{"id":2180,"date":"2021-08-09T15:59:15","date_gmt":"2021-08-09T13:59:15","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2180"},"modified":"2021-08-09T15:59:18","modified_gmt":"2021-08-09T13:59:18","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-20","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2180","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (20)"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u>GONTRAND<\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"775\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/illustration109-1024x775.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2182\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/illustration109-1024x775.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/illustration109-300x227.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/illustration109-768x581.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/illustration109-1536x1163.jpg 1536w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/illustration109-2048x1550.jpg 2048w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/illustration109-2000x1514.jpg 2000w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/illustration109-1600x1211.jpg 1600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/illustration109-1200x908.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/illustration109-900x681.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/illustration109-600x454.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/illustration109-30x23.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Gontrand s&rsquo;est cach\u00e9 dans le paysage. Sauras-tu le retrouver ?<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Ma femme et moi, on avait d\u00e9cid\u00e9 de l\u2019h\u00e9berger, tellement il inspirait la piti\u00e9 et semblait d\u00e9muni devant les rudesses de l\u2019existence, les n\u00e9cessit\u00e9s de la survie. Il ne parlait pas mais il lui arrivait de pousser des cris per\u00e7ants comme pour exorciser les malheurs qu\u2019il avait d\u00fb vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>Un Sans Domicile Fixe, un SDF comme on disait d\u00e9j\u00e0 depuis tant d\u2019ann\u00e9es alors que chaque nouveau pr\u00e9sident \u00e9lu avait d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019il n\u2019y en aurait plus. \u00c9radiquer la grande pauvret\u00e9, comme ils disaient, ce qui faisait penser \u00e0 la fameuse extinction du paup\u00e9risme apr\u00e8s 8 heures du soir promise en vain par Napol\u00e9on III.<\/p>\n\n\n\n<p>On n \u2018avait pas pu en savoir plus sur sa vie d\u2019avant, sa famille, ses enfants, ses amis (s\u2019il en avait), sa ville de naissance, les lieux o\u00f9 il avait v\u00e9cu, ses occupations, son ancien m\u00e9tier, ses passions ou le reste de son histoire. Toutes ces informations qui touchaient parfois \u00e0 l\u2019intime et forgeaient ce qu\u2019on appelait une identit\u00e9. Aucun document, aucun papier.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but, Gontrand s\u2019\u00e9tait content\u00e9 de squatter notre jardin, ou le coin de pelouse qui en tenait lieu, refusant de s\u2019installer \u00e0 demeure. Muet, il n\u2019avait pu d\u00e9cliner son nom et on l\u2019avait tout de suite baptis\u00e9 Gontrand, \u00e0 cause du personnage de <em>Popeye<\/em> qui ne cessait de commander des hamburgers dans tous les bars am\u00e9ricains possibles. \u00ab&nbsp;One hamburger, please&nbsp;!&nbsp;\u00bb. De Gontrand, il avait les rondeurs, les moustaches effil\u00e9es et presque blanches et le regard doux et bonasse d\u2019un \u00e9ternel humili\u00e9. On aurait pu tout aussi bien l\u2019appeler Placide, l\u2019ours boulimique de <em>Placid et Muzo<\/em>, mais on avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 Gontrand parce que plus humain.