{"id":2060,"date":"2021-05-25T15:46:21","date_gmt":"2021-05-25T13:46:21","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2060"},"modified":"2021-05-28T12:53:45","modified_gmt":"2021-05-28T10:53:45","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-16","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2060","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (16)"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>Jean-Paul<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"600\" height=\"450\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/illustration92.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2062\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/illustration92.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/illustration92-300x225.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/05\/illustration92-30x23.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption>Illustration qui n&rsquo;a pas grand chose \u00e0 voir. Mais c&rsquo;est du Grardel, c&rsquo;est l&rsquo;essentiel <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>On s\u2019\u00e9tait connus \u00e0 Paris, \u00e0 Villejuif plus exactement \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un stage de radiot\u00e9l\u00e9graphiste qui r\u00e9unissait une vingtaine de personnes. C\u2019\u00e9tait fin novembre 1974, juste apr\u00e8s les gr\u00e8ves auxquelles lui et moi avions particip\u00e9. Il \u00e9tait \u00e9tudiant en sociologie \u00e0 Tours avant de se faire embaucher comme auxiliaire aux PTT pour, disait-il, \u00eatre au plus pr\u00e8s de la classe ouvri\u00e8re, au plus pr\u00e8s du peuple. Pour lui,  c&rsquo;\u00e9tait aussi un poste strat\u00e9gique pour bloquer les r\u00e9seaux de t\u00e9l\u00e9communications apr\u00e8s le grand soir, comme dans le roman de Paul Nizan, <em>La Conspiration<\/em>. Il faut dire qu&rsquo;il \u00e9tait adh\u00e9rent de la Ligue Communiste, devenue Front Communiste R\u00e9volutionnaire apr\u00e8s la dissolution prononc\u00e9e par Marcellin, le ministre de l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9poque. Pour moi, FCR avait plus \u00e0 voir avec le FC Rouen qui jouait encore \u00e0 l\u2019\u00e9poque en premi\u00e8re division. J\u2019avais adh\u00e9r\u00e9 au PSU local, un parti qu\u2019il baptisait avec cruaut\u00e9 de \u00ab\u00a0centriste\u00a0\u00bb. Son parti \u2013 son organisation, rectifiait-il, occupait l\u2019espace de la vraie gauche dans un \u00e9chiquier politique pour le moins bizarre o\u00f9 le PS et le PCF \u00e9taient \u00e0 droite et les anars, conseillistes et situationnistes \u00e0 l\u2019extr\u00eame-gauche. Les diff\u00e9rentes chapelles trotskistes \u00e9taient seules \u00e0 gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes premiers contacts avec lui \u00e9taient rien moins que conflictuels. Il faut dire qu\u2019il savait tout, dans tous les domaines. Quel que soit le sujet de nos conversations, il me dominait par son \u00e9rudition et ses capacit\u00e9s d\u2019analyse. Il savait tout sur l\u2019histoire, la litt\u00e9rature, la musique, le cin\u00e9ma, la philosophie et, bien s\u00fbr, la politique. Apr\u00e8s les \u00e9changes nourris qui parfois nous opposaient, je rendais les armes en ayant honte de mon ignorance et de mon manque de r\u00e9parties et d\u2019\u00e0 propos. Domin\u00e9 de la t\u00eate et des \u00e9paules, qu\u2019on parl\u00e2t de Godard, de Barthes, de Debord, de Deleuze ou de Lacan. Je lisais peu \u00e0 l\u2019\u00e9poque, surtout des San Antonio, des Simenon, Kerouac et toutes les publications des \u00e9ditions du Square. Lui avait tout lu (tout bu et tout vu, ajout\u00e9-je ironiquement en souvenir d\u2019une chanson de Dutronc).