{"id":1769,"date":"2020-12-14T16:36:44","date_gmt":"2020-12-14T15:36:44","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1769"},"modified":"2020-12-19T12:01:35","modified_gmt":"2020-12-19T11:01:35","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-6","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1769","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (6)"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>isabelle<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/illustration42.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1776\" width=\"580\" height=\"577\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/illustration42.jpeg 225w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/illustration42-150x150.jpeg 150w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/illustration42-30x30.jpeg 30w\" sizes=\"(max-width: 580px) 100vw, 580px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait juste avant la guerre du golfe. On avait fait des marches et des manifestations pour \u00e9viter l\u2019intervention am\u00e9ricaine, mais rien n\u2019y avait fait. Les troupes de Saddam avaient bien envahi le Koweit, consid\u00e9r\u00e9 comme leur province perdue, et Bush p\u00e8re (on ne connaissait pas encore le fils) avait fini par convaincre les institutions de son pays qu\u2019il fallait frapper fort.<\/p>\n\n\n\n<p>En attendant, on \u00e9tait dans un clair-obscur qu\u2019on pouvait qualifier de dr\u00f4le de guerre, comme en 1939. \u00ab&nbsp;Pendant la guerre, je travaillais chez A.J Cohen, exterminateur&nbsp;\u00bb, \u00e9crivait William Burroughs dans<em> Exterminateur<\/em>. Qu\u2019est-ce que je faisais pendant cette guerre-l\u00e0, quasiment une guerre mondiale elle aussi. J\u2019\u00e9tais charg\u00e9 du \u00ab&nbsp;pilotage financier des march\u00e9s de construction de lignes d\u2019abonn\u00e9s&nbsp;\u00bb, \u00e0 la Cosmod\u00e9moniaque. Un intitul\u00e9 ronflant pour un suivi informatique de paiement des prestations des entreprises sous-traitantes avec savant calculs et ratios, int\u00e9gr\u00e9s \u00e0 la machine, \u00e0 sortir r\u00e9guli\u00e8rement. Bref, j\u2019\u00e9tais devenu un gestionnaire improbable apr\u00e8s une carri\u00e8re timor\u00e9e dans un appareil de production encore administratif qui prenait les allures d\u2019une multinationale. Ce n\u2019\u00e9tait pas encore un travail de \u00ab&nbsp;cost killer&nbsp;\u00bb, mais \u00e7a en prenait le chemin. Au moins, je n\u2019\u00e9tais pas oblig\u00e9 de faire, comme un camelot, l\u2019article pour nos produits et services dans une agence ou une boutique. J\u2019avais quand m\u00eame \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 \u00e7a, de peu.<\/p>\n\n\n\n<p>Juste avant la guerre, cette guerre, j\u2019avais des insomnies. J\u2019avais consult\u00e9 un m\u00e9decin accompagn\u00e9 de ma femme et il m\u2019avait demand\u00e9 pourquoi, \u00e0 mon avis, ces probl\u00e8mes de sommeil&nbsp;? \u00ab&nbsp;La guerre du golfe&nbsp;\u00bb, s\u00fbrement, avais-je r\u00e9pondu sans convaincre personne. Je ne pouvais quand m\u00eame pas dire, devant mon \u00e9pouse, que c\u2019\u00e9tait \u00e0 cause d\u2019une femme. Elle n\u2019aurait pas compris.<\/p>\n\n\n\n<p>Isabelle \u00e9tait la secr\u00e9taire d\u2019une entreprise sous-traitante et je la voyais tous les matins quand elle rendait les dossiers des clients raccord\u00e9s au r\u00e9seau. Je n\u2019avais pas \u00e0 faire directement \u00e0 elle, laissant les calculs tarifaires, les factures et les points de p\u00e9nalit\u00e9 \u00e0 mes coll\u00e8gues. J\u2019\u00e9tais chef du service, cens\u00e9 me tenir au-dessus de ces t\u00e2ches routini\u00e8res, mais je quittais mon bureau pour venir courtoisement la saluer dans la pi\u00e8ce \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Dire qu\u2019elle me plaisait serait loin de la v\u00e9rit\u00e9. J\u2019aimais sa fa\u00e7on d\u2019\u00eatre, sa fa\u00e7on de bouger, sa fa\u00e7on de parler. Au physique, ce n\u2019\u00e9tait pourtant pas l\u00e0 o\u00f9 allaient