{"id":2211,"date":"2021-09-05T12:46:55","date_gmt":"2021-09-05T10:46:55","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2211"},"modified":"2021-09-05T12:46:57","modified_gmt":"2021-09-05T10:46:57","slug":"james-lee-burke-louisiana-blues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2211","title":{"rendered":"JAMES LEE BURKE : LOUISIANA BLUES"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ILLUSTRATION115.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2213\" width=\"578\" height=\"705\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ILLUSTRATION115.jpg 155w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/ILLUSTRATION115-25x30.jpg 25w\" sizes=\"(max-width: 578px) 100vw, 578px\" \/><figcaption>James Lee  Burke, portrait de l&rsquo;artiste en cow-boy sudiste.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>C\u2019est s\u00fbrement l\u2019auteur de polar le plus fascinant. On conna\u00eet, apr\u00e8s le film du regrett\u00e9 Bertrand Tavernier, <em>Dans la brume \u00e9lectrique avec les soldats<\/em><em> conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s (<\/em>le film s\u2019appelle simplement<em> Dans la brume \u00e9lectrique) <\/em>avec le d\u00e9tective Dave Robicheaux assailli par des visions de fant\u00f4mes d\u2019officiers de la guerre de s\u00e9cession se m\u00ealant au lynchage d\u2019un prisonnier noir. Mais James Lee Burke, c\u2019est une quarantaine de romans dont une bonne dizaine font d\u00e9j\u00e0 figure de classiques de la litt\u00e9rature polici\u00e8re. Portrait de Burke, et de Robicheaux.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dave Robicheaux est un policier (sh\u00e9rif adjoint) de la paroisse de New Iberia (\u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans). C\u2019est un ancien alcoolique qui suit toujours les r\u00e9unions des alcooliques anonymes. Il est aussi devenu catholique depuis son retour du Vietnam o\u00f9, conscrit, il a accumul\u00e9 des visions atroces et vu mourir ses fr\u00e8res de guerre. Il a \u00e9pous\u00e9 une ex bonne s\u0153ur, M\u00e9lanie, qui a d\u00fb fuir la guerre au Salvador et a eu une fille d\u2019elle, Alastair (qu\u2019il s\u2019obstine \u00e0 appeler Al, malgr\u00e9 ses protestations ), devenue une universitaire appel\u00e9e \u00e0 devenir romanci\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 pour la famille. Au rang des amis, il y a surtout Cletus \u00ab&nbsp;Clete&nbsp;\u00bb Purcell, un ancien du Vietnam comme lui r\u00e9voqu\u00e9 de la police et devenu d\u00e9tective priv\u00e9. Clete est alcoolique, fanfaron, exub\u00e9rant, et grande gueule quand Robicheaux est un taciturne plut\u00f4t discret mais parfois pris de col\u00e8res d\u00e9vastatrices et incontr\u00f4lables. C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s tout ce qu\u2019il a pour amis, \u00e0 part sa coll\u00e8gue avec laquelle il s\u2019entend comme larrons en foire. Mais \u00e7a reste professionnel. C\u2019est un solitaire, un mystique qui porte les p\u00e9ch\u00e9s du monde et toujours en qu\u00eate d\u2019une impossible r\u00e9mission. Sa seule consolation est sa petite famille, son chat Snuggles et un raton-laveur domestique&nbsp;; les deux b\u00eates mangeant \u00e0 la m\u00eame gamelle&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>Robicheaux d\u00e9fend les faibles et les opprim\u00e9s, les Noirs du vieux sud toujours m\u00e9pris\u00e9s malgr\u00e9 les droits civiques et Black lives matter, les prostitu\u00e9es consid\u00e9r\u00e9es comme de la marchandise sur pattes et pr\u00eates \u00e0 l\u2019emploi, les pauvres, les paum\u00e9s et les fous&nbsp;; tous les martyrs du r\u00eave am\u00e9ricain se tra\u00eenant sous le joug d\u2019un syst\u00e8me de pr\u00e9dation qui privil\u00e9gie les salauds et leurs larbins. Il m\u00e8ne des enqu\u00eates au long cours o\u00f9 des tueurs sadiques et des psychopathes s\u2019acoquinent avec des magnats du p\u00e9trole ou de l\u2019immobilier qui tiennent les politiciens locaux par les couilles pour mettre la ville en coupe r\u00e9gl\u00e9e. C\u2019est l\u00e0 sa vocation et sa raison d\u2019\u00eatre, en chevalier d\u2019un autre temps parti \u00e0 l\u2019assaut du mal, m\u00eame si c\u2019est vider l\u2019oc\u00e9an \u00e0 la petite cuiller.