{"id":1654,"date":"2020-10-14T18:10:39","date_gmt":"2020-10-14T16:10:39","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1654"},"modified":"2020-10-17T12:53:40","modified_gmt":"2020-10-17T10:53:40","slug":"les-anges-gris","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1654","title":{"rendered":"LES ANGES GRIS"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/illustration28.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1655\" width=\"804\" height=\"911\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/illustration28.jpg 813w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/illustration28-265x300.jpg 265w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/illustration28-768x871.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/illustration28-794x900.jpg 794w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/illustration28-529x600.jpg 529w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/illustration28-26x30.jpg 26w\" sizes=\"(max-width: 804px) 100vw, 804px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Il fallait bien qu\u2019il finisse par se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. Comme on aurait pu le dire maintenant, il n\u2019imprimait pas, ou \u00e0 tout le moins n\u2019imprimait-il plus. Il avait beau supplier, implorer, qu\u00eater&nbsp;; personne ne le remarquait et ses \u00e9lans d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s restaient vains.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se faisait l\u2019effet d\u2019un fant\u00f4me, d\u2019un spectre perdu au c\u0153ur de la ville. Tout indiquait qu\u2019il \u00e9tait transparent, fugace, invisible&nbsp;: translucide pour tout dire. Il s\u2019\u00e9tait enhardi, pour commencer, \u00e0 demander l\u2019heure \u00e0 un vieux bonhomme, leur \u00e2ge commun avanc\u00e9 pouvant laisser esp\u00e9rer une secr\u00e8te connivence propre \u00e0 favoriser les \u00e9changes, fussent-ils des plus \u00e9l\u00e9mentaires. Puis il avait voulu entrer en contact avec une jeune femme en pr\u00e9textant une indication de lieu, un nom de rue invent\u00e9 puisqu\u2019il ne savait m\u00eame pas dans quelle ville il pouvait se trouver. Il aurait tant souhait\u00e9 que la dame e\u00fbt pris son approche maladroite comme celle d\u2019un p\u00e9nible dragueur, ce qui au moins aurait signifi\u00e9 qu\u2019elle avait enregistr\u00e9 sa pr\u00e9sence.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est cette pr\u00e9sence qui semblait plus que douteuse au fur et \u00e0 mesure qu\u2019il s\u2019approchait des uns et des autres, comme pour y chercher la reconnaissance, un t\u00e9moignage d\u2019une existence d\u00fbment attest\u00e9e par ses pairs ne serait-ce que par un sourire ou un geste d\u2019humeur, peu importait. Non, personne n\u2019avait r\u00e9pondu, personne n\u2019avait manifest\u00e9 le moindre signe de reconnaissance, sans parler d\u2019int\u00e9r\u00eat. Il ne savait maintenant quel parti prendre, alors qu\u2019un triste cr\u00e9puscule s\u2019attardait sur la ville. Il ressentait la faim, m\u00eame si l\u2019id\u00e9e de toute nourriture lui donnait des hauts-le-c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u00e9ambulant, il en \u00e9tait \u00e0 se demander depuis quand il n\u2019avait pas absorb\u00e9 le moindre aliment. Il n\u2019en gardait aucun souvenir en tout cas, comme si ces besoins physiologiques lui \u00e9taient devenus \u00e9trangers. Il n\u2019avait pas sommeil non plus et ne ressentait qu&nbsp;\u2018une grande lassitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Le besoin de s\u2019adresser aux gens lui \u00e9tait maintenant pass\u00e9. Il ne les regardait plus et se contentait de marcher lentement, sans but. Il se souvenait de ce romancier anglais et de son homme invisible, ce personnage devenu le h\u00e9ros d\u2019un feuilleton am\u00e9ricain dont il gardait en m\u00e9moire l\u2019image impr\u00e9cise d\u2019un individu recouvert de bandelettes. Il \u00e9tait devenu cet homme, cette ombre, ce spectre et cette pens\u00e9e l\u2019affligeait \u00e0 peine. Il \u00e9tait conscient d\u2019\u00eatre entr\u00e9 dans un monde mouvant \u00e0 la limite du r\u00e9el et du r\u00eave, une sorte d\u2019interzone obscure d\u2019o\u00f9 on ne sortait plus.