mes pr\u00e9f\u00e9rences&nbsp;: maigre, presque osseuse, avec un visage en lame de couteau que je comparais int\u00e9rieurement \u00e0 celui d\u2019un oiseau moqueur. Son regard vif et rieur me laissait toujours l\u2019impression qu\u2019elle se moquait gentiment de l\u2019autorit\u00e9 de tutelle que nous \u00e9tions cens\u00e9s, mes coll\u00e8gues et moi, repr\u00e9senter. Je ne l\u2019avais au t\u00e9l\u00e9phone que pour des questions professionnelles, quand il s\u2019agissait d\u2019envoyer un installateur au plus vite sur un rendez-vous manqu\u00e9 (mes coll\u00e8gues me passaient l\u2019appel de clients dits m\u00e9contents parce que j\u2019avais \u00ab&nbsp;plus de poids&nbsp;\u00bb qu\u2019eux) ou lorsqu\u2019un diff\u00e9rend financier dans la facturation nous opposait et qu\u2019il convenait de proc\u00e9der \u00e0 des v\u00e9rifications. Nous \u00e9changions souvent quelques plaisanteries et aussi pas mal de banalit\u00e9s sur le temps qu\u2019il faisait ou sur l\u2019actualit\u00e9, sans trop approfondir des sujets trop politiques.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pourtant la fameuse guerre qui avait mis nos courtes conversations sur un niveau de complicit\u00e9 sup\u00e9rieur. Elle \u00e9tait aussi pacifiste que moi et condamnait d\u2019avance toute offensive des troupes de l\u2019oncle Sam. D\u2019origine polonaise, elle n\u2019allait pas jusqu&rsquo;\u00e0 me suivre dans des discours gauchistes que je ne me sentais plus en devoir (de r\u00e9serve) de taire. Mais on parlait d\u2019autres choses, de nos vies, de nos go\u00fbts musicaux, des quelques personnes que nous connaissions dans notre entourage professionnel, y allant souvent de portraits sans complaisance et d\u2019anecdotes pas toujours bienveillantes. Nos entretiens \u00e9taient de plus en plus longs et nos \u00e9clats de rire beaucoup plus nombreux. Je sentais qu\u2019il se passait quelque chose, mais j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9chaud\u00e9. Mes histoires de c\u0153ur, c\u2019\u00e9tait souvent quinze jours d\u2019euphorie et deux mois de d\u00e9prime&nbsp;; mais on n\u2019en \u00e9tait pas encore l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Je savais deux ou trois choses d\u2019elle. Elle \u00e9tait mal mari\u00e9e, lasse de sa vie de couple. Son mari travaillait comme cuisinier dans un grand restaurant de Lille, un endroit surfait, me disait-elle, tr\u00e8s cher et pas si terrible. Elle me le d\u00e9conseillait, mais mes moyens ne me permettaient pas de fr\u00e9quenter ce genre d\u2019\u00e9tablissement de toute fa\u00e7on. Elle avait une fille de 10 ans qui repoussait leurs projets de divorce et elle me confiait qu\u2019elle avait d\u00e9j\u00e0 eu des aventures. Moi aussi, mais on n\u2019allait pas fonder une amicale.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait maintenant suffisamment proches pour aller prendre un pot ensemble, apr\u00e8s le boulot. On discutait une demi-heure \u00e0 la terrasse d\u2019un bistrot, jamais le m\u00eame. Elle arrivait dans sa CX, et je l\u2019attendais non sans anxi\u00e9t\u00e9. \u00c0 la maison, je justifiais mes retards en pr\u00e9textant un surcro\u00eet d\u2019activit\u00e9s m\u2019incombant \u00e0 cause des nombreux d\u00e9parts en cong\u00e9. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9. Elle partait en ao\u00fbt, \u00e0 la montagne, et je ne partais pas car nous avions d\u00e9cid\u00e9, ma femme et moi, de passer quelques week-ends sur la c\u00f4te belge et d\u2019\u00e9conomiser apr\u00e8s son licenciement \u00e9conomique et un d\u00e9m\u00e9nagement dans une maison plus grande. Le moment \u00e9tait mal choisi pour une aventure, mais toutes consid\u00e9rations morales, mat\u00e9rielles ou d\u00e9ontologiques reculaient devant mon d\u00e9sir de me retrouver avec elle, de lui parler dans un dialogue qui semblait infini, de lui tenir la main et de la prendre dans mes bras.