{"id":1609,"date":"2020-09-13T20:43:24","date_gmt":"2020-09-13T18:43:24","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1609"},"modified":"2020-09-15T07:49:43","modified_gmt":"2020-09-15T05:49:43","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1609","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S 2"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"619\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/ILLUSTRATION21-619x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1613\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/ILLUSTRATION21-619x1024.jpg 619w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/ILLUSTRATION21-181x300.jpg 181w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/ILLUSTRATION21-544x900.jpg 544w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/ILLUSTRATION21-363x600.jpg 363w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/ILLUSTRATION21-18x30.jpg 18w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/ILLUSTRATION21.jpg 700w\" sizes=\"(max-width: 619px) 100vw, 619px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>PATRICK<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je le vis pour la derni\u00e8re fois dans un supermarch\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re franco-belge. Grand, amaigri, toujours beau gosse malgr\u00e9 des traits l\u00e9g\u00e8rement bouffis. Il \u00e9tait avec une femme plus \u00e2g\u00e9e que lui, une de ces femmes qui laissaient soup\u00e7onner des restes de beaut\u00e9 derri\u00e8re des couches de fard destin\u00e9es \u00e0 masquer les stigmates de l&rsquo;alcoolisme. Tout d&rsquo;ailleurs dans son accoutrement accusait une sorte de vulgarit\u00e9 chic qui attirait le regard presque malgr\u00e9 soi. Elle lui tenait la main, comme une infirmi\u00e8re aurait aid\u00e9 son patient \u00e0 se mouvoir dans les couloirs d&rsquo;un h\u00f4pital. Il \u00e9tait vo\u00fbt\u00e9, hagard, et sa d\u00e9marche n&rsquo;avait rien d&rsquo;assur\u00e9, comme si chaque pas lui avait co\u00fbt\u00e9. Ils ne se parlaient pas, entassant des bouteilles dans un chariot que la dame poussait machinalement alors que lui semblait ailleurs, comme arrach\u00e9 malgr\u00e9 lui \u00e0 une tranquille obscurit\u00e9 qu&rsquo;il lui tardait de regagner au plus vite.<\/p>\n\n\n\n<p>Je les observais depuis une caisse qui privil\u00e9giait les acheteurs de deux ou trois articles et j&rsquo;entendais les bouteilles de whisky, de bi\u00e8re et d&rsquo;ap\u00e9ritifs qui tintinnabulaient dans un chariot qu&rsquo;ils \u00e9taient maintenant occup\u00e9s de d\u00e9charger aux caisses. Il ne me reconnaissait toujours pas et sa femme, la dame qui \u00e9tait avec lui, me lan\u00e7ait des regards obliques comme pour d\u00e9noncer mon insistance \u00e0 les regarder. Je n&rsquo;insistais pas et, \u00e0 la sortie, je les vis s&rsquo;attabler \u00e0 un bistrot qui faisait face \u00e0 la sup\u00e9rette. Patrick parut me reconna\u00eetre lorsque je les avais vu entrer dans ce caf\u00e9. Je ne le jurerais pas mais il me semble m\u00eame encore aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;il me fit un signe discret de reconnaissance, une main recourb\u00e9e dans ma direction comme un salut compliqu\u00e9 fait \u00e0 l&rsquo;insu de sa femme. Ma gestuelle fut plus d\u00e9monstrative, mais je ne fus pas persuad\u00e9 qu&rsquo;il en e\u00fbt accus\u00e9 r\u00e9ception et ma seule certitude fut d&rsquo;avoir rendu sa femme nerveuse car elle me gratifia d&rsquo;une \u0153illade meurtri\u00e8re comme pour me signifier qu&rsquo;elle en avait maintenant soup\u00e9 avec mon man\u00e8ge et les attentions suspectes que je portais \u00e0 son homme.