{"id":1872,"date":"2021-02-14T20:47:32","date_gmt":"2021-02-14T19:47:32","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1872"},"modified":"2021-02-15T15:37:43","modified_gmt":"2021-02-15T14:37:43","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1872","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (10)"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"600\" height=\"498\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration59.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1873\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration59.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration59-300x249.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration59-30x25.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption>Daniel Grardel encore, le David Hockney d&rsquo;Amiens<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><em><u><strong>Herv\u00e9<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>On venait de suivre un stage de radiot\u00e9l\u00e9graphistes de trois mois \u00e0 Villejuif, juste apr\u00e8s les gr\u00e8ves d\u2019octobre 1974 auxquelles j\u2019avais particip\u00e9 comme auxiliaire du tri postal \u00e0 Tourcoing, ce qui m\u2019avait valu un licenciement en tant qu\u2019auxiliaire, mais j\u2019avais un stage de contr\u00f4leur au chaud.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais d\u00e9couvert les assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales, les piquets de gr\u00e8ve, les discussions \u00e0 n\u2019en plus finir pour convaincre les ind\u00e9cis et les quolibets adress\u00e9s aux jaunes irr\u00e9ductibles. On avait chant\u00e9 du Greame Allwright \u00e0 la bourse du travail et j\u2019\u00e9crivais des chansons ou plut\u00f4t des paroles de lutte sur des airs connus. M\u00eame les aust\u00e8res d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s CGT me f\u00e9licitaient pour mes petits talents de rimailleur. Le secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat de l\u2019\u00e9poque, un d\u00e9nomm\u00e9 Marceau Long, avait mis le feu aux poudres en d\u00e9clarant maladroitement que le tri postal \u00e9tait un travail idiot et \u00e7a avait suffi \u00e0 mettre le feu aux poudres. Pourtant, il ne s\u2019\u00e9tait pas vraiment tromp\u00e9 et j\u2019avais souvent remarqu\u00e9 qu\u2019au plus mes coll\u00e8gues \u00e9taient stupides et au plus ils triaient vite, r\u00e9pondant aux injonctions des petits chefs. La r\u00e9flexion et la pens\u00e9e constituaient pour l\u2019exercice un s\u00e9rieux handicap. Seuls importaient les r\u00e9flexes \u00e0 conditionner.<\/p>\n\n\n\n<p>Fin novembre, le stage commen\u00e7ait et on apprenait l\u2019alphabet morse, on tapait sur des t\u00e9l\u00e9imprimeurs, on lisait des bandes perfor\u00e9es et on comptait les mots sur des t\u00e9l\u00e9grammes aux fins de les taxer. Un apprentissage acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 \u00e0 la fonction de petit t\u00e9l\u00e9graphiste que suivait distraitement le petit groupe de marginaux regroup\u00e9s autour d\u2019affinit\u00e9s politiques gauchisantes, de lectures de la presse b\u00eate et m\u00e9chante et de passions communes. L\u2019une d\u2019elles \u00e9tait le rock, et j\u2019avais pass\u00e9 le plus clair de mon temps \u00e0 rompre des lances avec mon ami Jacky \u00e0 coup de questionnaires sur la pop musique. J\u2019assistais aussi avec lui \u00e0 mes premiers concerts, le plus souvent \u00e0 la Porte de Pantin. \u00c0 part les concerts, c\u2019\u00e9tait le caf\u00e9-th\u00e9\u00e2tre et les petits cin\u00e9mas de Saint-Michel. Le chef de centre de l\u2019endroit nous avait appris que le philosophe Gaston Bachelard \u00e9tait pass\u00e9 par l\u00e0 en tant qu\u2019ing\u00e9nieur des t\u00e9l\u00e9communications, avant de se signaler par ses ouvrages savants. Inconnu de nous \u00e0 l\u2019\u00e9poque, on plaisantait sur son nom&nbsp;; Bachelard \u00e9tait devenu m\u00e2che-lard et avait \u00e9crit des trait\u00e9s obscurs sur l\u2019en-soie ou la chose en soie. Un rien nous faisait rire, et nous nous r\u00e9galions des parodies