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle insistait sur ses origines polonaises et je tombais aussi amoureux de la Pologne et des Polonais. Moi qui les avait toujours consid\u00e9r\u00e9s comme des cathos r\u00e9acs et anticommunistes, j\u2019en \u00e9tais \u00e0 lui servir de longs d\u00e9veloppements sur Gombrowicz, Kantor ou Skolimowski. Sans oublier les \u00ab&nbsp;d\u2019origine&nbsp;\u00bb&nbsp;; Wolinski, Topor, Kopa ou les fr\u00e8res Lech, mais elle d\u00e9testait le football. Elle avait quand m\u00eame regard\u00e9 la finale Allemagne \u2013 Argentine, en croisant les doigts pour que Maradona et les siens l\u2019emportent.&nbsp;Le rituel n\u2019avait pas suffi, mais je me plaisais \u00e0 me r\u00e9p\u00e9ter qu\u2019elle n\u2019aurait pas regard\u00e9 ce match si elle ne m\u2019avait pas connu. J\u2019\u00e9tais entr\u00e9 dans sa vie \u00e0 pas de loup. Je lui pr\u00eatais des disques et des livres pour une sorte d\u2019\u00e9ducation sentimentale dont elle \u00e9tait l\u2019\u00e9l\u00e8ve enthousiaste. On se faisait maintenant des restaurants, le midi, et on s\u2019embrassait dans sa voiture en attendant de reprendre le travail, avec le souvenir des mots \u00e9chang\u00e9s, des baisers vol\u00e9s et des tendres caresses. Le c\u0153ur plein de promesses. J\u2019en voulais toujours un peu plus, mais elle interrompait mes hardiesses en susurrant qu\u2019on aurait tout le temps de faire \u00e7a plus confortablement, un jour. Malgr\u00e9 mes frustrations, elle \u00e9tait pour moi un coin de ciel bleu qui faisait son trou dans la grisaille.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis vint la confrontation, l\u2019affrontement. La guerre du Golfe. Elle \u00e9tait partie en vacances et, au bout de plusieurs nuits cons\u00e9cutives d\u2019insomnie, j\u2019avais pris un cong\u00e9 maladie. Je prenais des somnif\u00e8res puissants, des Rohypnol, et je passais mes journ\u00e9es \u00e0 r\u00e9\u00e9couter toute ma discoth\u00e8que, en me repassant en boucle les morceaux qui faisaient me souvenir d\u2019elle. M\u00eame la lecture m\u2019\u00e9tait p\u00e9nible tant elle m\u2019emp\u00eachait de r\u00eavasser en pensant \u00e0 elle, en imaginant toutes les situations possibles o\u00f9 nous serions ensemble, heureux. Je lui \u00e9crivais des po\u00e8mes que je me promettais de lui faire lire d\u00e8s son retour, des vers de mirliton o\u00f9 j\u2019avais toutes les peines \u00e0 esquiver les clich\u00e9s amoureux des chansons populaires. \u00ab&nbsp;Un matin, le soleil a r\u00eav\u00e9&nbsp;\u00bb. C\u2019\u00e9tait le genre. Un soir, j\u2019allais me saouler et d\u00e9clamer du Rimbaud dans un bar montant, doux euph\u00e9misme wallon pour bordel, de la fronti\u00e8re. <em>J\u2019avais \u00e9t\u00e9 damn\u00e9 par l\u2019arc-en-ciel<\/em>, comme \u00e9crivait le voyant des Ardennes.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle m\u2019avait dit avant de partir qu\u2019elle penserait \u00e0 moi, au sommet de ses montagnes, et j\u2019avais en t\u00eate ce dessin d\u2019humour de Chaval illustrant les <em>Chroniques de la Montagne<\/em> de Vialatte, soit un gar\u00e7on de caf\u00e9 se d\u00e9pla\u00e7ant avec son plateau d\u2019un sommet enneig\u00e9 \u00e0 l\u2019autre. C\u2019\u00e9tait devenu une publicit\u00e9 pour la Suze.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9tat des forces en pr\u00e9sence, les cartes d\u2019\u00e9tat-major, les signes en l\u00e9gende avec des \u00e9clairs, des soldats stylis\u00e9s et des barils de p\u00e9trole couvraient une dizaine de pages des quotidiens qui me tombaient r\u00e9guli\u00e8rement des mains. J\u2019\u00e9tais toujours aussi fatigu\u00e9 mais j\u2019avais repris le boulot en attendant son retour. Dans la p\u00e9riode, j\u2019avais aussi appris le suicide d\u2019un chef d\u2019\u00e9quipe d\u2019une entreprise sous-traitante, asphyxi\u00e9 dans son garage par les gaz d\u2019\u00e9chappement de sa voiture. D\u2019autant plus perturbant que je m\u2019\u00e9tais engueul\u00e9 avec lui la veille pour un probl\u00e8me de boulot. Encore une nuit sans dormir, Rohypnol ou pas. Mon m\u00e9decin m\u2019avait