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;\u00e9tait au lyc\u00e9e que j&rsquo;avais connu Patrick. J&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 son condisciple de la seconde \u00e0 la terminale et il compensait ses \u00e9checs scolaires \u2013 il avait rat\u00e9 le bac et s&rsquo;\u00e9tait inscrit pour une capacit\u00e9 en droit qu&rsquo;en parfait vell\u00e9itaire il d\u00e9laissa vite \u2013 par une prestance de dandy et un bagout de camelot. Au milieu des fils de bourgeois que nous c\u00f4toyions, Patrick et moi \u00e9tions atypiques. J&rsquo;\u00e9tais l&rsquo;un des rares repr\u00e9sentant des classes dites populaires, et, fils de commer\u00e7ant ais\u00e9, il n&rsquo;avait pas trouv\u00e9 sa place chez les rejetons des patrons du textile qui formaient le plus gros des troupes. Patrick portait des jeans serr\u00e9s et des ceinturons tels qu&rsquo;on en voyait chez certains chanteurs de vari\u00e9t\u00e9 de l&rsquo;\u00e9poque. Des vestes cintr\u00e9es et des chemises \u00e0 col \u00ab&nbsp;\u00e0 manger de la tarte&nbsp;\u00bb, comme on disait alors en riant sous cape. Les cheveux longs et un visage aux traits avenants lui donnaient de l&rsquo;assurance aupr\u00e8s des filles qui se retournaient parfois \u2013 je n&rsquo;avais pas sans l&rsquo;avoir remarqu\u00e9, moi qui les int\u00e9ressait peu \u2013 sur sa longue silhouette de jeune bip\u00e8de \u00e9l\u00e9gant dou\u00e9 pour le plaisir. N&rsquo;\u00e9taient d&rsquo;\u00e9paisses lunettes de myope qu&rsquo;il allait d&rsquo;ailleurs troquer contre des lentilles de contact, il avait tout du gandin qui intriguait les filles et que jalousaient les gar\u00e7ons. Tout chez lui respirait l&rsquo;insouciance, la nonchalance et, surtout, la passivit\u00e9. Comme une belle plante heureuse de pousser et tourn\u00e9e vers elle-m\u00eame, insensible au monde ext\u00e9rieur et imperm\u00e9able aux blessures du r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment \u00e9tions-nous devenus amis, alors que nous \u00e9tions si diff\u00e9rents. Lui en Adonis frimeur et moi en pseudo intellectuel taciturne et complex\u00e9. La diff\u00e9rence nous avait rapproch\u00e9s. Cette diff\u00e9rence qui avait provoqu\u00e9 notre mise \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart dans ces classes o\u00f9 tous deux, et quelques autres, ne poss\u00e9daient pas les codes d&rsquo;une bourgeoisie gr\u00e9gaire et condescendante. Mais qu&rsquo;\u00e0 cela ne tienne, pensions-nous, s&rsquo;ils ne voulaient pas de nous, nous ne voulions pas d&rsquo;eux non plus et, si cette disgr\u00e2ce r\u00e9jouissait plut\u00f4t le krypto gauchiste que j&rsquo;\u00e9tais, elle semblait plus douloureusement ressentie par Patrick, qui se piquait d&rsquo;\u00eatre bien n\u00e9 lui aussi et comprenait mal cet ostracisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne comprenait pas trop non plus ses cours et, plus d&rsquo;une fois, alors que nous \u00e9tions souvent plac\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te par l&rsquo;ordre alphab\u00e9tique, il cherchait l&rsquo;inspiration en louchant vers ma copie et attendait, tourn\u00e9 vers moi et presque implorant, que je le d\u00e9livre de l&rsquo;angoisse de la page blanche. Dans toutes les mati\u00e8res, il peinait et ses qualit\u00e9s oratoires avaient du mal \u00e0 masquer un dilettantisme atavique et une paresse crasse. Il se rattrapait un peu dans des mati\u00e8res \u00e0 faible coefficient, sport ou dessin d&rsquo;art, o\u00f9 ses talents incontestables surpassaient tous les autres \u00e9l\u00e8ves.