{"id":1635,"date":"2020-09-29T18:49:36","date_gmt":"2020-09-29T16:49:36","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1635"},"modified":"2020-10-02T10:11:48","modified_gmt":"2020-10-02T08:11:48","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1635","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (3)"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/illustration25.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1637\" width=\"822\" height=\"547\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/illustration25.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/illustration25-300x200.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/illustration25-768x512.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/illustration25-900x599.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/illustration25-600x400.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/09\/illustration25-30x20.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 822px) 100vw, 822px\" \/><figcaption>paris<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><em><u><strong>BRUNO<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est son fils qui avait insist\u00e9 pour me voir, et j&rsquo;avais fini par c\u00e9der. Il souhaitait \u00e9voquer la m\u00e9moire de son p\u00e8re&nbsp;; une sorte de devoir familial qui tenait aussi de la r\u00e9habilitation d&rsquo;une figure paternelle n\u00e9cessaire \u00e0 la fabrique d&rsquo;une identit\u00e9 confuse. Ou du moins \u00e9tait-ce ce qui m&rsquo;apparaissait apr\u00e8s une conversation t\u00e9l\u00e9phonique qu&rsquo;un embarras partag\u00e9 avait fini par \u00e9puiser.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions convenus de nous retrouver \u00e0 la terrasse d&rsquo;un bar associatif du centre ville de Lille et je le vis arriver alors que je venais de commander. Je remarquai ses cheveux tr\u00e8s bruns et quelque chose d&rsquo;enfantin dans un visage encore glabre. Nulle trace de son p\u00e8re, n&rsquo;\u00e9tait la silhouette longiligne et l&rsquo;allure un peu d\u00e9gingand\u00e9e relev\u00e9e par les pas incertains qu&rsquo;il faisait pour couvrir les quelques m\u00e8tres qui le s\u00e9paraient maintenant de moi. Il portait \u00e0 la main les m\u00eames sacs en plastique que son p\u00e8re, avec les marques des grands magasins culturels de la Grand place. Bruno, d\u00e9j\u00e0, se baladait rarement sans ces grands plastiques marronnasses et inesth\u00e9tiques qui lui servaient de viatique et o\u00f9 il entassait tout ce qui pouvait lui \u00eatre utile&nbsp;: cl\u00e9s, mouchoirs, paquets de tabac, journaux, livres et documents administratifs divers dans un fatras indescriptible que lui seul dominait. Il me salua, alla se chercher un jus de fruit au comptoir et prit place en face de moi, ses sacs in\u00e9l\u00e9gants d\u00e9pos\u00e9s sur un dossier de chaise. Nous rest\u00e2mes quelques minutes sans parler, g\u00ean\u00e9s l&rsquo;un et l&rsquo;autre, l&rsquo;un par l&rsquo;autre, et je dus prendre sur moi pour \u00e9courter ce moment que je jugeais p\u00e9nible mais que lui, sourire viss\u00e9 aux l\u00e8vres, semblait presque appr\u00e9cier comme une parenth\u00e8se apaisante dans une journ\u00e9e sans doute active. Moi, j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 la retraite, et les seules obligations qui me restaient de ma vie d&rsquo;avant ne consistaient plus qu&rsquo;en rendez-vous m\u00e9dicaux, h\u00e9las de plus en plus nombreux.