{"id":1906,"date":"2021-02-27T19:30:12","date_gmt":"2021-02-27T18:30:12","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1906"},"modified":"2021-03-31T09:43:05","modified_gmt":"2021-03-31T07:43:05","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-11","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1906","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (11)"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>Andr\u00e9<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"823\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration64-823x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1907\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration64-823x1024.jpg 823w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration64-241x300.jpg 241w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration64-768x955.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration64-1235x1536.jpg 1235w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration64-1287x1600.jpg 1287w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration64-965x1200.jpg 965w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration64-724x900.jpg 724w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration64-482x600.jpg 482w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration64-24x30.jpg 24w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/illustration64.jpg 1560w\" sizes=\"(max-width: 823px) 100vw, 823px\" \/><figcaption>De notre envoy\u00e9 sp\u00e9cial dans les bistrots interlopes, Daniel Grardel<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>La r\u00e9daction du magazine <em>Rock &amp; Folk <\/em>avait eu la bienveillance de passer un de mes courriers qui vilipendait les doctes critiques se d\u00e9solant de la pauvret\u00e9 musicale du punk-rock avec une condescendance appuy\u00e9e. D\u2019une plume rageuse et pol\u00e9mique, je d\u00e9fendais les groupes anglais apparus \u00e0 l\u2019automne 1976 et qui ne trouvaient pas gr\u00e2ce aupr\u00e8s d\u2019une certaine coterie d\u2019esth\u00e8tes addicts au jazz-rock, au kraut-rock ou au rock symphonique. Je n\u2019\u00e9tais pas encore devenu le maniaque de la lettre aux journaux que j\u2019allais devenir, et ce qui \u00e9tait quasiment mon premier essai m\u2019avait valu en retour \u2013 j\u2019avais pris soin de signer avec mon adresse \u2013 l\u2019envoi d\u2019un petit livre dont l\u2019auteur, un d\u00e9nomm\u00e9 Andr\u00e9 Kyriel que je ne connaissais pas, me f\u00e9licitait pour cette missive incendiaire autant que maladroite dont j\u2019avais un peu honte, \u00e0 la relecture. Il avait fait preuve d\u2019indulgence.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la jaquette du livre \u00e9tait inscrite \u00e0 la main l\u2019adresse d\u2019un bistrot \u00e0 Lille, <em>La voie lact\u00e9e<\/em>, o\u00f9 l\u2019auteur se disait barman, avec son num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone personnel. Il m\u2019invitait \u00e0 venir le voir dans ce bar de nuit situ\u00e9 non loin du centre ville.&nbsp;Je n\u2019h\u00e9sitais pas \u00e0 lui r\u00e9pondre apr\u00e8s avoir lu en \u00e0 peine une heure ce petit livre qui ne cachait rien des pens\u00e9es parasites et diffuses d\u2019un serveur de bistrot, avec des anecdotes dr\u00f4les, des bribes de dialogues enlev\u00e9s et une vision lucide de ses contemporains et de la soci\u00e9t\u00e9. Un cri, un long po\u00e8me en prose, en fait, qui tenait \u00e0 la fois des surr\u00e9alistes, d\u2019Henry Miller et des po\u00e8tes de la Beat generation. Sur la quatri\u00e8me de couverture, on pouvait lire des commentaires \u00e9logieux sur son \u0153uvre sign\u00e9s d\u2019artistes illustres comme Charles Tr\u00e9net, Jean Cocteau ou Charles Delaunay. J\u2019avais \u00e0 faire \u00e0 une pointure et rendez-vous fut pris, puisque c\u2019est lui-m\u00eame qui me l\u2019avait propos\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est avec un ami que je me rendais une premi\u00e8re fois \u00e0 <em>La voie lact\u00e9e<\/em>, o\u00f9 Andr\u00e9 \u00e9tait en faction, assurant seul le service, au comptoir, derri\u00e8re le bar et en salle. La