{"id":1969,"date":"2021-03-27T18:42:16","date_gmt":"2021-03-27T17:42:16","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1969"},"modified":"2021-03-27T18:42:17","modified_gmt":"2021-03-27T17:42:17","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-13","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1969","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (13)"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>Sigismond<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/illustration78-1024x440.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1970\" width=\"592\" height=\"254\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/illustration78-1024x440.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/illustration78-300x129.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/illustration78-768x330.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/illustration78-900x386.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/illustration78-600x258.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/illustration78-30x13.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/03\/illustration78.jpg 1048w\" sizes=\"(max-width: 592px) 100vw, 592px\" \/><figcaption>Dessin de Sigmund Freud, un subconscient vu en coupe ?<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re s\u00e9ance avait \u00e9t\u00e9 fix\u00e9e un 9 septembre, le jour m\u00eame de la mort du pr\u00e9sident Mao. D\u2019embl\u00e9e, j\u2019avais rapproch\u00e9 ces deux dates, le d\u00e9c\u00e8s du grand timonier et mon entr\u00e9e en th\u00e9rapie. Le docteur Sigismond Van Der Eycken avait eu ce commentaire qui, j\u2019allais avoir le temps de m\u2019en rendre compte, contenait toute la philosophie de sa pratique&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ce n\u2019est pas un hasard. C\u2019est signifiant. Rien n\u2019est fortuit, tout fait sens, tout fait signe.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Bien s\u00fbr, Mao a d\u00e9cid\u00e9 de mourir le jour de ma premi\u00e8re s\u00e9ance de psychoth\u00e9rapie, plaisantai-je, \u00e7a se tient. Franchement, la logique m\u2019\u00e9chappe.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Vous n\u2019y \u00eates pas du tout, reprit-il, courrouc\u00e9. Si vous me parlez de sa mort, c\u2019est qu\u2019elle vous touche quelque part. Beaucoup de gauchistes sont entr\u00e9s en psychoth\u00e9rapie apr\u00e8s la fin des illusions de Mai 68, vous le savez aussi bien que moi. L\u2019utopie a fait place au r\u00e9el, et le r\u00e9el, quand on l\u2019a oubli\u00e9, il se rappelle \u00e0 vous et \u00e7a fait mal.<\/p>\n\n\n\n<p>Van Der Eycken se faisait mordant pour d\u00e9jouer mes traits d\u2019humour et mes saillies malvenues autant que vaseuses. On n\u2019\u00e9tait visiblement pas ici pour rigoler. Il avait une t\u00eate carr\u00e9e \u00e0 la m\u00e2choire volontaire, de fines lunettes cercl\u00e9es et une coupe en brosse. Des yeux bleus translucides qui lui donnaient des faux airs de Steve Mc Queen. Sigismond \u00e9tait Lacanien de stricte ob\u00e9dience et la personne qui me l\u2019avait recommand\u00e9 m\u2019avait laiss\u00e9 entendre qu\u2019il \u00e9tait homosexuel. La belle affaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premi\u00e8res s\u00e9ances tournaient d\u00e9j\u00e0 au rituel. Lui bien cal\u00e9 dans son fauteuil avec son calepin et son stylo, moi \u00e0 c\u00f4t\u00e9 (il y avait bien un divan mais je n\u2019y avais pas droit), soliloquant dans le petit espace qui m\u2019\u00e9tait r\u00e9serv\u00e9. Il ne parlait pas, sauf quelques relances du genre \u00ab&nbsp;oui&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;et alors&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;eh bien&nbsp;\u00bb et une phrase en fin de