler des faits ce tissu d&rsquo;accusations gratuites qui sentaient trop la sacristie et sa morale r\u00e9trograde \u2013 et de mettre en difficult\u00e9 ce fant\u00f4me fossilis\u00e9 acharn\u00e9 \u00e0 sa perte.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;endormit profond\u00e9ment et fut satisfait de se retrouver au m\u00eame endroit, au bord de cette rivi\u00e8re aux eaux sales et fangeuses qui rev\u00eataient au moins le caract\u00e8re de la nature et de la vie, pr\u00e9f\u00e9rable aux couloirs obscurs d&rsquo;une bureaucratie parano\u00efde. Mais son r\u00e9pit fut de courte dur\u00e9e car il voyait maintenant approcher deux solides brancardiers venus de l&rsquo;autoroute qui l&rsquo;invitaient \u00e0 prendre place dans leur galetas improvis\u00e9. Voyant qu&rsquo;il s&rsquo;y refuserait, ils employ\u00e8rent la force et l&rsquo;oblig\u00e8rent \u00e0 se laisser transporter. Il se d\u00e9battait et t\u00e2chait d&rsquo;\u00e9chapper aux infirmiers qui en \u00e9taient \u00e0 l&rsquo;entraver avec des sangles.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; On va vous conduire \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital, fit l&rsquo;un, comme pour essayer de le rassurer.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00c7a va aller. Pensez \u00e0 des choses gaies, \u00e0 des \u00eatres qui vous sont chers. Ne vous endormez pas, parlez nous&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Parler, il aurait tant voulu parler et, \u00e9chaud\u00e9 par son mutisme devant le juge, il avait peur de former \u00e0 nouveau des mots et des phrases qu&rsquo;il sentait condamn\u00e9s \u00e0 l&rsquo;insignifiance.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de quelques minutes d&rsquo;une longue cavalcade toutes sir\u00e8nes hurlantes sur cette m\u00eame autoroute funeste, il fut admis dans un \u00e9tablissement hospitalier qui pr\u00e9sentait les m\u00eames caract\u00e9ristiques que l&rsquo;endroit qu&rsquo;il venait de quitter, avec couloirs en enfilade et bureaux ferm\u00e9s. Seuls les portes coupe-feu diff\u00e9raient avec le b\u00e2timent effrayant o\u00f9 il s&rsquo;\u00e9tait maintes fois \u00e9gar\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On le conduisit \u00e0 un bloc op\u00e9ratoire o\u00f9 il put retrouver le vieux dr\u00f4le qui officiait maintenant derri\u00e8re un masque de chirurgien, la t\u00eate recouverte d&rsquo;un ridicule bonnet verd\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Comme on se retrouve, l\u00e2cha-t-il dans un soupir. Difficile de vouloir \u00e9chapper \u00e0 la justice divine. Alors, mon jeune ami, o\u00f9 en \u00e9tions-nous? Ainsi vous croyiez pouvoir vous soustraire \u00e0 la loi en recourant aux voies combien plus rassurantes de la m\u00e9decine moderne. Jeune fat&nbsp;! Vous voil\u00e0 refait&nbsp;! Le vieux phraseur ne se sentait plus de joie et il \u00e9tait encore plus insolite de le voir dans ce bloc op\u00e9ratoire avec bistouri et pince \u00e0 la main. Mais l&rsquo;anesth\u00e9sie op\u00e9rait et il n&rsquo;\u00e9tait plus en \u00e9tat de tenir t\u00eate \u00e0 l&rsquo;homme, au juge, au chirurgien, il ne savait plus comment l&rsquo;appeler et glissait doucement dans l&rsquo;\u00e9ther.<\/p>\n\n\n\n<p>Au r\u00e9veil, il vit son \u00e9pouse \u00e0 son chevet et essaya de lui dire qu&rsquo;il \u00e9tait content de la voir, mais sa voix grasseyait une fois de plus, comme devant le vieux juge, et il pr\u00e9f\u00e9ra se taire et la regarder s&rsquo;asseoir sur la seule chaise que comptait sa chambre. Elle lui souriait en lui tenant la main et une infirmi\u00e8re vint s&rsquo;entretenir avec elle. Il ne comprit pas vraiment l&rsquo;objet de la conversation, mais ne fut pas sans remarquer qu&rsquo;on parlait de coma, d&rsquo;AVC, de secours arriv\u00e9s \u00e0 temps. Puis l&rsquo;infirmi\u00e8re sortit et sa femme remarqua l&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9 qui se lisait sur son visage.