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; La derni\u00e8re fois que je t&rsquo;ai vu, c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 l&rsquo;enterrement de Bruno. \u00c7a fait d\u00e9j\u00e0 dix ans\u2026 Je m&rsquo;en voulais d&rsquo;avoir commenc\u00e9 cette conversation sur l&rsquo;\u00e9vocation de la mort de son p\u00e8re. C&rsquo;\u00e9tait maladroit, mais, au moins, on \u00e9tait dans le sujet. Il ne se formalisa pas de cette brutale entr\u00e9e en mati\u00e8re et resta encore un moment silencieux, avec cet \u00e9ternel sourire qui me rendait de plus en plus mal \u00e0 l&rsquo;aise.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; J&rsquo;\u00e9cris quelque chose sur mon p\u00e8re. Pas un roman, ce serait pr\u00e9tentieux. Pas un album non plus, \u00e7a serait ridicule. Enfin, j&rsquo;essaie d&rsquo;obtenir un maximum d&rsquo;informations de tous les gens qui l&rsquo;ont connu. Il s&rsquo;arr\u00eata et, apr\u00e8s m&rsquo;avoir regard\u00e9 dans les yeux, reprit avec une exaltation qui formait contraste avec le ton presque d\u00e9sinvolte sur lequel il avait commenc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Voyez-vous, ce qui m&rsquo;int\u00e9resse vraiment, c&rsquo;est le moment o\u00f9 \u00e7a a bascul\u00e9 pour lui, la p\u00e9riode o\u00f9 \u00e7a a tourn\u00e9. Comme le temps, les signes annonciateurs de l&rsquo;orage. Je vous mets \u00e0 l&rsquo;aise&nbsp;: je sais qu&rsquo;il \u00e9tait alcoolique, d\u00e9pressif et m\u00eame presque clochardis\u00e9 sur la fin. J&rsquo;ai tout vu, ou plut\u00f4t j&rsquo;ai tout compris. J&rsquo;\u00e9tais l\u00e0. M\u00eame si c&rsquo;\u00e9tait pas physiquement, j&rsquo;ai toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0 pour lui. La vraie question que je me pose est de savoir comment c&rsquo;est venu, qu&rsquo;est-ce qui s&rsquo;est pass\u00e9\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Son divorce, peut-\u00eatre, hasard\u00e9-je sans conviction, comme s&rsquo;il importait d&rsquo;accrocher \u00e0 un fait une longue d\u00e9rive \u00e0 laquelle son fils semblait vouloir donner les contours myst\u00e9rieux d&rsquo;une lente et inexorable fantomisation.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Son divorce, c&rsquo;est la pr\u00e9histoire. Il en a souffert mais il s&rsquo;en est remis. Je ne crois pas que \u00e7a ait \u00e9t\u00e9 le coup de gr\u00e2ce. Il aimait la solitude, et puis il m&rsquo;avait moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n&rsquo;avais pas envie de discuter ce point et, apr\u00e8s tout, si \u00e7a lui plaisait de croire que cet \u00e9pisode n&rsquo;avait pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine de sa d\u00e9glingue, s&rsquo;il s&rsquo;imaginait que sa seule pr\u00e9sence avait pu donner \u00e0 son p\u00e8re le go\u00fbt de vivre, alors, pourquoi cette mort pr\u00e9matur\u00e9e apr\u00e8s des ann\u00e9es d&rsquo;abus d&rsquo;alcool, de tabac et d&rsquo;herbe&nbsp;? Pourquoi cette fr\u00e9quentation assidue des bars louches, cette d\u00e9votion aux prostitu\u00e9es, cette sorte d&rsquo;abandon tardif \u00e0 la religion, ce go\u00fbt morbide pour une d\u00e9cr\u00e9pitude revendiqu\u00e9e qui s&rsquo;incarnait dans son corps malodorant \u00e0 l&rsquo;hygi\u00e8ne douteuse, dans ses nippes hideuses, us\u00e9es et macul\u00e9es d&rsquo;immondices. Et l&rsquo;image de Bruno venait encore me hanter, moi qui n&rsquo;avait pas eu une pens\u00e9e pour lui depuis des ann\u00e9es. Comme pour exorciser la vision inconfortable de ce que l&rsquo;on aurait pu devenir ou de ce qui nous attend encore, avant la grande nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; N&#8217;emp\u00eache, il me parlait beaucoup de ta m\u00e8re, et il avait tr\u00e8s mal