{"id":2025,"date":"2021-05-07T15:46:40","date_gmt":"2021-05-07T13:46:40","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2025"},"modified":"2021-05-07T15:46:42","modified_gmt":"2021-05-07T13:46:42","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-15","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2025","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (15)"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Beno\u00eet et Richek<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"900\" height=\"706\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/illustration88.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2027\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/illustration88.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/illustration88-300x235.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/illustration88-768x602.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/illustration88-600x471.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/illustration88-30x24.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 900px) 100vw, 900px\" \/><figcaption>Daniel Grardel toujours, notre envoy\u00e9 sp\u00e9cial permanent dans les bistrots interlopes<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Est-ce parce que nos cadences \u00e9taient lentes&nbsp;? Nous avions \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9s, mon coll\u00e8gue et moi, dans les casiers de tri du fond, au tri des lettres \u00e0 30 centimes, timbre vert, tarif lent. On \u00e9tait tous les deux jeunes adh\u00e9rents au PSU et on parlait des luttes ouvri\u00e8res du coin et des combats au niveau national plus m\u00e9diatis\u00e9s&nbsp;: Lip, bien s\u00fbr, mais aussi le Joint fran\u00e7ais que j\u2019avais eu au d\u00e9but la na\u00efvet\u00e9 de prendre pour une fabrique de cigarettes qui font rire. J\u2019avais encore une carte \u00e0 la CGT et lui avait choisi la CFDT, regrettant la mollesse du d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 local, pr\u00eat \u00e0 toutes les compromissions. Il vivait en communaut\u00e9 dans une maison basse, \u00e0 une demi-douzaine, et m\u2019expliquait les difficult\u00e9s de la vie commune, la r\u00e9partition des t\u00e2ches, la promiscuit\u00e9 et les intrigues amoureuses fauteuses de troubles. Je l\u2019\u00e9coutais patiemment, pas s\u00fbr que ce mode de vie puisse m\u2019int\u00e9resser, mais il ne faisait aucun pros\u00e9lytisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour il fut mut\u00e9 d\u2019office dans un autre bureau, sans raison. Il est vrai qu\u2019on \u00e9tait auxiliaires au tri postal et \u00e0 ce titre rompus \u00e0 la mobilit\u00e9 et \u00e0 la polyvalence. Une main d\u2019\u0153uvre bon march\u00e9 pr\u00eate \u00e0 ex\u00e9cuter tous les boulots que les titulaires consid\u00e9raient comme inf\u00e9rieurs \u00e0 leurs qualifications. Comme il se savait que j\u2019avais r\u00e9ussi un concours de contr\u00f4leur et que j\u2019\u00e9tais en attente de stage, certains manutentionnaires et quelques pr\u00e9pos\u00e9s me t\u00e9moignaient un respect des plus inattendus, moi qui \u00e9tait au bas de l\u2019\u00e9chelle sociale, m\u00eame pas au premier barreau. Peut-\u00eatre s\u2019imaginaient-ils que, dans un avenir lointain, j\u2019allais revenir frais \u00e9moulu de Paris avec des galons et leur faire subir les foudres de mon autorit\u00e9. C\u2019\u00e9tait mal me conna\u00eetre, mais la Poste \u00e9tait structur\u00e9e comme une arm\u00e9e et les hi\u00e9rarchies, que mon coll\u00e8gue et moi contestions par ailleurs, faisaient du receveur une sorte de colonel, des inspecteurs ses lieutenants et des contr\u00f4leurs d\u2019improbables sergents coinc\u00e9s entre les grad\u00e9s et la troupe&nbsp;; autant dire le cul entre deux chaises.