{"id":2163,"date":"2021-07-04T19:43:08","date_gmt":"2021-07-04T17:43:08","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2163"},"modified":"2021-07-04T19:43:10","modified_gmt":"2021-07-04T17:43:10","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-19","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2163","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (19)"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>RAOUL<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"736\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/illustration109-1024x736.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2165\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/illustration109-1024x736.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/illustration109-300x216.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/illustration109-768x552.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/illustration109-1536x1105.jpg 1536w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/illustration109-1600x1151.jpg 1600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/illustration109-1200x863.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/illustration109-900x647.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/illustration109-600x432.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/illustration109-30x22.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/illustration109.jpg 1877w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Partie fine \u00e0 Moulinsart o\u00f9 Tintin est bourr\u00e9. Daniel Grardel, notre reporter, y \u00e9tait.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>J\u2019ai connu Raoul au printemps 1977, alors que je revenais de Paris pour prendre un poste dans ma r\u00e9gion. Ce fut d\u2019abord \u00e0 Lille, dans un centre de renseignements, o\u00f9 je restais \u00e0 peine une semaine et plantais tout l\u00e0, les fiches et les tableaux lumineux, apr\u00e8s une engueulade avec ma formatrice pour cause d\u2019une communication en PCV coup\u00e9e par ma faute. C\u2019\u00e9tait juste apr\u00e8s les f\u00eates, d\u00e9but janvier. On m\u2019avait laiss\u00e9 une deuxi\u00e8me chance dans ce qu\u2019ils appelaient \u00ab&nbsp;le service des lignes&nbsp;\u00bb, o\u00f9 le chef de centre semblait m\u2019avoir pris en affection.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Finalement je vous comprends, travailler toute la journ\u00e9e avec des bonnes femmes qui se racontent quel menu ils vont mitonner pour leurs repas du soir et quelles fanfreluches elles vont encore s\u2019acheter&#8230;&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa misogynie m\u2019avait surpris, et les raisons de mon p\u00e9tage de plomb devait plus \u00e0 mon \u00e9tat mental et \u00e0 mes sautes d\u2019humeur de caract\u00e9riel qu\u2019\u00e0 une quelconque acrimonie contre un personnel f\u00e9minin que je trouvais globalement moins lourd que les m\u00e2les qui parlaient bagnole, sexe ou football.