d\u2019<em>Actuel<\/em>, des premiers num\u00e9ros de <em>l\u2019\u00c9cho des Savanes<\/em> avec Gotlib en vedette et, \u00e9videmment, des articles de Delfeil de Ton dans <em>Charlie Hebdo<\/em> comme des fac\u00e9ties de G\u00e9b\u00e9 et Choron dans <em>Hara Kiri<\/em>. En r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la r\u00e9volution des \u0152illets au Portugal, notre promotion \u2013 le mot \u00e9tait pompeux \u2013 avait \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9e par nos formateurs chahut\u00e9s du nom, qu\u2019on trouvait plut\u00f4t flatteur, \u00ab&nbsp;des Portugais&nbsp;\u00bb. Le Mouvement des Forces Arm\u00e9es avait \u00e9conduit le triste Ca\u00ebtano, successeur du val\u00e9tudinaire Salazar et l\u2019Afrique lusophone \u00e9tait lib\u00e9r\u00e9e. Alors va pour portugais&nbsp;! On riait en apprenant qu\u2019\u00e0 Lisbonne, les chars de l\u2019arm\u00e9e s\u2019arr\u00eataient sagement aux feux rouges.<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois mois de formation achev\u00e9s, on pouvait entrer la t\u00eate haute dans la vie professionnelle dans un \u00ab&nbsp;bureau central radio&nbsp;\u00bb situ\u00e9 pr\u00e8s de l\u2019AFP, derri\u00e8re le palais Brongniart, deuxi\u00e8me arrondissement. Notre r\u00e9putation nous avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 et les anciens se m\u00e9fiaient de nous, r\u00e9put\u00e9s feignants, d\u00e9conneurs, gauchistes et ramenards. On allait de salles en salles, en doublure, en vue de peaufiner notre apprentissage du m\u00e9tier, et je finissais par m\u2019occuper des liaisons t\u00e9l\u00e9graphiques entre Paris et Nouakchott, Mauritanie. Une sacr\u00e9e responsabilit\u00e9. Les vieux nous charriaient avec des histoires ahurissantes racont\u00e9es en clignant de l\u2019\u0153il, comme cet op\u00e9rateur \u00e0 l\u2019autre bout de la liaison qui aurait envoy\u00e9 un t\u00e9l\u00e9gramme d\u2019appel au secours alors qu\u2019il \u00e9tait agress\u00e9 par un lion. Ah, ces n\u00e8gres&nbsp;! Si \u00e7a les faisait rire\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Puis le petit groupe se disloqua. Les amiti\u00e9s fortes qui nous unissaient ne r\u00e9sistaient pas toujours au labeur du temps. Deux d\u2019entre nous avaient \u00e9t\u00e9 appel\u00e9s sous les drapeaux, pr\u00eats \u00e0 former des comit\u00e9s de soldats comme le pr\u00e9conisaient \u00e0 l\u2019\u00e9poque les organisations d\u2019extr\u00eame-gauche. \u00ab&nbsp;\u00c0 l\u2019arm\u00e9e, tu restes un citoyen&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Un autre, ancien coop\u00e9rant, \u00e9tait parti couvrir la chute de Sa\u00efgon pour le <em>Lib\u00e9ration <\/em>post mao d\u2019avril 1975<em>. <\/em>Un autre encore avait d\u00e9missionn\u00e9 pour se faire recruter comme assistant parlementaire par un politicien en vue. Nous restions \u00e0 deux, Jacky et moi, avant l\u2019arriv\u00e9e d\u2019Herv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Herv\u00e9 avait d\u00e9barqu\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019une r\u00e9putation sulfureuse. On en parlait \u00e0 voix basse comme un h\u00e9ro\u00efnomane d\u00e9sintoxiqu\u00e9 de frais \u00e0 Marmottan, la clinique du bon docteur Olivenstein, th\u00e9rapeute efficace et amateur de fromage. Contrairement \u00e0 nous, il n\u2019\u00e9tait pas syndiqu\u00e9 et, \u00e0 part le rock, ne partageait pas toutes nos passions et encore moins nos convictions politiques \u00c0 l\u2019hiver 1975 \u2013 1976, on l\u2019avait adopt\u00e9 et nous \u00e9tions tous les trois ins\u00e9parables \u00e0 la faveur de nos vir\u00e9es dans les endroits habituels&nbsp;: la Pizza du Marais, le Caf\u00e9 de la Gare, le Gibus ou le Bataclan. Pour lui, le haschich avait remplac\u00e9 l\u2019h\u00e9ro\u00efne et nous aussi en fumions plus que de raison, ce que nous appelions \u00ab&nbsp;la cigarette qui fait rire&nbsp;\u00bb et qui n\u2019avait pas trop d\u2019effets psychotropes. Sinon, c\u2019\u00e9tait les disquaires, Music Action \u00e0 Od\u00e9on, Dave Music \u00e0 R\u00e9publique et La