{"id":1984,"date":"2021-04-09T17:26:45","date_gmt":"2021-04-09T15:26:45","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1984"},"modified":"2021-04-09T17:26:46","modified_gmt":"2021-04-09T15:26:46","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-14","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1984","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (14)"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>MARYSE<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"600\" height=\"498\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/illustration81.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1985\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/illustration81.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/illustration81-300x249.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/illustration81-30x25.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption>Daniel Grardel encore et toujours ; peintre des glorieuses ann\u00e9es 60, de ses bistrots interlopes, de ses  femmes fatales et de ses rockers solitaires. <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Les quatre monts de Flandres avaient pour noms Mont Des Cats, Mont Kemmel, Mont Cassel et Mont Noir. On en comptait un cinqui\u00e8me du nom de Mont Rouge, mais c\u2019\u00e9tait juste histoire de chipoter. Et puis, si on allait par l\u00e0, il y avait aussi le Mont de l\u2019Enclus, le Mont Saint-Aubert et bien d\u2019autres encore. Je n\u2019\u00e9tais pas g\u00e9ographe. Tout ce qui culminait \u00e0 un peu plus de 100 m\u00e8tres \u00e9tait tellement rare qu\u2019il fallait bien lui donner un nom. Ce plat pays qu\u2019\u00e9tait aussi le mien.<\/p>\n\n\n\n<p>Par suite d\u2019al\u00e9as familiaux, ma m\u00e8re encore \u00e0 l\u2019h\u00f4pital et mon p\u00e8re en service tout l\u2019\u00e9t\u00e9, on avait d\u00e9cid\u00e9 de me faire passer quelques semaines au Mont Noir, chez une vieille tante qui mettait son bungalow \u00e0 notre disposition, \u00e0 mon fr\u00e8re et \u00e0 moi. Dans un g\u00eete voisin s\u00e9journaient mon oncle, une autre tante et les cousins et cousines. Un regroupement familial estival.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais vaguement entendu parler \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Marguerite Yourcenar (on ne disait pas encore Ourse noire, \u00e7a ne viendrait qu\u2019apr\u00e8s Coluche) et on savait qu\u2019elle habitait dans les parages. Elle faisait partie des curiosit\u00e9s locales. La belle affaire. On n\u2019est pas s\u00e9rieux quand on a dix-sept ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Les distractions \u00e9taient rares, une sorte de Luna Park, un bistrot avec des jeux flamands, un dancing pour les vieux et une discoth\u00e8que pour les jeunes. Plus la campagne aux alentours et les agriculteurs occup\u00e9s \u00e0 moissonner. Mes petites marottes de citadins me manquaient, mes 45 tours et mes bandes dessin\u00e9es. Le patelin s\u2019appelait Saint-Jans Cappel, au beau milieu de nulle part, perdu entre Bailleul, dans les Flandres fran\u00e7aises et les premiers sommets des Flandres occidentales belges, vers Ypres (Ieper en flamand qu\u2019on traduisait par \u00ab&nbsp;j\u2019ai peur&nbsp;\u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9coutais mes disques en boucle, le <em>Ram<\/em> de Paul Mc Cartney, le second <em>Plastic Ono Band<\/em> et le triple album de Harrison, dans un souci louable autant qu\u2019\u0153cum\u00e9nique de reformer les Beatles rien que pour moi. Le