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s quelques semaines dans un bureau de dessin \u00e0 jouer les utilit\u00e9s (je passais mes journ\u00e9es \u00e0 t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 des amis et je salopais toutes les t\u00e2ches qui m\u2019\u00e9taient confi\u00e9es), je fus invit\u00e9, avec semblait-il un peu d\u2019exasp\u00e9ration cette fois, \u00e0 aller me pr\u00e9senter au central de Roubaix, o\u00f9 il \u00e9tait question de cr\u00e9er un fichier technique d\u2019abonn\u00e9s (on ne parlait pas encore de clients), et o\u00f9 je pourrais enfin d\u00e9ployer mes comp\u00e9tences. J\u2019avais toujours d\u00e9test\u00e9 le dessin industriel et la technologie et, au lyc\u00e9e, je m\u2019arrangeais pour me rendre malade par divers proc\u00e9d\u00e9s pharmaceutiques pour \u00e9chapper au cours hebdomadaire.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;J\u2019ai vraiment de la peine de vous voir dans ce service \u00e0 faire un travail pas du tout fait pour vous. Je crois sinc\u00e8rement que l\u2019ambiance de ce service va vous plaire et que ce nouveau travail va vous permettre d\u2019exprimer votre potentiel, car je crois vraiment en vous et ce serait dommage que\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne l\u2019\u00e9coutais d\u00e9j\u00e0 plus et je souriais \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il croyait m\u2019ouvrir des perspectives insoup\u00e7onn\u00e9es. Je n\u2019\u00e9tais pas en position de force, et il fallait bien que je fasse un petit effort d\u2019employabilit\u00e9, ne serait-ce que pour montrer \u00e0 mes parents ma bonne volont\u00e9 et leur prouver que j\u2019avais encore un pied dans le monde du travail, eux qui commen\u00e7aient \u00e0 d\u00e9sesp\u00e9rer de moi.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est par une froide matin\u00e9e de mars que j\u2019\u00e9tais donc accueilli chaleureusement par Raoul Vercauteren. Il se pr\u00e9senta et me dit d\u2019embl\u00e9e que je n\u2019avais pas \u00e0 m\u2019inqui\u00e9ter, que tout se passera bien. Je compris tout de suite qu\u2019il avait re\u00e7u des consignes de bienveillance, mais je n\u2019en laissais rien para\u00eetre. Apr\u00e8s tout, ce n \u2018\u00e9tait pas de la piti\u00e9 dont t\u00e9moignait Raoul, mais une vraie sympathie, quelque chose qui ressortissait de la bont\u00e9. Presque fraternel. La fum\u00e9e de son cigare m\u2019incommodait, quand bien m\u00eame je fumais \u00e0 l\u2019\u00e9poque deux paquets de Celtiques par jour. Il s\u2019excusa en me disant qu\u2019il n\u2019en fumait que cinq par jour mais qu\u2019ils duraient une bonne heure chacun. Il avait un visage rond et rougeaud, un sourire d\u00e9bonnaire et des lunettes tout aussi rondes qui lui donnaient cet air si chaleureux. Il portait un costume clair assez strict avec une cravate fantaisie repr\u00e9sentant une pin-up des ann\u00e9es 50. Ses larges \u00e9paules m\u2019avaient tout de suite fait penser \u00e0 un Lino Ventura et son allure g\u00e9n\u00e9rale de quadrag\u00e9naire bien en chair m\u2019\u00e9voquait plut\u00f4t un Bernard Blier ou un Francis Blanche. Bref, on \u00e9tait en plein dans un film de Lautner et \u00e0 l\u2019\u00e9coute de son pr\u00e9nom, je m\u2019\u00e9tais permis un \u00ab&nbsp;tu connais pas Raoul&nbsp;?