<\/p>\n\n\n\n<p>Il habitait dans l\u2019appartement parisien qu\u2019Alain Krivine mettait \u00e0 la disposition de jeunes militants de province de passage \u00e0 Paris, rue des Blomets, pas tr\u00e8s loin du si\u00e8ge de l\u2019organisation. Il appelait d\u2019ailleurs Krivine \u00ab&nbsp;Alain&nbsp;\u00bb, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une vieille connaissance, d\u2019un ami proche. Avec quelques copains qui avaient comme moi \u00e0 subir ses saillies et son ironie mauvaise, on l\u2019avait surnomm\u00e9 \u00ab&nbsp;le trotskard flipp\u00e9&nbsp;\u00bb. Mais il me r\u00e9servait un traitement de faveur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut dire que nous nous fichions compl\u00e8tement de la phras\u00e9ologie trotskyste et que le vieux L\u00e9on n\u2019avait \u00e9t\u00e9 pour nous qu\u2019une victime pas si innocente de l\u2019homme au piolet, l\u2019immonde Mercader. Jean-Paul n\u2019en finissait pas de fustiger notre inculture g\u00e9n\u00e9rale et notre illettrisme politique. Nous n\u2019\u00e9tions pour lui que des produits conventionnels des classes moyennes inaptes \u00e0 la conscientisation et donc perdus pour l\u2019action. On sentait pourtant qu\u2019il ne d\u00e9sesp\u00e9rait pas de nous convertir en militant efficace, cons\u00e9quent et disciplin\u00e9, un peu comme ces cur\u00e9s pr\u00eats \u00e0 racheter les \u00e2mes des pires d\u00e9prav\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n\u2019\u00e9tions trotskystes que pour assister \u00e0 la f\u00eate de Rouge (le bulletin de la Ligue), o\u00f9 on pouvait voir certaines ann\u00e9es les plus beaux fleurons de la pop music, de Captain Beefheart \u00e0 Doctor Feelgood en passant par John Cale. On attirait pas les mouches avec du vinaigre, ni les petits bourgeois avec les ch\u0153urs de l\u2019arm\u00e9e rouge.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous arrivait de nous engueuler \u00e0 la sortie des salles de cin\u00e9ma du Quartier latin que nous fr\u00e9quentions quasiment tous les soirs. Des batailles d\u2019Hernani que je perdais \u00e0 chaque fois. J\u2019\u00e9tais d\u2019une b\u00eatise crasse parce que j\u2019avais os\u00e9 dire que le <em>Senso <\/em>de Visconti me faisait penser \u00e0 un m\u00e9lo&nbsp;; d\u2019une insensibilit\u00e9 pathologique quand un Philippe Garrel m\u2019avait fait bailler et, apr\u00e8s mon peu d\u2019enthousiasme au sortir du <em>Profession reporter<\/em> d\u2019Antonioni, nous en \u00e9tions presque venus aux mains. C\u2019\u00e9tait toujours le m\u00eame discours, j\u2019\u00e9tais un b\u00e9otien, un rustre qui ne poss\u00e9dait aucun sens de l\u2019esth\u00e9tique et qui de toute fa\u00e7on n\u2019avait pas les bases th\u00e9oriques pour voir les films autrement qu\u2019en consommateur abruti par la soci\u00e9t\u00e9 du spectacle.<\/p>\n\n\n\n<p>Je finissais par \u00eatre terroris\u00e9 et je n\u2019osais m\u00eame plus lui donner mon opinion sur le moindre livre ou le moindre spectacle, au risque de m\u2019attirer ses foudres. J\u2019en perdais m\u00eame toute assurance et, un jour qu\u2019il me parlait avec sa volubilit\u00e9 habituelle des <em>Visiteurs du soir<\/em>, le film qu\u2019Elia Kazan avait fait sur la guerre du Vietnam, une soir\u00e9e entre v\u00e9t\u00e9rans qui tournait au drame\u00a0; j\u2019osais lui pr\u00e9ciser que ce titre \u00e9tait un film de Marcel Carn\u00e9. J\u2019eus droit \u00e0 ses affirmations cat\u00e9goriques et \u00e0 ses remarques m\u00e9prisantes, moi qui me permettait de douter de sa vaste \u00e9rudition. Il devait s\u2019excuser le lendemain en admettant que le film dont il parlait s\u2019intitulait <em>Les visiteurs<\/em> tout court. Un mea culpa qui n\u2019\u00e9tait pas vraiment son genre. Il devait \u00eatre patraque.<\/p>\n\n\n\n<p>Il partit quelques mois \u00e0 l&rsquo;arm\u00e9e, pour \u00eatre utile \u00e0 la r\u00e9volution et former un comit\u00e9 de soldats. Au retour, rien n&rsquo;avait chang\u00e9 et il \u00e9tait toujours aussi p\u00e9nible. J\u2019avais pris l\u2019habitude de l\u2019\u00e9viter mais il \u00e9tait sans piti\u00e9 et cherchait ce qui tenait de plus en plus de l\u2019affrontement, un combat in\u00e9gal o\u00f9 il m\u2019\u00e9crasait de sa sup\u00e9riorit\u00e9 et o\u00f9 je n\u2019avais qu\u2019\u00e0 admettre mes lacunes et \u00e0 saluer une fois de plus ses capacit\u00e9s intellectuelles et son vaste entendement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le