soir, j\u2019\u00e9coutaisJean-Bernard Hebey<em> sur RTL et le Pop Club<\/em> sur <em>France Inter,<\/em> sans Jos\u00e9 Artur, vir\u00e9 ou suspendu pour avoir outrag\u00e9 \u00e0 l\u2019antenne une ni\u00e8ce \u00e0 Franco. \u00c0 la place, on ne perdait rien au change avec un Claude Villers persifleur et une premi\u00e8re heure musicale que pr\u00e9sentait Pierre \u00ab&nbsp;M\u00e9chamment rock&nbsp;\u00bb (son pseudonyme dans<em> Charlie Heb<\/em><em>d<\/em><em>o<\/em>) Latt\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 pour la culture, agr\u00e9ment\u00e9e de quelques San Antonio et de la presse b\u00eate et m\u00e9chante qui n\u2019\u00e9tait pas la bienvenue dans le secteur. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 du bungalow de ma tante, il y avait celui d\u2019une famille nombreuse, les Baroncourt. Le p\u00e8re \u00e9tait un ouvrier du textile \u00e0 Roubaix et la m\u00e8re une brave femme au foyer avec une demi-douzaine de gosses. Des gamins braillards, mal embouch\u00e9s que je fuyais autant que possible et qui n\u2019avaient comme seul m\u00e9rite d\u2019avoir une s\u0153ur a\u00een\u00e9e, Maryse, dont j\u2019\u00e9tais tomb\u00e9 amoureux.<\/p>\n\n\n\n<p>La famille Baroncourt connaissait la mienne pour avoir pass\u00e9 d\u2019autres \u00e9t\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, ce qui facilita les \u00e9changes. J\u2019essayais de faire comprendre \u00e0 Maryse que j\u2019en pin\u00e7ais pour elle, mais c\u2019\u00e9tait peine perdue et elle semblait s\u2019int\u00e9resser \u00e0 tout le monde sauf \u00e0 moi. En m\u00eame temps, j\u2019adorais jouer les mal aim\u00e9s avant de prendre la pose du po\u00e8te maudit. On tapait le carton le soir avec ses parents, mon fr\u00e8re et moi, et \u00e7a ne faisait pas vraiment avancer mes affaires. Elle passait son temps aux t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res et \u00e0 engueuler ses jeunes fr\u00e8res toujours dans ses jambes. J\u2019aurais aim\u00e9 \u00eatre \u00e0 leur place&nbsp;! On sortait parfois ensemble pour aller faire un tour \u00e0 la discoth\u00e8que ou au Luna Park et j\u2019\u00e9tais fier quand des gars du coin me demandaient si c\u2019\u00e9tait ma copine. L\u2019honn\u00eatet\u00e9 la plus \u00e9l\u00e9mentaire m\u2019obligeait \u00e0 d\u00e9mentir. Non, je n\u2019\u00e9tais ni le petit ami et encore moins l\u2019amant de cette jolie blonde aux yeux bleus d\u00e9lav\u00e9s qui portait des mini-shorts sur des collants noirs et des pulls serr\u00e9s qui laissaient deviner une poitrine g\u00e9n\u00e9reuse. J\u2019\u00e9tais, au mieux, son accompagnateur ou, pour \u00eatre plus pr\u00e9cis, quelque chose comme son soupirant.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais \u00e0 vrai dire aucun talent de soci\u00e9t\u00e9 qui aurait pu l\u2019attirer. Je maudissais des gratte-guitares qui venaient parfois le soir \u00e0 la veill\u00e9e campagnarde, quand les soir\u00e9es n\u2019\u00e9taient pas trop froides ou pluvieuses. Toca toca sur la guitare \u00e0 Manuel&nbsp;! Quand ce n\u2019\u00e9tait pas des joueurs de fl\u00fbte indienne pour \u00ab&nbsp;El Condor Pasa&nbsp;\u00bb. Ou des motards qui se la jouaient \u00ab&nbsp;\u00e9quip\u00e9e sauvage&nbsp;\u00bb en remontant la route principale. Ou des champions du Rubik\u2019s Cube ou des sports de plein air. Non, je n\u2019avais rien pour lui plaire, si ce n\u2019\u00e9taient mon romantisme m\u00e9lancolique, mon humour douteux et mon \u00e9rudition sur tout ce qui concernait la pop music. De tout cela, elle n\u2019avait