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C&rsquo;est pas grave, tu vas t&rsquo;en sortir. Je veux dire que tu t&rsquo;en es sorti, tout reviendra petit \u00e0 petit. Elle lui parlait sur un ton maternel qui contrastait avec son expression habituelle, comme \u00e0 un enfant ou \u00e0 un grand malade qu&rsquo;il convient de m\u00e9nager. Il commen\u00e7ait \u00e0 comprendre quand elle parlait de perte de connaissance, d&rsquo;ambulance, de d\u00e9fibrillateur, de coma qui a dur\u00e9 plusieurs jours. Il avait peur et pensait maintenant aux s\u00e9quelles possibles avec angoisse.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Faut pas t&rsquo;en faire avec \u00e7a, reprit-elle, toujours aussi volubile. Tu es entre de bonnes mains. Je vais te laisser te reposer et je repasserai demain.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle quitta la pi\u00e8ce apr\u00e8s l&rsquo;avoir embrass\u00e9 et il frissonna en revoyant son visage ensanglant\u00e9 dans la voiture, sur cette autoroute brumeuse qu&rsquo;il avait arpent\u00e9 dans ce qui devait \u00eatre un cauchemar surgi de son \u00e9tat comateux. Tout s&rsquo;expliquait maintenant&nbsp;: le vieux juge, la comparution, l&rsquo;autoroute, l&rsquo;accident, les secours et maintenant cet h\u00f4pital o\u00f9 sa femme \u00e9tait venue le visiter et o\u00f9 il aurait probablement \u00e0 s\u00e9journer un bon bout de temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la nuit, il revit le vieux juge et le bureau poussi\u00e9reux qui \u00e9tait son antre. Mais, \u00e0 la diff\u00e9rence des situations pr\u00e9c\u00e9dentes, il pouvait maintenant sortir tout \u00e0 sa guise et se rep\u00e9rer pour rentrer chez lui. En attendant, dans la r\u00e9alit\u00e9, il \u00e9tait clou\u00e9 sur son lit d&rsquo;h\u00f4pital et il ne fut pas surpris de voir le vieux juge lui apporter son plateau du petit-d\u00e9jeuner. Il prit place sur la chaise devant lui et commen\u00e7a \u00e0 parler avec ce ton obs\u00e9quieux qui se voulait intimidant.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je crois que nous n&rsquo;en avions pas termin\u00e9, dit-il, avec gravit\u00e9. Il va falloir reprendre o\u00f9 nous en \u00e9tions.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;\u00e9tait rendormi et il n&rsquo;entendait plus la voix du vieil homme qui faiblissait, assourdie et \u00e0 peine perceptible. Il l&rsquo;entendit quand m\u00eame parler d&rsquo;expiation, de r\u00e9demption et de purgatoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Au r\u00e9veil, il reconnut sa femme venue lui apporter des v\u00eatements et quelques friandises.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je ne veux plus voir ce juge, lui dit-il. Qu&rsquo;on me laisse tranquille.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tout va bien, lui susurra-t-elle. Tu as \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l&rsquo;enfer, tu es au purgatoire. J&rsquo;ai pu t\u00e9moigner en ta faveur. Tu n&rsquo;as plus rien \u00e0 craindre.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis elle l&#8217;embrassa tendrement, un baiser passionn\u00e9 qui lui ouvrit les portes de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9. Il ne revit plus jamais le vieux juge et s&rsquo;endormit enfin pour toujours.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il faisait sombre dans la pi\u00e8ce et il \u00e9tait plac\u00e9 devant le bureau aust\u00e8re d&rsquo;une sorte de caricature de magistrat anglais du XIX\u00b0 si\u00e8cle \u00e0 la Dickens. Seul un rai de lumi\u00e8re permettait de distinguer les contours d&rsquo;un visage ingrat, un nez aquilin, des petits yeux m\u00e9chants, des favoris en c\u00f4telettes et une bouche aux&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1391\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1538,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1391"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1391"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1391\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1559,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1391\/revisions\/1559"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1538"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1391"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1391"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1391"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}