coup de gr\u00e2ce me fut donn\u00e9 lors d\u2019un concert dans une \u00e9glise des Halles o\u00f9 se produisait Nico et son harmonium&nbsp;; un concert au profit de la RAF, Rote Armee Fraktion de Ulrike Meinhof et Andreas Baader. J\u2019\u00e9tais mont\u00e9 en chaire et on m\u2019avait refil\u00e9 un joint, du shit au sens propre, soit une merde avec des effets secondaires d\u00e9vastateurs&nbsp;: naus\u00e9es, su\u00e9es et bouff\u00e9es d\u00e9lirantes. L\u2019individu tout habill\u00e9 de noir qui m\u2019avait intoxiqu\u00e9 s\u2019\u00e9tait permis un commentaire sur les journaux que je lisais et en particulier sur un num\u00e9ro d\u2019<em>Actuel <\/em>planqu\u00e9 sous ma veste, \u00ab&nbsp;journal fasciste au premier degr\u00e9&nbsp;\u00bb, m\u2019avait-il dit sentencieusement.<\/p>\n\n\n\n<p>En sortant avec Jean-Paul, dont j\u2019\u00e9tais devenu le parfait souffre-douleur, je lui demandais comment on pouvait qualifier un tel journal libertaire et progressiste de fasciste. Il m\u2019expliqua avec son amabilit\u00e9 coutumi\u00e8re qu\u2019on pouvait tr\u00e8s bien estimer que l\u2019\u00e9criture \u00e9tait fasciste, quelle qu\u2019elle soit, me renvoyant \u00e0 Roland Barthes, \u00e0 la s\u00e9miologie, au structuralisme et \u00e0 la linguistique. Autant par l\u2019effet du shit que par ces explications oiseuses, j\u2019allais vomir dans un caniveau et je quittais Paris le lendemain, \u00e0 bout de patience et bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 mettre un terme \u00e0 ce petit jeu sado-masochiste (il aurait plut\u00f4t puis\u00e9 sa comparaison chez Hegel et sa dialectique du ma\u00eetre et de l\u2019esclave).<\/p>\n\n\n\n<p>Retourn\u00e9 dans ma province et de retour au travail apr\u00e8s un long cong\u00e9 maladie, je n\u2019avais plus que des souvenirs confus de Jean-Paul que j\u2019associais dans mon esprit \u00e0 Sartre, le m\u00eame pr\u00e9nom mais aussi le m\u00eame d\u00e9bit oral et la m\u00eame virtuosit\u00e9 intellectuelle. Plus ce rire grin\u00e7ant. Seule la calvitie et le regard diff\u00e9raient. Le trotskard flipp\u00e9 \u00e9tait devenu une l\u00e9gende de plus en plus obscure que j\u2019\u00e9vitais de me rem\u00e9morer. Une sorte de terroriste intellectuel \u00e0 fuir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je le revis quelques ann\u00e9es plus tard lors d\u2019un s\u00e9jour \u00e0 Paris. Il \u00e9tait en couple et passait le plus clair de son temps \u00e0 voyager aux quatre coins du monde, sur tous les continents. Il professait qu\u2019on ne pouvait pas comprendre le monde, ce qu\u2019il s\u2019effor\u00e7ait de faire depuis toujours, sans conna\u00eetre ses r\u00e9alit\u00e9s les plus diversifi\u00e9es\u00a0; le monde et ses habitants, ses traditions, ses cultures. Le monde, je n&rsquo;avais pas \u00e0 le comprendre, il me tombait dessus tous les jours.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne militait plus \u00e0 la LCR, il ne militait plus nulle part d\u2019ailleurs, et je m\u2019\u00e9tais attir\u00e9 une r\u00e9plique cinglante quand j\u2019avais voulu maladroitement me moquer de sa d\u00e9saffiliation politique, lui qui nous avait fait perdre le manger et le boire avec sa chapelle trotskyste. Il d\u00e9testait les sociaux-tra\u00eetres et n\u2019avait pas vot\u00e9 Mitterrand en m\u00eame temps qu\u2019il maudissait les stals du PC et, quant aux gauchistes, il regrettait d\u2019avoir sacrifi\u00e9 sa jeunesse \u00e0 des combats perdus.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Et toi, toujours \u00e0 l\u2019UDF&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui voulait dire en clair qu\u2019il n\u2019avait pas de le\u00e7on politique \u00e0 recevoir de moi. Aucune le\u00e7on d\u2019aucune sorte d\u2019ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame des ann\u00e9es apr\u00e8s, j\u2019avais toujours le mauvais r\u00f4le, mais je n\u2019\u00e9tais pas sans avoir remarqu\u00e9 qu\u2019il faisait preuve de plus de tol\u00e9rance, de plus d\u2019\u00e9coute. Il allait m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 mes lectures, \u00e0 mes d\u00e9couvertes musicales, \u00e0 mon \u00e9rudition dans les domaines du rock et du football, comme si l\u2019intellectuel suffisant dont j\u2019avais gard\u00e9 le souvenir se muait en humaniste compr\u00e9hensif, bienveillant et fraternel. Le contraste \u00e9tait saisissant.