rien \u00e0 faire. Je me consolais en ayant un petit succ\u00e8s avec la serveuse de l\u2019auberge du coin, une taverne flamande o\u00f9 je vidais mes premi\u00e8res bi\u00e8res belges, stouts et bi\u00e8res de garde. L\u2019habitude m\u2019en est rest\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, j\u2019aper\u00e7us le p\u00e8re Baroncourt enfourcher sa mobylette aux sacoches encombr\u00e9es pour repartir chez lui. Ses cong\u00e9s pay\u00e9s \u00e9taient termin\u00e9s et la famille ne tarda pas \u00e0 suivre. Maryse et sa m\u00e8re vinrent prendre cong\u00e9 de nous, ma tante, mon fr\u00e8re et moi, et j\u2019en ressentis une douleur, comme un spasme, une sensation de vide dans la poitrine et le c\u0153ur qui battait la chamade&nbsp;; un clich\u00e9 que j\u2019avais lu chez Sagan. L\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e9tait bien fini.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la rentr\u00e9e, j\u2019allais lui faire quelques visites qui ne poussaient en rien le petit avantage que j\u2019avais cru avoir sur la base de r\u00eavasseries et de superstitions. J\u2019avais lu dans un magazine que les filles a\u00een\u00e9es \u00e9taient sujettes \u00e0 tomber amoureuses des fils cadets. J\u2019alimentais ma fi\u00e8vre avec toutes sortes de combustibles trouv\u00e9s dans mes lectures, des horoscopes ou des signes compr\u00e9hensibles uniquement par moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Son p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 mis au ch\u00f4mage technique et il s\u2019ennuyait comme un rat mort, \u00e0 demi endormi devant sa t\u00e9l\u00e9vision. Sa femme devait le pousser pour qu\u2019il se bouge un peu. Les gamins \u00e9taient de plus en plus effront\u00e9s, me demandant \u00e0 br\u00fble-pourpoint ce que je venais faire chez eux. L\u2019a\u00een\u00e9, un merdeux que j\u2019aurais voulu gifler, avait devin\u00e9 que c\u2019\u00e9tait pour sa grande s\u0153ur. J\u2019\u00e9tais perc\u00e9 \u00e0 jour.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pr\u00e9f\u00e9rais entretenir mes phantasmes et ne plus la voir. Elle hantait mes nuits et brouillait mes jours. Je me demandais parfois lucidement ce que je pouvais lui trouver, pour moins souffrir. Franchement, elle m\u00e9prisait tout ce que j\u2019aimais et je d\u00e9testais tout ce qui constituait son monde, son univers \u00e9triqu\u00e9 de starlettes \u00e0 la mode, de haute couture, de films grand public et de magazines f\u00e9minins. Je me disais qu\u2019elle \u00e9tait stupide et pas si belle que \u00e7a. Le lendemain, je reniais mes vilaines pens\u00e9es et elle venait r\u00e9-habiter mon esprit. Elle \u00e9tait en moi, d\u00e9finitivement.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019allais passer mon bac et j\u2019ambitionnais de le r\u00e9ussir pour pouvoir lui prouver que, en d\u00e9pit de mes aspects r\u00eaveurs et farfelus, je pouvais prendre un bon d\u00e9part dans la vie, formule qui me paraissait creuse, mais qui avait son importance pour la fille r\u00e9aliste qu\u2019elle \u00e9tait. J\u2019avais failli tout g\u00e2cher quand, \u00e0 l\u2019oral, je m\u2019\u00e9tais aper\u00e7u que je n\u2019avais pas emport\u00e9 la carte d\u2019identit\u00e9 r\u00e9clam\u00e9e. Quelques autobus et un marathon dans les rues plus tard, j\u2019\u00e9tais muni du pr\u00e9cieux s\u00e9same et pr\u00eat \u00e0 tenir la drag\u00e9e haute \u00e0 des examinateurs plut\u00f4t bienveillants. \u00ab&nbsp;Vous ne ferez jamais rien dans la vie&nbsp;\u00bb, m\u2019avait crach\u00e9 une daronne antipathique apr\u00e8s l\u2019oubli de ma fameuse carte. Je n\u2019\u00e9tais pas loin d\u2019\u00eatre d\u2019accord avec elle, et d\u2019ailleurs, mon identit\u00e9 \u00e9tait des plus floues.