musique, du jazz bop, \u00e9tait jou\u00e9e \u00e0 fond et il nous \u00e9tait quasiment impossible de communiquer, d\u2019autant que notre homme \u00e9tait souvent amen\u00e9 \u00e0 se d\u00e9placer, le plateau port\u00e9 la main haute avec une dext\u00e9rit\u00e9 qui d\u00e9notait une certaine exp\u00e9rience du m\u00e9tier. Les quelques clients du bar lui laissaient quand m\u00eame le loisir de nous parler un peu, \u00e0 moi et \u00e0 mon ami Martin. C\u2019est surtout lui qui parlait et nous qui \u00e9coutions. Il pestait contre les snobs qui fr\u00e9quentaient l\u2019endroit, contre leur stupidit\u00e9 et les airs affranchis qu\u2019ils se donnaient en fr\u00e9quentant un endroit \u00e0 la mode. Ses jugements peu am\u00e8nes s\u2019\u00e9largissaient \u00e0 la ville et \u00e0 la r\u00e9gion o\u00f9 le niveau culturel \u00e9tait faible et o\u00f9 le conformisme et l\u2019\u00e9troitesse d\u2019esprit \u00e9taient partout chez eux. Sans parler du racisme, de la misogynie et de ce qu\u2019on appelait pas encore l\u2019homophobie. \u00ab&nbsp;Des pantoufles dans la t\u00eate&nbsp;\u00bb, avait-il conclu, reprenant un bon mot de L\u00e9o Ferr\u00e9, ce qui ressemblait de plus en plus \u00e0 un soliloque. Il n\u2019aimait pas son m\u00e9tier de loufiat, purement alimentaire pour lui qui n\u2019avait jamais pu vivre de sa plume. Il avait aussi d\u00fb s\u2019abaisser \u00e0 travailler dans la publicit\u00e9, pour des caravanes.<\/p>\n\n\n\n<p>Tandis qu\u2019il nous parlait, j\u2019avais remarqu\u00e9 que deux filles s\u2019embrassaient au comptoir avec des regards de d\u00e9fi lanc\u00e9s vers nous. Un couple avait command\u00e9 du champagne et parlait haut avec des \u00e9clats de rire sonores qui paraissaient peu naturels. Pour le reste, quelques dragueurs en mal de conqu\u00eates qui tentaient d\u2019entrer en conversation avec des filles court-v\u00eatues qu\u2019on aurait dit salari\u00e9es de l\u2019endroit. Un endroit que je situais entre le bar louche et le lupanar o\u00f9 une client\u00e8le plut\u00f4t conventionnelle s\u2019encanaillait avec force libations et \u0153illades \u00e9grillardes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je voyais bien que Martin n\u2019avait pas trop appr\u00e9ci\u00e9 le personnage, pour lui un vieux phraseur aigri qui ressemblait un peu \u00e0 Jacques Anquetil. La ressemblance ne m\u2019avait pas frapp\u00e9e d\u2019embl\u00e9e, mais je devais reconna\u00eetre qu\u2019il y avait du vrai. Un visage allong\u00e9, presque chevalin, un nez aquilin et des cheveux blancs coiff\u00e9s en arri\u00e8re. N\u2019\u00e9taient les yeux malicieux et rieurs, la comparaison ne manquait ni de pertinence, ni d\u2019humour. Apr\u00e8s quelques bi\u00e8res, Martin s\u2019\u00e9tait impatient\u00e9 et j\u2019avais inform\u00e9 notre h\u00f4te de notre intention de prendre cong\u00e9, pr\u00e9textant le fait av\u00e9r\u00e9 qu\u2019on ne s\u2019entendait pas et que son emploi emp\u00eachait toute conversation soutenue et prolong\u00e9e. Il m\u2019avait donn\u00e9 rendez-vous pour la semaine d\u2019apr\u00e8s, cette fois dans un bistrot o\u00f9 il ne serait pas en faction et o\u00f9 on pourrait discuter tranquillement de musique, de litt\u00e9rature et de politique. C\u2019est lui qui avait fix\u00e9 cet ordre du jour plut\u00f4t \u00e0 ma convenance.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce jour-l\u00e0, je sortais d\u2019avoir vu un psychiatre des PTT qui m\u2019avait convoqu\u00e9 pour une expertise \u00e0 propos de la l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019un cong\u00e9 maladie que l\u2019administration commen\u00e7ait \u00e0 trouver trop long. J\u2019avais invoqu\u00e9 des troubles mentaux et un \u00e9tat d\u00e9pressif m\u2019emp\u00eachant de m\u2019acquitter de mes fonctions depuis mon retour de Paris que j\u2019avais quitt\u00e9 sur un coup de t\u00eate, apr\u00e8s un dernier joint fum\u00e9 dans la chaire d\u2019une \u00e9glise des Halles lors d\u2019un concert de Nico&nbsp;; vague silhouette de femme fatale que je voyais p\u00e9daler dans son harmonium. J\u2019avais expliqu\u00e9 laborieusement \u00e0 l\u2019homme de