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la rentr\u00e9e, j\u2019\u00e9tais plong\u00e9 dans le grand bain. Le tri, mais le vrai avec la gueule au casier toute la journ\u00e9e. Le matin, c\u2019\u00e9tait les bo\u00eetes postales et le courrier \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e et l\u2019apr\u00e8s-midi c\u2019\u00e9tait le courrier au d\u00e9part, la France, l\u2019outre-mer et ce qu\u2019ils appelaient \u00ab&nbsp;l\u2019avion&nbsp;\u00bb, soit l\u2019\u00e9tranger. On se d\u00e9p\u00eachait de fermer les sacs postaux avec un plomb et une \u00e9tiquette au bout de quatre heures de tri intense et on quittait la salle compl\u00e8tement abruti avec une seule envie&nbsp;: dormir. Certaines semaines, on m\u2019affectait au tri des colis et c\u2019\u00e9tait quand m\u00eame plus tranquille. Les sacs grands ouverts n\u2019attendaient que nos paquets bien ficel\u00e9s et nous nous amusions parfois \u00e0 nous en servir comme des ballons de basket, de foot ou de rugby avant de les mettre au fond des sacs. C\u2019\u00e9tait notre r\u00e9cr\u00e9ation et le chef, bon enfant, nous laissait imaginer des sc\u00e9narios sportifs avec force courses et bousculades, conscient que nos fantaisies concouraient \u00e0 la bonne marche de son service.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions quatre d\u00e9sormais ins\u00e9parables, du matin au soir. Du caf\u00e9 du matin \u00e0 la chope du soir dans un bistrot qu\u2019on avait baptis\u00e9 l\u2019annexe tant on y retrouvait les m\u00eames personnes qu\u2019au boulot.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait Gilles, un manutentionnaire venu de Cambrai plut\u00f4t beau gosse et enjou\u00e9. Il avait le mal du pays, ou plut\u00f4t de son village dans le Cambr\u00e9sis, et prenait r\u00e9guli\u00e8rement des nouvelles de ses fiches de v\u0153ux, passeports pour regagner ses p\u00e9nates apr\u00e8s un s\u00e9jour plus ou moins long dans la grande ville. Il y avait Richek, auxiliaire comme moi, une sorte de minet \u00e0 pr\u00e9tentions intellectuelles qui collectionnait les aventures et nous impressionnait par son culot aupr\u00e8s des filles. Il y avait surtout Beno\u00eet, un pr\u00e9pos\u00e9 ravag\u00e9 de tics et moqu\u00e9 par la plupart de ses coll\u00e8gues, tous les beaufs avin\u00e9s dont quelques anciens d\u2019Alg\u00e9rie qui n\u2019avaient de cesse que de singer sa d\u00e9marche mal assur\u00e9e, ses gestes brusques et les bruits divers qu\u2019il faisait avec la bouche \u00e0 longueur de journ\u00e9es. Il \u00e9tait maladroit et avait du mal \u00e0 m\u00e9moriser les consignes, d\u2019o\u00f9 un stress constant et des gestes incoh\u00e9rents qui lui valaient des ricanements et des rires mauvais. Les plus malveillants l\u2019avaient surnomm\u00e9 \u00ab&nbsp;toc toc&nbsp;\u00bb, plus pour la sonorit\u00e9 de ses \u00e9tranges borborygmes que pour les troubles obsessionnels compulsifs dont ils ne devaient pas savoir grand-chose. Beno\u00eet \u00e9tait aussi de la province, si on voulait bien consid\u00e9rer la m\u00e9tropole lilloise comme la capitale. Il \u00e9tait d\u2019un village entre Saint-Pol sur Ternoise et Le Touquet et, contrairement \u00e0 beaucoup d\u2019autres, il ne semblait pas d\u00e9sireux d\u2019y retourner, entre un p\u00e8re alcoolique et une m\u00e8re souffrant de troubles psychiatriques. C\u2019est ce qu\u2019il m\u2019avait racont\u00e9 un jour, en mal de confidences.