{"id":2094,"date":"2021-06-04T17:31:39","date_gmt":"2021-06-04T15:31:39","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2094"},"modified":"2021-06-04T17:31:41","modified_gmt":"2021-06-04T15:31:41","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-17","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2094","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (17)"},"content":{"rendered":"\n<p><em>GASTON<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"529\" height=\"364\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration98.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2095\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration98.jpg 529w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration98-300x206.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration98-30x21.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 529px) 100vw, 529px\" \/><figcaption>Apr\u00e8s la c\u00e8ne de Vinci, la sc\u00e8ne de Grardel. Ou les idoles \u00e0 Gaston<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Au bureau de poste, il se disait sur le ton de la confidence que Gaston \u00e9tait un ancien pr\u00e9pos\u00e9 chef \u00e0 qui il \u00e9tait arriv\u00e9 un grave accident. On parlait d\u2019une chute \u00e0 v\u00e9lomoteur et d\u2019un autobus qui l\u2019avait heurt\u00e9 en pleine t\u00eate, avant tr\u00e9panation et un premier internement psychiatrique. \u00ab&nbsp;Il avait pris l\u2019autobus&nbsp;\u00bb, plaisantait-on, \u00ab&nbsp;mais dans le mauvais sens&nbsp;\u00bb. Apr\u00e8s une longue p\u00e9riode de cong\u00e9s maladie, il \u00e9tait r\u00e9int\u00e9gr\u00e9 comme agent surnum\u00e9raire, reconnu inapte \u00e0 la distribution comme \u00e0 la manutention, mais pas \u00e0 l\u2019acheminement. C\u2019est pourquoi il \u00e9tait maintenant comme nous tous, la gueule au casier \u00e0 chercher des cases pour y mettre des plis. Il le faisait avec une bonne volont\u00e9 touchante mais aussi avec une lenteur et une maladresse qui amenaient des sourires, quand on \u00e9tait bienveillants, mais le plus souvent des ricanements.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas trop si les marginaux et les r\u00e9put\u00e9s bizarres finissent par se rassembler, mais je sympathisais spontan\u00e9ment avec Gaston Vermeulen. Il alternait des p\u00e9riodes de franche euphorie et les acc\u00e8s de m\u00e9lancolie qui le laissaient au bord des larmes. De mon c\u00f4t\u00e9, je r\u00eavais de quitter la poste pour soigner des malades mentaux et, \u00e0 cette fin, j\u2019avais pass\u00e9 un concours d\u2019infirmier psychiatrique dont j\u2019attendais le r\u00e9sultat avec impatience. Gaston me servirait de sujet d\u2019\u00e9tude, d\u2019\u00e9preuve pratique et de cas int\u00e9ressant tout \u00e0 la fois. Il serait en quelque sorte mon cobaye.<\/p>\n\n\n\n<p>Gaston \u00e9tait un pr\u00e9nom qui lui allait comme un gant, en souvenir aussi bien du Gaston Lagaffe de Franquin mais surtout du Gaston Talon &#8211; le cousin con de Dick Talon &#8211; de Willem dont il avait les traits. Quelques cheveux gris plaqu\u00e9s sur un cr\u00e2ne chauve, un front bas, un menton en galoche, des yeux cern\u00e9s et des bajoues qui contenaient en permanence son lot de chewing-gums, de bonbons ou de cacahu\u00e8tes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souvenais d\u2019une phrase, lue dans <em>Actuel<\/em>, qu\u2019on pr\u00eatait \u00e0 Bakounine et qui disait que, pour tout savoir d\u2019une communaut\u00e9, il suffisait de questionner l\u2019idiot du village. Gaston Vermeulen \u00e9tait cet idiot et il connaissait les marottes des uns et des autres, les habitudes, les travers et les petits secrets de tout le monde. Il me surprenait parfois par des propos soudains, \u00e0 voix