<\/p>\n\n\n\n<p>De Gontrand, il avait donc aussi les app\u00e9tits. Il ne voulait pas rentrer et restait sourd aux pourtant nombreuses invitations \u00e0 nous rejoindre, pr\u00e9f\u00e9rant engloutir tout ce qu\u2019on lui donnait avec une voracit\u00e9 et \u00e0 une vitesse qui nous faisait rire. Gontrand semblait s\u2019amuser de nous voir hilares en le regardant baffrer sa nourriture et il nous lan\u00e7ait des \u0153illades courrouc\u00e9es et inqui\u00e8tes, comme pour pr\u00e9server sa dignit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, il accepta de rentrer mais, ne souhaitant pas partager notre quotidien, il avait fait part de son intention de rester dans une chambre d\u2019ami, au premier \u00e9tage, et de ne pas en sortir. C\u2019est \u00e0 ce moment qu\u2019on s\u2019\u00e9tait aper\u00e7u qu\u2019il \u00e9tait malade, souffrant de diarrh\u00e9es et de gros probl\u00e8mes dermatologiques. Comme il refusait de voir un m\u00e9decin, on lui avait achet\u00e9 des m\u00e9dicaments \u00e0 la pharmacie apr\u00e8s quelques descriptions des sympt\u00f4mes \u00e0 l\u2019apothicaire. Les diarrh\u00e9es et les fuites urinaires finirent par cesser, mais les boutons et les rougeurs qui parsemaient son corps \u00e9taient plus r\u00e9sistantes. Le pharmacien avait parl\u00e9 de possibles maladies v\u00e9n\u00e9riennes mal ou pas soign\u00e9es et on l\u2019avait m\u00eame entendu prononcer le mot sida ou leucose, pour ne pas nous alarmer.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir pris des renseignements dans le quartier et chez les commer\u00e7ants du centre-ville, on en savait un peu plus sur Gontrand, un peu connu dans les parages. Il avait toujours \u00e9t\u00e9 errant, clochardis\u00e9, d\u00e9socialis\u00e9. On ne lui connaissait pas d\u2019attaches familiales, ni femme ni enfants&nbsp;; ni fr\u00e8res ni s\u0153urs ni aucune parent\u00e8le. Il n\u2019avait jamais eu d\u2019amis et s\u2019\u00e9tait arrang\u00e9 pour ne jamais travailler. Tout ce qu\u2019on savait est qu\u2019il habitait depuis longtemps la commune, rodant aux alentours du canal et dormant parfois dans les cimeti\u00e8res ou dans la rue. Certains s\u2019\u00e9tendaient sur son caract\u00e8re difficile, ses tendances asociales et son incapacit\u00e9 fonci\u00e8re \u00e0 vivre en communaut\u00e9. Pour les uns, il \u00e9tait un parangon de libert\u00e9 quand pour d\u2019autres, il n\u2019\u00e9tait qu\u2019un malade mental ayant miraculeusement \u00e9chapp\u00e9 aux filets de la psychiatrie.<\/p>\n\n\n\n<p>Gontrand allait mieux au bout de quelques semaines et il avait quitt\u00e9 la chambre pour s\u2019installer dans le long couloir o\u00f9 s\u2019amoncelaient les livres de la biblioth\u00e8que. Il passait son temps entre les bouquins d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et les v\u00eatements de l\u2019autre, enferm\u00e9s dans une penderie. Quelques livres \u00e9taient parfois d\u00e9plac\u00e9s et on pouvait voir des traces d\u2019ongles sur certaines couvertures. En avait-il lu, on pouvait en douter \u00e0 en juger par ses difficult\u00e9s avec les mots et le langage. En tout cas, il paraissait aimer leur forme et leur mati\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le couloir, Gontrand avait investi le palier, chaque jour en meilleure sant\u00e9 et ingurgitant des quantit\u00e9s affolantes de nourriture et de boissons qui justifiaient amplement son nom, ou celui qu\u2019on lui avait donn\u00e9 et auquel il r\u00e9pondait maintenant sans aucune h\u00e9sitation. Chaque station choisie et occup\u00e9e durait environ une semaine, apr\u00e8s quoi il explorait d\u2019autres lieux en aventurier avant de s\u2019y installer pour un temps comme dans un espace conquis et assimil\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il vivait maintenant avec nous, admis \u00e0 notre table et partageant nos repas. Il n\u2019\u00e9tait pas int\u00e9ress\u00e9 par les programmes de t\u00e9l\u00e9vision ou les \u00e9missions de radio et passait beaucoup de temps \u00e0 faire ses petites marches dehors, \u00e0 piquer des roupillons en pleine journ\u00e9e, \u00e0 boire ou \u00e0 manger, ce qu\u2019il faisait toujours sans mod\u00e9ration et qui semblait sans cons\u00e9quences sur son poids.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur nos objurgations, il avait accept\u00e9 de voir un m\u00e9decin et on lui avait diagnostiqu\u00e9 un d\u00e9but de diab\u00e8te et une s\u00e9rieuse insuffisance r\u00e9nale, ce qui expliquait son besoin continuel de boire de grandes quantit\u00e9 d\u2019eau. On devait donc le mettre au r\u00e9gime et c\u2019\u00e9tait la pire des chose qu\u2019on pouvait lui faire, tant sa gloutonnerie n\u2019avait pas de limites.