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019en obtenais pas moins le dipl\u00f4me assorti d\u2019une r\u00e9ussite \u00e0 un concours dans l\u2019administration des Postes. Je retournais chez elle fort de mes succ\u00e8s, m\u2019attendant \u00e0 ce qu\u2019elle r\u00e9vise ses jugements \u00e0 mon endroit. Las, rien n\u2019avait chang\u00e9. J\u2019occupais toujours l\u2019emploi du soupirant z\u00e9l\u00e9 dont la belle abusait de la patience. Ses parents voyaient pourtant en moi, sinon un beau parti, au moins une union possible pour leur fille qui travaillait maintenant comme employ\u00e9e dans une entreprise de vente par correspondance. Maryse avait abandonn\u00e9 des \u00e9tudes pour lesquelles, de son propre aveu, elle n\u2019\u00e9tait pas dou\u00e9e. Je me repassais le \u00ab&nbsp;Factory Girl&nbsp;\u00bb des Stones dans ma t\u00eate chaque fois que je la voyais, le plus souvent possible, sans que cette assiduit\u00e9 qui devait lui \u00eatre encombrante ne change\u00e2t ses sentiments \u00e0 mon \u00e9gard. Au contraire.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais aussi renonc\u00e9 \u00e0 la fac, pour acheter des disques. C\u2019\u00e9tait aussi simple que \u00e7a. Mon p\u00e8re avait pay\u00e9 des \u00e9tudes d\u2019ing\u00e9nieur \u00e0 mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9 et le quota de mati\u00e8re grise subventionn\u00e9e \u00e9tait atteint. Je n\u2019avais qu\u2019\u00e0 travailler pour me payer des \u00e9tudes. La double peine. Je choisissais donc le salariat et les laur\u00e9ats du concours de contr\u00f4leur \u00e9taient invit\u00e9s \u00e0 se familiariser avec la grande maison en exer\u00e7ant \u00e0 titre provisoire les fonctions d\u2019auxiliaire du tri postal \u00e0 Paris. Entre temps, je m\u2019\u00e9tais acclimat\u00e9 \u00e0 la vie active en occupant un poste administratif \u00e0 l\u2019inspection du travail, pistonn\u00e9 par un oncle. \u00c0 nous deux Paris, donc, et au revoir Maryse. Je savais que je n\u2019allais pas trop lui manquer et, pour faire croire \u00e0 mes compagnons de gal\u00e8re du foyer de Boulogne-Billancourt que j\u2019entretenais une relation s\u00e9rieuse&nbsp;; je lui envoyais des lettres d\u00e9nu\u00e9es d\u2019int\u00e9r\u00eat sur ma nouvelle vie, juste aux fins d\u2019entretenir je ne sais quel espoir. Je la revis \u00e0 No\u00ebl, apr\u00e8s m\u2019\u00eatre fait discr\u00e8tement fait soigner pour une chaude-pisse dans un dispensaire o\u00f9 des religieuses en cornette me piquaient les fesses. Je m\u2019\u00e9tais d\u00e9pucel\u00e9 au bordel mais j\u2019avais pens\u00e9 \u00e0 elle pour conclure un rapport tarif\u00e9 des plus laborieux. Romantiques, pas morts.<\/p>\n\n\n\n<p>Je re\u00e7us un jour une convocation pour le conseil de r\u00e9vision, trois jours \u00e0 Cambrai, caserne Mortier, pour trier le bon grain et l\u2019ivraie aux fins de servir l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise. Mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9 venait d\u2019achever son service dans les chasseurs alpins et l\u2019autre avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9form\u00e9 au bout de deux mois d\u2019h\u00f4pital militaire en Allemagne. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 remarqu\u00e9 que Maryse \u00e9tait sensible aux charmes de l\u2019uniforme, mais de l\u00e0 \u00e0 partir \u00e0 Tr\u00eaves ou \u00e0 Fribourg, il y avait des limites que j\u2019\u00e9tais bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 ne pas franchir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je perdais r\u00e9guli\u00e8rement mon bataillon et je me retrouvais seul \u00e0 essayer de retrouver mon chemin dans un enchev\u00eatrement de b\u00e2timents \u00e0 la gloire de l\u2019architecture militaire. Le grad\u00e9 qui nous guidait me pr\u00e9dit un bel avenir dans l\u2019arm\u00e9e de l\u2019air, tant je planais \u00e0 quinze miles (prononcer mille). Le soir, on avait droit \u00e0 des s\u00e9ances de cin\u00e9ma, une semaine Mankiewicz avec <em>Le Reptile<\/em> et <em>Le Limier<\/em>, deux films devant lesquels je m\u2019endormais. J\u2019avais b\u00e2cl\u00e9 mes tests psychotechniques et j\u2019en inf\u00e9rais une soudaine d\u00e9bilit\u00e9 mentale qui pouvait me valoir exemption. Apr\u00e8s moult examens, les m\u00e9decins de l\u2019endroit me diagnostiquaient une schizophr\u00e9nie latente, eu \u00e9gard \u00e0 mes ant\u00e9c\u00e9dents familiaux. Je sortais avec un bulletin d\u2019exemption, \u00ab&nbsp;r\u00e9serviste du service actif, sauf inaptitude \u00e0 tout emploi&nbsp;\u00bb. Telle \u00e9tait la formule en usage pour mon cas. Je prenais le train avec un conscrit potentiel avec qui j\u2019avais sympathis\u00e9, et lui se d\u00e9solait d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9form\u00e9 pour des pieds plats ou je ne sais quelle avanie. Rentr\u00e9 chez moi, j\u2019eus \u00e0 affronter mon p\u00e8re, ancien d\u2019Indo et d\u2019Alg\u00e9rie, qui apprit la nouvelle de mon inaptitude avec col\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;qu\u2019est-ce que tu veux, y\u2019 a des hommes et y\u2019 a des lopettes&nbsp;\u00bb, conclut-il son couplet \u00e0 la gloire de l\u2019arm\u00e9e et \u00e0 la honte de jeunes glandeurs tels que moi. D\u00e9sormais, nous appartenions clairement \u00e0 deux camps s\u00e9par\u00e9s et il \u00e9tait l\u2019ennemi principal.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avouais du bout des l\u00e8vres mon infortune \u00e0 Maryse, qui ne comprenait pas qu\u2019on puisse chercher \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 la conscription, elle qui r\u00eavait d\u2019embrasser la carri\u00e8re dans le personnel f\u00e9minin de l\u2019arm\u00e9e de terre. Inutile de pr\u00e9ciser que je ne marquais pas de points et je sentais que ma pr\u00e9sence insistante \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s lui \u00e9tait de plus en plus p\u00e9nible.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne la vis plus pendant quelques mois, et j\u2019avais presque r\u00e9ussi \u00e0 la chasser de ma m\u00e9moire. J\u2019avais pris go\u00fbt \u00e0 la lutte sociale et particip\u00e9 activement aux gr\u00e8ves dites de 1974 qui agitaient mon bureau de poste. J\u2019\u00e9tais fier de composer des petits couplets, sur des airs connus de Fran\u00e7ois B\u00e9ranger ou de Greame Allwright, et de les chanter \u00e0 la bourse du travail accompagn\u00e9 par un copain \u00e0 la guitare. J\u2019\u00e9tais fier des piquets de gr\u00e8ve, des caisses de solidarit\u00e9 et des meetings le week-end. Maryse, que j\u2019avais revu dans la p\u00e9riode, ne comprenait pas mon enthousiasme pour cette gr\u00e8ve qui paralysait son entreprise et allait finir par la faire licencier, si \u00e7a continuait. Je lui avais donn\u00e9 rendez-vous dans un bistrot, sur terrain neutre, et elle n\u2019en finissait pas de maudire les syndicats, les gr\u00e9vistes et les gauchistes dans les rangs desquels elle me comptait. \u00ab&nbsp;Quand on a un boulot, on s\u2019y tient&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Ces fain\u00e9ants de fonctionnaires, votre ministre a bien fait de vous traiter d\u2019idiots&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Au moins quand ce sera privatis\u00e9, on verra plus tout \u00e7a&nbsp;\u00bb. Militariste et antisociale.