haute, qui concernaient des coll\u00e8gues, r\u00e9v\u00e9lant des traits de caract\u00e8re, des \u00e9v\u00e9nements en apparence anodins et de vieilles affaires sur lesquelles il valait mieux, aux dires des inspecteurs et des chefs de tri, ne pas s\u2019\u00e9tendre. Gaston \u00e9tait un peu le r\u00e9v\u00e9lateur, l\u2019impr\u00e9cateur d\u2019une communaut\u00e9 de travail qui voyait son inconscient, son \u00ab&nbsp;\u00e7a&nbsp;\u00bb, s\u2019incarner sous les traits d\u2019un postier \u00e0 demi-d\u00e9ment qui, en fou du roi, se permettait de chatouiller les notables et de leur r\u00e9server le plus clair de ses tirades qu\u2019on avait vite fait d\u2019interrompre d\u2019un \u00ab&nbsp;il va se taire&nbsp;\u00bb et autres \u00ab&nbsp;\u00e7a y est, c\u2019est reparti&nbsp;!\u00bb. Gaston savait jusqu\u2019o\u00f9 il pouvait aller et, psychose ou pas, il s\u2019arr\u00eatait brusquement lorsque ses diatribes devenaient compromettantes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la pause, devant son jus de pomme et quand il n\u2019\u00e9tait pas r\u00e9quisitionn\u00e9 pour faire le quatri\u00e8me \u00e0 la belote, il me prenait \u00e0 part et me disait qui avait couch\u00e9 avec qui, lequel avait subi les rebuffades d\u2019une telle, pourquoi on avait soup\u00e7onn\u00e9 celui-l\u00e0 de piquer dans la caisse et, bien s\u00fbr, devenu abstinent, il pouvait \u00e0 loisir se moquer de l\u2019alcoolisme de tel ou tel facteur, de leurs habitudes dans tel ou tel bistrot de la ville. J\u2019en prenais et j\u2019en laissais, moins passionn\u00e9 par ses histoires que curieux d\u2019un personnage insaisissable qui quelque part me fascinait. Il avait fait l\u2019Alg\u00e9rie aussi, mais n\u2019en parlait jamais que par quelques monosyllabes cens\u00e9es exprimer son d\u00e9go\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p>Au vestiaire, je le suivais pour qu\u2019il me d\u00e9panne avec sa pharmacop\u00e9e abondante, presque illimit\u00e9e. Il stockait dans son casier des bo\u00eetes de T\u00e9mesta, de Valium, de Lexomil, de Nembutal, de Mogadon ou de Mandrax. J\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame sous traitement et je n\u00e9gligeais souvent d\u2019aller consulter pour un renouvellement. Gaston pourvoyait \u00e0 ma n\u00e9gligence. Il \u00e9tait d\u2019une prodigalit\u00e9 rare et j\u2019empochais ses bo\u00eetes de comprim\u00e9s en le remerciant chaleureusement, \u00e0 charge de revanche. Puis il prenait sa vieille bicyclette de facteur, mettait son casque \u00e0 lani\u00e8res de cuir et ses v\u00eatements de pluie et rentrait chez lui, souvent dans la grisaille.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne savais pas grand-chose de sa vie. Il m\u2019avait dit un jour que sa femme l\u2019avait quitt\u00e9 apr\u00e8s son accident, tant ses sautes d\u2019humeur, ses crises de nerf et ses d\u00e9lires pouvaient aller loin. En somme, il lui accordait des circonstances att\u00e9nuantes, allant presque jusqu\u2019\u00e0 me laisser penser qu\u2019il n\u2019aurait pas agi autrement si la situation avait \u00e9t\u00e9 invers\u00e9e. Il vivait avec sa fille, qui exer\u00e7ait la profession d\u2019infirmi\u00e8re dans le centre hospitalier de la ville, mais qui doublait ses journ\u00e9es en servant d\u2019assistante m\u00e9dicale et de nurse \u00e0 son paternel. Il me la pr\u00e9senta un soir que je le raccompagnais chez lui, et Patricia Vermeulen \u00e9tait telle que je l\u2019avais imagin\u00e9e&nbsp;: une fille solide et bien charpent\u00e9e, visage ferm\u00e9 et coiff\u00e9e d\u2019un chignon. En plus, pas tr\u00e8s causante et toute d\u00e9vou\u00e9e \u00e0 son p\u00e8re sur lequel elle veillait, n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 s\u2019engueuler ou m\u00eame \u00e0 se battre contre celles et ceux qui osaient humilier son g\u00e9niteur. Elle avait vu en moi un alli\u00e9 et m\u2019avait plut\u00f4t \u00e0 la bonne, m\u00eame si elle ne se d\u00e9partit jamais d\u2019une grande r\u00e9serve \u00e0 chaque fois que Vermeulen m\u2019invitait \u00e0 boire un dernier verre chez lui.