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Gilles, j\u2019arrivais au boulot en tandem apr\u00e8s qu\u2019il soit pass\u00e9 me chercher. On partait parfois ensemble, apr\u00e8s le boulot, faire un tour \u00e0 la campagne et les rares passants regardaient incr\u00e9dules notre attelage avec des yeux comme des soucoupes. Avec Richek, on faisait les magasins de fringues, les bistrots \u2013 o\u00f9 il excellait au flipper quand je le battais r\u00e9guli\u00e8rement au tennis \u00e0 la console vid\u00e9o \u2013 et les discoth\u00e8ques en Belgique le samedi soir o\u00f9 il courait la gueuse et o\u00f9 je faisais r\u00e9guli\u00e8rement tapisserie en \u00e9coutant les hits disco-soul du Philadelphia sound. Certains dancings \u00e9taient interdits aux Arabes et je refusais d\u2019y entrer. Avec Beno\u00eet, c\u2019\u00e9tait les disques. Il \u00e9tait fan de la p\u00e9riode y\u00e9y\u00e9 fran\u00e7aise et, surtout, de ses inspirateurs anglo-saxons, soit les roucouleurs du College rock (Fabian, Del Shannon, Frankie Avallon) et les groupes anglais du British Beat, en particulier les Hollies, les Searchers et Herman\u2019s Hermits. On faisait les disquaires \u00e0 la fronti\u00e8re belge \u00e0 la recherche de p\u00e9pites oubli\u00e9es tomb\u00e9es miraculeusement d\u2019un juke-box hors service et il m\u2019invitait dans son appartement pour \u00e9couter ses 45 tours tous sortis d\u2019un improbable mus\u00e9e de <em>Salut les copains<\/em> ou de l\u2019\u00e9mission <em>Dans le vent<\/em>. Je me souviens qu\u2019il m\u00e2chait en permanence des malabars et qu\u2019il buvait des hectolitres de Coca Cola. Ex fan des sixties&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, on se retrouvait souvent tous les quatre au restaurant, dans une brasserie bon march\u00e9 du centre-ville. La radio passait les stars du rock d\u00e9cadent, Bowie et Roxy pour le meilleur&nbsp;; Gary Glitter, Alvin Stardust ou Sweet pour le pire. Gilles coiffait en arri\u00e8re ses cheveux gomin\u00e9s et se maquillait avec discr\u00e9tion. Richek, en minet viril, le chambrait sur ses tendances androgynes et matait les femmes sans vergogne. Beno\u00eet s\u2019effor\u00e7ait de ne pas attirer l\u2019attention avec ses bruits gutturaux qui lui valaient parfois des regards obliques. Il \u00e9tait le seul \u00e0 ne pas boire d\u2019alcool, r\u00e9p\u00e9tant sans cesse \u00ab&nbsp;qu\u2019on avait bu pour lui&nbsp;\u00bb. Nous respections son abstinence mais n\u2019en commandions pas moins nos chopes de bi\u00e8re et notre bouteille de Julienas habituelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis on s\u2019attardait dans des bistrots jusqu\u2019\u00e0 plus d\u2019heure. Richek et Gilles avaient entam\u00e9 la conversation avec deux s\u0153urs d\u2019Armenti\u00e8res, Catherine et V\u00e9ronique. Gilles avait os\u00e9 de lourdes plaisanteries sur Line Renaud et, plus cultiv\u00e9, Richek avait cit\u00e9 Faulkner qui parlait de la ville dans une description apocalyptique de la premi\u00e8re guerre mondiale. Les filles, deux charmantes petites minettes, avaient rejoint notre table, sirotant leur Martini \u2013 Gin et nous ayant plut\u00f4t \u00e0 la bonne. Elles riaient quand