{"id":2127,"date":"2021-06-20T18:14:07","date_gmt":"2021-06-20T16:14:07","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2127"},"modified":"2021-06-20T18:14:09","modified_gmt":"2021-06-20T16:14:09","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-18","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2127","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (18)"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>MARTHA<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"870\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration103-1024x870.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2130\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration103-1024x870.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration103-300x255.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration103-768x653.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration103-1200x1020.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration103-900x765.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration103-600x510.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration103-30x26.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/06\/illustration103.jpg 1460w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Daniel Grardel, infatigable arpenteur et illustrateur des endroits interlopes de sa m\u00e9tropole.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>La Belgique n\u2019\u00e9tait pas encore \u00e0 la mode. J\u2019y habitais, \u00e0 la fronti\u00e8re, derri\u00e8re le rideau de frites, avais-je tendance \u00e0 plaisanter un peu lourdement. En passant et repassant cette fronti\u00e8re, j\u2019avais toujours en t\u00eate cette chanson de Dylan \u00ab&nbsp;The Girl From The North Country&nbsp;\u00bb, et en particulier ce vers qui se pr\u00eatait tellement bien \u00e0 ces journ\u00e9es de vent et de pluie&nbsp;: \u00ab&nbsp;when the wind is heavy on the bordeline&nbsp;\u00bb. Un immense champ de ma\u00efs avec \u00e0 sa t\u00eate un roi d\u2019op\u00e9rette. C\u2019\u00e9tait, de ma fen\u00eatre, ce que j\u2019entrevoyais dans les pires moments, au bout d\u2019une quinzaine d\u2019ann\u00e9es pass\u00e9es l\u00e0, \u00e0 la fronti\u00e8re. Pour aller travailler de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, je passais la douane o\u00f9 des employ\u00e9s pour la plupart d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s depuis l\u2019Acte Unique, arr\u00eataient parfois quelques camions, comme pour combattre le poids de leur oisivet\u00e9 et se donner une contenance.<\/p>\n\n\n\n<p>Je partageais donc ma vie depuis plus de 15 ans avec Martha, la fille du Nord, une frontali\u00e8re qui avait quitt\u00e9 le Nord de la France pour suivre ses deux premiers maris en Flandres occidentales. Les deux travaillaient dans des agences en douane. Elle y \u00e9tait rest\u00e9e, en Belgique, dans une grande maison isol\u00e9e avec jardin sur la grand route entre Menin et Mouscron. On avait trois chats dont un gros blanc presque aveugle et un vieux gris s\u00e9nile qui commen\u00e7ait \u00e0 faire n\u2019importe o\u00f9. Pour compl\u00e9ter le trio, une petite chatte mal nourrie \u00e0 la naissance qui, rachitique, ne s\u2019alimentait presque pas. Trois officiellement, mais les gamelles d\u00e9bordantes de nourriture attiraient tous les chats du quartier. Les femelles faisaient parfois leurs jeunes dans notre v\u00e9randa et Martha les noyait. Elle avait toujours refus\u00e9 de les faire st\u00e9riliser.