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais ouvert un petit carnet de notes o\u00f9 je consignais les \u00e9tats mentaux de Gaston. J\u2019allais voir, le soir, dans mon <em>Larousse<\/em> m\u00e9dical \u00e0 quoi, \u00e0 quelle maladie pouvait bien correspondre ses sympt\u00f4mes. Parfois, il \u00e9tait euphorique et chantait \u00e0 tue-t\u00eate, devant son casier, des chansons de Dario Mor\u00e9no ou de Luis Mariano (il avait un beau filet de voix)&nbsp;; dans le quart d\u2019heure qui suivait, il bredouillait des phrases incompr\u00e9hensibles sur sa m\u00e8re ou son \u00e9pouse et son visage s\u2019empourprait avec des yeux fous d\u2019un bleu translucide qui semblaient invoquer les d\u00e9mons de la vengeance. De jovial et charmant, il pouvait se transformer en clown triste, larmoyant, tout juste bon \u00e0 soliloquer dans un lamento incompr\u00e9hensible. H\u00e9b\u00e9phr\u00e9nie, schizo\u00efdie, schizophr\u00e9nie, parano\u00efa, cyclo-thymie, maniaco-d\u00e9pressivit\u00e9, n\u00e9vrose, psychose\u2026 J\u2019apprenais par c\u0153ur toutes ces d\u00e9finitions avec l\u2019espoir de poser un diagnostic sur le cas Vermeulen, je n\u2019allais pas l\u2019appeler simplement Gaston pour un examen m\u00e9dical que la facult\u00e9 n\u2019aurait pas d\u00e9savou\u00e9, nonobstant mon amateurisme. En fait, la moiti\u00e9 de ces d\u00e9finitions me concernaient (ne parlait-on pas du <em>Lafrousse<\/em> m\u00e9dical?) et j\u2019en \u00e9tais r\u00e9duit \u00e0 conclure que Vermeulen n\u2019\u00e9tait qu\u2019un individu initialement sain dont les facult\u00e9s mentales et le jugement avaient \u00e9t\u00e9 alt\u00e9r\u00e9s par des l\u00e9sions c\u00e9r\u00e9brales cons\u00e9cutives \u00e0 son accident. C\u2019\u00e9tait d\u00e9cevant.<\/p>\n\n\n\n<p>Des anciens m\u2019avaient parl\u00e9 de lui au temps o\u00f9 il avait toute sa t\u00eate, comme ils disaient. Gaston Vermeulen \u00e9tait le pr\u00e9pos\u00e9 mod\u00e8le, toujours \u00e0 l\u2019heure et s\u2019\u00e9tant acquitt\u00e9 de toute sa tourn\u00e9e. Jamais le moindre \u00e9cart de conduite et on savait qu\u2019il ne se reposait pas dans toutes les chapelles (comprendre les bistrots) qui jalonnaient son chemin. Il \u00e9tait tellement au-dessus du lot qu\u2019on l\u2019avait nomm\u00e9 pr\u00e9pos\u00e9-chef. Un titre honorifique pour une fonction qu\u2019il n\u2019exer\u00e7ait pas \u00e0 cause d\u2019un d\u00e9ficit chronique d\u2019autorit\u00e9. Mais il avait la paie&nbsp;! Allait-on jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9ciser avec une \u0153illade gourmande, comme si on soup\u00e7onnait Vermeulen de s\u2019\u00eatre volontairement d\u00e9rob\u00e9 aux exigences de son grade. De l\u2019avis g\u00e9n\u00e9ral, c\u2019\u00e9tait \u2013 on disait toujours \u00ab&nbsp;avant&nbsp;\u00bb &#8211; un type sans histoire, bon camarade, bon mari et bon p\u00e8re. Quelqu\u2019un qui faisait son boulot consciencieusement et n\u2019en exigeait pas des tombereaux de reconnaissance. La preuve, \u00e0 ce qu\u2019on sache, il n\u2019\u00e9tait pas syndiqu\u00e9. Quelqu\u2019un d\u2019autre m\u2019avait dit qu\u2019il avait pris une carte \u00e0 F.O mais plut\u00f4t comme une assurance sociale, sans jamais un mot plus haut que l\u2019autre et encore moins une revendication.