{"id":1673,"date":"2020-10-31T18:33:58","date_gmt":"2020-10-31T17:33:58","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1673"},"modified":"2020-11-01T10:39:42","modified_gmt":"2020-11-01T09:39:42","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-4-jerome","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1673","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (4) : J\u00c9R\u00d4ME."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/illustration35-.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-1692\" width=\"578\" height=\"792\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/illustration35-.png 192w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/10\/illustration35--22x30.png 22w\" sizes=\"(max-width: 578px) 100vw, 578px\" \/><figcaption>tripalium, origine \u00e9tymologique du mot travail.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>L\u2019enterrement de J\u00e9r\u00f4me avait eu lieu en l\u2019\u00e9glise Notre Dame des Fleurs, dans la ville de B\u2026 La messe avait dur\u00e9 deux bonnes heures, et des proches \u00e9taient mont\u00e9s au micro pour dire quel p\u00e8re, quel \u00e9poux, quel ami ou quel camarade il \u00e9tait&nbsp;, chacun rivalisant dans le pan\u00e9gyrique. Nous nous attardions sur le parvis, Olivier et moi, serrant des mains et \u00e9changeant quelques banalit\u00e9s avec des connaissances du syndicat.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui c\u2019\u00e9tait brutal. Oui on \u00e9tait loin de s\u2019attendre \u00e0 \u00e7a. Oui c\u2019\u00e9tait quelqu\u2019un de bien. Une belle personne, un type exceptionnel. Ad libitum.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions souhait\u00e9 prendre cong\u00e9 assez vite, nous sentant un peu \u00e9trangers au c\u00e9r\u00e9monial, au milieu de tous ces visages inconnus, famille, amis et notables de la ville venus pour rendre un dernier hommage \u00e0 celui qu\u2019ils prenaient pour un des leurs. Mais on nous avait retenus pour un verre au bistrot du coin, J\u00e9r\u00f4me, avait-on avanc\u00e9 comme argument imparable, aurait \u00e9t\u00e9 heureux de nous voir tous r\u00e9unis pour boire un coup \u00e0 sa sant\u00e9. Soit, si c\u2019\u00e9tait pour faire honneur \u00e0 sa m\u00e9moire, respecter ses derni\u00e8res volont\u00e9s, on ne pouvait pas refuser.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques ann\u00e9es auparavant, J\u00e9r\u00f4me avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lu au conseil municipal de sa ville et nomm\u00e9 adjoint \u00e0 l\u2019urbanisme sur une liste rassemblant une large opposition allant des Verts \u00e0 la droite classique. Il \u00e9tait mont\u00e9 en responsabilit\u00e9 comme en respectabilit\u00e9, nous faisant parfois perdre le boire et le manger avec ses r\u00e9alisations et ses projets.<\/p>\n\n\n\n<p>Au syndicat, j\u2019avais souvent rompu des lances avec lui qu\u2019on consid\u00e9rait comme un lib\u00e9ral-libertaire, quelqu\u2019un qui s\u2019enorgueillissait de parler avec tout le monde, cueillant des id\u00e9es \u00e0 droite et \u00e0 gauche (surtout au centre) sans se laisser guider par ces vieilles notions de luttes des classes ou d\u2019histoire du mouvement ouvrier, rel\u00e9gu\u00e9es en autant de vieilles lunes gauchistes. Dans nos r\u00e9unions lilloises, nous avions fini par le surnommer Cohn-Bendit, \u00e0 son insu.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Olivier et Jean-Michel, je dispensais des formations sur ce que le syndicat appelait les risques organisationnels, ex risques psycho-sociaux ou, pour le dire autrement, souffrance au travail. Notre plan \u00e9tait respect\u00e9 et nos r\u00f4les se r\u00e9partissaient entre les trois parties du cours. Je faisais l\u2019historique des organisations de travail depuis le fordisme et le taylorisme jusqu\u2019aux plus r\u00e9centes formes d\u2019ali\u00e9nation issues de la destruction des collectifs du travail avec, en corollaire, l\u2019individualisation des conditions de travail, la pression du client, la solitude et toutes les pathologies du salari\u00e9 moderne. Jean-Michel prenait la suite avec quelques d\u00e9finitions sur les mots de cette souffrance\u00a0: stress, harc\u00e8lement, burn-out et sur les diff\u00e9rentes approches m\u00e9dicales, \u00e9pid\u00e9miologiques, psychologiques