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1972 que nous nous \u00e9tions le plus rapproch\u00e9s. Je pointais au ch\u00f4mage, sans indemnit\u00e9, apr\u00e8s ma derni\u00e8re ann\u00e9e scolaire et lui menait une vie de patachon, de play-boy d\u00e9s\u0153uvr\u00e9 avec toujours une jolie fille dans sa voiture de sport. Il me conviait parfois \u00e0 ses d\u00e9placements sans but dans la m\u00e9tropole lilloise avec parfois des vir\u00e9es au bord de la mer sur la c\u00f4te, quand le temps le permettait. J&rsquo;assistais \u00e0 ses frasques de mirliflore combl\u00e9 par les faveurs de jeunes femmes peu farouches qui s&rsquo;encanaillaient toute honte bue sous mon regard envieux, assistant \u00e0 ces marivaudages parfois d\u00e9lur\u00e9s depuis la banquette arri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je n&rsquo;\u00e9tais pas en train de s\u00e9cher sur des motivations que des chefs du personnel m&rsquo;imp\u00e9traient de d\u00e9tailler pour \u00eatre en droit d&rsquo;entrer solennellement dans la banque ou l&rsquo;entreprise textile dont ils \u00e9taient les fiers et dignes repr\u00e9sentants, Patrick venait me chercher chez mes parents et nous parcourions des dizaines de kilom\u00e8tres dans sa voiture, sans but, avec l&rsquo;euphorie que pouvait provoquer la vitesse, la musique (je l&rsquo;obligeais \u00e0 me mettre \u00e0 fond des radio-cassettes de Bowie ou de Mott The Hoople, \u00e0 lui qui n&rsquo;avait aucune passion pour le rock) et les minettes gracieuses qu&rsquo;il parvenait toujours \u00e0 draguer dans la rue ou dans un bistrot et \u00e0 convier \u00e0 un petit tour dans sa guimbarde. Une sorte de dolce vitae que je vivais par procuration car les succ\u00e8s f\u00e9minins \u00e9taient les siens et je n&rsquo;\u00e9tais gu\u00e8re plus qu&rsquo;un comparse, un faire-valoir qui, d&rsquo;ailleurs, int\u00e9ressait rarement l&rsquo;une ou l&rsquo;autre de ses conqu\u00eates d&rsquo;un jour. C&rsquo;\u00e9tait le mois d&rsquo;ao\u00fbt, la chaleur \u00e9tait intenable et le goudron fondait dans l&rsquo;odeur de moutarde pourrie des cotonni\u00e8res. Le d\u00e9cor n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 la hauteur de nos \u00e9motions&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>A la rentr\u00e9e, je trouvais enfin une place d&rsquo;auxiliaire dans la glorieuse administration des Postes (la gueule au casier, comme on d\u00e9signait famili\u00e8rement le tri). Le r\u00e9f\u00e9rent du lyc\u00e9e charg\u00e9 de trouver des emplois \u00e0 de jeunes glandeurs de mon acabit m&rsquo;avait d\u00e9conseill\u00e9 les banques et les assurances, puisque j&rsquo;\u00e9tais un peu marginal et pas tr\u00e8s motiv\u00e9 (il disait \u00e7a avec une moue de d\u00e9go\u00fbt). Le service public, voil\u00e0 ce qu&rsquo;il me fallait. D&rsquo;abord mettre un pied dans la porte, et puis passer des concours. La voie royale&nbsp;! Je le laissais dire, pas plus int\u00e9ress\u00e9 par la vente de timbres que par le calcul des primes. J&rsquo;avais moins de loisir, et je ne voyais presque plus Patrick qui \u00e9tait parti sur la c\u00f4te suivre une de ces gourgandines qui l&rsquo;avaient \u00e0 la bonne. Elle \u00e9tait h\u00f4tesse dans un club \u00e0 Ostende, m&rsquo;avait-il avou\u00e9, et je lui imaginais un devenir de prox\u00e9n\u00e8te qui convenait plut\u00f4t bien au personnage. J&rsquo;avais dit \u00e7a en plaisantant, mais ses d\u00e9n\u00e9gations v\u00e9h\u00e9mentes et ses airs indign\u00e9s m&rsquo;avaient paru suspects.