conseill\u00e9 de prendre un T\u00e9mesta \u00e0 20h avant un autre somnif\u00e8re, \u00ab&nbsp;d\u2019une autre gamme th\u00e9rapeutique&nbsp;\u00bb, avant le coucher. Je mangeais aussi des pommes et buvait des infusions pr\u00e9par\u00e9es par ma femme, chaude partisane, sans jeu de mot, des rem\u00e8des naturels. J\u2019en avais assez des informations qui parlaient de la troisi\u00e8me arm\u00e9e du monde et de la garde nationale, comme si on voulait m\u00e9nager le suspense et laisser penser que l\u2019adversaire avait sa chance, comme dans les corridas. Sans parler du risque nucl\u00e9aire et d\u2019une possible coalition des \u00e9tats voyous. On faisait tellement monter la pression que cette guerre t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e ne pouvait plus \u00eatre que d\u00e9cevante. Si la r\u00e9volution ne serait pas t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e, comme chantaient les Black Poets, la guerre, elle, l\u2019\u00e9tait, en mondiovision.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis elle m\u2019appela un jour pour me dire qu\u2019elle ne passerait plus au bureau et qu\u2019un de ses coll\u00e8gues allait la remplacer. Elle me dit aussi qu\u2019elle avait beaucoup r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 notre histoire mais qu\u2019elle ne croyait pas qu\u2019il \u00e9tait raisonnable de continuer. Elle tenait aux chances de bonheur de sa fille qui, selon elle, \u00e9taient li\u00e9es \u00e0 la stabilit\u00e9 de son couple. Elle avait \u00ab&nbsp;des sentiments&nbsp;\u00bb pour moi, mais elle craignait que tout cela aille trop loin et qu\u2019elle finisse par me faire mal. \u00ab&nbsp;Le mal \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fait&nbsp;\u00bb, r\u00e9pliquai-je en pensant \u00e0 toutes ces journ\u00e9es interminables \u00e0 penser \u00e0 elle. \u00ab&nbsp;Des sentiments&nbsp;\u00bb, je retournais ses propres mots dans ma t\u00eate et finis par lui dire de ne pas se fatiguer, que j\u2019avais compris. \u00ab&nbsp;Vous comptez beaucoup pour moi&nbsp;\u00bb, finit-elle par dire en gardant le vouvoiement que nous avions adopt\u00e9 d\u2019embl\u00e9e, et je crus percevoir comme un sanglot dans sa voix. Un reniflement plut\u00f4t. \u00ab&nbsp;Restons amis&nbsp;\u00bb. Je n\u2019eus m\u00eame pas envie de plaider ma cause, notre cause, ou \u00ab&nbsp;celle de notre amour&nbsp;\u00bb, avais-je dit sans craindre le ridicule. On en \u00e9tait toujours rendu \u00e0 ce genre de clich\u00e9s quand on abordait le langage de la passion, comme si la ruse de la nature pour faire s\u2019accoupler deux \u00eatres du sexe oppos\u00e9 ne s\u2019accompagnait d\u2019un vernis de romantisme que pour mieux appara\u00eetre dans toute sa banalit\u00e9 physiologique. Schopenhauer avait raison, et C\u00e9line aussi qui voyait dans l\u2019amour <em>\u00ab&nbsp;l\u2019infini \u00e0 la port\u00e9e des caniches&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait fini par c\u00e9der \u00e0 mes implorations et je la revoyais&nbsp;une semaine plus tard. Pas de gestes amoureux, pas la moindre effusion. Elle me racontait qu\u2019elle avait d\u00e9missionn\u00e9 et qu\u2019elle perfectionnait son anglais pour partir un jour aux \u00c9tats-Unis, en Louisiane, o\u00f9 elle avait s\u00e9journ\u00e9 il y a quelques ann\u00e9es. Elle connaissait des gens, elle avait de la famille. Ici, rien ne la retenait, pas m\u00eame moi (je d\u00e9duisais). Elle allait partir avec sa fille et son mari (la cuisine fran\u00e7aise \u00e9tait pris\u00e9e l\u00e0-bas) et cette banlieue de Lille, son patelin connu pour son centre de formations pour athl\u00e8tes et une vieille bataille men\u00e9e par les troupes r\u00e9volutionnaires contre le Saint-Empire. On se quitta sur un dernier baiser et je passais les jours suivants \u00e0 l\u2019appeler sur le t\u00e9l\u00e9phone de son entreprise \u2013 je m\u2019interdisais de l\u2019appeler chez elle \u2013 ne serait-ce que pour entendre sa voix sur le r\u00e9pondeur. Un jour, c\u2019est son patron qui d\u00e9crocha, et j\u2019improvisais un pr\u00e9texte qui ne fit pas illusion. \u00ab&nbsp;Isabelle ne travaille plus ici, elle a trouv\u00e9 un emploi aux Imp\u00f4ts, \u00e0 Roubaix&nbsp;\u00bb. Je n\u2019avais pas l\u2019intention d\u2019aller v\u00e9rifier. En revanche, je demandais \u00e0 un copain de me conduire devant son habitation, restant en planque de longues heures en m\u2019attendant \u00e0 voir son visage appara\u00eetre, comme une apparition.