s\u00e9ance cens\u00e9e r\u00e9sumer avec brio ce que je venais de dire tout en tra\u00e7ant des perspectives pour les prochaines fois. \u00c0 l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019installais dans sa salle d\u2019attente o\u00f9 je ne croisais jamais personne. Je feuilletais la pile de num\u00e9ros du <em>Monde<\/em> et du <em>Nouvel Observateur<\/em> (il n\u2019y avait que ces deux journaux et on n\u2019\u00e9tait loin des magazines pour salons de coiffure ou dentistes) en attendant que sa secr\u00e9taire m\u2019appelle&nbsp;: \u00ab&nbsp;le docteur va vous recevoir&nbsp;\u00bb. C\u2019\u00e9tait le s\u00e9same qui m\u2019ouvrait la porte capitonn\u00e9e de son lieu th\u00e9rapeutique, comme il aimait \u00e0 d\u00e9finir la pi\u00e8ce o\u00f9 il exer\u00e7ait. Je reprenais aussit\u00f4t ma place et c\u2019\u00e9tait reparti avec mon monologue parfois coup\u00e9 par de s\u00e8ches remarques cens\u00e9es pointer les incoh\u00e9rences de mon discours, ou du moins ses contradictions.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re passe d\u2019arme eut lieu apr\u00e8s plusieurs s\u00e9ances, quand il me reprochait d\u2019\u00eatre en cong\u00e9s maladie, attitude jug\u00e9e par lui confortable et tournant le dos \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, ou plus exactement au travail, un mot sacr\u00e9 pour lui.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est facile pour vous. On vient une fois la semaine pour se rassurer et, le reste du temps, on ne fait rien en attendant que \u00e7a se passe.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Si j\u2019ai des cong\u00e9s maladie, c\u2019est peut-\u00eatre tout simplement que je suis malade.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Pas plus malade que moi. Vous vous \u00e9coutez. Vous ne prenez pas la mesure de vos responsabilit\u00e9s, des r\u00e9alit\u00e9s du travail, de la vie. Si vous ne voulez vraiment pas travailler par choix, vous devez en assumer les cons\u00e9quences et devenir SDF et vous clochardiser, sans le secours de vos parents ou de je ne sais qui\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Et vous me dites \u00e7a vos fesses bien cal\u00e9es sur votre fauteuil, \u00e0 l\u2019aise dans votre petit costume. C\u2019est tr\u00e8s nietzsch\u00e9en&nbsp;: pas de compassion, vous n\u2019\u00eates pas malade mais vous n\u2019avez pas le courage de vivre, alors crevez&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Vous interpr\u00e9tez ce que je viens de vous dire en me donnant le mauvais r\u00f4le. C\u2019est tellement facile&nbsp;! D\u00e8s qu\u2019on vous demande un effort, vous vous montrez agressif.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce jour-l\u00e0, j\u2019avais omis de ramasser ma feuille d\u2019assurance maladie et il en d\u00e9duisit que j\u2019\u00e9tais gu\u00e9ri, avec un sourire en coin qui visait \u00e0 me montrer que notre prise de bec ne tirait pas \u00e0 cons\u00e9quence et qu\u2019il \u00e9tait toujours disponible. Il m\u2019avait d\u00e9j\u00e0 dit qu\u2019il pouvait tr\u00e8s bien comprendre les r\u00e9actions agressives de ses patients&nbsp;. Mieux, il \u00e9tait l\u00e0 pour \u00e7a, comme une sorte de bouc \u00e9missaire, un paratonnerre recueillant les foudres des d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9s et des n\u00e9vropathes, comme pour pr\u00e9server la soci\u00e9t\u00e9 de leurs possibles d\u00e9rapages.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, je restais muet alors que le bruit d\u2019une machine \u00e0 \u00e9crire s\u2019entendait fort dans le cabinet. Loin de s\u2019affliger de mon silence, il m\u2019observa avec d\u00e9tachement, sans m\u00eame me demander ce qui pouvait motiver ce mutisme inhabituel.