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon enqu\u00eate n\u2019avait pas beaucoup avanc\u00e9 et mes observations m\u00e9dicales encore moins. J\u2019avais surtout retenu chez Gaston une propension \u00e0 se souvenir des choses les plus anodines, les plus insignifiantes et les plus anecdotiques. N\u2019ayant apparemment pas subi les cons\u00e9quences de sa tr\u00e9panation, sa m\u00e9moire \u00e9tait comme un grenier o\u00f9 s\u2019accumulaient des bribes de po\u00e8me, des vieilles chansons, des noms d\u2019animateurs et d\u2019\u00e9missions de radio ou de t\u00e9l\u00e9vision, des footballeurs, des coureurs cyclistes, des politiciens de toutes les r\u00e9publiques et des actrices de cin\u00e9ma. On pouvait parler pendant des heures de \u00ab&nbsp;l\u2019homme des v\u0153ux Bartissol&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;Monsieur Champagne&nbsp;\u00bb, de <em>Vous \u00eates formidable&nbsp;!<\/em>, des &nbsp;<em>36 Chandelles<\/em>&nbsp; de Jean Nohain ou du &nbsp;<em>Discorama<\/em> de Denise Glaser. Il \u00e9tait intarissable sur tout ce qui avait trait au pass\u00e9, tout ce qui se coloriait des couleurs s\u00e9pia du temps jadis. On reprenait ensemble des slogans publicitaires, des indicatifs d\u2019\u00e9missions de radio, des g\u00e9n\u00e9riques de feuilletons t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s et nous en \u00e9tions arriv\u00e9s \u00e0 nous livrer \u00e0 des joutes hom\u00e9riques, fa\u00e7on jeu radiophonique, o\u00f9 il me tenait la drag\u00e9e haute. \u00c0 telle enseigne que je l\u2019avais rebaptis\u00e9 du sobriquet de \u00ab&nbsp;Mister Memory&nbsp;\u00bb, comme un personnage des <em>39 Marches<\/em> d\u2019Hitchcock. Vermeulen \u00e9tait un brillant candidat et ces petits jeux mn\u00e9moniques semblaient lui rendre la joie et la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 qu\u2019il avait perdu, comme des exercices propitiatoires destin\u00e9s \u00e0 lui faire retrouver son \u00e9tat ant\u00e9rieur. Il nous aurait fallu un chaman pour que l\u2019illusion f\u00fbt compl\u00e8te. Peut-\u00eatre \u00e9tait-ce tout simplement \u00e7a, cette fameuse anti-psychiatrie des Ronald Laing et David Cooper sur lesquels je lisais des tas d\u2019articles dans la presse underground. Peut-\u00eatre\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Certains jours, il m\u2019entretenait de ses exp\u00e9riences mystiques et me faisait part de ses connaissances dans ce domaine. Tout y passait, les rose-croix, le paraclet, la m\u00e9tempsychose, la transfiguration, les stigmates, la saintet\u00e9\u2026 Il professait que tout, dans la nature, \u00e9tait trilogie et il prenait en exemple parfait l\u2019arbre, avec son tronc, ses racines et ses feuilles. On aurait pu ajouter ses branches pour invalider sa th\u00e9orie. Je riais sous cape, bien r\u00e9solu \u00e0 ne pas le contrarier.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas ce qui avait piqu\u00e9 Gaston, mais il \u00e9tait arriv\u00e9 compl\u00e8tement exalt\u00e9 le lendemain de l\u2019annonce de la mort de Georges Pompidou. M\u00eame les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s CGT s\u2019\u00e9taient retourn\u00e9s vers lui et l\u2019avaient regard\u00e9 d\u2019un \u0153il noir. Un peu de respect quand m\u00eame\u2026 Lui hurlait que c\u2019\u00e9tait une excellente nouvelle et que \u00e7a allait peut-\u00eatre calmer ces \u00ab&nbsp;saloperies d\u2019UDR&nbsp;\u00bb qui avaient fait du pays une immense autoroute bord\u00e9e de tours en b\u00e9ton. J\u2019\u00e9tais d\u2019autant plus surpris qu\u2019on n\u2019avait quasiment pas parl\u00e9 de politique depuis qu\u2019on se connaissait. Je r\u00e9servais mes analyses et commentaires \u00e0 d\u2019autres coll\u00e8gues mieux \u00e0 m\u00eame de soutenir ce genre de conversations. Pour lui, c\u2019en \u00e9tait termin\u00e9 des Mesmer et de toute la clique