&nbsp;\u00bb qui l\u2019avait fait rire. Apr\u00e8s avoir \u00e9chang\u00e9 quelques banalit\u00e9s, nous \u00e9tions entr\u00e9s dans le bureau o\u00f9 Raoul me pr\u00e9sentait mes futurs coll\u00e8gues. Ils \u00e9taient quatre, rien que des hommes cette fois. Lionel, un jeune \u00e0 cheveux longs avec qui je me lierai d\u2019amiti\u00e9, un petit vieux d\u00e9cati qui ressemblait au Elmer de Bug\u2019s Bunny, un gros type \u00e0 faci\u00e8s d\u2019alcoolique qui ne r\u00e9pondit pas \u00e0 mon salut et un gars d\u2019une trentaine d\u2019ann\u00e9es \u00e0 la calvitie naissante et \u00e0 la fine moustache qui me fit l\u2019impression d\u2019un parfait faux-cul. Une galerie de portraits pas vraiment de nature \u00e0 m\u2019enthousiasmer, mais c\u2019\u00e9tait le travail et on ne choisissait pas ses camarades de labeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premiers jours se passaient plut\u00f4t bien, \u00e0 ma grande surprise, tant j\u2019avais l\u2019impression de tout rater et d\u2019\u00eatre inapte \u00e0 la vie professionnelle. J\u2019\u00e9tais charg\u00e9 de la mise \u00e0 jour de fiches et je devais faire des allers et retours entre le bureau et le central t\u00e9l\u00e9phonique au rez-de-chauss\u00e9e pour mettre \u00e0 jour les informations sur les infrastructures t\u00e9l\u00e9phoniques. Un service f\u00e9minin o\u00f9 des demoiselles plut\u00f4t girondes mesuraient l\u2019intensit\u00e9 \u00e9lectrique des lignes apr\u00e8s chaque installation. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 acquis le vocabulaire technique requis et je parlais couramment de jarreti\u00e8res, de points de concentration, de sous-r\u00e9partitions, d\u2019armoires, de r\u00e9glettes, de diff\u00e9rents types de c\u00e2bles et de poteaux de toutes les tailles. C\u2019\u00e9tait les ann\u00e9es Norbert S\u00e9gard, du nom d\u2019un secr\u00e9taire d\u2019\u00c9tat de Giscard qui devait mettre en \u0153uvre sa grande id\u00e9e&nbsp;: donner le t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 tous les fran\u00e7ais, l\u00e0 o\u00f9 jusqu\u2019ici la moiti\u00e9 attendait le t\u00e9l\u00e9phone et l\u2019autre la tonalit\u00e9, selon la formule qui faisait beaucoup rire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019entendais plut\u00f4t bien avec les coll\u00e8gues et sp\u00e9cialement avec Lionel, le jeune chevelu qui lisait comme moi <em>Charlie Hebdo<\/em> et partageait mes go\u00fbts musicaux. Avec les autres, tout allait bien. Elmer, un ancien lignard recas\u00e9 dans les bureaux \u00e0 la suite d\u2019un accident, m\u2019avait \u00e0 la bonne, presque paternel et celui que j\u2019appelais \u00ab&nbsp;le sanglier&nbsp;\u00bb, le gros alcoolo, avait remarqu\u00e9 mes connaissances en football et testait mon \u00e9rudition sur les \u00e9quipes r\u00e9gionales. J\u2019\u00e9tais plut\u00f4t bon dans l\u2019exercice, et ma m\u00e9moire \u00e9tait encombr\u00e9e de noms de joueurs et de pop stars. Il n\u2019y avait qu\u2019avec le moustachu que le courant ne passait pas. Il n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 l\u2019aise en ma pr\u00e9sence et j\u2019avais devin\u00e9 en lui un esp\u00e8ce d\u2019ambitieux intrigant qui se serait bien vu chef de bureau \u00e0 la place du chef de bureau, en attendant mieux. Il me fuyait et je l\u2019\u00e9vitais. Nous n\u2019\u00e9tions pas pr\u00eats \u00e0 sympathiser.