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais pris la peine de prendre des cours de n\u00e9erlandais, d\u2019aller voir des matchs de foot de l\u2019Excelsior de Mouscron, d\u2019\u00e9couter la <em>RTB<\/em> et de regarder les programmes de t\u00e9l\u00e9vision dans<em> Humo<\/em>, le magazine o\u00f9 dessinait Kamagurka. \u00ab&nbsp;Le monde fantastique des Belges&nbsp;\u00bb, tel \u00e9tait le titre de sa planche hebdomadaire dans le <em>Charlie Hebdo <\/em>qui venait de repara\u00eetre. Il y d\u00e9crivait des Flamands mesquins, b\u00eates et m\u00e9chants. \u00ab&nbsp;Le Flamand est travailleur et \u00e2pre au gain&nbsp;\u00bb, avait dit sentencieusement mon professeur de droit qui \u00e9tait \u00e9galement citoyen belge, avocat et premier \u00e9chevin du bourgmestre de Mouscron. \u00ab&nbsp;Il n\u2019y a rien de plus \u00e0 en dire&nbsp;\u00bb, avait-il ajout\u00e9, perfidement. Moi, je les observais et ils semblaient toujours occup\u00e9s, les hommes au bricolage et les femmes \u00e0 leur m\u00e9nage. Les hommes allaient travailler dans leurs voitures am\u00e9ricaines \u00e0 la zone industrielle du coin quand les femmes allaient s\u2019employer comme secr\u00e9taires chez des notables ou femmes de m\u00e9nage chez des bourgeoises emperl\u00e9es avec de hautes permanentes peroxyd\u00e9es qui les faisaient ressembler \u00e0 des h\u00e9ro\u00efnes de <em>Dallas<\/em>. Bref, depuis le temps et bien que travaillant en France, c\u2019\u00e9tait devenu mon pays.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais fait de rares infid\u00e9lit\u00e9s \u00e0 Martha mais je mettais un point d\u2019honneur, depuis 5 ans, \u00e0 lui \u00eatre fid\u00e8le. Ce n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s difficile, tant les occasions \u00e9taient quasi inexistantes. Ma derni\u00e8re aventure m\u2019avait laiss\u00e9 un go\u00fbt amer et j\u2019\u00e9vitais maintenant soigneusement tout ce qui aurait pu me faire replonger. Trois semaines d\u2019euphorie et trois mois de d\u00e9pression, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je connaissais Fran\u00e7oise depuis longtemps, mais nous n\u2019\u00e9tions pas sp\u00e9cialement proches. Elle travaillait comme moi \u00e0 la Cosmod\u00e9moniaque et elle avait \u00e9t\u00e9 l\u2019une des premi\u00e8res femmes \u00e0 \u00eatre recrut\u00e9e pour les constructions de lignes t\u00e9l\u00e9phoniques. Une chose avait chang\u00e9 nos relations. Par l\u2019interm\u00e9diaire de l\u2019une de ses copines, elle avait adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 mon syndicat et \u00e7a avait eu pour effet de cr\u00e9er des liens.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc \u00e0 la faveur d\u2019un congr\u00e8s d\u00e9partemental de SUD Cosmo qu\u2019on s\u2019\u00e9tait rapproch\u00e9s. Elle m\u2019avait confi\u00e9 qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas trop \u00e0 l\u2019aise avec tout \u00e7a, entendre les textes, les amendements, les discours, les motions, les votes\u2026 Moi, j\u2019avais tendance \u00e0 fanfaronner, comme pour l\u2019impressionner, montant \u00e0 la tribune plus souvent qu\u2019\u00e0 mon tour pour y aller de mes interventions qui se voulaient dr\u00f4les et pertinentes ou pour d\u00e9fendre des amendements d\u00e9pos\u00e9s par la section. Je faisais mon show. On d\u00e9jeunait ensemble et on passait la journ\u00e9e assis c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, elle qui m\u2019avouait humblement son peu de culture syndicale et moi qui pontifiait en lui expliquant les enjeux et en r\u00e9pondant avec empressement \u00e0 toutes ses questions.