<\/p>\n\n\n\n<p>Gontrand prenait ses m\u00e9dicaments avec docilit\u00e9, ses gouttes, ses comprim\u00e9s, ses suppositoires. Il semblait avoir compris que de ces rem\u00e8des d\u00e9pendrait sa survie. Ayant pass\u00e9 le plus clair de son existence dans la rue, il lui en \u00e9tait rest\u00e9 des s\u00e9quelles et une hygi\u00e8ne de vie d\u00e9plorable comme des habitudes alimentaires avaient fait de lui un malade chronique, un val\u00e9tudinaire d\u00e9pendant des onguents, des baumes et autres vuln\u00e9raires.<\/p>\n\n\n\n<p>Asocial, il l\u2019\u00e9tait rest\u00e9 et nous faussait compagnie sans pr\u00e9venir lorsque des amis venaient \u00e0 la maison. Ils ne connaissaient de Gontrand que le nom et le reste de son \u00eatre restait pour eux myst\u00e9rieux, \u00e0 tel point qu\u2019ils finissaient par se demander s\u2019il existait vraiment et ne serait pas une invention d\u2019un couple qui s\u2019ennuyait. L\u2019invention de Gontrand, l\u2019hypoth\u00e8se formul\u00e9e \u00e0 demi-mot nous avait fait hurler de rire, pour un \u00eatre si pr\u00e9sent et nous donnant constamment des t\u00e9moignages de sa reconnaissance et de son affection. Il \u00e9tait rest\u00e9 sauvage, ours, et alors&nbsp;? C\u2019\u00e9tait toute une vie de souffrance qui l\u2019avait conduit \u00e0 se m\u00e9fier de tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien qu\u2019il refus\u00e2t toujours, m\u00eame apr\u00e8s des heures de supplications, de partir avec nous en vacances, on constatait qu\u2019\u00e0 notre retour Gontrand n\u2019\u00e9tait pas au mieux. \u00c9tait-ce le r\u00e9gime de bo\u00eetes de conserve, de charcuterie en sachet ou de viandes en bocaux (il n\u2019avait jamais cuisin\u00e9 et n\u2019\u00e9tait pas dispos\u00e9 \u00e0 s\u2019y mettre), Gontrand semblait chagrin et taciturne \u00e0 notre retour et il nous faisait comprendre qu\u2019il n\u2019avait pas trop appr\u00e9ci\u00e9 ces longues journ\u00e9es de solitude dans la maison vide qu\u2019on lui avait laiss\u00e9e. S\u2019il nous reprochait dans son mutisme obstin\u00e9 notre absence et qu\u2019il fallait encore laisser passer les jours pour le voir revenir \u00e0 de meilleurs sentiments, le moral n\u2019\u00e9tait pas seul atteint.<\/p>\n\n\n\n<p>Si certaines maladies \u00e9taient contenues et ne se propageaient plus, d\u2019autres r\u00e9sistaient vaillamment \u00e0 toutes les th\u00e9rapies et se d\u00e9veloppaient dangereusement. Ainsi, ses insuffisances r\u00e9nales avaient provoqu\u00e9 sa c\u00e9cit\u00e9 et, de muet, Gontrand \u00e9tait maintenant devenu aveugle. Non seulement il ne sortait plus, mais m\u00eame ses d\u00e9placements \u00e0 la maison \u00e9taient autant de slaloms \u00e0 travers emb\u00fbches et traquenards. On devait surveiller qu\u2019il passe bien les portes, d\u00e9placer des obstacles sur son chemin, veiller \u00e0 ce que la voie soit libre et l\u2019aider \u00e0 bien percevoir la pr\u00e9sence de son assiette, de son verre ou de son bol.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019imaginais qu\u2019on l\u2019aurait amen\u00e9 chez un gu\u00e9risseur ou accompagn\u00e9 chez une gitane un peu vaudoue qui lui aurait rendu la vue. \u00ab&nbsp;Eyesight To The Blind&nbsp;\u00bb, oui, rendre la vue aux aveugles, comme le chantait le bluesman Sonny Boy Williamson. Et puis, tant qu\u2019on \u00e9tait dans la mythologie des voyantes, des gitanes, des pythonisses et des chamans, je songeais au <em>Tommy<\/em> des Who, cet adolescent rendu aveugle \u00e0 la suite d\u2019un traumatisme infantile mais qui avait largement compens\u00e9 en d\u00e9veloppant les autres sens et son esprit, devenu d\u2019abord un sorcier du flipper avant d\u2019acc\u00e9der \u00e0 la stature d\u2019un leader de sa g\u00e9n\u00e9ration, d\u2019un gourou, d\u2019une pop star.