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est alors qu\u2019un homme vint vers lui. Il fut d\u2019abord surpris par la fa\u00e7on directe de s\u2019approcher de lui comme par le d\u00e9sir \u00e9vident de lui adresser la parole, comme s\u2019il avait vu en lui le seul interlocuteur valable avec lequel il importait de prendre langue. L\u2019homme invisible ne l\u2019\u00e9tait plus, ou en tout cas plus pour tout le monde, et un \u00eatre humain, pour ce qu\u2019il pouvait en juger, d\u00e9sirait entrer en contact avec lui. La surprise \u00e9tait telle qu\u2019il avait sursaut\u00e9 comme au sortir d\u2019un r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ne soyez pas triste, monsieur Richard. J\u2019ai moi aussi connu ce que vous ressentez \u00e0 pr\u00e9sent, cette errance, ce sentiment de ne plus exister ou d\u2019exister \u00e0 peine. Croyez-moi, ce n\u2019est que provisoire et nous serons bient\u00f4t d\u00e9livr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de lui demander comment il le connaissait, au moins de son pr\u00e9nom, il s\u2019\u00e9tonna de son aspect terne et gris. Gris \u00e9tait la couleur, gris \u00e9tait le mot. Ses cheveux, ses yeux, sa moustache, son pardessus, son vieux costume, jusqu\u2019\u00e0 sa chemise et son chapeau. Gris, gris muraille, gris souris, gris terne. D\u2019un gris clair tirant sur le blanch\u00e2tre, exactement comme cet autre qu\u2019il avait rencontr\u00e9 il y a plusieurs jours et dont il gardait en m\u00e9moire un vague souvenir. Seraient-ils nombreux, les hommes en gris&nbsp;? Avant de lui r\u00e9pondre, il en \u00e9tait \u00e0 se demander s\u2019il n\u2019existait pas une nouvelle cat\u00e9gorie de gens, ces hommes en gris qui d\u2019ordinaire pouvaient d\u00e9signer des bureaucrates ou des petits employ\u00e9s mais qui en l\u2019occurrence semblaient \u00eatre des \u00eatres sans vie, des fant\u00f4mes. Il s\u2019appr\u00eatait \u00e0 lui parler mais l\u2019homme le devan\u00e7a&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ne vous posez pas toutes ces questions, lui dit-il. Je vous connais comme je connais tous ceux qui se trouvent dans votre cas. Vous \u00eates malheureux parce que vous n\u2019avez pas totalement accompli votre m\u00e9tamorphose. Comme moi, vous cherchez encore \u00e0 subsister, ne serait-ce qu\u2019un peu, alors qu\u2019il vaudrait mieux vous abandonner au n\u00e9ant, \u00e0 la qui\u00e9tude, au repos. Tant que vous n\u2019admettrez pas votre mort, vous continuerez \u00e0 errer dans un purgatoire entre les vivants et les autres.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Mais\u2026 D\u2019abord permettez, \u00e0 qui ai-je l\u2019honneur, parvint-il \u00e0 dire d\u2019une voix tremblante. Et qu\u2019est-ce que vous me chantez l\u00e0&nbsp;? Qu\u2019est-ce que c\u2019est que ces histoires de morts sans le savoir ou de revenants&nbsp;? Pour qui me prenez-vous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Pardon, je comprends votre r\u00e9action et j\u2019aurais sans doute d\u00fb commencer par l\u00e0. Mon nom n\u2019a plus aucune esp\u00e8ce d\u2019importance. Appelez-moi Claude si vous voulez, puisque c\u2019\u00e9tait mon pr\u00e9nom. Je suis comme vous, dans un no man\u2019s land entre les vivants et les morts. Des chr\u00e9tiens appelleraient \u00e7a le purgatoire. Mais je ne suis pas chr\u00e9tien. Alors voil\u00e0, laissez-moi vous expliquer, vous parlerez apr\u00e8s. Pour pr\u00e9venir toute interruption, il fit un geste du bras comme pour le repousser. Voil\u00e0, la situation n\u2019est pas vraiment originale, la v\u00f4tre comme la mienne. D\u2019abord, on meurt et il faut bien se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence qu\u2019on est morts. \u00c7a peut prendre deux ou trois jours avant de l\u2019admettre, apr\u00e8s qu\u2019on ait essay\u00e9 de vivre encore un peu et qu\u2019on ressente encore quelques vagues besoins physiologiques. Puis on ne ressent plus rien sans \u00eatre tout \u00e0 fait morts. C\u2019est mon cas, on a encore des restes de conscience, l\u2019impression de s\u2019\u00e9terniser. Enfin, c\u2019est la vraie mort et l\u00e0 tout est fini, le monde ext\u00e9rieur n\u2019existe plus, pas plus que vous d\u2019ailleurs. C\u2019est du moins ce que j\u2019imagine puisque, comme on dit, personne n\u2019est revenu pour nous le dire. Mais d\u2019abord, essayez de vous souvenir des circonstances de votre mort, vous verrez, il faut commencer par l\u00e0, et \u00e7a fait du bien de revivre la sc\u00e8ne, dans le d\u00e9tail\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Mais de quoi voulez-vous que je me souvienne&nbsp;? D\u2019un accident de la route, d\u2019un cancer en phase terminale, d\u2019un suicide&nbsp;? Juste pour vous faire plaisir\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Vous voyez bien, vous \u00eates encore en plein d\u00e9ni. Vous ne voulez pas admettre que\u2026 C\u2019est trop dur pour vous. Pourtant, vous, Richard Duquesne, comme moi, Claude Boers, n\u2019existons plus. C\u2019est ainsi et personne n\u2019y peut rien. Mais, au risque de me r\u00e9p\u00e9ter, faites l\u2019effort de vous souvenir. Vu votre \u00e9tat, \u00e7a doit pourtant \u00eatre assez r\u00e9cent.