l\u2019art que ce p\u00e9tard dont la composition chimique m\u2019intriguait avait d\u00e9r\u00e9gl\u00e9 mon esprit, comme ce fameux LSD qui en avait envoy\u00e9 plus d\u2019un en h\u00f4pital psychiatrique. \u00ab&nbsp;D\u00e9r\u00e8glement des sens&nbsp;\u00bb, lui avais-je dit, paraphrasant Rimbaud. Pas dupe de ce qu\u2019il consid\u00e9rait non sans raison comme de la fumisterie, il m\u2019avait conseill\u00e9 de faire du sport, de l\u2019\u00e9quitation surtout, et d\u2019adopter un animal de compagnie, se promettant de faciliter ma r\u00e9int\u00e9gration au service actif par le truchement d\u2019un rapport favorable qui serait transmis dans la journ\u00e9e aux autorit\u00e9s comp\u00e9tentes. J\u2019\u00e9tais loin de partager son enthousiasme et j\u2019allais devoir reprendre le boulot. Un boulot de con dans un centre de renseignement t\u00e9l\u00e9phonique o\u00f9 je n\u2019avais pass\u00e9 qu\u2019une courte semaine apr\u00e8s envoy\u00e9 tout promener alors que je m\u2019\u00e9tais fait engueuler pour avoir emm\u00eal\u00e9 les fiches sur le tableau lumineux. Finalement, je serai guid\u00e9 vers un poste plus administratif dans un central t\u00e9l\u00e9phonique.<\/p>\n\n\n\n<p>Je fis part \u00e0 Andr\u00e9 de cette m\u00e9saventure et il partit d\u2019un grand rire en comparant la m\u00e9decine professionnelle \u00e0 la musique militaire. Un oxymore, avait-il dit. Je ne connaissais pas le mot. On en \u00e9tait venu aux \u00e9lections municipales \u00e0 Paris en passant en revue les candidats. C\u2019\u00e9tait en mars 1977 et on ne parlait que de \u00e7a, des Chirac, D\u2019Ornano, De la Mal\u00e8ne qui convoitaient le fromage et de Fiszbin qui incarnait la r\u00e9sistance. Puis c\u2019\u00e9tait la surench\u00e8re du PCF sur le programme commun et les chances pour la gauche de remporter les l\u00e9gislatives de l\u2019an prochain qui s\u2019amenuisaient. Je lui parlais de mes voyages \u00e0 Londres, de mes vir\u00e9es dans les hauts lieux de la punkitude et chez les disquaires branch\u00e9s&nbsp;; j\u2019encha\u00eenais sur les endroits chauds d\u2019Amsterdam, des prostitu\u00e9es en vitrine, de la Melkweg (voie lact\u00e9e en n\u00e9erlandais) et du Paradiso. Lui me r\u00e9pondait sur l\u2019air de \u00ab&nbsp;j\u2019ai \u00e9t\u00e9 jeune moi aussi&nbsp;\u00bb. J\u2019apprenais qu\u2019il se rendait r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 New York, qu\u2019il y rencontrait parfois des gens comme Allen Ginsberg ou Archie Shepp. J\u2019avais peine \u00e0 le croire, mais sa sinc\u00e9rit\u00e9 \u00e9tait hors de doute. Il avait 65 ans et une dizaine de recueils de po\u00e9sie publi\u00e9s en plus d\u2019une demi-douzaine de romans. Pas du genre \u00e0 avoir besoin de frimer.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019apprenais aussi que ses premiers po\u00e8mes avaient \u00e9t\u00e9 salu\u00e9s par Paul \u00c9luard qui l\u2019avait pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Breton. Il avait fait partie du groupe surr\u00e9aliste. Pendant la guerre, il avait \u00e9t\u00e9 longtemps prisonnier en stalag, avant de renouer avec le tout Paris litt\u00e9raire. Il avait rencontr\u00e9 Jean Paulhan \u00e0 la lib\u00e9ration pour un contrat chez Gallimard et s\u2019\u00e9tait install\u00e9 \u00e0 Paris o\u00f9 il copinait avec Sartre et Beauvoir \u00e0 Saint-Germain-Des-Pr\u00e9s. Tout cela avant de devenir le secr\u00e9taire d\u2019Andr\u00e9 Gide dans ses derni\u00e8res ann\u00e9es. L\u2019acad\u00e9mie fran\u00e7aise lui avait remis par deux fois un prix de po\u00e9sie. Dans les ann\u00e9es 50, il avait v\u00e9cu \u00e0 New York et fray\u00e9 avec Dizzy Gillespie et Louis Armstrong, puis \u00e0 Tunis o\u00f9 il avait travaill\u00e9 pour la radio nationale. En plus, ami de Cocteau qu\u2019il avait assist\u00e9 sur le tournage de <em>La belle et la b\u00eate<\/em>. J\u2019avais devant moi quelqu\u2019un qui repr\u00e9sentait tout ce qui comptait pour moi, tout ce qui m\u2019importait. Il \u00e9tait ce que j\u2019aurais voulu \u00eatre et je m\u2019\u00e9tonnais que ce genre de personnage e\u00fbt pu rester anonyme, quelque part dans la banlieue de Lille. Il venait de publier trois romans, dont celui qu\u2019il m\u2019avait envoy\u00e9 et je lui achetais le dernier qui venait juste de sortir. Je le lisais dans le tram du retour, quasiment d\u2019une traite, \u00e9merveill\u00e9 devant un style qui me rappelait la prose rythm\u00e9e et fluide d\u2019un Jack Kerouac. Comme un long solo plaintif de saxophone.