ou sociologiques du domaine. Olivier, pour sa part, se chargeait des ripostes syndicales et des mobilisations \u00e0 mener \u00e0 travers les instances repr\u00e9sentatives du personnel, en plus des ressources th\u00e9oriques et des moyens juridiques ou m\u00e9diatiques dont nous disposions. Le tout exp\u00e9di\u00e9 en deux petites journ\u00e9es avec exercices en ateliers et une large expression sollicit\u00e9e des stagiaires. Un exercice bien rod\u00e9 maintenant que nous le pratiquions depuis plusieurs ann\u00e9es, assaisonn\u00e9 des citations et pens\u00e9es fortes des sp\u00e9cialistes de la question, les D\u00e9jours, Clot, Davezies, Linhart ou Supiot.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions fond\u00e9 une commission du syndicat pompeusement baptis\u00e9e Observatoire de la Souffrance au Travail (OSAT) sur le mod\u00e8le de l\u2019observatoire du stress et des mobilit\u00e9s forc\u00e9es de France T\u00e9l\u00e9com. Nous nous r\u00e9unissions \u00e0 une dizaine pour publier une newsletter, entretenir un site Internet, organiser des d\u00e9bats publics, des journ\u00e9es sp\u00e9ciales sur le th\u00e8me des conditions de travail et mettre au point nos formations.<\/p>\n\n\n\n<p>Le midi, nous allions d\u00e9jeuner \u00e0 la caf\u00e9t\u00e9ria d\u2019un supermarch\u00e9 apr\u00e8s un long parcours dans un d\u00e9dale de rues. Les trois formateurs, un mot qui nous semblait ronflant tant nous doutions souvent de nous et de nos capacit\u00e9s p\u00e9dagogiques, \u00e9taient rejoints par J\u00e9r\u00f4me qui nous pressait de questions sur notre champ de connaissance. C\u2019est lui qui avait insist\u00e9 aupr\u00e8s de son syndicat local pour que nos formations, limit\u00e9es au d\u00e9partement du Nord et, plus exactement, \u00e0 la m\u00e9tropole lilloise, se donnent aussi dans le Pas De Calais et nous n\u2019\u00e9tions pas peu fiers d\u2019\u00eatre ainsi sollicit\u00e9s dans des secteurs g\u00e9ographiques o\u00f9 nous n\u2019avions jamais mis les pieds.<\/p>\n\n\n\n<p>Autour d\u2019une grande table sur laquelle se perchait un vid\u00e9oprojecteur, une douzaine de stagiaires venus presque exclusivement de trois secteurs professionnels&nbsp;: les t\u00e9l\u00e9coms avec un centre d\u2019appel, puisqu\u2019il en existait un dans la ville de B., l\u2019industrie avec une usine de pneus toute proche, et le secteur de la sant\u00e9 avec un h\u00f4pital psychiatrique voisin. Tout ce petit monde y allait de son exp\u00e9rience, de ses exemples et de ses anecdotes, avec un besoin de parler et d\u2019exprimer des souffrances qui se r\u00e9v\u00e9laient au fil d\u2019explications semblant r\u00e9veiller leurs m\u00e9moires souvent douloureuses.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la pause, les conversations avec J\u00e9r\u00f4me reprenaient, lui qui avait les m\u00eames stagiaires en cours pour une formation CHS \/ CT. Il soulignait l\u2019importance de nos prestations et citait plusieurs cas de coll\u00e8gues \u00e0 lui qui avaient \u00e9t\u00e9 en d\u00e9pression nerveuse&nbsp;; l\u2019un d\u2019eux ayant mis fin \u00e0 ses jours au terme d\u2019un long cong\u00e9 maladie. Pour lui, il fallait en finir avec ce sentiment de toute puissance de directions s\u00fbres d\u2019elles, maltraitantes et impunies. Il me d\u00e9crivait chaque cas particulier en s\u2019attardant avec pr\u00e9cision sur le moment o\u00f9 tout avait bascul\u00e9, une engueulade, un p\u00e9tage de plomb, une ultime vexation ou une brimade de trop. Des gens solides en apparence, souvent comp\u00e9tents et d\u2019une grande conscience professionnelle, qui soudain abandonnaient et se retiraient du monde, ni\u00e9s dans ce qui les constituait, m\u00e9pris\u00e9s dans leur dignit\u00e9, bless\u00e9s \u00e0 mort dans leur fiert\u00e9. Pourtant combatifs, ils avaient mis le pied \u00e0 terre et attendaient le coup de gr\u00e2ce, incapables de revenir \u00e0 un \u00e9tat de sant\u00e9 ant\u00e9rieur maintenant ruin\u00e9 par la souffrance.