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant son insistance, il ferma les yeux et sollicita sa m\u00e9moire. Tout \u00e9tait brumeux et confus. Il apercevait des silhouettes desquelles il s\u2019approchait craintivement, jusqu\u2019\u00e0 faire marche arri\u00e8re devant une absence de r\u00e9action qu\u2019il jugeait hautaine, inamicale. Il revoyait sa femme, son dragon, sa Mathilde, comme il la surnommait dans sa plus stricte intimit\u00e9. Du fin fond de sa m\u00e9moire paresseuse, il la voyait occup\u00e9e \u00e0 des t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res&nbsp;; cuisine, m\u00e9nage, lessives\u2026 Des t\u00e2ches auxquelles elle lui reprochait si souvent de ne pas prendre suffisamment part. Il la revoyait, maintenant, au volant de sa voiture&nbsp;; il avait toujours dit \u00absa&nbsp;\u00bb voiture, puisqu\u2019il n\u2019y \u00e9tait admis qu\u2019en tant que passager, lui qui ne conduisait plus. Un accident, c\u2019\u00e9tait s\u00fbrement \u00e7a. Il imaginait un camion en travers d\u2019une bretelle d\u2019autoroute et une voiture ratatin\u00e9e appel\u00e9e \u00e0 se voir d\u00e9gag\u00e9e par des engins de levage. Il voyait plus nettement la sc\u00e8ne&nbsp;: sa femme appelant \u00e0 l\u2019aide, une ambulance, des secouristes et lui, comme prostr\u00e9, \u00e0 la place du mort, justement. Il entendait les sir\u00e8nes, les hurlements, les cris, les pleurs et, surtout, il sentait les vapeurs d\u2019essence, l\u2019odeur de l\u2019asphalte mouill\u00e9e et celle de la chair br\u00fbl\u00e9e. Oui, il s\u2019agissait bien de cela, un accident, et il fut presque rassur\u00e9 d\u2019avoir pu reconstruire approximativement les faits en fouillant sa m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Vous avez probablement raison, finit-il par r\u00e9pondre. Admettons que je sois mort. J\u2019\u00e9tais loin de l\u2019imaginer comme \u00e7a, la mort. Si c\u2019est encore pour discuter le bout de gras avec un quidam histoire de passer le temps, \u00e7a ressemble plut\u00f4t \u00e0 la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; D\u00e9trompez-vous&nbsp;! Vous n\u2019en \u00eates encore qu\u2019aux pr\u00e9mices, c\u2019est apr\u00e8s que \u00e7a se g\u00e2te. Enfin, si on veut, disons que vous ne sentirez plus rien. Mais vous n\u2019\u00eates pas encore tout \u00e0 fait mort, je vous rassure.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Merci bien. Trop aimable. \u00ab&nbsp;D\u00e9trompez-vous&nbsp;\u00bb, essai sur l\u2019adult\u00e8re par Paul Guimard et Antoine Blondin, sorti en 1965, murmura-t-il du fond de sa m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ah parce qu\u2019il aimait lire&nbsp;?\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui, entendit-il dire sa femme \u00e0 une infirmi\u00e8re qui semblait dubitative devant le grand tableau rempli de graphiques au bord de son lit. C\u2019\u00e9tait bien des sons qu\u2019il distinguait, des mots qu\u2019il entendait, des gens qu\u2019il apercevait dans un halo confus qui, peu \u00e0 peu, se dissipait.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; On dirait qu\u2019il revient \u00e0 lui, dit-elle \u00e0 sa femme, dont le sourire radieux se tournait vers le spectre alit\u00e9 qu\u2019il s\u2019imaginait encore \u00eatre. Il doit en avoir des choses \u00e0 raconter\u2026 Tu as fait un AVC.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Et je suis devenu gris&nbsp;? s\u2019entendit-il r\u00e9pondre, avant de se rendormir, \u00e9puis\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il fallait bien qu\u2019il finisse par se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. Comme on aurait pu le dire maintenant, il n\u2019imprimait pas, ou \u00e0 tout le moins n\u2019imprimait-il plus. Il avait beau supplier, implorer, qu\u00eater&nbsp;; personne ne le remarquait et ses \u00e9lans d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s restaient vains. 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