<\/p>\n\n\n\n<p>Robicheaux et Burke sont quasiment fr\u00e8res. Burke est n\u00e9 \u00e0 Houston (Texas) en 1936. Il a pass\u00e9 son enfance dans la Gulf Coast (entre Texas et Louisiane) du c\u00f4t\u00e9 de Galveston et de Lake Charles. Son p\u00e8re est ouvrier dans une raffinerie et la famille est pauvre. Il est scolaris\u00e9 pendant la seconde guerre mondiale dans une \u00e9cole catholique et poursuit ses \u00e9tudes d\u2019abord \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Louisiane puis \u00e0 celle de Missouri Columbia, section arts, litt\u00e9rature et journalisme. C\u2019est \u00e0 l\u2019universit\u00e9 qu\u2019il rencontre Pearl, une Chinoise de P\u00e9kin qui a d\u00fb fuir le communisme. Ils se marient en 1960 et auront une fille du nom de Alastair, romanci\u00e8re elle aussi (tiens donc!).<\/p>\n\n\n\n<p>Avant d\u2019\u00e9crire, il fait tous les m\u00e9tiers, tour \u00e0 tour ouvrier de raffinerie (comme son p\u00e8re), routier, journaliste, garde forestier, assistant social et professeur d\u2019anglais. Apr\u00e8s la publication au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970 de ses premiers romans, des polars litt\u00e9raires de facture assez classique, il enseigne dans la d\u00e9cennie suivante la litt\u00e9rature (ou plut\u00f4t les techniques litt\u00e9raires connues aux \u00c9tats-Unis sous le nom de \u00ab&nbsp;creative writing&nbsp;\u00bb) \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Wichita (Kansas). Voil\u00e0 pour la biographie express, le curriculum vite fait, comme on dit.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses premiers vrais polars datent de cette \u00e9poque et on retiendra (s\u00e9lection tout \u00e0 fait arbitraire)<em> The neon rain<\/em> &#8211; <em>La pluie de n\u00e9on<\/em> &#8211; en 1988 (sorti en France chez Payot &amp; Rivages en 1996),<em> Black Cherry Blues<\/em> en 1992, <em>Dans la brume \u00e9lectrique avec les soldats conf\u00e9d\u00e9r\u00e9s<\/em> l\u2019ann\u00e9e suivante ou encore <em>Creole Blues<\/em>, paru en 2002. Liste bien s\u00fbr non exhaustive mais tous les polars de Burke valent le d\u00e9placement. Outre la s\u00e9rie Robicheaux, il y a aussi la saga Holland avec une douzaine de romans consacr\u00e9s \u00e0 une famille du deep south et plusieurs recueils de nouvelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Bref, on a \u00e0 faire avec un for\u00e7at de la litt\u00e9rature, un polygraphe inspir\u00e9 qui passe ses journ\u00e9es \u00e0 \u00e9crire, de 7h du matin jusqu\u2019en fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Une discipline que s\u2019imposent beaucoup d\u2019\u00e9crivains am\u00e9ricains, de Faulkner \u00e0 Steinbeck en passant par Henry Miller (il ne faut pas se tromper, Burke est de cette trempe). Un v\u00e9ritable m\u00e9tier qui ne souffre ni le dilettantisme ni la m\u00e9diocrit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>La nuit la plus longue<\/em> (<em>The tin roof blowdown<\/em>), sorti en 2007 toujours chez Payot &amp; Rivages (comme quasiment tous ses romans) est certainement son plus grand livre. Le personnage principal en est l\u2019ouragan Katrina (qui succ\u00e8de \u00e0 l\u2019ouragan Rita) et ses ravages accablant les populations les plus fragiles dans une rare incurie des pouvoirs publics locaux comme du gouvernement Bush. Des villes englouties, des gens affam\u00e9s, des noy\u00e9s par centaines, des \u00e9pid\u00e9mies et autres fl\u00e9aux avec, en prime, tous les petits truands transform\u00e9s par les circonstances en pillards et en d\u00e9trousseurs de cadavres. Une vision hallucin\u00e9e du Bayou peinte par un J\u00e9r\u00f4me Bosch qui aurait connu G\u00e9ricault.<\/p>\n\n\n\n<p>Burke fait sans cesse revivre la vieille Nouvelle- Orl\u00e9ans dans ses pages, celle qu\u2019il a connue avec Clete Purcell, emplie et riche de ses touristes, de ses truands, de ses flics pourris et de ses putains, mais \u00e0 l\u2019ancienne, lorsque restait un peu d\u2019humanit\u00e9 dans toute cette foule haute en couleurs. Le crack a fait des ravages, autant que les ouragans, transformant des cam\u00e9s et des petits dealers en fous furieux n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 se livrer aux pires atrocit\u00e9s et \u00e0 vider des chargeurs sur les flics.