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il me dit qu\u2019il quittait Paris pour s\u2019installer \u00e0 Marseille avec sa compagne.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, je ne manquais pas de passer quelques jours chez eux, l\u2019\u00e9t\u00e9, avec des restaurants de poisson, des balades dans les calanques, des promenades en ville et des vir\u00e9es sur la c\u00f4te. C\u2019\u00e9tait toujours un plaisir et je passais beaucoup de temps \u00e0 fouiller dans sa biblioth\u00e8que pour trouver des \u00e9ditions rares et des incunables.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils \u00e9taient aussi venus dans le Nord, et ma femme et moi avions eu toutes les peines de leur trouver des \u00e9quivalents touristiques \u00e0 leur r\u00e9gion. L\u2019Audomarois, les monts du Boulonnais, l\u2019Avesnois, les mus\u00e9es de Fourmies ou de Lewaerde avaient tent\u00e9 de faire pi\u00e8ce \u00e0 la M\u00e9diterran\u00e9e, au Frioul et au Ch\u00e2teau d\u2019If. Un combat perdu d\u2019avance. Il avait tout de m\u00eame pris go\u00fbt aux bi\u00e8res belges et \u00e0 la gastronomie locale, lui qui ne jurait que par le vin et la cuisine italienne. J\u2019avais marqu\u00e9 des points.<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019en \u00e9tait plus \u00e0 se mesurer et \u00e0 rivaliser d\u2019\u00e9rudition. Tout cela nous paraissait, maintenant 25 ans plus tard, totalement d\u00e9risoire. C\u2019\u00e9tait une vraie amiti\u00e9 et nous nous demandions comment nous avions pu avoir de tels rapports durant toute cette p\u00e9riode. Nous pr\u00e9f\u00e9rions en rire en nous rem\u00e9morant nos disputes intellectuelles et nos batailles hom\u00e9riques d\u2019apr\u00e8s spectacles.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout ce que j\u2019avais gard\u00e9 de cette \u00e9poque, c\u2019\u00e9tait une liste de 100 albums de jazz \u2013 ses \u00ab&nbsp;favorite things&nbsp;\u00bb qu\u2019il m\u2019avait concoct\u00e9 et que j\u2019avais respect\u00e9 \u00e0 la lettre, me procurant les trois-quarts des albums prescrits pour une sorte de discoth\u00e8que id\u00e9ale d\u2019un genre que je connaissais mal avant de le conna\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ah, j\u2019ai aussi pontifi\u00e9 sur le jazz, m\u2019avait-il dit, goguenard au souvenir de cette liste.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais aussi gard\u00e9 le souvenir de tous ces titres de livres, d\u2019essais, de films, de pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre. De tous ces noms d\u2019\u00e9crivains, de philosophes, de musiciens, de peintres qui avaient longtemps tourn\u00e9 dans ma t\u00eate jusqu\u2019\u00e0 les d\u00e9couvrir et me les approprier.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait devenu un ami fid\u00e8le et attentionn\u00e9, et, r\u00e9tifs tous les deux au t\u00e9l\u00e9phone, nous \u00e9changions de longues lettres o\u00f9 nous nous racontions nos vies tout en nous faisant part mutuellement des d\u00e9couvertes litt\u00e9raires qu\u2019il nous avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Le trotskard flipp\u00e9 s\u2019\u00e9tait transform\u00e9 avec le temps en un homme charmant, dont la sensibilit\u00e9 le disputait \u00e0 l\u2019intelligence.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis les lettres s\u2019espac\u00e8rent et les nouvelles se faisaient rares. On le savait en mauvaise sant\u00e9 et celle qui \u00e9tait maintenant devenue son \u00e9pouse nous avait parl\u00e9 pudiquement d\u2019ennuis d\u2019estomac et d\u2019hospitalisations de plus en plus fr\u00e9quentes. Il finit par me dire au t\u00e9l\u00e9phone qu\u2019il se battait avec le crabe, un cancer qui ne lui laissait aucun r\u00e9pit. Il luttait courageusement, mais vomissait tout ce qu\u2019il ingurgitait \u00e0 grand peine et perdait ses forces. Son acuit\u00e9 intellectuelle \u00e9tait, elle, toujours intacte et son humour toujours aussi caustique, m\u00eame dans les pires moments.