{"id":2084,"date":"2021-06-04T15:26:33","date_gmt":"2021-06-04T13:26:33","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2084"},"modified":"2021-06-04T15:26:36","modified_gmt":"2021-06-04T13:26:36","slug":"sacre-bouteille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2084","title":{"rendered":"SACR\u00c9 BOUTEILLE!"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration96.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2085\" width=\"579\" height=\"434\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration96.jpg 220w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration96-30x23.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 579px) 100vw, 579px\" \/><figcaption>l&rsquo;antre de Bouteille, aux tarifs variables<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Figure haute en couleur des ann\u00e9es 1970, Romain Bouteille \u00e9tait tout \u00e0 la fois&nbsp;: homme de th\u00e9\u00e2tre, bateleur, acteur, \u00e9crivain, philosophe, cin\u00e9aste et surtout humoriste. D\u00e9couvreur de Coluche et souvent invit\u00e9 d\u2019honneur aux conf\u00e9rences de la r\u00e9daction de <em>Charlie Hebdo \/ Hara Kiri<\/em>, Bouteille r\u00e9conciliait par sa seule pr\u00e9sence toutes les tribus anars du pays. On l\u2019avait un peu oubli\u00e9, mais il se rappelle \u00e0 notre bon souvenir en clabotant, \u00e0 84 ans. Ceci est un hommage.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un soir, j\u2019\u00e9tais all\u00e9 avec mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9 voir un spectacle au Caf\u00e9 de la Gare. Pour avoir son ticket, il fallait passer par les fourches caudines d\u2019un gars rigolard aux lunettes \u00e0 verre \u00e9pais et aux traits un peu simiesques. J\u2019avais reconnu Romain Bouteille, d\u00e9j\u00e0 vu dans un film de Louis Malle tir\u00e9 d\u2019un roman du collabo Drieu La Rochelle, <em>Le feu follet<\/em> (o\u00f9 la guerre d\u2019Alg\u00e9rie avait remplac\u00e9 la seconde guerre mondiale)<em>, <\/em>mais aussi parfois r\u00e9quisitionn\u00e9 par Choron ou G\u00e9b\u00e9 dans les romans-photos hilarants de <em>Hara Kiri<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon fr\u00e8re avait tir\u00e9 un mauvais num\u00e9ro, payant plein pot et moi, j\u2019\u00e9tais tomb\u00e9 sur la couleur noire, qui signifiait que je pouvais rentrer gratis. D\u2019autres cas de figure faisaient que vous receviez 1 franc, les \u00ab&nbsp;cent balles&nbsp;\u00bb de l\u2019\u00e9poque. Y avait-il une p\u00e9dale ou un quelconque m\u00e9canisme qui aurait pu faire payer les gens \u00ab&nbsp;\u00e0 la t\u00eate du client&nbsp;\u00bb&nbsp;? Je le subodorai quand j\u2019entrais gratuitement sur ma bonne mine de gaucho un peu crade quand mon fr\u00e8re, en costard, devait raquer pour nous deux.<\/p>\n\n\n\n<p>La soir\u00e9e fut bonne et on avait pu voir les vedettes de l\u2019\u00e9poque, les jeunes actrices et acteurs qui n\u2019en \u00e9taient pas encore mais qui n\u2019allaient pas tarder \u00e0 le devenir&nbsp;: Dewaere, Miou Miou, Coluche, Rufus, Guybet et quelques autres moins connus dont l\u2019\u00e9pouse du ma\u00eetre des lieux, Sotha.