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais tout cela \u00e9tait de la litt\u00e9rature, ou de la fiction en tout cas, et Gontrand n\u2019avait rien d\u00e9velopp\u00e9 de plus, pas plus que son intelligence ou sa sensibilit\u00e9 n\u2019en \u00e9taient sorties d\u00e9cupl\u00e9es. Il n\u2019\u00e9tait pas moins muet, n\u2019avait pas plus d\u2019acuit\u00e9 auditive, de go\u00fbt ou d\u2019odorat. S\u2019il avait cultiv\u00e9 quelque don secret, c\u2019\u00e9tait bien \u00e0 notre insu. Toujours est-il qu\u2019il se d\u00e9pla\u00e7ait avec de plus en plus de difficult\u00e9, devait t\u00e2tonner avant de poser ses fesses sur une chaise ou sur un canap\u00e9. On en \u00e9tait pein\u00e9 et infiniment triste, \u00e9vitant de le regarder durant ses p\u00e9nibles tergiversations, pour ne pas l\u2019atteindre dans sa dignit\u00e9. Gontrand qui avait eu \u00e0 faire face, toute sa vie, aux pires vicissitudes \u00e9tait devenu compl\u00e8tement aveugle. Une calamit\u00e9, une d\u00e9solation.<\/p>\n\n\n\n<p>La seule chose qui n\u2019avait pas chang\u00e9 demeurait son app\u00e9tit vorace et sa soif perp\u00e9tuelle. On l\u2019abreuvait d\u2019eau tout en veillant \u00e0 le convier \u00e0 nos repas, sans r\u00e9pondre \u00e0 ses demandes criantes de toutes sortes de victuailles \u00e0 toute heure du jour. Gontrand n\u2019avait aucune limite et le th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombre qu\u2019\u00e9tait devenu son quotidien l\u2019incitait \u00e0 ingurgiter encore d\u2019avantage de nourriture, si tant est que ce f\u00fbt possible. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 sa seule et derni\u00e8re consolation.<\/p>\n\n\n\n<p>Gontrand ne d\u00e9passait plus le p\u00e9rim\u00e8tre du petit jardinet sauf aux heures des repas o\u00f9 il se glissait prudemment \u00e0 sa place. On fit venir un sp\u00e9cialiste en d\u00e9sespoir de cause, mais celui-ci ne nous encouragea gu\u00e8re. La vue de Gontrand avait en fait d\u00e9clin\u00e9 depuis des ann\u00e9es pour en arriver \u00e0 une compl\u00e8te c\u00e9cit\u00e9 et tout cette infirmit\u00e9 \u00e9tait due \u00e0 la fois \u00e0 un diab\u00e8te s\u2019\u00e9tant soudainement aggrav\u00e9 et \u00e0 des insuffisances r\u00e9nales d\u00e9j\u00e0 diagnostiqu\u00e9es. Il n\u2019y avait rien \u00e0 y faire, et nous avions bien de la chance qu\u2019il n\u2019ait pas encore d\u00e9velopp\u00e9 une maladie cardiaque, un souffle au c\u0153ur ou une pathologie de cet ordre. D\u2019ailleurs, il prescrivit un nouveau m\u00e9dicament qui vint s\u2019ajouter \u00e0 une pharmacop\u00e9e d\u00e9j\u00e0 exc\u00e9dentaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Tant pis, nous serions ses yeux et ses oreilles, encore qu\u2019il ne f\u00fbt pas sourd, tant il est vrai qu\u2019on ne peut pas tout avoir. Gontrand coulerait une fin de vie paisible \u2013 il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 d\u2019un certain \u00e2ge quand il s\u2019\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 nous et cela faisait maintenant 6 ans qu\u2019il partageait nos vieux jours. Apr\u00e8s tout, comme le voulait \u00e0 peu pr\u00e8s le proverbe anglais, un licou est aussi bon que des \u0153ill\u00e8res pour un cheval aveugle. Et puis, de toute fa\u00e7on, ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 son \u00e2ge qu\u2019il allait s\u2019int\u00e9resser \u00e0 la lecture, au spectacle&nbsp;; qu\u2019il se lancerait dans de longues promenades ou accomplirait des exploits sportifs. Tant qu\u2019il pouvait encore manger, Gontrand ne devait pas en demander beaucoup plus. Pouss\u00e9s par la piti\u00e9 qu\u2019il nous inspirait, nous avions d\u2019ailleurs d\u00e9cid\u00e9 d\u2019augmenter ses portions, comme une compensation \u00e0 un handicap contre lequel on ne pouvait rien. Autant finir en beaut\u00e9&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Un r\u00e9gime grossissant qui ne changeait rien et lui faisait garder son poids de forme. N\u2019\u00e9tait le fait qu\u2019il ne distinguait plus rien, il avait gard\u00e9 son agilit\u00e9, sa souplesse et sa prestance, m\u00eame si ces qualit\u00e9s intrins\u00e8ques ne trouvaient plus trop \u00e0 s\u2019employer. Une fin de vie v\u00e9g\u00e9tative. Il s\u2019\u00e9tait engag\u00e9 dans un long tunnel, une longue nuit \u00e0 peine interrompue par ses repas, ses m\u00e9dicaments et ses besoins naturels.