<\/p>\n\n\n\n<p>La guerre du Golfe s\u2019achevait et je retrouvais un bon sommeil. J\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 la chasser de mon esprit m\u00eame s\u2019il m\u2019arrivait encore de lui parler, inventant des fragments de discours amoureux dans ma t\u00eate. J\u2019\u00e9tais de moins en moins au bureau et de plus en plus au nouveau syndicat auquel j\u2019avais adh\u00e9r\u00e9 l\u2019ann\u00e9e d\u2019avant. Je faisais de la musculation avec un ami qui avait tout son mat\u00e9riel dans l\u2019arri\u00e8re-salle de son magasin de fringues pour punks \u00e0 chien. Je reprenais un peu de poids apr\u00e8s un amaigrissement que mes coll\u00e8gues et camarades jugeaient suspect. Je n\u2019osais pas leur dire que c\u2019\u00e9tait toujours comme \u00e7a quand je tombais amoureux. Mais c\u2019\u00e9tait fini maintenant. Je n\u2019\u00e9tais pas compl\u00e8tement gu\u00e9ri, mais suffisamment pour entamer un roman que j\u2019intitulais <em>La Saison Des Sorci\u00e8res<\/em>, reprenant le titre de la chanson de Donovan, o\u00f9 j\u2019aurais tenu cette chronique d\u2019un \u00e9t\u00e9 amoureux. Je renon\u00e7ais au bout d\u2019une cinquantaine de pages griffonn\u00e9es sur un cahier d\u2019\u00e9colier. \u00c0 quoi bon&nbsp;? Mes manuscrits pr\u00e9c\u00e9dents s\u2019\u00e9taient entass\u00e9s dans mon grenier, sans jamais trouver preneur. Alors celui-l\u00e0\u2026 L\u2019annonce de la mort de Serge Gainsbourg me trouvait tout \u00e0 fait r\u00e9tabli.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9anmoins, je continuais \u00e0 faire le tour de ma discoth\u00e8que, \u00e0 mes moments perdus, et j\u2019en \u00e9tais arriv\u00e9 \u00e0 la p\u00e9riode post-punk de la fin des ann\u00e9es 70. Autant dire que j\u2019en voyais le bout, car mon \u00e9volution musicale s\u2019\u00e9tait quasiment arr\u00eat\u00e9e l\u00e0. Je passais en boucle Johnny Thunders, guitariste et ex ch\u00e9rubin des New York Dolls, et son \u00ab&nbsp;You Can\u2019t Put Your Hand Around A Memory&nbsp;\u00bb. <em>Tu peux pas enlacer un souvenir, non, et n\u2019essaie pas.<\/em> Il chantait \u00ab&nbsp;don\u2019t try&nbsp;\u00bb, et je comprenais \u00ab&nbsp;don\u2019t cry&nbsp;\u00bb. J\u2019allais pourtant passer le restant de ma vie \u00e0 passer au-dessus de son avertissement et \u00e0 toujours essayer d\u2019enlacer des souvenirs. J\u2019appelais m\u00eame \u00e7a du beau nom de nostalgie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>isabelle C\u2019\u00e9tait juste avant la guerre du golfe. On avait fait des marches et des manifestations pour \u00e9viter l\u2019intervention am\u00e9ricaine, mais rien n\u2019y avait fait. Les troupes de Saddam avaient bien envahi le Koweit, consid\u00e9r\u00e9 comme leur province perdue, et Bush p\u00e8re (on ne connaissait pas encore le fils) avait fini par convaincre les institutions&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1769\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1776,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1769"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1769"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1769\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1792,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1769\/revisions\/1792"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1776"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1769"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1769"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1769"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}