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;\u00e9tais entr\u00e9 de plain pied dans le monde du travail, lev\u00e9 \u00e0 quatre heures du matin pour le tri des bo\u00eetes postales et de retour l&rsquo;apr\u00e8s-midi pour le courrier d\u00e9part avec tout le reste de la journ\u00e9e pour tra\u00eener au bistrot entre deux siestes. Fin novembre, je montais \u00e0 Paris en laur\u00e9at d&rsquo;un concours de contr\u00f4leur (\u00e7a s&rsquo;appelait comme \u00e7a) et c&rsquo;en \u00e9tait fini de Patrick et de cet impromptu estival fait d&rsquo;oisivet\u00e9 et d&rsquo;insouciance. M\u00eame si j&rsquo;y faisais des pas de clerc, j&rsquo;\u00e9tais bien dans le monde r\u00e9el, le monde du travail, et cette conversion soudaine aux contingences de l&rsquo;\u00e2ge adulte r\u00e9jouissait mon p\u00e8re au plus haut point, en m\u00eame temps qu&rsquo;elle faisait la fiert\u00e9 de ma m\u00e8re. J&rsquo;\u00e9tais cas\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne voyais plus Patrick, et il ne me manquait pas. Mes premi\u00e8res paies m&rsquo;avaient permis de faire l&rsquo;acquisition des disques et des livres que je m&rsquo;\u00e9tais promis d&rsquo;acheter durant toute mon adolescence, et je d\u00e9couvrais le syndicalisme tout en rendant plus concret mon engagement politique. Patrick n&rsquo;aurait pas compris.<\/p>\n\n\n\n<p>Il refit surface plus d&rsquo;un an plus tard, alors que je fr\u00e9quentais une sorte de communaut\u00e9 \u00e9cologiste qui faisait campagne pour un vieil homme au pull-over rouge. Il avait chang\u00e9, d\u00e9j\u00e0 marqu\u00e9 par l&rsquo;alcool et ab\u00eem\u00e9 par la vie. Il m&rsquo;avait racont\u00e9 son p\u00e9riple au-del\u00e0 de la fronti\u00e8re, ses probl\u00e8mes conjugaux, ses compagnons de beuverie, ses d\u00e9m\u00eal\u00e9s avec la justice apr\u00e8s que la gendarmerie du royaume e\u00fbt proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 des descentes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es dans le bouge qui l&#8217;employait&nbsp;. Ni gris ni vert&nbsp;: glauque. Il m&rsquo;avait racont\u00e9 cette tranche de vie un rien faisand\u00e9e en sifflant des bi\u00e8res pression et en fumant ses Gitanes \u00e0 la cha\u00eene. Je ne pr\u00eatais pas un grand int\u00e9r\u00eat \u00e0 sa conversation, comme si quelque chose de l&rsquo;ordre de la communication s&rsquo;\u00e9tait cass\u00e9 entre nous, comme si j&rsquo;\u00e9tais pass\u00e9 \u00e0 autre chose. C&rsquo;est d&rsquo;ailleurs ce qui faisait \u00e0 mon sens la grande diff\u00e9rence entre nous&nbsp;; lui \u00e9tait toujours dans ses r\u00eaveries d&rsquo;adolescent attard\u00e9 pleines d&rsquo;argent facile et de filles enamour\u00e9es et moi d\u00e9j\u00e0 tristement investi dans le s\u00e9rieux du monde. Je lisais maintenant r\u00e9guli\u00e8rement les journaux, je militais, j&rsquo;avais m\u00eame des fonctions subalternes dans un syndicat. Son regard frisait l&rsquo;h\u00e9b\u00e9tude quand je lui faisais part de mes nouvelles activit\u00e9s et j&rsquo;aurais pu lui dire que j&rsquo;\u00e9tais devenu cosmonaute ou prestidigitateur que son incompr\u00e9hension n&rsquo;e\u00fbt pas \u00e9t\u00e9 moindre. Nous avions pris cong\u00e9 sur un constat de divergence qui, au-del\u00e0 des mots, concernait nos trajectoires trop dissemblables pour pouvoir encore se rejoindre.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est pourtant ce qui \u00e9tait arriv\u00e9, une derni\u00e8re fois. J&rsquo;avais particip\u00e9 \u00e0 des gr\u00e8ves \u00e0 l&rsquo;automne 1974 et j&rsquo;avais ressenti pour la premi\u00e8re fois dans ma courte vie l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre utile en m\u00eame temps que j&rsquo;avais \u00e9prouv\u00e9 pour la premi\u00e8re fois de la fiert\u00e9 en me d\u00e9couvrant comme une infime partie d&rsquo;un grand tout qu&rsquo;on pouvait appeler le salariat, ou la classe ouvri\u00e8re, avec ses solidarit\u00e9s, sa complicit\u00e9 dans les luttes et sa dignit\u00e9 dans la d\u00e9fense de ses droits. Patrick aurait beaucoup ri de me voir chanter quelques couplets emprunt\u00e9s \u00e0 Greame Allwright dans une bourse du travail accompagn\u00e9 \u00e0 la guitare s\u00e8che par un camarade de combat.