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais remarqu\u00e9 un rituel \u00e9trange. D\u00e8s que sonnaient 18 heures, ils allaient vider des chopes au bistrot d\u2019en face,<em> Le Carillon<\/em>, et j\u2019\u00e9tais bien s\u00fbr invit\u00e9 \u00e0 leurs libations. Le moustachu ne venait pas et Elmer ne buvait plus d\u2019alcool depuis son accident. On se retrouvait donc \u00e0 quatre, Raoul, Lionel, Roger le sanglier et moi, \u00e0 boire au moins quatre bi\u00e8res \u2013 chacun payait sa tourn\u00e9e \u2013 avant de rentrer chez soi. Lorsque je demandais un Perrier ou une boisson sans alcool, on me faisait comprendre que \u00e7a ne faisait pas partie des habitudes de la maison&nbsp;: \u00ab&nbsp;je paie pas de l\u2019eau&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Je rentrais tous les soirs chez mes parents \u00e0 moiti\u00e9 saoul et je d\u00e9laissais le repas du soir, l\u2019estomac pr\u00eat \u00e0 d\u00e9border et presque naus\u00e9eux. Je finissais par rentrer directement chez moi sans passer par la case bistrot, mais je voyais bien que \u00e7a ne plaisait pas \u00e0 Raoul et aux autres, qui voyaient dans cette attitude d\u2019\u00e9vitement les marques d\u2019un temp\u00e9rament individualiste et, pour tout dire, inamical. J\u2019avais beau protester de ma bonne foi, je ne pouvais quand m\u00eame pas leur dire franchement que je ne voulais surtout pas devenir alcoolique. Ils m\u2019auraient demand\u00e9 si c\u2019\u00e9tait pour eux que je disais cela et je n\u2019aurais fait qu\u2019aggraver les choses et compromettre ma position plut\u00f4t confortable parmi eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de quelques semaines, j\u2019avais compl\u00e8tement pris mes marques, je sortais parfois le soir avec le jeune \u2013 Lionel &#8211; et sa copine, une d\u00e9nomm\u00e9e Maria qui semblait en pincer un peu pour moi. J\u2019allais de temps en temps rejoindre les autres au bistrot et ils ne me tenaient plus rigueur de mes d\u00e9fections. D\u2019ailleurs, j\u2019avais maintenant un alli\u00e9 en la personne de Lionel qui trouvait lui aussi que les libations vesp\u00e9rales commen\u00e7aient \u00e0 bien faire et qu\u2019il allait y laisser sa sant\u00e9. Raoul persistait \u00e0 aller finir sa journ\u00e9e au bistrot, avec d\u2019autres que nous, et il ne daignait rentrer chez lui qu\u2019apr\u00e8s avoir ingurgit\u00e9 ses cinq ou six bi\u00e8res qu\u2019il avalait avec une grande facilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand ce n\u2019\u00e9tait pas au bistrot, c\u2019est dans un restaurant du centre-ville qu\u2019il nous arrivait de nous retrouver avec Raoul et sa bande, soit le sanglier, un retrait\u00e9 avec qui il entretenait une vraie relation d\u2019amiti\u00e9 et une relation de comptoir, un cadre du textile comme lui syndicaliste CGT. Le jour de l\u2019enterrement d\u2019un coll\u00e8gue, on \u00e9tait pass\u00e9s \u00e0 table \u00e0 l\u2019heure de l\u2019ap\u00e9ritif et on avait quitt\u00e9 l\u2019\u00e9tablissement en fin de soir\u00e9e. On appelait \u00e7a une embuscade, mais ce genre de chausses-trappe n\u2019\u00e9tait pas rares. J\u2019avais sympathis\u00e9 avec le patron du Grand Cerf, un homosexuel raffin\u00e9 et cultiv\u00e9 avec qui je pouvais parler litt\u00e9rature, m\u00eame si ses go\u00fbts assez classiques et son c\u00f4t\u00e9 anar de droite emp\u00eachaient souvent la moindre convergence.