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait s\u00e9ch\u00e9 la derni\u00e8re apr\u00e8s-midi, pass\u00e9e \u00e0 se b\u00e9coter dans sa voiture. Je rentrais chez moi tard dans la soir\u00e9e en ayant r\u00e9fl\u00e9chi sur tout le trajet \u00e0 justifier mon retard. Martha m\u2019attendait, attrist\u00e9e par ce qu\u2019elle devinait \u00eatre une nouvelle incartade. Je n\u2019avais pas trop envie de la d\u00e9mentir et elle pouvait bien penser ce qu\u2019elle voulait. On en \u00e9tait encore qu\u2019aux pr\u00e9liminaires et rien n\u2019\u00e9tait engag\u00e9, rien n\u2019\u00e9tait consomm\u00e9, surtout.<\/p>\n\n\n\n<p>Le week-end, Fran\u00e7oise \u00e9tait all\u00e9e \u00e0 Presles \u00e0 la f\u00eate de Lutte Ouvri\u00e8re o\u00f9 sa copine militait. Elle m\u2019en avait ramen\u00e9 un petit souvenir, une \u00e9dition originale d\u2019un bouquin de James Elroy, en anglais, que je conservais pr\u00e9cieusement sans \u00eatre capable de le lire. Les camarades vendaient donc les marchandises les plus discutables du capitalisme dans tout ce qu\u2019il avait de plus viriliste et mafieux. Chirac venait d\u2019\u00eatre \u00e9lu \u00e0 la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique et, au premier tour, des bourgeoises du XVI\u00b0 arrondissement avaient vot\u00e9 Laguiller tandis que la candidate qui avait eu mon suffrage avait fait un score piteux. Jospin, challenger, avait fait un score honorable et la seule satisfaction \u00e9tait d\u2019avoir vu Balladur mordre la poussi\u00e8re avec des tr\u00e9molos dans ses \u00ab&nbsp;je vous demande d\u2019arr\u00eater&nbsp;!\u00bb adress\u00e9s \u00e0 ses partisans. N\u2019emp\u00eache, je regardais la soir\u00e9e \u00e9lectorale partag\u00e9 entre tristesse et col\u00e8re. La gauche, toute la gauche, avait perdu et j\u2019\u00e9tais pris de vomissement en voyant le grand con lever les bras dans ce qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 le v\u00e9hicule pr\u00e9sidentiel, suivi par la moto d\u2019un journaliste t\u00e9m\u00e9raire. \u00c0 pleurer. Je suis s\u00fbr qu\u2019une d\u00e9faite de Chirac m\u2019aurait calm\u00e9 et que je serais rest\u00e9 en Belgique jusqu\u2019\u00e0 la fin de mes jours. \u00c0 quoi \u00e7a tient. L\u00e0, puisque j\u2019avais perdu, je rem\u00e2chais le proverbe \u00ab&nbsp;malheureux au jeu, heureux en amour&nbsp;\u00bb, et je d\u00e9cidais de passer \u00e0 l\u2019offensive.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais d\u2019autant plus perdant, sur tous les tableaux, que je recevais le lendemain une lettre d\u2019un auteur de chez Gallimard qui me disait avoir d\u00e9fendu mon manuscrit en comit\u00e9 de lecture, mais que la maison avait d\u00e9cid\u00e9 majoritairement de ne pas le publier. Je n\u2019avais pas suffisamment confiance dans la qualit\u00e9 de mes \u00e9crits pour insister, et j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9, au bout de ce qui \u00e9tait le cinqui\u00e8me refus, d\u2019arr\u00eater les frais.