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il avait refait surface la veille d&rsquo;un No\u00ebl que je passais chez mes parents, loin du pav\u00e9 parisien que j&rsquo;avais suffisamment battu ces derniers temps. Il avait toujours sa Triumph rouge sang de b\u0153uf et m&rsquo;avait invit\u00e9 \u00e0 monter \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui. Pas de fille cette fois, comme si les conqu\u00eates se faisaient toujours plus incertaines avec le temps. Il \u00e9tait tellement pr\u00e9visible, et j&rsquo;imaginais encore une soir\u00e9e pass\u00e9e d&rsquo;une discoth\u00e8que de la fronti\u00e8re \u00e0 un bistrot du centre ville, sans pr\u00e9judice d&rsquo;un restaurant puisqu&rsquo;il ne d\u00e9daignait pas les bons vins.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est justement au sortir d&rsquo;un restaurant que l&rsquo;accident survint. Alors que nous poussions sa voiture en panne d&rsquo;essence et que, fin saouls, nous ne nous \u00e9tions pas aper\u00e7us que nous poussions dans une descente, il se mit \u00e0 courir pour amortir le choc entre son bolide et un muret contre lequel elle allait se fracasser. Il fut conduit aux urgences en sang et je regagnais le domicile de mes parents par les transports en commun, incapable de me souvenir pr\u00e9cis\u00e9ment des \u00e9v\u00e9nements de la soir\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;allais le voir le lendemain matin \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital, avec une bo\u00eete de chocolats et un roman policier. Ses jours n&rsquo;\u00e9taient pas en danger, selon la formule r\u00e9cit\u00e9e par une infirmi\u00e8re, plus de peur que de mal, avions-nous convenu. Patrick dormait et j&rsquo;aurais eu mauvaise gr\u00e2ce de le r\u00e9veiller.<\/p>\n\n\n\n<p>Il chercha \u00e0 me revoir apr\u00e8s l&rsquo;accident, mais je parvenais toujours \u00e0 surseoir \u00e0 ses invitations sous un pr\u00e9texte ou sous un autre. Il finit par comprendre que je ne tenais plus \u00e0 le voir et je n&rsquo;eus plus de ses nouvelles, hormis, quelques ann\u00e9es plus tard et alors que j&rsquo;\u00e9tais en m\u00e9nage, une carte postale de la C\u00f4te d&rsquo;Azur o\u00f9 il disait tenir un snack-bar sur une plage et m&rsquo;invitait \u00e0 l&rsquo;y rejoindre. Apr\u00e8s tout, c&rsquo;\u00e9tait bien son genre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n&rsquo;eus plus jamais de ses nouvelles avant de le revoir, comme on voit un spectre, dans ce supermarch\u00e9 o\u00f9 j&rsquo;avais eu cette vision sordide d&rsquo;un fant\u00f4me \u00e9gar\u00e9 de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;ivresse au bras d&rsquo;une vieille catin qui lui servait de nurse. Mais qui \u00e9tais-je pour juger&nbsp;? Nous avions \u00e9t\u00e9 fr\u00e8res \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 je quittais p\u00e9niblement ma morne adolescence pour un \u00e9tat d&rsquo;adulte sans joie trop t\u00f4t engonc\u00e9 dans l&rsquo;enfer du r\u00e9el. Et Parick m&rsquo;avait distrait, il m&rsquo;avait fait rire, il m&rsquo;avait amus\u00e9. Il m&rsquo;avait fait r\u00eaver et je l&rsquo;avais regard\u00e9 furtivement comme un triste pantin parvenu au dernier stade de l&rsquo;alcoolisme. La piti\u00e9 se m\u00ealait maintenant \u00e0 la nostalgie et, rentr\u00e9 chez moi, j&rsquo;h\u00e9sitais \u00e0 informer ma femme de cette rencontre.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me connaissait trop pour ne pas d\u00e9celer en moi le malaise diffus qu&rsquo;avait fait na\u00eetre cette vision. Elle insistait pour savoir, et je lui racontais nos ann\u00e9es de lyc\u00e9e, nos frasques de jeunesse, puis l&rsquo;accident et la d\u00e9rive alcoolique. Je commen\u00e7ais \u00e0 \u00e9crire, et j&rsquo;avais d\u00e9crit mes rapports avec lui comme ceux du narrateur de <em>Sur La Route<\/em> avec Dean Moriarty \/ Neal Cassady.