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>La nuit la plus longue<\/em>, on suit une nouvelle enqu\u00eate de Robicheaux qui se demande pourquoi et par qui ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s deux Noirs dans une barque, le troisi\u00e8me \u00e9tant en cavale. Pas des anges car convaincus de viols et de pillages, mais le troisi\u00e8me finira par s\u2019amender et par expier. En bon catholique, Burke croit en la r\u00e9mission, au pardon et \u00e0 la r\u00e9demption. L\u2019auteur de la fusillade n\u2019est pas celui qu\u2019on pense et, entre industriels v\u00e9reux, notables peu scrupuleux et petits criminels ordinaires, Burke nous m\u00e8ne sur la piste d\u2019un tueur psychopathe, trop malin pour avoir laiss\u00e9 la moindre trace sur un casier judiciaire. Une sorte d\u2019incarnation du mal et d\u2019\u00e9pitom\u00e9 de la nature humaine dans tout ce qu\u2019elle peut avoir d\u2019abjecte.<\/p>\n\n\n\n<p>Le personnage est-il d\u2019ailleurs encore humain ou l\u2019a-t-il jamais \u00e9t\u00e9&nbsp;? Burke le consid\u00e8re tour \u00e0 tour comme une chose \u00e0 ignorer et comme une entit\u00e9 mal\u00e9fique, une sorte de d\u00e9mon dans la tradition du sud profond, l\u2019autre face des pr\u00e9dicateurs fous \u00e0 la bible toujours d\u00e9ploy\u00e9e. Car, on l\u2019a compris, Burke croit au mal, pas au mal relatif aux racines sociales ou familiales, mais au mal ontologique, absolu, au mal essentialis\u00e9, au mal radical. Pour lui, Freud et la psychanalyse ne peuvent rien contre ce genre de pervers ignominieux et c\u2019est du c\u00f4t\u00e9 de la th\u00e9ologie qu\u2019il faut chercher des explications, sans aucune chance de ramener du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9 des \u00eatres d\u00e9finitivement perdus.<\/p>\n\n\n\n<p>On pense aussi \u00e0 <em>Dans la brume \u00e9lectrique<\/em> avec, dans le film de Tavernier avec le grand Tommy Lee Jones en Robicheaux (c\u2019est d\u00e9sormais avec ce physique qu\u2019on l\u2019imagine). On est r\u00e9vuls\u00e9s devant le personnage de Balboni interpr\u00e9t\u00e9 par John Goodman, sybarite violent et pervers, mais c\u2019est un ancien flic ripoux d\u2019origine fran\u00e7aise qui atteint la quintessence du mal, une face de rat \u00e0 moiti\u00e9 chauve dont le jardin est jonch\u00e9 de victimes qu\u2019il a enlev\u00e9es, s\u00e9questr\u00e9es, viol\u00e9es et tu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>On a parl\u00e9 de James Lee Burke comme le Faulkner du polar, et ce n\u2019est pas un clich\u00e9. Outre des intrigues infiniment complexes et merveilleusement construites, il a un style flamboyant, d\u2019une exquise beaut\u00e9 et ses descriptions, m\u00eame si on n\u2019est pas passionn\u00e9s par le nature writing, sont fascinantes, tant le vocabulaire est riche et les m\u00e9taphores toujours saisissantes de v\u00e9rit\u00e9. Notre homme est aussi philosophe, ou m\u00e9taphysicien. Quant aux personnages, des familiers aux caract\u00e8res les plus secondaires, tous sont inoubliables et tous laissent des traces gr\u00e2ce \u00e0 quelques traits pittoresques et dr\u00f4les, car Burke est tout sauf sinistre et il y a toujours chez lui un humour sous-jacent fin et discret.<\/p>\n\n\n\n<p>On parle depuis trop longtemps de polar m\u00e9taphysique \u00e0 propos de tout et de n\u2019importe quoi. Seul David Peace c\u00f4t\u00e9 anglais et James Ellroy aux U.S.A peuvent rivaliser sur ce plan, mais l\u00e0 o\u00f9 Peace a laiss\u00e9 beaucoup de son g\u00e9nie au Japon et l\u00e0 o\u00f9 Ellroy s\u2019est perdu dans un monde cynique et d\u00e9prav\u00e9, ivre de sa propre m\u00e9galomanie, Burke ne perd jamais de vue la dimension humaine de son \u0153uvre, une humanit\u00e9 livr\u00e9e en permanence aux forces du mal, \u00e0 la cupidit\u00e9 et \u00e0 l\u2019orgueil, mais infiniment r\u00e9sistante et sans cesse tir\u00e9e vers le bien, z\u00e9br\u00e9e d\u2019\u00e9clairs de bont\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Burke croit au mal, mais aussi \u00e0 la r\u00e9demption, et c\u2019est en cela qu\u2019il est grand et que ces romans ont parfois la force des r\u00e9cits bibliques. Un Christ ravag\u00e9 qui aurait pleur\u00e9 en voyant sa propre cr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n<p><em><u><strong>La nuit la plus longue \u2013 James Lee Burke \u2013 Payot &amp; Rivages<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>10 ao\u00fbt 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est s\u00fbrement l\u2019auteur de polar le plus fascinant. 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