<\/p>\n\n\n\n<p>Je portais l\u2019estocade un peu plus tard, \u00e0 une f\u00eate du syndicat pour son cinqui\u00e8me anniversaire dans un bistrot lillois. Le patron, qu\u2019on appelait Pantoufle, semblait d\u00e9rang\u00e9 dans la lecture de son journal du soir par une quinzaine de syndicalistes en bord\u00e9e. Son serveur, en Shiva de comptoir, renouvelait les bi\u00e8res \u00e0 une vitesse folle et nous avions command\u00e9 des pizzas et des portions de frites pour nous sustenter. J\u2019avais pass\u00e9 quelques heures avec Fran\u00e7oise dans la chambre d\u2019un squat o\u00f9 logeait un camarade. J\u2019avais cette fois la permission de minuit, mais ce n\u2019est qu\u2019au petit matin que je rentrais saoul comme un cochon, d\u00e9gueulant tripes et boyaux avant de me mettre au lit. Face aux explications attendues, je me montrais agressif et s\u00fbr de mon fait, sans que Martha ne cherche \u00e0 me pousser dans mes retranchements. \u00ab&nbsp;Me pose pas de questions, je ne serai pas oblig\u00e9 de te mentir&nbsp;\u00bb, m\u2019\u00e9tais-je exclam\u00e9, parodiant un morceau de Johnny Thunders, le ch\u00e9rubin h\u00e9ro\u00efnomane des New York Dolls. \u00ab&nbsp;Si tu le prends comme \u00e7a, tu peux aussi bien partir&nbsp;\u00bb, m\u2019avait-elle r\u00e9pondu. Je me le tenais pour dit et je consid\u00e9rais l\u2019\u00e9chappatoire comme une virtualit\u00e9 devenue imaginable.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9but juillet, on \u00e9tait all\u00e9s au festival de Torhout avec Fran\u00e7oise et j\u2019avais pr\u00e9text\u00e9 une sortie entre copains dans ce lieu que je fr\u00e9quentais chaque ann\u00e9e pour pouvoir passer la journ\u00e9e avec elle. Martha semblait \u00e0 nouveau sceptique mais me laissait le b\u00e9n\u00e9fice du doute. On avait pass\u00e9 l\u2019apr\u00e8s-midi loin de la sc\u00e8ne et nous avions trouv\u00e9 mieux \u00e0 faire que d\u2019applaudir les groupes qui se succ\u00e9daient. J\u2019avais juste consenti \u00e0 une exception pour R.E.M, mon groupe favori du moment. Moi aussi, j\u2019avais perdu ma religion et la culpabilit\u00e9 commen\u00e7ait \u00e0 distiller son poison.<\/p>\n\n\n\n<p>La semaine d\u2019apr\u00e8s, je prenais des demi-journ\u00e9es de cong\u00e9s que je passais chez elle et je rentrais le soir avec une envie de pleurer en voyant Martha pr\u00e9parer tristement le d\u00eener en me demandant comment j\u2019avais pass\u00e9 ma journ\u00e9e. Je mentais mal et je devinais qu\u2019elle savait que j\u2019avais une liaison, en ayant la pudeur de n\u2019en rien laisser para\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le samedi, je participais \u00e0 la journ\u00e9e porte ouverte de l\u2019\u00e9tablissement psychiatrique o\u00f9 s\u00e9journait mon fr\u00e8re. Martha avait refus\u00e9 de m\u2019accompagner et j\u2019y \u00e9tais all\u00e9 avec mon p\u00e8re. \u00c0 peine aval\u00e9 le dessert d\u2019un petit repas convivial, je pr\u00e9textais un imp\u00e9ratif d\u2019agenda pour laisser la compagnie \u00e0 ses futures r\u00e9jouissances et me rendre en centre ville o\u00f9 Fran\u00e7oise m\u2019attendait. La directrice m\u2019avait fait comprendre que ma conduite, ne serait-ce que par \u00e9gard aux patients et au personnel, n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s respectueuse. Tout \u00e9tait contenu dans ce \u00ab&nbsp;vous nous quittez d\u00e9j\u00e0&nbsp;?&nbsp;\u00bb que j\u2019interpr\u00e9tais ainsi. Je manquais d\u00e9cid\u00e9ment \u00e0 tous mes devoirs.<\/p>\n\n\n\n<p>Certains soirs, je lui demandais d\u2019appeler la cabine t\u00e9l\u00e9phonique c\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais, \u00e0 Halluin, \u00e0 une heure pr\u00e9cise. Je la rappelais et on discutait des heures. Mes sorties s\u2019effectuaient sous les motifs les plus divers, un paquet de cigarettes ou un journal \u00e0 acheter. Un soir, \u00e0 cours d\u2019id\u00e9es, j\u2019avais m\u00eame achet\u00e9 un bouquet de fleurs \u00e0 Martha, \u00e0 son grand \u00e9tonnement. Fran\u00e7oise allait parfois me proposer un rendez-vous \u00e0 l\u2019impromptu, dans un parc avoisinant, et, l\u00e0 aussi, je sortais sous n\u2019importe quel pr\u00e9texte. Il fallait beaucoup d\u2019imagination.