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019avait confi\u00e9 ce jour-l\u00e0 que tout ce qu\u2019il avait pu apprendre des \u00e9crivains, des philosophes et des artistes n\u2019\u00e9tait plus d\u2019une grande utilit\u00e9 quand on arrivait \u00e0 la fin. Je n\u2019eus pas le mauvais go\u00fbt de lui dire que ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un moment \u00e0 passer et qu\u2019il se r\u00e9tablira. Sa lucidit\u00e9 en aurait souffert.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un jour de novembre 2007 que je bravais une gr\u00e8ve de la SNCF \u2013 les camarades d\u00e9fendaient leurs r\u00e9gimes sp\u00e9ciaux de retraite \u2013 que j\u2019assistais \u00e0 son enterrement. Il avait pass\u00e9 plusieurs mois \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de la Timone et s\u2019\u00e9tait \u00e9teint paisiblement, selon la formule consacr\u00e9e. Je ne l\u2019imaginais pas mourir paisiblement, encore moins tranquillement et je nourrissais le plus grand scepticisme contre l\u2019usage de ces formules obituaires convenues.<\/p>\n\n\n\n<p>Je saluais ses parents dans la chapelle de l\u2019h\u00f4pital, des petits vieux qui ne comprenaient pas ce qui leur arrivait. \u00ab&nbsp;Les parents ne devraient pas enterrer leurs enfants, c\u2019est contre nature&nbsp;\u00bb, disaient-ils chacun \u00e0 leur tour avec des sanglots dans la voix. Lui \u00e9tait un receveur des postes qui avait fait le tour de France dans diff\u00e9rents bureaux et elle l\u2019avait suivi dans tout le pays, b\u00e2tissant au fil de ses \u00e9tapes un nouveau quotidien et tissant \u00e0 chaque fois d\u2019autres liens en m\u00e8re courage effac\u00e9e et discr\u00e8te au service des ambitions de son mari.<\/p>\n\n\n\n<p>Trois ans plus tard, des vacances dans le sud nous avaient permis de passer \u00e0 Marseille pour saluer l\u2019\u00e9pouse de Jean-Paul. Il m\u2019avait laiss\u00e9 quelques belles pi\u00e8ces de sa biblioth\u00e8que, des \u00e9ditions originales d\u2019\u00e9crivains et de po\u00e8tes beat dont Philip Kaufman, Claude P\u00e9lieu et William Burroughs.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Il a pens\u00e9 que tu \u00e9tais digne de les recevoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me remit les livres et je faisais semblant de m\u2019absorber dans leur lecture, mani\u00e8re pas tr\u00e8s habile d\u2019essayer de cacher mes larmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela n\u2019avait tromp\u00e9 personne.<\/p>\n\n\n\n<p><em>16 mai 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jean-Paul On s\u2019\u00e9tait connus \u00e0 Paris, \u00e0 Villejuif plus exactement \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un stage de radiot\u00e9l\u00e9graphiste qui r\u00e9unissait une vingtaine de personnes. C\u2019\u00e9tait fin novembre 1974, juste apr\u00e8s les gr\u00e8ves auxquelles lui et moi avions particip\u00e9. Il \u00e9tait \u00e9tudiant en sociologie \u00e0 Tours avant de se faire embaucher comme auxiliaire aux PTT pour, disait-il, \u00eatre&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2060\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2062,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,1,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2060"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2060"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2060\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2082,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2060\/revisions\/2082"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2062"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2060"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2060"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2060"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}