v\u00e9cu leur s\u00e9paration. Apr\u00e8s, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 des probl\u00e8mes de boulot, des mauvaises fr\u00e9quentations, des d\u00e9ceptions sentimentales, des addictions diverses, mais, pour le peu que je crois le conna\u00eetre, le point de d\u00e9part est l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me regardait encore en souriant, comme un enfant \u00e9couterait avec respect un vieillard un peu s\u00e9nile qui prendrait la peine de lui raconter une histoire en faisant semblant d&rsquo;\u00eatre attentif tout en dissimulant une piti\u00e9 amus\u00e9e pour le vieux pitre.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Est-ce que vous avez des souvenirs pr\u00e9cis de lui. Il me fixa avec un regard dur. Je veux dire, est-ce que, au-del\u00e0 de ce que vous pouvez penser de lui, vous pouvez me d\u00e9crire des situations o\u00f9 vous vous \u00eates retrouv\u00e9s tous les deux, en complicit\u00e9, ou en conflit\u2026 Ou peu importe, mais ensemble&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;h\u00e9sitais longuement. Plusieurs images se succ\u00e9daient, se bousculaient&nbsp;. Moi et Bruno une veille de No\u00ebl sur la place de Roubaix, le fameux soir o\u00f9, au sortir d&rsquo;une pizzeria, il s&rsquo;\u00e9tait cass\u00e9 une jambe en glissant sur le verglas. Moi et Bruno dans un bar louche \u00e0 la fronti\u00e8re belge, o\u00f9 nous r\u00e9sistions, le nez dans la bi\u00e8re, aux assauts d&rsquo;entra\u00eeneuses court-v\u00eatues acharn\u00e9es \u00e0 nous faire commander la bouteille de champagne en pr\u00e9lude \u00e0 toutes les jouissances. Moi et Bruno pendant les s\u00e9ances du bureau f\u00e9d\u00e9ral d&rsquo;un syndicat qui venait de se cr\u00e9er aux T\u00e9l\u00e9communications, quand je le voyais gigoter sur sa chaise en fin de matin\u00e9e et quitter brusquement la pi\u00e8ce au motif qu&rsquo;il \u00e9tait en manque de levure (l&rsquo;expression qui sentait l&rsquo;excuse pseudo-m\u00e9dicale \u00e9tait de son cru et elle signifiait simplement que \u2013 n&rsquo;y tenant plus &#8211; il s&rsquo;absentait pour boire sa premi\u00e8re bi\u00e8re de la journ\u00e9e). Et les articles que nous \u00e9crivions dans un journal syndical devenu fanzine \u00e0 force d&rsquo;humour potache et de pr\u00e9tentions litt\u00e9raires&nbsp;; une publication qui d\u00e9frisait les bureaucrates, lesquels voyaient en nous des petits-bourgeois immatures indiff\u00e9rents aux int\u00e9r\u00eats mat\u00e9riels et moraux des travailleurs. Et les romans et pastiches que nous avions commenc\u00e9 et qui ne d\u00e9passaient g\u00e9n\u00e9ralement pas les 15 pages, chacun \u00e9tant mandat\u00e9 par l&rsquo;autre pour \u00e9crire la suite dans son coin, et chacun n&rsquo;en faisant rien. Mais c&rsquo;est une autre histoire que je lui racontais.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; En fait, l&rsquo;histoire se d\u00e9roule sur deux jours. Je peux vraiment dater avec pr\u00e9cision ces deux journ\u00e9es, samedi 15 et dimanche 16 avril 1995. Chez un copain qui tenait un restaurant, j&rsquo;avais organis\u00e9 une soir\u00e9e psych\u00e9d\u00e9lique, avec musique d&rsquo;\u00e9poque, d\u00e9guisements hippies, bouffe indienne et un peu de shit. Quelqu&rsquo;un avait propos\u00e9 de l&rsquo;ecstasy, mais j&rsquo;avais refus\u00e9. Un disc-jockey passait les Move, les Pretty Things ou Cream. Les gens avaient fait des efforts, m\u00eame si rien de tr\u00e8s original&nbsp;: des filles en robe indienne et des mecs en veste \u00e0 franges et pattes d&rsquo;eph&rsquo;. Le service minimum&nbsp;. J&rsquo;avais