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me mettait en garde contre tout \u00e9crit, pour \u00e9viter que nous ne soyons d\u00e9couverts. Nonobstant, je lui \u00e9crivais sans cesse des po\u00e8mes. C\u2019\u00e9tait pour calmer mon angoisse devant cette situation d\u00e9stabilisante. Aussi bien, je ne savais faire que \u00e7a. J\u2019\u00e9tais, de plus, jaloux comme un tigre et ne souffrait pas ce que j\u2019imaginais \u00eatre des minauderies avec d\u2019autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais m\u00eame plus \u00e0 la jouer fine, tant le doute raisonnable avait fait place \u00e0 une quasi-certitude pour Martha. J\u2019esquissais parfois un geste affectueux pour lui montrer que, malgr\u00e9 tout cela, je tenais encore \u00e0 elle, mais elle n\u2019y pr\u00eatait pas attention comme pour me signifier qu\u2019elle aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 que je lui dise la v\u00e9rit\u00e9 plut\u00f4t que de continuer \u00e0 faire semblant.<\/p>\n\n\n\n<p>Le week-end du 14 juillet, on l\u2019avait pass\u00e9 \u00e0 la mer dans une derni\u00e8re tentative, que je savais vaine, de nous raccommoder. On \u00e9tait all\u00e9s \u00e0 l\u2019endroit habituel, De Haan (Le Coq), un faubourg de La Panne o\u00f9 on avait nos habitudes. On avait parl\u00e9 d\u2019avoir une vraie discussion, \u00e0 coeur ouvert, de tirer les bilans, de faire le point et tout ce genre de choses. Au lieu de \u00e7a, on \u00e9tait rest\u00e9s silencieux. Elle avait peur de savoir et de perdre toutes ses illusions quand je craignais de tout avouer et de devoir la quitter. Un jeu ferm\u00e9 qui s\u2019\u00e9tait sold\u00e9 par un match nul. On n\u2019\u00e9tait pas plus avanc\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019accident. Elle conduisait nerveusement sa Volvo et, un peu apr\u00e8s Furnes, elle avait fait une embard\u00e9e qui nous l\u2019avait projet\u00e9 dans le foss\u00e9, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la route. J\u2019\u00e9tais ensanglant\u00e9 et, par chance, elle n\u2019avait rien. Des voitures s\u2019arr\u00eat\u00e8rent avant celle d\u2019un m\u00e9decin qui, apr\u00e8s un bref examen, nous conduisit \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de Furnes o\u00f9 nous avons pass\u00e9 la nuit, en observation.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019avait rien donc et je n\u2019avais aucune fracture malgr\u00e9 un corps endolori, juste quelques contusions. Et beaucoup de confusion, ajoutais-je in petto. Lorsqu\u2019on lui demandait les jours suivants comment elle avait pu perdre le contr\u00f4le de son v\u00e9hicule, elle r\u00e9pondait que c\u2019\u00e9tait \u00e0 cause de moi qui m\u2019\u00e9tait mis \u00e0 vider le cendrier par la fen\u00eatre. Elle me donnait une fois de plus le mauvais r\u00f4le, mais j\u2019avais trouv\u00e9 un autre th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 m\u2019exprimer, une autre pi\u00e8ce \u00e0 jouer avec une nouvelle partenaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je retrouvais Fran\u00e7oise apr\u00e8s ce week-end qui faillit \u00eatre tragique mais je minimisais les \u00e9v\u00e9nements pour ne pas qu\u2019elle se sente si peu que ce soit responsable