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre d\u00e9\u00e7u par cette entrevue o\u00f9 je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 mon avantage, me contentant de l\u2019\u00e9couter, Andr\u00e9 ne chercha pas \u00e0 me revoir. Je laissais quelques messages sur son r\u00e9pondeur, sans qu\u2019il ne daigne me rappeler. Je notais son adresse \u00e0 tout hasard, ayant l\u2019intention d\u2019\u00e9crire un jour et, pourquoi pas, de me recommander de lui. Mais ce n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re que vell\u00e9it\u00e9s, et je renon\u00e7ais pour l\u2019heure apr\u00e8s quelques essais insatisfaisants.<\/p>\n\n\n\n<p>Dix ans plus tard, j\u2019\u00e9tais devenu un improbable chef d\u2019\u00e9quipe dans un service commercial des t\u00e9l\u00e9communications. J\u2019\u00e9tais en contact avec un central t\u00e9l\u00e9phonique pour la mise en service des lignes et tombais par hasard sur une op\u00e9ratrice du nom de Brigitte Kyriel, qui n\u2019\u00e9tait autre que l\u2019\u00e9pouse d\u2019Andr\u00e9. Le soir m\u00eame, elle lui avait parl\u00e9 de moi et il gardait un vague souvenir de notre rencontre. Le couple m\u2019invitait \u00e0 venir le voir et j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 trois romans non publi\u00e9s \u00e0 mon actif. Peut-\u00eatre qu\u2019Andr\u00e9, avec son entregent, pourrait m\u2019introduire dans une r\u00e9publique des lettres dont les fronti\u00e8res refusaient de s\u2019ouvrir \u00e0 moi.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais rassembl\u00e9 mes manuscrits dans un grand sac plastique avant de me rendre \u00e0 leur domicile, un petit pavillon \u00e0 une trentaine de kilom\u00e8tres au sud de Lille. Je faisais la connaissance de Brigitte, que je n\u2019avais jusque-l\u00e0 entendue qu\u2019au t\u00e9l\u00e9phone. Une petite brunette dont les beaux yeux verts \u00e9taient cach\u00e9s derri\u00e8re des lunettes aux verres \u00e9pais. Une femme tonique et chaleureuse habill\u00e9e \u00e0 l\u2019indienne avec un bandana dans les cheveux. Lui \u00e9tait tel que je l\u2019avais rencontr\u00e9 dix ans plus t\u00f4t, en jean et col roul\u00e9, fumant cigarettes sur cigarettes et toujours aussi volubile. Il ne jeta m\u00eame pas un \u0153il \u00e0 mes manuscrits, r\u00e9glant l\u2019affaire d\u00e9finitivement en me disant qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas un bon critique et que, de toute fa\u00e7on, il ne connaissait plus personne depuis qu\u2019il s\u2019\u00e9tait \u00e9tabli ici apr\u00e8s sa retraite, pour ses vieux jours. Je lui proposais quand m\u00eame d\u2019en lire un, pour voir, mais il ne relevait pas et je sentais bien qu\u2019il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 ind\u00e9licat d\u2019insister.<\/p>\n\n\n\n<p>Au travail, j\u2019avais encore parfois Brigitte au t\u00e9l\u00e9phone et je lui demandais invariablement comment se portait Andr\u00e9. Elle me r\u00e9pondait qu\u2019il n\u2019allait pas tr\u00e8s bien, qu\u2019il \u00e9tait malade, toussant, expectorant et respirant difficilement. Je lui promettais d\u2019aller le voir, mais je n\u2019en fis rien et elle finit par m\u2019apprendre qu\u2019Andr\u00e9 \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9 des suites d\u2019un cancer du poumon, \u00e0 76 ans. Je ne me souviens plus si j\u2019avais rat\u00e9 l\u2019enterrement du po\u00e8te par n\u00e9gligence coupable ou par le fait d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9venu trop tard. Dans tous les cas, je regrettais de n\u2019avoir pu assister aux fun\u00e9railles d\u2019un homme pour qui j\u2019avais une grande admiration et le plus profond respect.