<\/p>\n\n\n\n<p>Raoul, lui, parlait essentiellement de politique et de football. Il me parlait de temps ant\u00e9diluvien o\u00f9 le CORT avait remport\u00e9 le championnat de France. Il \u00e9tait supporter de l\u2019US Valenciennes et il n\u2019aimait pas le LOSC. Il parlait souvent des \u00e9quipes belges, Anderlecht et le Standard. Il \u00e9tait fier de porter le patronyme du capitaine des mauves et blancs. Il habitait la fronti\u00e8re belge et allait souvent voir des matchs de l\u2019Excelsior de Mouscron. En politique, il avait \u00e9t\u00e9 longtemps au PCF, gardait sa carte \u00e0 la CGT et chantait toute la journ\u00e9e du Jean Ferrat \u00e0 tue-t\u00eate. Je lui avais un jour parl\u00e9 d\u2019Aragon comme d\u2019un rimailleur stalinien (j\u2019\u00e9tais tellement ignare), et il m\u2019avait offert le lendemain un petit fascicule de L\u00e9nine intitul\u00e9 <em>Le gauchisme, la maladie infantile du communisme<\/em>. C\u2019\u00e9tait bien vu. Il adorait aussi Brel, le Jazz New Orleans et les chanteuses r\u00e9alistes, se r\u00e9galant chaque mercredi des calembours de une du <em>Canard Encha\u00een\u00e9 <\/em>et psalmodiant avec ferveur les \u00e9ditoriaux de<em> l\u2019Humanit\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aimais particuli\u00e8rement ces repas o\u00f9 nous n\u2019\u00e9tions m\u00eame pas oblig\u00e9s de poser des cong\u00e9s pour passer l\u2019apr\u00e8s-midi \u00e0 picoler et \u00e0 nous empiffrer en finissant par ne plus avoir conscience du temps. Maurice, le patron, nous r\u00e9galait de ses bons mots et allait chercher ses meilleures bouteilles pour nous faire passer un moment de plaisir. Raoul nous couvrait, comme il disait, et prendrait ses responsabilit\u00e9s si la visite inopportune d\u2019un grad\u00e9 quelconque venait \u00e0 nous confondre. Elmer et le moustachu tenaient la baraque et r\u00e9pondaient au t\u00e9l\u00e9phone, c\u2019\u00e9tait bien l\u2019essentiel.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais remarqu\u00e9 que Maurice \u00e9tait port\u00e9 sur le sexe et qu\u2019il parlait librement de ses amants dont certains nous \u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9s. Il avait \u00e9t\u00e9 mari\u00e9 et son \u00e9pouse ne supportait pas une bisexualit\u00e9 qu\u2019il ne tenait pas \u00e0 r\u00e9primer, d\u2019o\u00f9 un divorce t\u00f4t venu qui le laissait \u00e9panouir une sexualit\u00e9 d\u00e9brid\u00e9e. Nos conversations tournaient souvent autour de ces questions, chacun y allant de sa petite anecdote, de sa petite histoire le mettant en sc\u00e8ne dans des positions avantageuses de m\u00e2le d\u00e9sinhib\u00e9 rompu aux choses du sexe. Je n\u2019\u00e9tais pas le meilleur \u00e0 ce jeu-l\u00e0 et je demandais souvent \u00e0 passer mon tour, m\u00eame si parfois mon imagination pouvait venir au secours de mon manque d\u2019exp\u00e9rience. Entre un flirt pouss\u00e9, une relation tarif\u00e9e et un coup d\u2019un soir plut\u00f4t rat\u00e9 \u00e0 Paris, je n\u2019avais pas un grand v\u00e9cu en la mati\u00e8re et mon romantisme un peu fleur bleue s\u2019accommodait mal des descriptions presque pornographiques auxquels ils se livraient.<\/p>\n\n\n\n<p>Durant les vacances de Raoul, en juillet, les choses avaient chang\u00e9. Le moustachu avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9 comme son rempla\u00e7ant et le Carillon comme le Grand Cerf devaient se passer de nos visites. Parfois, Lionel et Maria m\u2019invitaient \u00e0 d\u00eener chez eux, et j\u2019\u00e9tais d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 prendre un appartement et \u00e0 quitter d\u00e9finitivement un domicile familial r\u00e9put\u00e9 pathog\u00e8ne. J\u2019allais plut\u00f4t bien, et la travers\u00e9e de l\u2019\u00e9t\u00e9 s\u2019effectuait pour une fois dans la douceur et le bien-\u00eatre, loin de ces \u00ab&nbsp;blues de l\u2019\u00e9t\u00e9&nbsp;\u00bb qui \u00e9taient jusque-l\u00e0 mon lot&nbsp;; cette sensation de vide et d\u2019abandon qui me laissait au bord de la d\u00e9pression.