<\/p>\n\n\n\n<p>La vie \u00e9tait d\u2019une injustice criante. Gontrand n\u2019avait pas les bons g\u00e8nes, n\u2019avait pas fait les bonnes rencontres, n\u2019avait pas grandi entour\u00e9 de l\u2019affection des siens, n\u2019avait pas connu l\u2019amour ou l\u2019amiti\u00e9, n\u2019avait pas fait d\u2019\u00e9tudes, n\u2019avait pas re\u00e7u les codes et les cl\u00e9s. Il avait v\u00e9cu une vie d\u2019errance en connaissant la faim, la soif, le froid, la peur, les moqueries, les humiliations et l\u2019absence de compassion. Seul un puissant instinct de survie et son aversion naturelle pour le suicide l\u2019avaient maintenu en vie, tant bien que mal, et nous nous f\u00e9licitions de lui avoir, sur la fin de cette dure existence, donn\u00e9 un manteau, une maison et un b\u00e2ton de vieillesse. Un peu de chaleur, de confort et d\u2019amiti\u00e9. D\u2019amour et de fraternit\u00e9. Et il en sera ainsi jusqu\u2019au bout. Qu\u2019il puisse encore en profiter autant que ce sera possible, oublier ou du moins surmonter son infirmit\u00e9 et son malheur au chaud soleil de notre affection.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous l\u2019aviez certainement devin\u00e9 depuis longtemps, Gontrand est un chat p\u00e9greleux et malingre que l\u2019on a eu la joie de recueillir et de ch\u00e9rir. Un chat dit \u00ab&nbsp;libre&nbsp;\u00bb, comme ils disent \u00e0 la SPA, comprendre vaccin\u00e9 et enregistr\u00e9 administrativement, mais promis \u00e0 l\u2019errance en cas de caract\u00e8re trop ind\u00e9pendant comme \u00e0 la piq\u00fbre l\u00e9tale en cas de maladie contagieuse. Un chat comme il en existe des millions dans le monde entier, mais celui-l\u00e0 est le n\u00f4tre, c\u00e2lin, amiteux et attendrissant. \u00ab&nbsp;Pas une once de m\u00e9chancet\u00e9&nbsp;\u00bb, dirait mon \u00e9pouse.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est vrai qu\u2019il est devenu aveugle, qu\u2019il n\u2019a jamais eu beaucoup d\u2019odorat, qu\u2019il engloutit des quantit\u00e9s de nourriture sans m\u00eame en sentir le go\u00fbt et qu\u2019il boit comme un trou. On le soup\u00e7onne m\u00eame d\u2019\u00eatre un peu dur d\u2019oreille et il est toujours muet, mais c\u2019est dans sa nature. Il crie juste quand il a faim, et il a toujours faim, ou quand les autres chats de la maison le taquinent ou veulent jouer avec lui, Gontrand, qui ne joue plus depuis longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p>Un petit miracle. Il vient de monter sur la table et semble lire par-dessus mon \u00e9paule en ronronnant. Gontrand aurait-il recouvr\u00e9 la vue&nbsp;? La fiction pourrait-elle tout&nbsp;? D\u00e9crire le quotidien d\u2019un chat aveugle pourrait-il le gu\u00e9rir&nbsp;? Et puis quoi encore&nbsp;? Ceci est une nouvelle s\u00e9rieuse, pas du fantastique, pas du merveilleux, pas de la f\u00e9erie. Non mais quoi&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em>25 juillet 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>GONTRAND Ma femme et moi, on avait d\u00e9cid\u00e9 de l\u2019h\u00e9berger, tellement il inspirait la piti\u00e9 et semblait d\u00e9muni devant les rudesses de l\u2019existence, les n\u00e9cessit\u00e9s de la survie. Il ne parlait pas mais il lui arrivait de pousser des cris per\u00e7ants comme pour exorciser les malheurs qu\u2019il avait d\u00fb vivre. Un Sans Domicile Fixe, un&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2180\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2182,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2180"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2180"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2180\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2184,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2180\/revisions\/2184"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2182"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2180"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2180"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2180"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}