Richek se lan\u00e7ait dans des imitations de L\u00e9o Ferr\u00e9, tics compris, que nous avions vu au Colis\u00e9e de Roubaix la semaine d\u2019avant et, bonnes filles, elles s\u2019attachaient \u00e0 ne rien laisser para\u00eetre de la surprise que provoquaient les sons gutturaux \u00e9mis par Beno\u00eet. J\u2019essayais de les int\u00e9resser en leur parlant de leur ville, que je connaissais un peu pour avoir rendu de nombreuses visites \u00e0 l\u2019h\u00f4pital psychiatrique bien connu dans la r\u00e9gion, leur parlant aussi du Bizet, la ville fronti\u00e8re et de la f\u00eate des Nieulles, ces biscuits qu\u2019on jetait du beffroi. On s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9s sur le trottoir un peu partis et les couples s\u2019\u00e9taient form\u00e9s. Richek s\u2019\u00e9tait d\u2019autorit\u00e9 rapproch\u00e9 de Catherine, la plus jeune. Quant \u00e0 V\u00e9ronique, elle semblait h\u00e9siter entre Gilles et moi. Plus entreprenant, Richek en \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 embrasser sa partenaire \u00e0 bouche que veux-tu alors que nous nous contentions de deviser agr\u00e9ablement, comme dans un round d\u2019observation l\u00e9nifiant qui n\u2019en finissait pas&nbsp;. Devant notre ind\u00e9termination, elle finit par se tourner vers Beno\u00eet qu\u2019elle semblait avoir pris en piti\u00e9, et Gilles et moi restions gros-jean comme devant \u00e0 les regarder commencer \u00e0 se b\u00e9coter. D\u00e9jouant la faveur des pronostics, Beno\u00eet nous avait coiff\u00e9 au poteau et nous n\u2019avions plus qu\u2019\u00e0 laisser les deux couples \u00e0 leur affaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019arrivait \u00e0 l\u2019\u00e9poque de passer des week-ends \u00e0 Paris, h\u00e9berg\u00e9 par mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9. J\u2019avais promis \u00e0 mes copains de les emmener un de ces jours, histoire de faire un peu de tourisme et de voir un concert ou deux. Gilles \u00e9tait retourn\u00e9 chez ses parents et n\u2019avait plus donn\u00e9 de nouvelles. Les derniers temps, il nous inqui\u00e9tait par sa consommation d\u2019amph\u00e9tamines et de pilules diverses&nbsp;: mandrax, valium, lexomil. De plus en plus eff\u00e9min\u00e9, il semblait avoir surmont\u00e9 son ambigu\u00eft\u00e9 sexuelle en assumant sa bisexualit\u00e9, portant fourrures, jeans serr\u00e9s et bijoux de pacotille. Nous n\u2019osions imaginer l\u2019accueil qu\u2019il avait d\u00fb recevoir au domicile familial.<\/p>\n\n\n\n<p>Richek et Beno\u00eet m\u2019avaient donc suivi un vendredi soir et je les avais pr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 mon fr\u00e8re qui, fatigu\u00e9, nous avait laiss\u00e9 entre nous pour discuter de nos projets du week-end. Il avait remarqu\u00e9 les tics de Beno\u00eet mais n\u2019avait pas paru s\u2019en formaliser. Le consensus s\u2019\u00e9tait \u00e9tabli autour des disquaires le samedi apr\u00e8s-midi, d\u2019un concert des New York Dolls au Bataclan le soir, des puces de Saint-Ouen le dimanche matin et d\u2019un match de football juste apr\u00e8s d\u00e9jeuner. Mon fr\u00e8re jouait au foot l\u2019apr\u00e8s-midi pour l\u2019\u00e9quipe corpo de son entreprise et il nous rejoignit le samedi soir dans un restaurant pr\u00e8s des Invalides dont la raison sociale nous avait amus\u00e9s&nbsp;: La tombe. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il profita d\u2019un moment o\u00f9 nous nous retrouv\u00e2mes seuls au buffet pour me dire avec une pointe d\u2019acrimonie&nbsp;: \u00ab&nbsp;tu pourrais quand m\u00eame \u00e9viter d\u2019inviter n\u2019importe qui la prochaine fois&nbsp;\u00bb. Je voyais bien ce que ce \u00ab&nbsp;n\u2019importe qui&nbsp;\u00bb d\u00e9signait et je regrettais d\u2019avoir surestim\u00e9 ses capacit\u00e9s d\u2019empathie et sa tol\u00e9rance.<\/p>\n\n\n\n<p>Le dimanche matin, Richek avait tenu \u00e0 faire les bouquinistes des bords de Seine et nous avait laiss\u00e9s au march\u00e9 Malik. Beno\u00eet, heureux comme un enfant dans une confiserie, avait rafl\u00e9 des sacs de 78 tours et de super 45 tours&nbsp;. Il avait englouti l\u00e0 pas loin de son salaire du mois et tout son argent passait l\u00e0-dedans&nbsp;; en gardant juste assez pour sa cantine, ses chewing-gums et son maigre loyer. Pour l\u2019habillement, il gardait son costume de facteur, et nous l\u2019avions charri\u00e9 en lui laissant supposer que V\u00e9ronique devait \u00eatre sensible au prestige de l\u2019uniforme. De V\u00e9ronique justement, il me parla abondamment ce jour-l\u00e0. C\u2019\u00e9tait sa chance, quelque chose d\u2019inesp\u00e9r\u00e9, de tr\u00e8s beau. Il se voyait d\u00e9j\u00e0 la demander en mariage avant de la pr\u00e9senter \u00e0 ses parents. \u00ab&nbsp;Sa grande passion&nbsp;\u00bb, avais-je ironis\u00e9 en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019adaptation du \u00ab&nbsp;His Latest Flame&nbsp;\u00bb de Presley par Richard Anthony. Je savais que ce genre de r\u00e9f\u00e9rence allait lui plaire et il entonna la chanson sans plus craindre ses incontr\u00f4lables acc\u00e8s de tics. Il l\u2019avait revu apr\u00e8s la fameuse soir\u00e9e, et elle avait fait montre d\u2019une grande gentillesse envers lui, sans toutefois ne rien lui promettre. \u00ab&nbsp;Et m\u00eame si c\u2019est pas s\u00fbr, c\u2019est quand m\u00eame peut-\u00eatre&nbsp;\u00bb, reprit-il, toujours aussi enjou\u00e9, imitant maladroitement Jacques Brel sans plus se soucier des regards malveillants.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019apr\u00e8s-midi, je l\u2019avais laiss\u00e9 au march\u00e9 Malik et j\u2019avais rejoint Richek au stade Bauer o\u00f9 le Red Star recevait le Stade de Reims. Il partageait ma passion pour le football et voyait dans les banlieusards le club ouvrier par excellence. Quant \u00e0 moi, la nostalgie avait pris le pas sur ma conscience sociale et je supportais Reims. Apr\u00e8s le match, je lui parlais de Beno\u00eet et de sa grande affaire, sa \u00ab&nbsp;grande histoire d\u2019amour&nbsp;\u00bb, r\u00e9p\u00e9tait-il comme en \u00e9cho. \u00ab&nbsp;C\u2019est plut\u00f4t bien ce qui lui arrive, non&nbsp;?&nbsp;\u00bb, insistais-je. Il choisit d\u2019\u00e9luder en me parlant de sa nouvelle conqu\u00eate, une d\u00e9nomm\u00e9e Claire. \u00c7a n\u2019avait pas dur\u00e9 avec Catherine, trop s\u00e9rieuse et qui lui parlait d\u00e9j\u00e0 de vie commune et de projets futurs. \u00ab&nbsp;Et pourquoi pas d\u00e9j\u00e0 des gosses, l\u2019appartement et la bagnole&nbsp;? Non, franchement, elles se rendent pas compte&nbsp;\u00bb. Il r\u00e9p\u00e9tait \u00e0 l\u2019envi la phrase en pr\u00e9cisant que c\u2019\u00e9tait le titre d\u2019un livre de Boris Vian qui l\u2019avait beaucoup amus\u00e9. C\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019il me l\u00e2cha avec d\u00e9sinvolture&nbsp;: \u00ab&nbsp;sa s\u0153ur a l\u2019air plus d\u00e9lur\u00e9e. J\u2019ai bien l\u2019intention de