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Caf\u00e9 de la Gare avait pris ses quartiers au c\u0153ur du Marais, dans une ancienne usine, apr\u00e8s avoir ouvert du c\u00f4t\u00e9 de la gare Montparnasse, d\u2019o\u00f9 une raison sociale bizarre qui avait \u00e9t\u00e9 gard\u00e9e par go\u00fbt de l\u2019absurde et du loufoque, les deux mamelles de ce caf\u00e9-th\u00e9\u00e2tre, le premier en v\u00e9rit\u00e9, avant la floraison des \u00e9tablissements du genre&nbsp;: Le Splendid, Au Vrai chic parisien, Le Point virgule et tutti quanti.<\/p>\n\n\n\n<p>Bouteille \u00e9tait n\u00e9 en 1937 \u00e0 Corbeil (Essonne), et il a fait des d\u00e9buts plus que discrets. Il s\u2019inscrit au cours Dulin pour devenir acteur, mais ce qui int\u00e9resse cet anar ind\u00e9crottable, c\u2019est de pouvoir \u00e9crire pour le th\u00e9\u00e2tre et mettre en sc\u00e8ne ses propres textes. Car le bonhomme a la plume facile, la vis comica et l\u2019imagination d\u00e9bordante. C\u2019est un anarchiste joyeux, un doux dingue hyperactif qui ne jure que par l\u2019amiti\u00e9 et la raison.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout au long des ann\u00e9es 1960, on peut voir sa bouille r\u00e9jouie de fouteur de gueule dans les pires nanars, parfois sign\u00e9s Audiard, mais aussi des films respectables comme celui de Louis Malle, <em>Le Distrait<\/em> de Pierre Richard ou encore le <em>Peau d\u2019\u00e2ne<\/em> de Jacques Demy. Il sera plus s\u00e9lectif dans la d\u00e9cennie suivante, faisant naturellement partie de l\u2019\u00e9quipe de tournage de <em>L\u2019an 01<\/em>, de Jacques Doillon, d\u2019apr\u00e8s l\u2019utopie libertaire en bande dessin\u00e9e de G\u00e9b\u00e9&nbsp;; mais aussi du <em>Themroc<\/em> de Claude Faraldo, o\u00f9 on peut voir Michel Piccoli bouffer litt\u00e9ralement du flic. Viendront aussi Costa-Gavras (<em>Section sp\u00e9ciale<\/em>), Jo\u00ebl Seria (<em>Les galettes de Pont-Aven<\/em>) et Roman Polanski (<em>Le Locataire<\/em>), d\u2019apr\u00e8s le roman de son ami Topor (<em>Le locataire chim\u00e9rique<\/em>). On voit bien dans quel cin\u00e9ma Bouteille se pla\u00eet \u00e0 mettre les pieds.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est aussi au milieu de ces ann\u00e9es-l\u00e0 qu\u2019il sort son <em>Graphique de Boscop<\/em>, une fable d\u00e9lirante \u00e9crite avec Sotha et Georges Dumoulin. L\u2019histoire d\u2019un enfant qui joue les d\u00e9biles et se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un surdou\u00e9. Il est en vedette, avec son ami Rufus, du film <em>Au long de la rivi\u00e8re Fango<\/em>, encore de sa compagne, Sotha. Mais c\u2019est le th\u00e9\u00e2tre qui requiert toute son attention et tout son g\u00e9nie, il faut bien utiliser le mot \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019est d\u2019abord rod\u00e9 sur des textes de ses amis Roland Dubillard et Henri Garcin avant de faire le clown dans les \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9vision de Jean-Christophe Averty (<em>Les raisins verts<\/em> puis <em>S\u00e9rieux s\u2019abstenir<\/em>) ou dans <em>Les saintes ch\u00e9ries <\/em>de Nicole de Buron. Il monte sa premi\u00e8re pi\u00e8ce <em>Le soir des diplomates<\/em>, au th\u00e9\u00e2tre de Poche Montparnasse. Puis c\u2019est l\u2019aventure du Caf\u00e9 de la gare et l\u2019explosion d\u2019un temp\u00e9rament comique exceptionnel.