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; On en reste l\u00e0&nbsp;? me dit-il au bout de la demi-heure r\u00e9glementaire. Libre \u00e0 vous de ne pas profiter des s\u00e9ances qui vous sont d\u00e9di\u00e9es. Libre \u00e0 vous de perdre votre temps et de me faire perdre le mien.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Vous n\u2019avez pas compris que c\u2019\u00e9tait cette putain de machine \u00e0 \u00e9crire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ah bon&nbsp;! Vous vous laissez d\u00e9contenancer par un artefact. Un bruit parasite.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; N\u2019emp\u00eache, vous n\u2019h\u00e9sitez pas \u00e0 me faire payer la consultation, m\u00eame s\u2019il ne s\u2019est rien pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je ne suis pas de votre avis. Il s\u2019est pass\u00e9 quelque chose. Ne serait-ce que la d\u00e9monstration de votre faible r\u00e9sistance aux al\u00e9as, aux hasards.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce type m\u2019exasp\u00e9rait. Il avait r\u00e9ponse \u00e0 tout et j\u2019\u00e9tais \u00e0 chaque fois renvoy\u00e9 \u00e0 mon insuffisance, \u00e0 mon inf\u00e9riorit\u00e9. Oui, sa sup\u00e9riorit\u00e9 se manifestait \u00e0 chaque fois avec, me semblait-il, toujours plus d\u2019arrogance, toujours moins de bienveillance. C\u2019\u00e9tait devenu un combat douteux d\u2019o\u00f9 je sortais immanquablement perdant et je ne savais quel masochisme me poussait \u00e0 continuer \u00e0 me pr\u00eater \u00e0 cet exercice humiliant et frustrant.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 lu les textes les plus connus des fils maudits du freudisme, Reich et Jung, et je me d\u00e9cidais, pour lui tenir la drag\u00e9e haute, de me plonger dans l\u2019<em>Introduction \u00e0 la psychanalyse<\/em> de Freud. \u00c7a et d\u2019autres ouvrages du m\u00eame auteur que je d\u00e9chiffrais p\u00e9niblement en ayant recours au dictionnaire et aux encyclop\u00e9dies Quillet que mon p\u00e8re s\u2019\u00e9tait fait un devoir de me procurer.<\/p>\n\n\n\n<p>Fort d\u2019un savoir r\u00e9cemment acquis, mais s\u00fbrement mal dig\u00e9r\u00e9, je me permettais hardiment d\u2019y aller \u00e0 mon tour de mes interpr\u00e9tations et de tenter de rivaliser avec lui sur la th\u00e9orie. Il me renvoyait dans mes cordes en me mettant en garde contre une inversion des r\u00f4les et en me conseillant de ne pas chercher \u00e0 jouer avec des notions qui, en d\u00e9pit de mes efforts m\u00e9ritoires, n\u2019en demeuraient pas moins absconses pour le n\u00e9ophyte que j\u2019\u00e9tais.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Il ne faut pas essayer de tout intellectualiser. C\u2019est plus un appel au ressenti, \u00e0 la sensibilit\u00e9. Il s\u2019agit moins du pourquoi que du comment. C\u2019est la fa\u00e7on dont vous vivez les choses qui est int\u00e9ressante, pas la mani\u00e8re de les expliquer.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Moi qui essayait de faire un effort pour comprendre un peu mieux ce que je faisais ici. D\u2019ailleurs, ce que je fais ici, je peux aussi bien le faire avec des amis. Simplement discuter de mes probl\u00e8mes, de mes difficult\u00e9s\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Mais vous semblez m\u00e9conna\u00eetre l\u2019importance du lieu th\u00e9rapeutique et de ce qui est en jeu ici. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une conversation de salon mais d\u2019un r\u00e9el lien entre un patient et un professionnel selon une technique, une m\u00e9thode qui a fait ses preuves.