me la farcir. Je vois pas trop ce qu\u2019elle fait avec l\u2019autre guignol avec ses marottes et ses tics&nbsp;\u00bb. J\u2019en restais sans voix, en m\u2019effor\u00e7ant de prendre pour paroles en l\u2019air ou bravade ce qui aurait risqu\u00e9 autrement de ruiner notre amiti\u00e9, sans retenir la pi\u00e8tre opinion qu\u2019il devait avoir de Beno\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, nous prenions le train du retour et je ne m\u2019ab\u00eemais dans la lecture quand Richek continuait \u00e0 jouer les jolis c\u0153urs avec des voyageuses partag\u00e9es entre amusement et exasp\u00e9ration. Beno\u00eet, lui, s\u2019\u00e9tait endormi et il m\u2019avait confi\u00e9 combien il avait appr\u00e9ci\u00e9 ce week-end, comme une parenth\u00e8se enchant\u00e9e dans son quotidien maussade.<\/p>\n\n\n\n<p>Je retournais \u00e0 Paris pour voir Leonard Cohen, King Crimson et les Kinks \u00e0 la f\u00eate de <em>l\u2019Humanit\u00e9<\/em>, un plateau de r\u00eave, juste avant les gr\u00e8ves dites d\u2019octobre 1974 et avant de partir pour longtemps \u00e0 Paris pour faire honneur \u00e0 mon nouveau statut de contr\u00f4leur des PTT. J\u2019entrais enfin dans la carri\u00e8re, apr\u00e8s des d\u00e9buts h\u00e9sitants.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux vacances de No\u00ebl, j\u2019allais au bureau de poste saluer les amis. Je tombais sur Richek qui m\u2019apprit entre autres que Beno\u00eet \u00e9tait retourn\u00e9 dans le Pas-de-Calais apr\u00e8s une tentative de suicide. Il serait dans une maison de repos du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Arras. Je lui demandais s\u2019il voyait toujours celles que nous avions fini par surnommer les s\u0153urs Vatard, en hommage \u00e0 Huysmans ou les demoiselles from Armenti\u00e8res. Il me r\u00e9pondit avec son aplomb habituel qu\u2019il avait d\u00e9finitivement rompu avec Catherine et qu\u2019il avait juste flirt\u00e9 avec V\u00e9ronique. \u00ab&nbsp;Une conne finalement, j\u2019aurais d\u00fb la lui laisser, \u00e0 Beno\u00eet&nbsp;\u00bb. Il \u00e9tait maintenant en concubinage avec encore une autre et cette fois c\u2019\u00e9tait du s\u00e9rieux. Il m\u2019invita \u00e0 prendre un verre \u00e0 la caf\u00e9t\u00e9ria mais je d\u00e9clinais, le c\u0153ur au bord des l\u00e8vres. \u00ab&nbsp;Oh, tu fais la gueule&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Il m\u2019apostropha alors que je le quittais sans m\u00eame le saluer. Le jeune m\u00e2le b\u00eate et m\u00e9chant dans toute sa splendeur, avec son p\u00e9nis en lieu et place du cerveau.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pensais tr\u00e8s fort \u00e0 Beno\u00eet en alternant le \u00ab&nbsp;19th Nervous Breakdown&nbsp;\u00bb des Stones et le \u00ab&nbsp;Nervous Breakdown&nbsp;\u00bb d\u2019Eddie Cochran. Il aurait aim\u00e9 les deux titres, avec \u00ab&nbsp;His Latest Flame&nbsp;\u00bb en medley, sa chanson. Je ne revis plus jamais ni l\u2019un ni l\u2019autre mais je n\u2019oublierai jamais Beno\u00eet, avec son costume de facteur, ses tocs, ses tics et ses chagrins d\u2019amour.<\/p>\n\n\n\n<p><em>30 avril 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Beno\u00eet et Richek Est-ce parce que nos cadences \u00e9taient lentes&nbsp;? Nous avions \u00e9t\u00e9 rel\u00e9gu\u00e9s, mon coll\u00e8gue et moi, dans les casiers de tri du fond, au tri des lettres \u00e0 30 centimes, timbre vert, tarif lent. 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