d\u00e9gott\u00e9 un costume de dompteur dans un magasin de d\u00e9guisements, fa\u00e7on pochette de Sergent Pepper&rsquo;s. Bruno \u00e9tait venu comme je le redoutais, sans aucun effet propre \u00e0 illustrer le th\u00e8me. Sale, n\u00e9glig\u00e9 et plut\u00f4t triste, comme toujours. L&rsquo;\u00e9v\u00e9nement avait \u00e9t\u00e9 un vrai fiasco, le repas \u00e9tait interminable et quelques couples dansaient sans conviction pour \u00e9carter l&rsquo;ennui d&rsquo;une soir\u00e9e qui s&rsquo;\u00e9tiolait dans les vapeurs de shit et de mauvais alcools. Je restais au bar avec Bruno qui qualifiait de chansonnettes les morceaux des Hollies ou des Byrds, lesquels ne disaient pas grand-chose \u00e0 la plupart des invit\u00e9s, des trentenaires qui n&rsquo;avaient pas connu la p\u00e9riode et qui s&rsquo;enhardissaient \u00e0 r\u00e9clamer du hard-rock. Bruno s&#8217;emmerdait et il avait l&rsquo;alcool mauvais. Il ne sortait de sa torpeur que pour reluquer une fille du syndicat, une petite blonde aux yeux verts v\u00eatue d&rsquo;un sari et un bandeau dans les cheveux. Elle s&rsquo;appelait Maryse et bougeait avec gr\u00e2ce sur des disques pass\u00e9s de mode. Quand elle ne dansait pas, elle liait conversation avec ma femme qui boudait dans son coin comme pour me faire sentir que cette guignolade n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 son go\u00fbt et que j&rsquo;aurais mieux fait de la tenir \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de ce triste cirque nostalgique. J&rsquo;avais fait l&rsquo;effort d&rsquo;aller vers elle pour lui confier que je me serais facilement passer d&rsquo;elle, et cet acc\u00e8s de franchise l&rsquo;avait fait passer d&rsquo;un \u00e9tat de passivit\u00e9 maussade \u00e0 une franche agressivit\u00e9. Mais il y avait longtemps que la guerre \u00e9tait d\u00e9clar\u00e9e et cette soir\u00e9e malencontreuse n&rsquo;en aura \u00e9t\u00e9 qu&rsquo;une bataille de plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Bruno n&rsquo;avait quitt\u00e9 sa place au comptoir que pour draguer Maryse, qu&rsquo;il croyait prenable. Bonne fille, apr\u00e8s quelques minauderies dissuasives, elle avait fini par le rembarrer poliment et Bruno s&rsquo;\u00e9tait mis aux alcools forts, sortant les billets de son portefeuille au fur et \u00e0 mesure que le patron remplissait son verre. Il \u00e9tait temps de fermer. Il \u00e9tait surtout temps de le raccompagner chez lui \u2013 il ne conduisait pas \u2013 et d&rsquo;oublier cette sinistre soir\u00e9e o\u00f9 tout le monde s&rsquo;\u00e9tait copieusement ennuy\u00e9 en ne simulant m\u00eame pas la ga\u00eet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour d&rsquo;apr\u00e8s, il me t\u00e9l\u00e9phonait et, par crainte de devoir \u00e9couter ses j\u00e9r\u00e9miades de lendemain de cuite, je lui proposais une balade dans un parc o\u00f9 il aimait marcher. Ma femme m&rsquo;accompagnait, toujours en maugr\u00e9ant, et elle faisait bien sentir \u00e0 Bruno qu&rsquo;elle ne l&rsquo;appr\u00e9ciait gu\u00e8re, lui qu&rsquo;elle percevait comme un danger pour moi et un p\u00e9ril pour notre couple qui battait de l&rsquo;aile. \u00ab&nbsp;Tu connais bien Maryse&nbsp;?&nbsp;\u00bb, me demanda-t-il alors que nous marchions lentement dans les all\u00e9es du parc. \u00ab&nbsp;Pas plus que \u00e7a, lui r\u00e9pondis-je. Elle te pla\u00eet&nbsp;?