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Tu te prends pour Kerouac, ironisa-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Je haussais les \u00e9paules en d\u00e9tournant le regard, ce qui ne l&#8217;emp\u00eacha pas de poursuivre.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; A t&nbsp;&lsquo;entendre, \u00e7a ne devait pas \u00eatre quelqu&rsquo;un de particuli\u00e8rement recommandable, finit-elle par dire alors que je lui r\u00e9sumais \u00e0 gros traits l&rsquo;histoire de ma relation avec Patrick.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C&rsquo;est que je ne l&rsquo;ai pas bien racont\u00e9e. Malgr\u00e9 tout ce que j&rsquo;ai pu te dire, il avait quelque chose de magique, de magn\u00e9tique. Comment dire&nbsp;? Une sorte de vitalit\u00e9, de sensualit\u00e9, et en m\u00eame temps de fragilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Il t&rsquo;a fait de l&rsquo;effet, t&rsquo;\u00e9tais pas un peu amoureux des fois&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me taquinait gentiment mais, au fond, elle avait raison. J&rsquo;avais v\u00e9cu ma relation avec Patrick comme un amour tumultueux avec ses moments d&rsquo;euphorie et ses p\u00e9riodes de d\u00e9prime. Je l&rsquo;avais d\u00e9crit comme un sinistre pochard, mais il avait enchant\u00e9 ma jeunesse. Comme un fr\u00e8re tomb\u00e9 du ciel et reparti quand j&rsquo;avais op\u00e9r\u00e9 ma mue vers l&rsquo;\u00e2ge adulte.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, je devais \u00eatre \u00ab&nbsp;un peu amoureux&nbsp;\u00bb, comme elle disait. En tout cas, j&rsquo;\u00e9tais captif et, dans mon souvenir, je ne vois plus que le rouge de sa Spitfire et de son sang qui coulait d&rsquo;abondance sur les pav\u00e9s mouill\u00e9s d&rsquo;un trottoir. Sans parler du bleu du ciel, qu&rsquo;il m&rsquo;avait fait entrevoir, \u00e0 cette \u00e9poque bizarre o\u00f9 tous les gar\u00e7ons s&rsquo;appelaient Patrick, m\u00eame lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n&rsquo;ai jamais cherch\u00e9 \u00e0 le revoir, trop effray\u00e9 devant l&rsquo;enfer o\u00f9 il semblait avoir sombr\u00e9. Autant j&rsquo;avais pu l&rsquo;envier, autant il m&rsquo;\u00e9tait devenu depuis longtemps infr\u00e9quentable, comme une projection de l&rsquo;une des vies que j&rsquo;aurais pu mener, peut-\u00eatre m\u00eame avec lui.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>PATRICK Je le vis pour la derni\u00e8re fois dans un supermarch\u00e9 \u00e0 la fronti\u00e8re franco-belge. Grand, amaigri, toujours beau gosse malgr\u00e9 des traits l\u00e9g\u00e8rement bouffis. Il \u00e9tait avec une femme plus \u00e2g\u00e9e que lui, une de ces femmes qui laissaient soup\u00e7onner des restes de beaut\u00e9 derri\u00e8re des couches de fard destin\u00e9es \u00e0 masquer les stigmates&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1609\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1613,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1609"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1609"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1609\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1618,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1609\/revisions\/1618"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1613"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1609"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1609"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1609"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}