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Robin des quoi<\/em> (1971), <em>La man\u0153uvre dilatoire<\/em> (1973), <em>Les semelles de la nuit<\/em> (1974), <em>Une pitoyable mascarade<\/em> (1977)&nbsp;; les pi\u00e8ces s\u2019encha\u00eenent au Caf\u00e9 de la Gare. Des happenings sans queue ni t\u00eate o\u00f9 brillent Miou Miou, Rufus, Sotha ou Dewaere. Puis ce sont les futurs soci\u00e9taires du Splendid qui s\u2019en m\u00ealent, An\u00e9mone, Josiane Balasko, Michel Blanc\u2026 Les pionniers du Caf\u00e9 de la gare sont partis faire du cin\u00e9ma avec de grands r\u00e9alisateurs, les Corneau, Sautet, Blier ou Boisset (Miou Miou et Dewaere). On trouve aussi parfois Renaud et m\u00eame G\u00e9rard Jugnot.<\/p>\n\n\n\n<p>Coluche s\u2019en va aussi pour monter <em>Ginette Lacaze 1960<\/em>. Il dira que \u00ab&nbsp;Bouteille m\u2019a d\u00e9couvert et Bouteille m\u2019a vir\u00e9&nbsp;\u00bb (<em>Rock &amp; Folk<\/em> 1973). Il dira aussi plus tard que \u00ab&nbsp;tout ce que Bouteille ne m\u2019a pas appris, je lui ai piqu\u00e9&nbsp;!&nbsp;\u00bb Quel plus bel hommage&nbsp;! Il faut dire que l\u2019humour iconoclaste et caustique de Coluche tient beaucoup de Bouteille. Mais Coluche est programm\u00e9 dans les \u00e9missions de vari\u00e9t\u00e9 de Guy Lux ou de Michel Drucker, quand Bouteille parle \u00e0 une centaine de personnes dans son Caf\u00e9 de la gare. La lutte est in\u00e9gale, mais Coluche est bien un fils de Bouteille et il le revendique.<\/p>\n\n\n\n<p>Bouteille a fait Coluche, et l\u2019humour de Coluche sera tr\u00e8s proche de celui de Bouteille, lui empruntant le sens du second degr\u00e9, la d\u00e9rision, le cynisme et l\u2019absurde. Coluche serait un Bouteille qui a pris la lumi\u00e8re, quand le Bouteille s\u2019est toujours accommod\u00e9 de l\u2019obscurit\u00e9. Mais on aurait grand tort de ne retenir de Bouteille que l\u2019histrion et l\u2019homme de sc\u00e8ne. C\u2019est aussi un \u00e9crivain. Et quel&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous gratifie de longs textes dans les <em>Hara Kiri<\/em> de 1973 \u2013 1974&nbsp;:<em> Les g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s ambitieuses \u00e0 Bouteille<\/em> o\u00f9, sur tous les sujets, il part d\u2019une logique implacable pour d\u00e9raper vers l\u2019absurde et le non-sens. Une sorte de Raymond Devos baba cool mais en plus dr\u00f4le. Il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 rebut\u00e9 par d\u2019autres travaux litt\u00e9raires, avec une pi\u00e8ce en alexandrins (excusez du peu) titr\u00e9e <em>Mis\u00e8re intellectuelle<\/em> et d\u2019autres textes du m\u00eame tonneau comme ce succulent <em>Votre honneur<\/em> qu\u2019il joue en 1995, l\u2019une des derni\u00e8res pi\u00e8ces du Caf\u00e9 de la gare o\u00f9 la f\u00eate se finira avec des one-man-show devenus autant de mots de passe pour les vrais fans de Bouteille&nbsp;: <em>Le Pr\u00e9f\u00e9r\u00e9<\/em>, <em>Le Rire du Yeoman<\/em> ou cet in\u00e9galable et d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9 <em>Mis\u00e8re intellectuelle. <\/em>S\u00fbrement ce qu\u2019il a fait de mieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis c\u2019est le Caf\u00e9 de la gare qui va fermer et Bouteille et Sotha r\u00e9unis \u00e0 nouveau (elle lui revient apr\u00e8s un moment d\u2019\u00e9garement avec Patrick Dewaere) vont ouvrir un autre endroit du c\u00f4t\u00e9 d\u2019\u00c9tampes, dans son Essonne natale. Ils joueront du Shakespeare et <em>Lancelot du Lac, <\/em>\u00e0 leur sauce bien s\u00fbr, et sur des mises en sc\u00e8ne de Pierre Befeyte. Apr\u00e8s les d\u00e9rapages dans le th\u00e9\u00e2tre de la d\u00e9rision et de l\u2019absurde, Bouteille revient, \u00e0 sa fa\u00e7on, au r\u00e9pertoire et \u00e0 ses classiques. Il aura \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019au bout un homme de th\u00e9\u00e2tre, passionn\u00e9 par la sc\u00e8ne, les acteurs, les didascalies et, surtout, les textes.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis c\u2019est son dernier amour, Sa\u00efda Churchill, une Guat\u00e9malt\u00e8que avec laquelle il va monter ses derniers spectacles, comme on \u00e9teint la lumi\u00e8re. \u00c7a donne cinq pi\u00e8ces faciles entre 1989 et 2014&nbsp;: <em>Y\u2019en a pas que des belles<\/em>, <em>J\u2019arrive<\/em>, <em>Sujet&nbsp;: Chomsky<\/em>, V<em>acances au bord de la guerre<\/em> et <em>L\u2019andouillette de Troie n\u2019aura pas lieu<\/em>, pour parodier Giraudoux.<\/p>\n\n\n\n<p>Encore quelques pi\u00e8ces qui ne doivent rien \u00e0 personne mais tout \u00e0 lui-m\u00eame&nbsp; comme <em>Les droits des hommes courbes <\/em>ou <em>L\u2019ordinateur occidental<\/em>&nbsp;; autant de spectacles o\u00f9 on peut constater que Bouteille le fac\u00e9tieux, Bouteille le caustique, Bouteille l\u2019ironique n\u2019a pas perdu une tra\u00eetre neurone. On pourrait continuer \u00e0 citer les \u0153uvres du ma\u00eetre, mais \u00e0 quoi bon&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>On peut conclure en affirmant que Romain Bouteille, m\u00eame s\u2019il n\u2019a pas eu acc\u00e8s aux grands m\u00e9dias, est un monstre sacr\u00e9 de l\u2019humour fran\u00e7ois, \u00e0 mettre \u00e0 la m\u00eame hauteur que des Fernand Raynaud, Francis Blanche, Pierre Dac, Jean Yanne, Guy Bedos, Coluche ou Pierre Desproges. Avec des inspirateurs comme les deux Roland &#8211; Dubillard ou Topor &#8211; autant de g\u00e9nies ayant pris leurs sources dans le th\u00e9\u00e2tre de l\u2019absurde et de la cruaut\u00e9 des Beckett, Ionesco, Artaud ou Pinter.<\/p>\n\n\n\n<p>Bref, l\u2019un des tous derniers g\u00e9nies que l\u2019on pouvait admirer sans r\u00e9serve et qui a laiss\u00e9 une descendance avec des Jean-Michel Ribes, des Fran\u00e7ois Morel ou des Fran\u00e7ois Rollin. Il aurait peut-\u00eatre aussi aim\u00e9 <em>Groland<\/em>, cet esp\u00e8ce de <em>Hara Kiri<\/em> t\u00e9l\u00e9visuel qu\u2019on nous sert de plus en plus rarement. Mais \u00e0 quoi bon lui chercher des successeurs. Bouteille \u00e9tait unique, sans retour ni consigne.<\/p>\n\n\n\n<p><em>3 juin 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Figure haute en couleur des ann\u00e9es 1970, Romain Bouteille \u00e9tait tout \u00e0 la fois&nbsp;: homme de th\u00e9\u00e2tre, bateleur, acteur, \u00e9crivain, philosophe, cin\u00e9aste et surtout humoriste. 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