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais pas cherch\u00e9 \u00e0 le contredire et j\u2019\u00e9tais devenu moins arrogant, \u00e9tant souvent tout ou\u00efes devant ses rares paroles, essayant d\u2019en comprendre le sens profond et d\u2019en interpr\u00e9ter le sens cach\u00e9. J\u2019\u00e9tais \u0152dipe devant le Sphinx qui lan\u00e7ait sentencieusement ses oracles. J\u2019\u00e9tais d\u2019autant plus dispos\u00e9 \u00e0 poursuivre la th\u00e9rapie qu\u2019il me semblait progresser dans ma vie quotidienne, avec de meilleurs rapports au travail, \u00e0 mes coll\u00e8gues et \u00e0 mon entourage.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne ratais qu\u2019une s\u00e9ance, un jour que je m\u2019\u00e9tais attard\u00e9 dans un restaurant avec des coll\u00e8gues et, loin de m\u2019en faire reproche la s\u00e9ance suivante, il me dit avec un large sourire&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Vous avez enfin r\u00e9alis\u00e9 un comportement gratifiant. C\u2019est la preuve que vous \u00eates vivant.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans lui, je n\u2019aurais pas devin\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvent, j\u2019entrais dans son cabinet avec des livres, et il regardait attentivement la jaquette pour me faire remarquer au cours de l\u2019entretien que, par leur truchement, je souhaitais lui communiquer un message. Ainsi, le <em>Tandis que j\u2019agonise <\/em>de Faulkner lui signifiait que j\u2019allais tr\u00e8s mal, ou le <em>Nadja<\/em> de Breton marquait la volont\u00e9 d\u2019une aventure amoureuse. Je lui parlais d\u2019une nouvelle d\u2019Edgar Poe, <em>Le d\u00e9mon de la perversit\u00e9<\/em>, et c\u2019\u00e9tait ce m\u00eame d\u00e9mon qui me poussait \u00e0 faire syst\u00e9matiquement les mauvais choix, \u00e0 agir contre mes int\u00e9r\u00eats et il me r\u00e9pondait beno\u00eetement que notre travail consistait justement \u00e0 r\u00e9concilier un inconscient autopunitif avec la volont\u00e9 du moi. Fort bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes retards, des plus involontaires, voulaient dire que je ne consid\u00e9rais plus la th\u00e9rapie comme n\u00e9cessaire alors que dix minutes d\u2019avance \u00e9taient la preuve de son absolue n\u00e9cessit\u00e9 pour moi. Je lui faisais remarquer \u00e0 cette occasion que mon psychisme n\u2019allait pas jusqu\u2019\u00e0 commander le red\u00e9marrage imminent du m\u00e9tro en cas de panne, auquel cas il me r\u00e9pondait que, pour \u00e9viter les impond\u00e9rables, j\u2019avais aussi la possibilit\u00e9 de partir plus t\u00f4t de chez moi. R\u00e9ponse \u00e0 tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour que je lui confiais ma peur de devenir fou, j\u2019avais d\u00fb dire de \u00ab&nbsp;sombrer dans la psychose&nbsp;\u00bb ou une formule de ce genre, il me regarda droit dans les yeux en me disant que \u00e7a n\u2019arriverait jamais&nbsp;: \u00ab&nbsp;vous \u00eates ma\u00eetre du \u00e7a&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Vous jouez \u00e0 vous faire peur&nbsp;\u00bb, ajouta-t-il. \u00ab&nbsp;Ma\u00eetre du \u00e7a&nbsp;\u00bb, je ne savais pas exactement ce qu\u2019il voulait dire, mais je croyais comprendre que je resterai conscient et lucide jusqu\u2019au bout. Quelque chose de rassurant mais en m\u00eame temps de presque d\u00e9cevant. Je ne subirai pas les bouff\u00e9es d\u00e9lirantes que souffrait ma m\u00e8re, mais je ne pourrai pas non plus m\u2019\u00e9chapper, comme elle le faisait parfois, dans un monde chim\u00e9rique dont elle seule avait la cl\u00e9. Une folie passag\u00e8re o\u00f9 son esprit prenait cong\u00e9, comme on partirait en vacances, une tentative d\u2019\u00e9vasion d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 faite d\u2019oppressions et de frustrations. Non, je n\u2019avais plus que la ressource de me coltiner le r\u00e9el, sans faux-fuyant et sans \u00e9chappatoire. Finalement, compte