<\/p>\n\n\n\n<p>Une semaine jour pour jour apr\u00e8s cette formation, c\u2019est Olivier qui m\u2019avait t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 pour m\u2019informer de la mort de J\u00e9r\u00f4me. Assassin\u00e9. Il n\u2019avait rien dit de plus, la voix tremblant d\u2019\u00e9motion et comme horrifi\u00e9 devant les d\u00e9tails que j\u2019apprenais en allant lire un article de la presse r\u00e9gionale sur Internet. Le meurtre avait eu lieu la veille dans le m\u00eame b\u00e2timent v\u00e9tuste o\u00f9 s\u2019\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9e la formation. Plusieurs coups de couteau donn\u00e9s par une femme, une ma\u00eetresse d\u00e9laiss\u00e9e si on en croyait les sous-entendus du papier vite torch\u00e9 sous l\u2019angle du sensationnel, ou du sordide. Dans le m\u00eame b\u00e2timent, sorte de maison communale, o\u00f9 J\u00e9r\u00f4me tenait ses permanences syndicales, ne le quittant que pour aller porter le fer dans les \u00e9tablissements ou discuter le bout de gras dans les s\u00e9ances de d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s de personnel, de comit\u00e9s d\u2019entreprise ou de CHS. Une sorte d\u2019apostolat qui ne l\u2019emp\u00eachait pas de prodiguer ses conseils aux jeunes salari\u00e9s avec autant d\u2019exemples qu\u2019il puisait dans sa vie professionnelle. Une enqu\u00eate de police \u00e9tait en cours sur laquelle rien n\u2019avait filtr\u00e9, nous confiait, \u00e0 la fin de l\u2019envoi, le localier.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u00e9r\u00f4me \u00e9tait mort dans le lieu m\u00eame de l\u2019exercice de ses fonctions, m\u00eame si le meurtre n\u2019avait rien \u00e0 voir avec celles-ci. Un crime passionnel, avait \u00e9crit le journal, ce qui vaudrait des circonstances att\u00e9nuantes \u00e0 la meurtri\u00e8re, supputait-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Souffrance au travail, souffrance tout court, tout se confondait dans mon esprit et j\u2019avais en t\u00eate l\u2019image du tableau de David, La mort de Marat ou Marat assassin\u00e9. Je ne pouvais m\u2019emp\u00eacher de relier ce triste fait divers aux deux jours de formation que nous avions v\u00e9cus ensemble. Comme si la souffrance au travail avait d\u00e9bord\u00e9 de son cadre pour aller s\u2019inscrire dans l\u2019horreur d\u2019une souffrance totale, de la violence et du crime. Comme une rivi\u00e8re qui aurait quitt\u00e9 son lit pour d\u00e9vaster toute une r\u00e9gion. Et nos notions th\u00e9oriques de la souffrance prenaient soudain une dimension irr\u00e9elle, exacerb\u00e9e comme dans un cauchemar, d\u00e9form\u00e9e comme dans une exp\u00e9rience hallucinog\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la souffrance avait un sens pour certains, je la consid\u00e9rais personnellement comme l\u2019ennemie principale \u00e0 combattre, un combat perdu d\u2019avance, mais que je menais \u00e0 travers tous mes engagements, avec toute mon \u00e9nergie. La souffrance durera toujours, me disais-je, comme pour relier artificiellement nos formations \u00e0 ce fait divers horrible, comme pour tenter de donner un sens \u00e0 ce qui prenait sa source dans le \u00e7a du subconscient ou dans les t\u00e9n\u00e8bres du mal, selon ses convictions et sa conception du monde.<\/p>\n\n\n\n<p><em>La tristesse durera toujours<\/em>, \u00e9crivait Vincent Van Gogh \u00e0 son fr\u00e8re Th\u00e9o dans sa derni\u00e8re lettre. Ses derniers mots avant son suicide pr\u00e9sum\u00e9. La mienne, de tristesse, \u00e9tait empreinte de confusion et elle dura le temps de se voir remplac\u00e9e par l\u2019action collective et les satisfactions personnelles. Au bout d\u2019un certain temps. Une certaine l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 indispensable \u00e0 la survie avait surpass\u00e9 le drame, et je ne gardais de la trag\u00e9die que cette phrase lancinante d\u2019une chanson cr\u00e9\u00e9e par Bo Diddley et chant\u00e9e par les Pretty Things, mon groupe favori&nbsp;: \u00ab&nbsp;bring it to Jerome, bring it on home&nbsp;\u00bb, avec ses chorus d\u2019harmonica satur\u00e9s d\u2019une joie insolente.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019enterrement de J\u00e9r\u00f4me avait eu lieu en l\u2019\u00e9glise Notre Dame des Fleurs, dans la ville de B\u2026 La messe avait dur\u00e9 deux bonnes heures, et des proches \u00e9taient mont\u00e9s au micro pour dire quel p\u00e8re, quel \u00e9poux, quel ami ou quel camarade il \u00e9tait&nbsp;, chacun rivalisant dans le pan\u00e9gyrique. 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