Parall\u00e8le ou l\u2019Open Market aux Halles o\u00f9 le patron engueulait les clients lorsqu\u2019ils se hasardaient \u00e0 demander un disque sortant de la punkitude r\u00e9glementaire. \u00c0 l\u2019Open Market, le groupe Bijou r\u00e9p\u00e9tait dans l\u2019arri\u00e8re-salle, couv\u00e9 du regard par le rock critique Patrick Eudeline et Yves \u00abSweet Punk&nbsp;\u00bb Adrien avait \u00e9t\u00e9 salari\u00e9 de l\u2019endroit. On sortait avec des sacs bourr\u00e9s de vinyles et de livres achet\u00e9s chez Gibert-Jeune ou chez Masp\u00e9ro. De la rue des Lombards, on voyait le trou des Halles et mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9 y travaillait comme ing\u00e9nieur dans un Alg\u00e9co aux couleurs oranges et blanches de la maison Bouygues. Dans la rue des Lombards, on \u00e9vitait les dealers de coca\u00efne et on d\u00e9clinait poliment les invitations doucereuses des p\u00e9ripat\u00e9ticiennes en tenues l\u00e9g\u00e8res. On avait la trompeuse impression d\u2019\u00e9chapper \u00e0 tous les dangers.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis survint un \u00e9t\u00e9 \u00e9touffant o\u00f9 notre mode de vie consistait \u00e0 fuir ces chaleurs obsc\u00e8nes quand l\u2019asphalte fondait sous nos pas. Fuir \u00e0 l\u2019ombre, chez les disquaires, les libraires&nbsp;; dans les bars et les salles de spectacle. Log\u00e9 jusque-l\u00e0 par mon fr\u00e8re \u00e0 Clamart (o\u00f9 se trouvait le si\u00e8ge de Bouygues), je rassemblais mes maigres effets pour am\u00e9nager avec Jacky dans un petit appartement du Marais. Enfin libre&nbsp;! Herv\u00e9 habitait toujours avec une copine pr\u00e8s du m\u00e9tro Laumi\u00e8re et il n\u2019allait pas tarder \u00e0 nous rejoindre, seul. Il avait fait un nouveau s\u00e9jour \u00e0 Marmottan, apr\u00e8s avoir replong\u00e9, mais la cure avait tourn\u00e9 court et on le voyait se piquer avec son petit mat\u00e9riel de junky, seringue, cuiller et garrot. Jacky et moi \u00e9tions rest\u00e9s sourds \u00e0 ses invitations pros\u00e9lytes, en restant \u00e0 nos cigarettes blondes et ne nous autorisant un petit joint qu\u2019en de rares occasions plus ou moins festives. Les parents d\u2019Herv\u00e9 habitaient la banlieue de Lille et il m\u2019arrivait de prendre le train le vendredi soir avec lui. C\u2019est lors de ces petits trajets qu\u2019il me proposait des prises de coca\u00efne et, si j\u2019acceptais une fois et en testais les effets euphorisants, je d\u00e9clinais par la suite et \u00e9vitais m\u00eame de voyager en sa compagnie, pr\u00e9f\u00e9rant repartir dans la R8 de mon fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Herv\u00e9 commen\u00e7ait \u00e0 devenir encombrant, cam\u00e9 jusqu\u2019aux yeux, apathique et perp\u00e9tuellement malade avec le nez qui coule et une toux s\u00e8che pr\u00e9occupante. Ses cheveux blonds semblaient morts et ses yeux d\u2019un bleu p\u00e2le \u00e9taient devenus inexpressifs. Sa maigreur inqui\u00e9tait, de m\u00eame que sa p\u00e2leur livide de cadavre ambulant. Un spectre ricanant. Cet hiver, il \u00e9tait en cong\u00e9s maladie et ne sortait quasiment plus, traverser un pont sur la Seine gel\u00e9e repr\u00e9sentait pour lui toute une exp\u00e9dition. On \u00e9coutait du rock allemand planant avec des cierges allum\u00e9s, de l\u2019encens et des tentures violettes. Tangerine Dream ou Ash Ra Temple. Herv\u00e9 nous faisait perdre le boire et le manger avec ses th\u00e9ories mystiques et ses \u00e9nervants discours freudiens faisant suite \u00e0 une psychanalyse qu\u2019il suivait en nouveau converti. Selon lui, Jacky et moi \u00e9tions des n\u00e9vros\u00e9s, des malades, des personnes inhib\u00e9es et d\u00e9pressives. Lui seul allait bien, avec ses deux grammes quotidiens dans les veines. J\u2019en avais assez d\u2019Herv\u00e9 et de sa vie v\u00e9g\u00e9tative et j\u2019avais obtenu ma mutation pour Lille, rendue ex\u00e9cutoire pour les tous premiers jours de 1977, ann\u00e9e punk.