<\/p>\n\n\n\n<p>Heureusement, l\u2019\u00e9t\u00e9 prit fin et nos escapades gastronomiques au Grand Cerf reprirent de plus belle. Raoul professait que c\u2019\u00e9tait proprement inconvenant et sacril\u00e8ge (\u00ab&nbsp;une h\u00e9r\u00e9sie&nbsp;!&nbsp;\u00bb) d\u2019aller au restaurant par des chaleurs obsc\u00e8nes. En homme du Nord, il estimait que le froid s\u2019accordait bien avec les exc\u00e8s de boisson et de nourriture. Nous nous retrouvions encore une petite dizaine autour de la nappe blanche et des couverts en argent, et je pensais aux <em>Contes de la b\u00e9casse<\/em> de Maupassant ou \u00e0 <em>l\u2019Ami Fritz<\/em> de Erckman-Chatrian, quand les convives \u00e9taient pri\u00e9s de r\u00e9galer l\u2019auditoire par une anecdote piquante. En guise d\u2019anecdote, Raoul nous avait parl\u00e9 d\u2019une chaude nuit pendant ses vacances sur la Costa Brava, alors qu\u2019il s\u2019\u00e9tait \u00e9gar\u00e9 avec sa femme dans une bo\u00eete \u00e9changiste, sans le savoir. Maurice avait surench\u00e9ri, racontant avec force d\u00e9tails le soir o\u00f9 il avait particip\u00e9 \u00e0 une partie fine avec des gitons, des prostitu\u00e9es et des notables. On se serait cru dans un film de Chabrol ou de Mocky, avec tous les clich\u00e9s sur une bourgeoisie perverse venue pr\u00e9lever son poids de chair fra\u00eeche.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019en fis la r\u00e9flexion \u00e0 Maurice, et il me mit au d\u00e9fit de le suivre lors de la prochaine partouze \u00e0 laquelle il \u00e9tait convi\u00e9. L\u2019invitation valait aussi pour Raoul et pour Lionel, qui d\u00e9clina avec d\u00e9dain. J\u2019\u00e9tais mal embarqu\u00e9 mais, ne serait-ce que par curiosit\u00e9 et pour ne pas avoir l\u2019air de me d\u00e9gonfler, je les suivais dans leurs aventures libidineuses, un soir d\u2019automne.<\/p>\n\n\n\n<p>Raoul conduisait avec Maurice \u00e0 la place du mort, et j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. J\u2019avais fait un effort vestimentaire mais je ne parvenais pas \u00e0 \u00e9galer mes compagnons, surtout Maurice, avec une \u00e9charpe blanche de noceur sur un lourd pardessus recouvrant un costume trois-pi\u00e8ces. Je m\u2019\u00e9tais demand\u00e9 quelle tenue convenait le mieux \u00e0 ce genre d\u2019activit\u00e9 et, dans la mesure o\u00f9 tout le monde \u00e9tait cens\u00e9 finir par se retrouver nu ou peu s\u2019en faut, je trouvais la question un peu secondaire.<\/p>\n\n\n\n<p>La voiture s\u2019arr\u00eata devant une maison de ma\u00eetre faiblement \u00e9clair\u00e9e et, \u00e0 notre coup de sonnette, un loufiat vint nous ouvrir et il fit la bise \u00e0 Maurice avant de nous prier obs\u00e9quieusement d\u2019entrer. Au bout d\u2019un long couloir, nous acc\u00e9d\u00e2mes \u00e0 un salon o\u00f9 des messieurs et des dames devisaient agr\u00e9ablement, semblait-il, devant des seaux \u00e0 champagne et des amuse-gueules. Les choses, visiblement, n\u2019\u00e9taient pas encore engag\u00e9es et on en restait \u00e0 un badinage de bon ton, sans que personne n\u2019os\u00e2t d\u00e9clencher les hostilit\u00e9s. Maurice saluait nos h\u00f4tes les uns