des Gaullistes, du SAC et des CDR. Tous ces godillots malfaisants qui \u00e9taient pass\u00e9s sans transition de la collaboration \u00e0 la pseudo-r\u00e9sistance. Vermeulen, qui, bien qu\u2019adolescent, n\u2019en \u00e9tait pas moins en \u00e2ge d\u2019avoir connu cette \u00e9poque, savait de quoi et de qui il parlait, et il pouvait donner des noms, m\u00eame parmi l\u2019honorable assistance\u2026 \u00ab&nbsp;Tais-toi Gaston&nbsp;\u00bb, entendait-on crier, \u00ab&nbsp;tu nous fatigues&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Et il se taisait en me lan\u00e7ant \u00e0 moi seul un regard complice tout en gratifiant l\u2019ensemble des coll\u00e8gues de la trav\u00e9e de ses airs entendus.<\/p>\n\n\n\n<p>Mieux, durant la campagne \u00e9lectorale qui s\u2019en \u00e9tait suivie, il \u00e9tait devenu un chaud partisan de Ren\u00e9 Dumont, \u00ab&nbsp;l\u2019homme au pull-over rouge&nbsp;\u00bb, comme il le d\u00e9signait. Sa fille, disait-il, militait aux Amis de la terre et l\u2019avait initi\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cologie, depuis le rapport Meadows et le Club de Rome. Dans une soif de connaissance peu commune qui \u00e9voquait Bouvard et P\u00e9cuchet \u00e0 leur plus haut degr\u00e9 d\u2019exaltation, Gaston s\u2019\u00e9tait inform\u00e9 sur le Sahel, la faim dans le monde, la surpopulation, la raret\u00e9 des ressources, le p\u00e9ril nucl\u00e9aire, les langues r\u00e9gionales, l\u2019autogestion et m\u00eame le f\u00e9minisme. Bien qu\u2019il \u00e9cart\u00e2t toute analyse marxisante, Gaston hurlait, depuis son casier de tri, qu\u2019on allait tous crever si on ne faisait rien et que la terre, ce grenier de l\u2019humanit\u00e9, risquait de devenir une immensit\u00e9 aride o\u00f9 plus rien ne pousserait. Quant aux oc\u00e9ans, c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trop tard et ils seraient sous peu des \u00e9gouts \u00e0 ciel ouvert. J\u2019aimais l\u2019entendre dans ces moments-l\u00e0, j\u2019admirais ce proph\u00e8te de malheur qu\u2019il \u00e9tait devenu et qui semblait faire fi des s\u00e9quelles de son accident pour convaincre et convertir ses coll\u00e8gues, comme s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lu par une par une entit\u00e9 transcendante pour ce faire. Gaston \u00e9ructait, vilipendait, exhortait, revendiquant sa folie comme une dimension sup\u00e9rieure de son humanit\u00e9. Je ne le consid\u00e9rais plus comme un objet d\u2019\u00e9tude mais comme un mod\u00e8le \u00e0 \u00e9galer.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain de l\u2019\u00e9lection de Giscard, il \u00e9tait arriv\u00e9 au travail avec une houppelande noire de moine ou de p\u00e9nitent et des sandales, sans rien d\u2019autre, et le receveur, alert\u00e9 par les petits chefs, lui avaient conseill\u00e9 de rentrer chez lui. Gaston ne faisait plus rire, il faisait peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis vinrent les gr\u00e8ves d\u2019octobre 1974 et Gaston, survolt\u00e9, \u00e9tait de toutes les A.G, de tous les piquets de gr\u00e8ve, de toutes les manifestations. Les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s syndicaux le tenaient un peu \u00e0 l\u2019\u00e9cart, comme s\u2019il risquait de porter poisse et d\u2019attirer sur la lutte les pires mal\u00e9dictions. Gaston chantait, vocif\u00e9rait et criait des slogans. Le petit facteur terne et laborieux \u00e9tait devenu un boute-feu en premi\u00e8re ligne du combat social et je me demandais quel part de sa folie entrait dans son engagement. \u00c0 la bourse du travail, il avait m\u00eame voulu prendre la parole mais quelques gros bras du service d\u2019ordre de la CGT l\u2019en avaient dissuad\u00e9. Peur que le fou ne parl\u00e2t mal et ne brouill\u00e2t le discours. Gaston leur en voulait \u00e0 peine, r\u00e9servant ses propos \u00e0 ses voisins de table au bistrot. Un doux d\u00e9lire o\u00f9 la politique, l\u2019\u00e9cologie et le mysticisme s\u2019entrem\u00ealaient jusqu\u2019\u00e0 devenir une soupe indigeste pas toujours rattrap\u00e9e par sa fantaisie naturelle.