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de quitter Paris, nous \u00e9tions all\u00e9s \u00e0 Londres, Jacky et moi, ne ratant pas un concert des groupes dont on commen\u00e7ait \u00e0 parler&nbsp;: les Damned, Clash, les Stranglers. On se baladait \u00e0 Piccadilly Circus avec nos cuirs luisants, nos Ray-bans, nos \u00e9pingles \u00e0 nourrice et nos lames de rasoir en pendentifs. On \u00e9tait devenus des punks, nous attirant les manifestations parfois violentes de l\u2019hostilit\u00e9 des rockers et autres teddy-boys. Fourr\u00e9s la nuit au 100 Club , \u00e0 Music Machine ou au Dingwall\u2019s, nous avions l\u2019impression pour la premi\u00e8re fois de n\u2019avoir pas rat\u00e9 le train de l\u2019histoire, nous qui \u00e9tions trop jeunes pour avoir v\u00e9cu autrement qu\u2019en spectateurs les mouvements des ann\u00e9es 60.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais donc retourn\u00e9 dans le Nord, profitant de quelques concerts pour retourner \u00e0 Paris, h\u00e9berg\u00e9 par Jacky qui m\u2019avait assur\u00e9 que Herv\u00e9 \u00e9tait reparti \u00e0 Marmottan avec une nouvelle copine. Au moins avait-il une vie affective, contrairement \u00e0 nous. Encore un s\u00e9jour qui devait nous le rendre propre et par\u00e9 pour de nouvelles aventures. Mais qu\u2019importait, John Cale et Patti Smith \u00e9taient en ville et nous avions assist\u00e9 aux deux concerts. Nous \u00e9tions retourn\u00e9s chez Music Action et \u00e0 l\u2019Open Market o\u00f9 j\u2019avais rafl\u00e9 tout ce qui me manquait des Sex Pistols, des Ramones, des Heartbreakers, de Jam ou de Television. On s\u2019\u00e9tait trouv\u00e9 des fringues aux puces de Saint-Ouen, chemises lac\u00e9r\u00e9es, jeans trou\u00e9s, vestes en velours et pantalons de cuir. White punks on dope. Un long week-end lumineux de mai o\u00f9 on pouvait penser qu\u2019enfin la vie nous souriait, que nous n\u2019\u00e9tions pas condamn\u00e9s \u00e0 la m\u00e9lancolie. J\u2019en avais m\u00eame profit\u00e9 pour aller voir le Stade de Reims, mon club favori, qui jouait la finale de la coupe de France contre l\u2019A.S Saint-Etienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis c\u2019est arriv\u00e9 brusquement. Herv\u00e9 est entr\u00e9 avec quelqu\u2019un dans l\u2019appartement et, apr\u00e8s avoir \u00e9cout\u00e9 le dernier Stranglers (\u00ab&nbsp;Sometimes I\u2019m gonna smash your face&nbsp;\u00bb), ils ont sorti des couteaux et ont donn\u00e9 des grands coups de botte pour nous faire comprendre qu\u2019il fallait qu\u2019on se d\u00e9p\u00eache. Ils m\u2019ont li\u00e9 sur un fauteuil, b\u00e2illonn\u00e9, et ont accompagn\u00e9 Jacky \u00e0 un distributeur pour qu\u2019il tire le maximum de liquide. Ils sont partis apr\u00e8s avoir piqu\u00e9 tout ce qui \u00e9tait possible de voler et je me souviens de la derni\u00e8re parole du copain d\u2019Herv\u00e9 en voyant un exemplaire du <em>Ciel et de l\u2019Enfer<\/em>, de William Blake, pos\u00e9 sur un gu\u00e9ridon. \u00ab&nbsp;Dommage que ce soit toujours des gens intelligents qu\u2019on est oblig\u00e9s de taxer&nbsp;\u00bb. On le sentait presque navr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>En visite chez mon fr\u00e8re \u00e0 Boulogne-Billancourt, mon p\u00e8re s\u2019\u00e9tait aventur\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019appartement et je l\u2019entendais discuter avec la concierge alors que nos agresseurs venaient de partir. La vieille folle lui parlait de ce qu\u2019\u00e9tait devenu son fils et ses amis, des drogu\u00e9s, des jeunes branleurs, insolents et irresponsables. Elle parlait, p\u00eale-m\u00eale, de la soci\u00e9t\u00e9 qui se d\u00e9lite, de la discipline qui n\u2019a plus cours, de la d\u00e9cadence, des perversions, de l\u2019ath\u00e9isme, du d\u00e9sespoir de la jeunesse, des adultes qui d\u00e9missionnent. Elle vilipendait Fran\u00e7oise Dolto et M\u00e9nie Gr\u00e9goire, les pourrisseurs de jeunesse et les institutions qui d\u00e9faillaient. Sans parler de Coluche, un diable en salopette. Elle citait des versets de la bible avec les num\u00e9ros et mon p\u00e8re regardait par la porte entreb\u00e2ill\u00e9e, les bras ballants et comme sonn\u00e9 par les objurgations de la bignolle. \u00ab&nbsp;Quand je pense que son p\u00e8re est un ancien gendarme&nbsp;\u00bb, l\u00e2cha la vieille, parvenue \u00e0 son plus haut degr\u00e9 d\u2019hyst\u00e9rie haineuse.