tenu de sa souffrance, m\u00eame et surtout dans ces p\u00e9riodes de d\u00e9lire, c\u2019\u00e9tait pour moi une bonne nouvelle et je f\u00eatais la r\u00e9v\u00e9lation en entrant dans le premier bistrot pour y vider trois whiskies \u00e0 la suite. J\u2019\u00e9tais bourr\u00e9, mais ma\u00eetre du \u00e7a. Mon th\u00e9rapeute me l\u2019avait assur\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma derni\u00e8re s\u00e9ance eut lieu le 6 mars 1979 et, ce jour-l\u00e0, un incident de fronti\u00e8re avait vu l\u2019arm\u00e9e chinoise envahir le nord du Vietnam. C\u2019est tout ce que l\u2019actualit\u00e9 avait trouv\u00e9 pour me faire souvenir de cet ultime rendez-vous. Cette fois, Sigismond Van Der Eycken n\u2019essaya pas de rapprocher les deux \u00e9v\u00e9nements et il ne fit pas de commentaire. Il aurait pu dire \u00ab&nbsp;toujours la Chine\u2026&nbsp;\u00bb ou, \u00e0 la mani\u00e8re de Deleuze, \u00ab&nbsp;ma chine d\u00e9sirante&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;ma chine d\u00e9lirante&nbsp;\u00bb. J\u2019\u00e9tais devenu assez dou\u00e9 pour tous ces jeux de mot oiseux et ces calembours approximatifs. Le mot d\u2019esprit et ses rapports avec l\u2019inconscient, comme disait l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019eus recours aux signal\u00e9s services de celui que j\u2019appelais maintenant in petto Sigismond que quelques ann\u00e9es plus tard, apr\u00e8s avoir trouv\u00e9 une sorte d\u2019\u00e9quilibre autant affectif que professionnel. J\u2019avais pris des engagements politiques, syndicaux et associatifs et j\u2019\u00e9tais devenu un citoyen int\u00e9gr\u00e9, assez loin du jeune homme paum\u00e9 s\u2019\u00e9tant recommand\u00e9 de son m\u00e9decin g\u00e9n\u00e9raliste pour consulter un sp\u00e9cialiste et p\u00e9n\u00e9trer les arcanes de la psychanalyse. On parlait g\u00e9n\u00e9ralement de cures d\u2019une moyenne de 7 ann\u00e9es, et j\u2019avais interrompu la mienne au bout d\u2019\u00e0 peine 3 ans, c\u2019est dire si j\u2019avais encore des efforts \u00e0 faire pour aller tout \u00e0 fait bien.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais all\u00e9 le voir cette fois pour me plaindre de probl\u00e8mes de couple et je lui faisais part de mon intention de changer de vie. J\u2019avais un livre de David Goodis \u00e0 la main \u2013 <em>Descente aux enfers<\/em> &#8211; l\u2019histoire d\u2019un homme qui, au bout de plusieurs nuits d\u2019insomnie, comprenait qu\u2019il devait tout quitter et accomplir ce pour quoi il \u00e9tait fait. C\u2019est en tout cas de cette fa\u00e7on, aussi sommaire que confuse, que je lui r\u00e9sumais l\u2019intrigue. Il ne comprenait pas trop ce qui motivait ma pr\u00e9sence.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est d\u2019un romantisme tout \u00e7a, vous ne changerez donc jamais. Cessez de vous projeter vers on ne sait quel avenir et sachez appr\u00e9cier votre quotidien. Vous ne mesurez pas les progr\u00e8s que vous avez accompli. Vous n\u2019avez actuellement que des probl\u00e8mes de riche et je ne peux rien contre la d\u00e9lectation morose.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; En fait, vous pr\u00eachez la r\u00e9signation. Suffit de se contenter de son sort. C\u2019est bien \u00e7a&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Mais pas du tout, je ne suis pas l\u00e0 pour vous conseiller de vous satisfaire de la m\u00e9diocrit\u00e9. Si vous vous sentez fait pour vivre autre chose, faites-le. Si vous sentez des potentialit\u00e9s en vous, allez jusqu\u2019au bout. Explorez le champ des possibles. Vous n\u2019avez nul besoin de moi pour ce faire.