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9but novembre, au plus fort de la lutte, je ne vis plus Gaston et je fus le seul \u00e0 m\u2019inqui\u00e9ter de son absence. Au bout de deux jours, j\u2019allais toquer chez lui et c\u2019est sa fille qui m\u2019ouvrit. Elle m\u2019expliqua que Gaston ne dormait plus depuis plusieurs nuits, qu\u2019il d\u00e9lirait le jour et que ses comportements \u00e9taient incoh\u00e9rents. Il ne ma\u00eetrisait plus rien et alternait les phases d\u2019exaltation et de d\u00e9pression. Bref, elle avait jug\u00e9 pr\u00e9f\u00e9rable, pour lui comme pour elle, de demander son placement d\u2019office, contresign\u00e9 par son m\u00e9decin traitant, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital psychiatrique d\u2019Armenti\u00e8res. C\u2019\u00e9tait pour son bien et il allait sortir rapidement et en pleine forme, s\u2019effor\u00e7ait-elle \u00e0 me convaincre, avec les platitudes d\u2019usage.<\/p>\n\n\n\n<p>La lutte sans Gaston n\u2019avait plus le m\u00eame go\u00fbt et le retour \u00e0 la normale se profilait d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne le revis plus qu\u2019une fois, lors d\u2019une visite \u00e0 l\u2019h\u00f4pital o\u00f9, visiblement sous camisole chimique, il s\u2019exprimait avec difficult\u00e9 et avait le plus grand mal \u00e0 se souvenir de moi et de tout ce que nous avions pu vivre ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>La psychiatrie traditionnelle avait fait son travail et je d\u00e9cidais, apr\u00e8s avoir re\u00e7u notification de mon succ\u00e8s au concours, que je ne lui pr\u00eaterai pas main forte dans on \u0153uvre de normalisation m\u00e9dicamenteuse. Vir\u00e9 comme auxiliaire pour faits de gr\u00e8ve \u2013 ce n\u2019\u00e9tait pas dit comme \u00e7a \u2013 je n\u2019avais plus qu\u2019\u00e0 suivre un stage, encore un concours r\u00e9ussi, pour entrer, cette fois officiellement, dans la grande administration des Postes, T\u00e9l\u00e9graphe et T\u00e9l\u00e9phone. Je n\u2019en suis sorti qu\u2019\u00e0 la retraite, avec dans la t\u00eate une collection de figures singuli\u00e8res que je prends parfois la peine de ranimer.<\/p>\n\n\n\n<p><em>1\u00b0 juin 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>GASTON Au bureau de poste, il se disait sur le ton de la confidence que Gaston \u00e9tait un ancien pr\u00e9pos\u00e9 chef \u00e0 qui il \u00e9tait arriv\u00e9 un grave accident. On parlait d\u2019une chute \u00e0 v\u00e9lomoteur et d\u2019un autobus qui l\u2019avait heurt\u00e9 en pleine t\u00eate, avant tr\u00e9panation et un premier internement psychiatrique. \u00ab&nbsp;Il avait pris l\u2019autobus&nbsp;\u00bb,&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2094\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2095,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,1,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2094"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2094"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2094\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2097,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2094\/revisions\/2097"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2095"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2094"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2094"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2094"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}