&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Oh, je disais \u00e7a parce que j&rsquo;ai eu l&rsquo;impression de me prendre un r\u00e2teau hier soir&nbsp;\u00bb. Et il partir de son grand rire en chasse d&rsquo;eau qui faisait retourner les passants sur lui. Il ignorait en tout cas que j&rsquo;avais des vues sur elle. Je la connaissais depuis une quinzaine d&rsquo;ann\u00e9es, sans avoir cherch\u00e9 si peu que ce soit \u00e0 la s\u00e9duire. Mais c&rsquo;\u00e9tait diff\u00e9rent maintenant que le contrat moral de fid\u00e9lit\u00e9 avec mon \u00e9pouse \u00e9tait rompu unilat\u00e9ralement. Bruno me demandait si elle avait quelqu&rsquo;un dans sa vie, si elle \u00e9tait libre\u2026 Je r\u00e9pondais \u00e9vasivement sans lui livrer les deux ou trois choses que je savais d&rsquo;elle. Son d\u00e9sir \u00e9tait devenu le mien et je n&rsquo;avais pas l&rsquo;intention de d\u00e9voiler mes plans. Le soir tombait et nous avions l&rsquo;air de deux enfants tristes accompagn\u00e9s de leur m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Un mois plus tard, je passais des fins d&rsquo;apr\u00e8s-midi clandestines avec Maryse, et Bruno, l&rsquo;apprenant, eut cette r\u00e9flexion qui me parut ridicule au premier abord, mais qui prenait tout son sens quand on voulait bien tenir compte de sa mis\u00e8re affective&nbsp;: \u00ab&nbsp;mais toi tu avais d\u00e9j\u00e0 une femme, tu aurais pu me la laisser&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Vu sous cet angle, il n&rsquo;y avait m\u00eame pas lieu de demander son avis \u00e0 l&rsquo;int\u00e9ress\u00e9e. Tout \u00e9tait simple, en fait, les femmes seules allaient vers les hommes seuls en tenant compte de leurs besoins sexuels ou affectifs, sans que le d\u00e9sir, l&rsquo;attirance ou tout simplement l&rsquo;amour n&rsquo;entrent en ligne de compte.<\/p>\n\n\n\n<p>Un an plus tard, j&rsquo;avais divorc\u00e9 et j&rsquo;\u00e9pousais Maryse. Bien qu&rsquo;invit\u00e9, Bruno ne vint pas au mariage et c&rsquo;est de ce jour que nos relations se firent plus rares. A chaque fois que nous \u00e9tions sortis \u00e0 trois, le malaise s&rsquo;\u00e9tait instaur\u00e9 et il avait fini par faire ostensiblement la gueule avant de s&rsquo;\u00e9clipser. Je me suis souvent demand\u00e9 si l&rsquo;int\u00e9r\u00eat manifest\u00e9 par Bruno pour Maryse n&rsquo;avait pas fait na\u00eetre mon d\u00e9sir pour elle. Et, vingt ans plus tard, je me demande parfois s&rsquo;il n&rsquo;aurait pas mieux valu lui laisser le champ libre et le laisser gagnant dans une rivalit\u00e9 amoureuse qui n&rsquo;a jamais vraiment \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9e comme telle.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Mais vous semblez dire qu&rsquo;elle n&rsquo;avait rien pour mon p\u00e8re\u2026 Le fils de Bruno me regardait maintenant avec une anxi\u00e9t\u00e9 m\u00eal\u00e9e d&rsquo;hostilit\u00e9, comme si mon histoire lui avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une facette un peu perverse de ma personnalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oh, \u00e7a, les sentiments peuvent venir avec le temps. Il suffit que chacun y mette un peu du sien. J&rsquo;avais conscience de la futilit\u00e9 de mes paroles qui se voulaient le fruit d&rsquo;une longue exp\u00e9rience de la vie mais qui ne l&rsquo;abusaient pas.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;avais maintenant un peu honte de mon histoire et je pensais \u00e0 des anecdotes qui auraient mieux rendu justice \u00e0 son p\u00e8re. Les toiles qu&rsquo;il peignait et dont j&rsquo;admirais la composition ou un livre qu&rsquo;il avait commenc\u00e9 et dont il m&rsquo;avait fait lire les premi\u00e8res pages. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;un r\u00e9cit qu&rsquo;il qualifiait de structuraliste (c&rsquo;\u00e9tait bien dans sa mani\u00e8re) et qu&rsquo;il avait intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Le Lieu&nbsp;\u00bb, ou l&rsquo;histoire d&rsquo;un petit bout de jardin depuis la pr\u00e9histoire. C&rsquo;\u00e9tait \u00e0 la fois fascinant et d\u00e9risoire, mais riche de descriptions d&rsquo;une pr\u00e9cision clinique sur un th\u00e8me o\u00f9 l&rsquo;absurde le disputait au n\u00e9ant. Mais je ne voyais plus maintenant que les gros m\u00e9gots de ses cigarettes roul\u00e9es qu&rsquo;il \u00e9crasait dans le cendrier, ces courtes tiges gris\u00e2tres et malodorantes qui ressemblaient \u00e0 des col\u00e9opt\u00e8res morts. \u00c7a et la mousse blanch\u00e2tre de la bi\u00e8re aux commissures de ses l\u00e8vres. Puis je revoyais l&rsquo;int\u00e9rieur de l&rsquo;\u00e9glise o\u00f9 avait eu lieu l&rsquo;enterrement. J&rsquo;entendais \u00e0 nouveau les quelques mots dits au micro par une dame \u00e0 l&rsquo;allure aust\u00e8re, sorte d&rsquo;accompagnatrice d&rsquo;h\u00f4pital confite en d\u00e9votion qui avait assist\u00e9 le d\u00e9funt dans son agonie. \u00ab&nbsp;Bruno \u00e9tait croyant et, \u00e0 la toute fin, l&rsquo;immense amour qu&rsquo;il portait en lui s&rsquo;en allait vers Dieu&nbsp;\u00bb. Je rapportais ces paroles \u00e0 son fils qui les avait entendues comme moi.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; J&rsquo;en ai voulu longtemps \u00e0 cette vieille catho de tirer ton p\u00e8re du c\u00f4t\u00e9 de la bondieuserie, comme s&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait agi de lui racheter son \u00e2me en lui pr\u00eatant des \u00e9l\u00e9vations tardives\u2026 Mais, apr\u00e8s tout, elle avait peut-\u00eatre raison. Je le regardais comme pour solliciter son avis.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Il ne vous en parlait pas parce que \u00e7a devait \u00eatre plut\u00f4t mal vu dans votre petit milieu de fonctionnaires syndicalistes libre-penseurs, mais papa \u00e9tait croyant. Il l&rsquo;a m\u00eame toujours \u00e9t\u00e9. Il n&rsquo;\u00e9tait pas un converti de la derni\u00e8re heure, comme pour adoucir sa mort. Si tant est qu&rsquo;on le puisse.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne parlait plus et je lisais de la d\u00e9ception dans son regard triste, comme s&rsquo;il avait attendu beaucoup de notre rencontre et qu&rsquo;il n&rsquo;avait retenu que les propos d\u00e9cousus d&rsquo;un vaniteux qui se donnait le beau r\u00f4le dans une histoire sans doute vraie mais tellement mal choisie.<\/p>\n\n\n\n<p>On s&rsquo;\u00e9tait lev\u00e9s presque en m\u00eame temps et nous faisions maintenant route jusqu&rsquo;au m\u00e9tro. Il n&rsquo;\u00e9tait plus question de son p\u00e8re et il me parlait de ses \u00e9tudes de sociologie et des examens qu&rsquo;il pr\u00e9parait. Je lui fis juste remarquer que Bruno aurait appr\u00e9ci\u00e9 de voir son fils entreprendre des \u00e9tudes que lui-m\u00eame avait interrompues. Au moment o\u00f9 nous allions nous s\u00e9parer, je lui fis vaguement la promesse de l&rsquo;inviter un soir \u00e0 la maison, avant de lui serrer \u00e9nergiquement la main en me fendant maladroitement d&rsquo;un dernier commentaire qui avait r\u00e9sonn\u00e9 comme un \u00e9loge post-mortem.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oublie ce que je t&rsquo;ai racont\u00e9. J&rsquo;aurais pu mieux te dire \u00e0 quel point ton p\u00e8re \u00e9tait un type bien.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Vous me l&rsquo;avez dit quand m\u00eame. En tout cas, vous vous ressemblez. Sans vouloir vous vexer, vous \u00eates un perdant comme lui, un grand gosse en mal d&rsquo;affection qui n&rsquo;est \u00e0 sa place nulle part.