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Concr\u00e8tement, \u00e7a veut dire quoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00c7a veut dire que vous pouvez quitter votre travail, quitter votre compagne. Vous pouvez reprendre des \u00e9tudes, vous pouvez voyager, vous pouvez tomber amoureux, vous pouvez r\u00e9aliser vos potentialit\u00e9s cr\u00e9atrices, vous pouvez\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Mieux vaut encore s\u2019en tenir \u00e0 un quotidien s\u00e9curisant plut\u00f4t que d\u2019imaginer un bonheur effrayant, l\u2019interrompis-je dans son envol\u00e9e lyrique, citant approximativement une phrase d\u2019Antoine Blondin.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019emp\u00eache que son \u00ab&nbsp;champ des possibles&nbsp;\u00bb m\u2019avait rendu aussi euphorique que nagu\u00e8re son \u00ab&nbsp;ma\u00eetre du \u00e7a&nbsp;\u00bb, et je retournais dans le m\u00eame bistrot pour entretenir cette euphorie \u00e0 coup d\u2019alcools forts. Pour l\u2019entretenir ou pour la contenir, voire la faire redescendre, tant je n\u2019\u00e9tais pas \u00e0 l\u2019aise avec ces \u00e9tats proches de l\u2019exaltation qui m\u2019allaient comme un tablier \u00e0 une vache.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais compris le message, et Sigismond avait encore su me parler. Au d\u00e9but, je voulais surtout qu\u2019il s\u2019int\u00e9resse \u00e0 moi et, \u00e0 pr\u00e9sent, c\u2019est moi qui \u00e9tait d\u00e9sireux de tout conna\u00eetre de lui. Comment \u00e9tait-il dans la vie courante&nbsp;? O\u00f9 faisait-il ses courses&nbsp;? Qu\u2019est-ce qu\u2019il \u00e9coutait comme musique&nbsp;? Que lisait-il&nbsp;? Vivait-il en couple&nbsp;?Son intelligence et sa virtuosit\u00e9 professionnelle me fascinaient. Pour un peu, on aurait presque pu parler de transfert amoureux tant j\u2019avais une furieuse envie de lui ressembler. Contrairement \u00e0 la premi\u00e8re fois, j\u2019\u00e9tais venu pour une psychoth\u00e9rapie de confort que son \u00e9thique n\u2019approuvait pas. Il me l\u2019avait bien fait sentir, sans m\u00e9nagement, comme \u00e0 son habitude. La gentillesse n\u2019\u00e9tait pas son fait. Il m\u2019avait conseill\u00e9 d\u2019\u00e9crire, car j\u2019aimais les livres et je parlais bien, m\u2019avait-il dit. J\u2019avais suivi son pr\u00e9cieux conseil. \u00ab&nbsp;Pour ce qui est de trouver un \u00e9diteur, c\u2019est une autre affaire&nbsp;\u00bb, m\u2019avait-il mis en garde.<\/p>\n\n\n\n<p>Je le revis une derni\u00e8re fois sur la place de l\u2019ours, \u00e0 Mouscron, o\u00f9 il sortait d\u2019un bistrot avec des amis. J\u2019avais enfin le privil\u00e8ge de le voir dans la vraie vie, en dehors de son cabinet obscur. Pas tout \u00e0 fait une derni\u00e8re fois, car j\u2019imp\u00e9trais encore de lui une s\u00e9ance apr\u00e8s un p\u00e9tage de plomb au travail qui m\u2019avait paru suffisamment grave pour justifier d\u2019un nouveau recours \u00e0 ses services. Apr\u00e8s que j\u2019eusse r\u00e9sum\u00e9 l\u2019incident, il haussa les \u00e9paules et murmura avec un air de profonde lassitude&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Euh, si vous alliez voir quelqu\u2019un d\u2019autre&nbsp;? Vous savez, on se conna\u00eet trop.<\/p>\n\n\n\n<p>Je souris et me le tins pour dit. Apr\u00e8s tout, mon \u00e9tat n\u2019\u00e9tait pas justifiable d\u2019une nouvelle psychoth\u00e9rapie. C\u2019\u00e9tait juste la vie. Seulement la vie.<\/p>\n\n\n\n<p><em>17 mars 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sigismond La premi\u00e8re s\u00e9ance avait \u00e9t\u00e9 fix\u00e9e un 9 septembre, le jour m\u00eame de la mort du pr\u00e9sident Mao. D\u2019embl\u00e9e, j\u2019avais rapproch\u00e9 ces deux dates, le d\u00e9c\u00e8s du grand timonier et mon entr\u00e9e en th\u00e9rapie. 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