apr\u00e8s les autres, manifestement fier de nous faire la d\u00e9monstration qu\u2019il \u00e9tait un habitu\u00e9 de ces f\u00eates un peu leste. Les f\u00eates galantes, aurait dit Verlaine. Raoul et moi restions un peu en retrait, verre en main, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019une femme \u00e0 l\u2019air d\u00e9lur\u00e9 v\u00eatue d\u2019un court cotillon vienne nous demander si tout allait bien. Elle vint s\u2019immiscer dans notre conversation et joua bient\u00f4t les fr\u00f4leuses en nous faisant comprendre que nous \u00e9tions \u00e0 son go\u00fbt. Tr\u00e8s vite, et puisque nous \u00e9tions deux, elle fit appel \u00e0 celle qui devait \u00eatre sa copine pour donner le d\u00e9part de la f\u00eate charnelle o\u00f9 nous \u00e9tions convi\u00e9s. La premi\u00e8re, pr\u00e9nomm\u00e9e Roxane, invita Raoul \u00e0 la rejoindre au salon o\u00f9 des couples commen\u00e7aient \u00e0 entrer en action. La seconde, qu\u2019on appelait Sylvia, se mit en peine de m\u2019entreprendre. Des pr\u00e9noms d\u2019emprunt car elles devaient s\u2019appeler Gis\u00e8le ou Martine. Perch\u00e9e sur des talons-aiguilles, elle \u00e9tait v\u00eatue d\u2019une jupe noire ultra-courte laissant voir les jarretelles de ses bas r\u00e9silles. Une grande blonde hyper-maquill\u00e9e au visage chevalin. L\u2019autre, Roxane, \u00e9tait plut\u00f4t potel\u00e9e, petite, avec de gros seins et un derri\u00e8re opulent.<\/p>\n\n\n\n<p>Je fis semblant d\u2019accompagner Sylvia au salon mais, devant ces corps enchev\u00eatr\u00e9s dans les positions les plus humiliantes, je fis demi-tour et quittai la maison des plaisirs. Je m\u2019\u00e9tais tromp\u00e9 d\u2019endroit, tromp\u00e9 de filles, tromp\u00e9 d\u2019amis&nbsp;. Je repensais in petto \u00e0 cette chanson d\u2019Elliot Murphy et \u00e0 ce cin\u00e9ma porno, \u00ab&nbsp;aussi loin de l\u2019amour que l\u2019on peut \u00eatre&nbsp;\u00bb. Je me disais que j\u2019allais devoir rentrer \u00e0 pied, il \u00e9tait tard pour appeler un taxi, et que cette longue marche ne suffirait pas \u00e0 expier mes fautes. C\u2019est alors que je vis Raoul sur le pas de la porte, aussi d\u00e9pit\u00e9 que moi, qui me proposa de me raccompagner. \u00ab&nbsp;C\u2019est pas des trucs pour nous, \u00e7a, me dit-il en b\u00e2illant. J\u2019aime autant aller au bordel, c\u2019est plus sain&nbsp;\u00bb. Je n\u2019avais rien \u00e0 lui r\u00e9pondre, partag\u00e9 entre la peur, la honte et le d\u00e9sir. Honte d\u2019\u00eatre venu jusqu\u2019ici pour satisfaire \u00e0 une curiosit\u00e9 louche, d\u00e9sir de ces corps \u00e9rotis\u00e9s, d\u00e9nud\u00e9s et offerts. Peur de l\u2019animalit\u00e9 du sexe et de son parfum d\u2019interdit.<\/p>\n\n\n\n<p>Raoul m\u2019invita \u00e0 boire un dernier verre et on s\u2019attarda dans un bistrot ouvert la nuit, o\u00f9 un travesti vint nous faire des avances. On n\u2019en sortait pas. Le juke-box passait une vielle chanson de Petula Clark, \u00ab&nbsp;La nuit n\u2019en finit pas&nbsp;\u00bb, une reprise du \u00ab&nbsp;Needles And Pins&nbsp;\u00bb des Searchers. Je fus surpris de voir Raoul suivre le travesti dans l\u2019arri\u00e8re-salle et je ne l\u2019attendais pas, demandant au patron de m\u2019appeler un taxi. J\u2019en avais plus qu\u2019assez, et je pensais maintenant \u00e0 Henry Miller et \u00e0 son <em>Monde du sexe<\/em>, que je n\u2019avais nulle envie d\u2019explorer. Nec plus ultra.