de ce qui pouvait passer pour une querelle de vieux couple dont elle aurait \u00e9t\u00e9 la cause. On d\u00e9jeunait ensemble le midi, chez elle, et je reprenais le boulot vers 14h30 avec des jambes en coton et des souvenirs pleins la t\u00eate. Le service, que je dirigeais tant bien que mal, allait \u00e0 vau-l\u2019eau et mes sup\u00e9rieurs me conseillaient de me ressaisir, d\u2019abord de r\u00e9duire significativement mes absences syndicales et, ce n\u2019\u00e9tait pas dit comme cela mais l\u2019intention y \u00e9tait, de mettre un terme \u00e0 cette liaison ridicule au vu et au su de tout le monde qui nuisait gravement \u00e0 ma conscience professionnelle et risquait fort de me faire perdre mon poste. Je n\u2019\u00e9tais plus un adolescent et il fallait que je me lib\u00e8re de cette relation toxique dans laquelle je me perdais. Je n\u2019\u00e9tais plus moi-m\u00eame et on avait d\u00e9j\u00e0 support\u00e9 par le pass\u00e9 mes peines de c\u0153ur, mes langueurs et mes \u00e9tats d\u2019\u00e2me. L\u2019entreprise avait chang\u00e9 et on aurait peut-\u00eatre plus autant de patience.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019\u00e9tais plus si s\u00fbr de moi. Je me disais qu\u2019il \u00e9tait encore temps de faire machine arri\u00e8re et qu\u2019il valait mieux \u00e0 tout prendre renouer avec le cours d\u2019une relation tranquille et rassurante, plut\u00f4t que de m\u2019abandonner \u00e0 une passion qui risquait de me d\u00e9truire. C\u2019est dans ces dispositions que je rentrais ce soir-l\u00e0, le 21 juillet. C\u2019\u00e9tait la f\u00eate nationale en Belgique et des festivit\u00e9s \u00e9taient pr\u00e9vues un peu partout.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais aussi tent\u00e9 de rassurer mes parents qui, alert\u00e9s par Martha, me demandaient des comptes \u00e0 propos de mon intention suppos\u00e9e de la quitter. Mes explications devaient \u00eatre laborieuses car ils n\u2019\u00e9taient en rien convaincus. On avait d\u00e9cid\u00e9 de d\u00e9jeuner chez eux le dimanche d\u2019apr\u00e8s, mani\u00e8re de leur montrer que rien n\u2019\u00e9tait compromis. Fran\u00e7oise m\u2019avait fix\u00e9 un ultimatum, n\u2019appr\u00e9ciant pas mes scrupules et mes doutes. Elle n\u2019avait pas l\u2019intention de jouer sagement le r\u00f4le de la ma\u00eetresse attendant par intermittence la visite de son amant et elle m\u2019intimait de choisir mon camp. C\u2019\u00e9tait Martha ou elle, en aucun cas les deux. La pression montait, l\u2019angoisse et la culpabilit\u00e9 aussi et j\u2019en \u00e9tais \u00e0 ne plus dormir que quelques heures par nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce 21 juillet au soir, f\u00eate nationale belge, Martha et moi avions tous les deux un peu bu. On s\u2019\u00e9tait engueul\u00e9s \u00e0 propos de son p\u00e8re qui, malade, ne supporterait pas l\u2019id\u00e9e de voir sa fille se retrouver seule. J\u2019avais pris ces propos culpabilisants pour une forme de chantage et je l\u2019avais envoy\u00e9e pa\u00eetre en lui pr\u00e9cisant que je trouvais pour le moins in\u00e9l\u00e9gant qu\u2019elle m\u00eame son p\u00e8re \u00e0 nos histoires de couple. On \u00e9tait repartis sans se parler et, rentr\u00e9s \u00e0 la maison, je lui avais dit que j\u2019avais pris ma d\u00e9cision et que je la quitterai le lendemain. Celle que j\u2019appelais parfois Martha ma ch\u00e8re en souvenir d\u2019une vieille chanson des Beatles ne fit rien pour me retenir, certaine que j\u2019allais lui revenir