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019en \u00e9tait trop et ma conscience sociale avait pris le pas sur l\u2019amoureux transi. Je trouvais le courage insoup\u00e7onn\u00e9 de lui dire qu\u2019elle \u00e9tait une belle conne, certes, mais une conne quand m\u00eame. Je lui dis aussi qu\u2019elle repr\u00e9sentait tout ce que je d\u00e9testais, les midinettes r\u00e9acs et soumises. Je lui dis enfin que j\u2019en \u00e9tais venu \u00e0 la d\u00e9tester. Que pourtant je l\u2019avais aim\u00e9 mais que c\u2019\u00e9tait bien fini maintenant et que je ne chercherai plus \u00e0 la revoir. Qu\u2019elle reste dans sa m\u00e9diocrit\u00e9 et son conformisme, en attendant le prince charmant, un camionneur peut-\u00eatre, ou un marchand de soupe, ou un flic, pourquoi pas&nbsp;? Ou un militaire. Un petit gars qui n\u2019en veut, les pieds sur terre, avec poil aux pattes et biscottos. Je n\u2019oublierai jamais le regard qu\u2019elle me lan\u00e7a, comme si elle avait vu des monstres atroces sortir de ma bouche, comme dans <em>L\u2019Exorciste<\/em>. Elle se mit ensuite \u00e0 pleurer et je ne fis rien pour la consoler. <em>\u00d4 mes petites amoureuses, que je vous hais&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je fus licenci\u00e9 en tant qu\u2019auxiliaire mais j\u2019avais un stage de contr\u00f4leur sur le feu, et je me rendais dans un centre de formation de la banlieue parisienne pour apprendre le m\u00e9tier de t\u00e9l\u00e9graphiste. J\u2019avais toujours des pincements au c\u0153ur en revoyant pleurer Maryse, dont le seul tort \u00e9tait finalement de ne pas m\u2019aimer. \u00c9tais-je en droit de l\u2019en bl\u00e2mer&nbsp;? Je m\u2019\u00e9tais tromp\u00e9 d\u2019histoire d\u2019amour. Il ne me restait plus qu\u2019\u00e0 l\u00e9cher mes blessures et \u00e0 garder le c\u0153ur ouvert, pour une prochaine fois. Sait-on jamais. Dans un autre temps, dans un autre endroit. Ailleurs et demain.<\/p>\n\n\n\n<p><em>5 avril 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>MARYSE Les quatre monts de Flandres avaient pour noms Mont Des Cats, Mont Kemmel, Mont Cassel et Mont Noir. On en comptait un cinqui\u00e8me du nom de Mont Rouge, mais c\u2019\u00e9tait juste histoire de chipoter. Et puis, si on allait par l\u00e0, il y avait aussi le Mont de l\u2019Enclus, le Mont Saint-Aubert et bien&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=1984\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1985,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1984"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1984"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1984\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1987,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1984\/revisions\/1987"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1985"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1984"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1984"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1984"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}