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e d\u2019apr\u00e8s, le service d\u00e9m\u00e9nagea \u00e0 Lille et nous ne pouvions plus aller au Grand Cerf, sur la place de Roubaix. Raoul avait \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 \u00e0 la t\u00eate d\u2019un service o\u00f9 le moustachu lui disputait la place, \u00e9ternel vizir imp\u00e9trant \u00e0 la distinction de Calife. Moi, j\u2019\u00e9tais avec Elmer et Lionel dans un service administratif o\u00f9 nos comp\u00e9tences techniques durement acquises n\u2019\u00e9taient plus d\u2019aucune utilit\u00e9. Quelqu\u2019un d\u2019autre nous avait rejoint, un autre lignard \u00e0 la r\u00e9forme pr\u00e9nomm\u00e9 Arnaud. La demande \u00e9tait forte et nous aurons du renfort, trois femmes qui se feraient toutes petites dans un bureau exigu. \u00c0 nos moments perdus, j\u2019organisais des \u00ab&nbsp;jeux de con&nbsp;\u00bb, en hommage au Professeur Choron, avec des questions et des quiz sur des sujets divers et vari\u00e9s, fa\u00e7on<em> Grosses t\u00eates<\/em>, avec des \u00e9ternels \u00ab&nbsp;bonne r\u00e9ponse de Monsieur ou Madame Machin&nbsp;\u00bb. J\u2019\u00e9tais devenu agent d\u2019ambiance, moi qui passait il y a encore peu pour un d\u00e9pressif chronique.<\/p>\n\n\n\n<p>Raoul fut victime d\u2019un accident cardio-vasculaire alors qu\u2019il trompait son \u00e9pouse avec une coll\u00e8gue. La culpabilit\u00e9, peut-\u00eatre, ou l\u2019abus des bonnes choses. En r\u00e9\u00e9ducation, il ne supportait pas de ne plus boire, ne plus manger comme il l\u2019entendait et, surtout, de ne plus m\u00e2chouiller ses Willem II. Il se rel\u00e2cha \u00e0 un R\u00e9veillon et mourut d\u2019une crise cardiaque. Elmer prit sa retraite et je n\u2019eus plus de nouvelles. Le sanglier aussi \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9, apr\u00e8s de graves probl\u00e8mes h\u00e9patiques et des op\u00e9rations en cascade. Le moustachu est devenu cadre sup\u00e9rieur et m\u2019a pourri la vie pendant 5 ans. Quant \u00e0 Lionel, il s\u2019est s\u00e9par\u00e9 de Maria et est parti \u00e0 Paris. On est rest\u00e9s longtemps amis, avant de se perdre de vue. Il habitait dans le Gers, aux derni\u00e8res nouvelles. Maurice est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 du Sida. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 vers\u00e9 dans les services commerciaux et j\u2019ai m\u00eame anim\u00e9 un journal d\u2019entreprise, ce qui faisait de moi un tra\u00eetre pour les camarades de mon syndicat. Pour ma d\u00e9fense, je faisais un sale boulot mais j\u2019avais une excuse&nbsp;: je le faisais salement, pour paraphraser<em> le voleur<\/em> de Darien. Le cul entre deux chaises.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s les T\u00e9l\u00e9coms de Marcel Roulet, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 Bon puis Breton puis Lombard et il a fallu s\u2019accrocher, y compris syndicalement, pour ne pas tomber, comme tant d\u2019autres sont tomb\u00e9s. On n\u2019aurait jamais vu \u00e7a du temps de Raoul&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le 26 juin 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RAOUL J\u2019ai connu Raoul au printemps 1977, alors que je revenais de Paris pour prendre un poste dans ma r\u00e9gion. 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