apr\u00e8s quelques jours et une d\u00e9sillusion in\u00e9vitable qui pendait au nez du romantique vell\u00e9itaire que j\u2019\u00e9tais. Elle me connaissait trop bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Je partis donc le lendemain et c\u2019est une autre chanson des Beatles que j\u2019avais en t\u00eate, \u00e0 propos d\u2019un poids \u00e0 porter et du temps que \u00e7a prendrait. \u00ab&nbsp;Yes, you\u2019re gonna carry that weight\u2026 A long time&nbsp;\u00bb. Le soir, on f\u00eatait mon d\u00e9part, ou plut\u00f4t ma venue, mon installation d\u00e9finitive, avec Fran\u00e7oise et quelques amis du syndicat. Des joints circulaient et j\u2019en tirais quelques bouff\u00e9es. Avant des bouff\u00e9es d\u00e9lirantes. Je passais une nuit blanche effectivement \u00e0 d\u00e9lirer et \u00e0 me dire qu\u2019il \u00e9tait encore temps de me repentir. Je voulais quitter la chambre, sortir de l\u00e0 et t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 Martha pour qu\u2019elle vienne me chercher.<\/p>\n\n\n\n<p>Au lieu de cela, c\u2019est Fran\u00e7oise qui me conduisit chez son m\u00e9decin g\u00e9n\u00e9raliste \u00e0 qui je demandais de me placer au plus vite dans un \u00e9tablissement sp\u00e9cialis\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 mon fr\u00e8re m\u2019attendait depuis longtemps. Il se contenta de me donner l\u2019adresse d\u2019un psychoth\u00e9rapeute de ses relations et me prescrivit un tranquillisant, \u00e0 prendre imm\u00e9diatement. Il me signa \u00e9galement un arr\u00eat maladie d\u2019une semaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Martha m\u2019appela souvent au t\u00e9l\u00e9phone, implorant mon retour. Je bredouillais \u00e0 chaque fois quelques propos qui se voulaient conciliants avant de lui raccrocher au nez lorsque d\u00e9bordait sa haine et que pleuvaient les insultes. Je me mis sur liste rouge et, m\u00eame avant cela, elle finit par se lasser et je profitais d\u2019une accalmie pour aller chercher mes affaires chez elle. 2000 disques, un millier de livres, des tas de journaux et une brosse \u00e0 cheveux. J\u2019avais lou\u00e9 une camionnette qu\u2019un copain conduisait. Elle m\u2019avait dit qu\u2019elle ne se montrerait pas pendant le d\u00e9m\u00e9nagement.<\/p>\n\n\n\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, mon p\u00e8re levait les bras au ciel en se demandant si ces va et viens allaient bient\u00f4t finir. Sa maison servait d\u2019entrep\u00f4t provisoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez Martha, pendant le d\u00e9m\u00e9nagement, je ne vis que la petite chatte qui vint me faire ses amiti\u00e9s et se frotta \u00e0 moi. Les deux autres ne daign\u00e8rent pas se montrer.<\/p>\n\n\n\n<p>Fin novembre, nous \u00e9tions tous deux devant la porte du centre, au piquet de gr\u00e8ve et nous \u00e9coutions la radio pour conna\u00eetre les accords de Dayton sur l\u2019ex Yougoslavie. Nous occupions aussi la grande salle o\u00f9 nous dormions sur des matelas pneumatiques avec une douzaine de syndicalistes. Nous \u00e9tions dans la lutte ensemble et je me disais que je ne m\u2019\u00e9tais vraiment pas tromp\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>18 juin 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>MARTHA La Belgique n\u2019\u00e9tait pas encore \u00e0 la mode. J\u2019y habitais, \u00e0 la fronti\u00e8re, derri\u00e8re le rideau de frites, avais-je tendance \u00e0 plaisanter un peu lourdement. 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