<\/p>\n\n\n\n<p>On refusa d\u2019aller porter plainte malgr\u00e9 l\u2019insistance de mon p\u00e8re et il nous emmena chez mon fr\u00e8re, dans sa voiture. Jacky prit le train gare d\u2019Austerlitz pour aller chez ses parents et je retournais dans le Nord apr\u00e8s une triste soir\u00e9e o\u00f9 je racontais en boucle l\u2019agression en r\u00e9pondant aux demandes de pr\u00e9cision formul\u00e9es par mes parents comme par mon fr\u00e8re. \u00ab&nbsp;Plus de peur que de mal&nbsp;\u00bb, finit par conclure sagement ce-dernier, sous les approbations de ma m\u00e8re qui en venait \u00e0 se signer.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous part\u00eemes le lendemain matin et j\u2019avais dans la t\u00eate ce vers de je ne savais plus quelle chanson d\u2019Eric Burdon&nbsp;: \u00ab&nbsp;Gonna get straight now&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Fini les joints, la marge, la chienlit et les punks. J\u2019allais \u00eatre un jeune homme s\u00e9rieux. C\u2019\u00e9tait d\u00e9cid\u00e9. Je r\u00e9p\u00e9tais la m\u00e9saventure aux coll\u00e8gues de bureau,&nbsp;une nouvelle fois, comme pour m\u2019en lib\u00e9rer \u00e0 la mani\u00e8re du vieux marin de Coleridge&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00e9coute mon histoire, toi l\u2019invit\u00e9 de la noce&nbsp;\u00bb. Fort heureusement, mes stupides r\u00e9solutions tinrent \u00e0 peine quelques heures.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne revis jamais plus Herv\u00e9, et Jacky me donna un jour de ses nouvelles, me brossant un portrait de ce qu\u2019il \u00e9tait devenu, junky incurable devenu dealer et accessoirement petit d\u00e9linquant.<\/p>\n\n\n\n<p>Je crus le voir un jour, \u00e0 la gare du Nord, mais c\u2019\u00e9tait sans doute une hallucination, un retour d\u2019acide et d\u2019un fant\u00f4me du pass\u00e9. Non, Herv\u00e9 n\u2019avait plus d\u2019existence que dans mon esprit inquiet. J\u2019\u00e9tais intimement persuad\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait mort et que ni Olivenstein, ni Freud, ni Nietzsche, ni Meher Baba ni la scientologie n\u2019avaient pu le sauver. Il avait s\u00fbrement rejoint le royaume dont parlait Lou Reed, celui qui se piquait \u00e0 l\u2019eau distill\u00e9e sur sc\u00e8ne. Le paradis des junkies qu\u2019on atteint qu\u2019apr\u00e8s l\u2019overdose. Chaleur blanche et lumi\u00e8re blanche. Une blancheur de neige macul\u00e9e d\u2019une goutte de sang rouge jaillie d\u2019une veine bleu\u00e2tre. Bleu, blanc et rouge, dans un ordre diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n<p>Raconte pas ta vie, junky junky.<\/p>\n\n\n\n<p><em>8 f\u00e9vrier 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Herv\u00e9 On venait de suivre un stage de radiot\u00e9l\u00e9graphistes de trois mois \u00e0 Villejuif, juste apr\u00e8s les gr\u00e8ves d\u2019octobre 1974 auxquelles j\u2019avais particip\u00e9 comme auxiliaire du tri postal \u00e0 Tourcoing, ce qui m\u2019avait valu un licenciement en tant qu\u2019auxiliaire, mais j\u2019avais un stage de contr\u00f4leur au chaud. J\u2019avais d\u00e9couvert les assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales, les piquets de&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1872\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1873,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1872"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1872"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1872\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1898,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1872\/revisions\/1898"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1873"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1872"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1872"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1872"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}