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait \u00e0 nouveau ce sourire enfantin et s&rsquo;\u00e9loignait maintenant pour s&rsquo;agglutiner \u00e0 la foule qui prenait une autre direction que la mienne. Il avait l&rsquo;air d&rsquo;un lutin fac\u00e9tieux happ\u00e9 par des grandes personnes qui ne lui laisseraient pas de place dans leur course tr\u00e9pidante.<\/p>\n\n\n\n<p>Je restais un moment sans r\u00e9action avec une derni\u00e8re vision de Bruno, ou de son fant\u00f4me, avec ses cheveux blonds filasses, ses yeux clairs, ses joues creuses et les boutons disgracieux qui ab\u00eemaient encore un visage plut\u00f4t ingrat. Il avait \u00e9t\u00e9 mon ami, mais nous avions fini par nous \u00e9loigner l&rsquo;un de l&rsquo;autre, peut-\u00eatre, comme venait de le dire son fils, \u00e9tions-nous trop semblables. Peut-\u00eatre que j&rsquo;avais fini par d\u00e9tester ce que je voyais de moi en lui, et que la r\u00e9ciproque \u00e9tait vraie.<\/p>\n\n\n\n<p>Je rentrais chez moi et je racontais \u00e0 Maryse ma rencontre avec le fils de Bruno. Elle \u00e9tait curieuse d&rsquo;entendre ce que nous \u00e9tions dits, mais je n&rsquo;allais pas raconter cette histoire, notre histoire, et je pr\u00e9f\u00e9rais \u00e9luder.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oh, c&rsquo;est juste un gentil gamin un peu paum\u00e9 qui cherche des rep\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Et tu lui as propos\u00e9 de le revoir&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Non, mentis-je. Il est parti pr\u00e9cipitamment, mais j&rsquo;ai ses coordonn\u00e9es, je peux le rappeler.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C&rsquo;est comme tu le sens. Et elle reprit sa le\u00e7on de fl\u00fbte \u00e0 bec en regardant du coin de l\u2019\u0153il la partition fix\u00e9e \u00e0 son lutrin.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je le sens pas trop, marmonnai-je entre mes dents, le son de la fl\u00fbte couvrant ma voix.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Est-ce que vous avez parl\u00e9 de Bruno&nbsp;? dit-elle apr\u00e8s avoir achev\u00e9 son morceau.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Pas vraiment, on a parl\u00e9 de lui, de ses \u00e9tudes, de ses activit\u00e9s. J&rsquo;ai juste tenu \u00e0 lui dire que son p\u00e8re \u00e9tait un mec bien.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oh, c&rsquo;est tellement banal, on dit \u00e7a de tout le monde. Quand je pense qu&rsquo;il m&rsquo;a dragu\u00e9e. Tu serais rest\u00e9 avec ta bonne femme et on serait peut-\u00eatre ensemble, lui et moi\u2026 Elle riait aux \u00e9clats, et je les imaginais \u00e0 deux, main dans la main, dans ce m\u00eame parc o\u00f9 il m&rsquo;avait avou\u00e9 s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 elle.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu faisais des ravages \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque, mais c&rsquo;est si loin tout \u00e7a\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Comme pour me faire pardonner ma taquinerie, je la pris dans mes bras et nous nous embrass\u00e2mes. Puis je me d\u00e9gageai de l&rsquo;\u00e9treinte et je pr\u00e9textai le besoin d&rsquo;une cigarette pour sortir dans le jardin. Elle ne remarqua pas mon changement d&rsquo;humeur et ne vit pas mes yeux se mouiller.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>BRUNO C&rsquo;est son fils qui avait insist\u00e9 pour me voir, et j&rsquo;avais fini par c\u00e9der. 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