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas non plus si c\u2019est cette absence que m\u2019avait reproch\u00e9 Brigitte, un jour que je la revoyais \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un hommage \u00e0 Andr\u00e9 rendu dans les locaux de la mairie de Lille, au dixi\u00e8me anniversaire de sa mort. Elle m\u2019avait battu froid, sans me t\u00e9moigner le moindre \u00e9gard, loin de sa gentillesse habituelle. J\u2019en avais d\u00e9duit, peut-\u00eatre h\u00e2tivement et motiv\u00e9 par ma culpabilit\u00e9, qu\u2019elle avait envers moi du ressentiment pour n\u2019avoir pas su ou pas voulu \u00eatre le compagnon des derni\u00e8res heures de son d\u00e9funt mari.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre, inconsciemment, lui en avais-je voulu pour le peu d\u2019attention qu\u2019il avait accord\u00e9 \u00e0 mes livres, ces enfants de papier mort-n\u00e9s qui encombraient mes tiroirs. Mais qui \u00e9tais-je pour chercher l\u2019adoubement d\u2019un \u00e9crivain confirm\u00e9 qui avait connu et c\u00f4toy\u00e9 les plus grands&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, des biographies sont sorties sur Andr\u00e9, et la ville de Lille a honor\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement sa m\u00e9moire. Je n\u2019ai jamais plus eu de nouvelles de sa veuve et j\u2019ai toujours le souvenir de ce grand gaillard efflanqu\u00e9 qui, auteur reconnu, m\u2019avait gentiment envoy\u00e9 un de ses livres en toute amiti\u00e9, pour avoir lu quelques lignes qui se voulaient percutantes mais n\u2019\u00e9taient qu\u2019agressives et insultantes. Ne serait-ce que pour \u00e7a, je lui devais bien une reconnaissance \u00e9perdue et une immense gratitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 \u00e0 la hauteur d\u2019une rencontre inesp\u00e9r\u00e9e et j\u2019\u00e9tais pass\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une amiti\u00e9 sinc\u00e8re et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e. \u00ab&nbsp;L\u2019amiti\u00e9, il n\u2019y a que cela qui compte&nbsp;\u00bb, \u00e9crivait Antoine Blondin. Ce n\u2019est qu\u2019en vieillissant que j\u2019avais pu mesurer \u00e0 quel point c\u2019\u00e9tait vrai. J\u2019ai maintenant d\u00e9pass\u00e9 l\u2019\u00e2ge qu\u2019avait Andr\u00e9 quand je l\u2019ai rencontr\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, et il m\u2019arrive de repenser \u00e0 lui, \u00e0 ce vieux po\u00e8te qui avait tendu une main secourable \u00e0 un jeune homme aussi arrogant que paum\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la vieillesse est parfois un naufrage, la jeunesse n\u2019est trop souvent qu\u2019un manque de gratitude et de reconnaissance aussi p\u00e9rilleux. Mon histoire avec Andr\u00e9 en t\u00e9moigne. Il ne nous aurait gu\u00e8re manqu\u00e9 que l\u2019alcool et les feux d\u2019artifice pour pouvoir jouer une version du <em>Singe en hiver<\/em> qui aurait \u00e9chapp\u00e9 pour le coup \u00e0 la fiction. Salut \u00e0 toi, camarade&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>18 f\u00e9vrier 2021<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Andr\u00e9 La r\u00e9daction du magazine Rock &amp; Folk avait eu la bienveillance de passer un de mes courriers qui vilipendait les doctes critiques se d\u00e9solant de la pauvret\u00e9 musicale du punk-rock avec une condescendance appuy\u00e9e. D\u2019une plume rageuse et pol\u00e9mique, je d\u00e9fendais les groupes anglais apparus \u00e0 l\u2019automne 1976 et qui ne trouvaient pas gr\u00e2ce&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1906\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1907,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1906"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1906"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1906\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1909,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1906\/revisions\/1909"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1907"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1906"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1906"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1906"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}