{"id":2222,"date":"2021-09-05T13:42:47","date_gmt":"2021-09-05T11:42:47","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2222"},"modified":"2021-09-07T09:43:05","modified_gmt":"2021-09-07T07:43:05","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-21","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2222","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (21)"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u>NA\u00cfMA<\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"600\" height=\"492\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/illustration116.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2224\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/illustration116.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/illustration116-300x246.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/illustration116-30x25.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption>Illustration Daniel Grardel qui n&rsquo;a rien \u00e0 voir. Encore que&#8230; Salutations amicales au Guy Pellaert picard.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9 de la canicule et on \u00e9tait cens\u00e9s tous crever de chaud. On avait pass\u00e9 des vacances dans le Tarn avec un ami et surtout avec des averses tous les jours et un chauffage rallum\u00e9 par mon \u00e9pouse pour qui la petite laine n\u2019\u00e9tait plus suffisante. C\u2019\u00e9tait encore le temps o\u00f9 on pouvait fumer dans les restaurants, mais la pression sociale \u00e9tait telle que des regards obliques m\u2019obligeaient \u00e0 \u00e9teindre mes cigarettes d\u00e8s les premi\u00e8res bouff\u00e9es. On m\u2019avait tellement parl\u00e9 du Sidobre et de ses paysages, mais le temps pourri nous avait plut\u00f4t dirig\u00e9 vers les mus\u00e9es de Castres ou d\u2019Albi. Tarn&nbsp;! Tarn&nbsp;! Tarn&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait aussi, du moins le croyais-je, mes derni\u00e8res vacances en tant que fonctionnaire des T\u00e9l\u00e9communications, puisque j\u2019avais \u00e9t\u00e9 recrut\u00e9 comme \u00ab&nbsp;technicien du cadre de vie&nbsp;\u00bb (c\u2019\u00e9tait l\u2019intitul\u00e9 pompeux de ma fonction) \u00e0 la mairie de R&#8230;, et un ami conseiller municipal s\u2019\u00e9tait fait l\u2019\u00e9cho du conseil qui avait d\u00e9cid\u00e9 de ce recrutement. Mes engagements associatifs et syndicaux avaient pes\u00e9 dans la balance ainsi que mes qualit\u00e9s humaines et professionnelles, m\u2019avait-il confi\u00e9. J\u2019\u00e9tais, selon l\u2019expression de la DRH \u00ab&nbsp;the right man&nbsp;\u00bb ou, variante moins anglophone, \u00ab&nbsp;l\u2019oiseau rare&nbsp;\u00bb ou encore \u00ab&nbsp;le mouton \u00e0 cinq pattes&nbsp;\u00bb, m\u00e9taphores animali\u00e8res qui avaient le m\u00e9rite d\u2019\u00eatre parlantes. J\u2019allais plut\u00f4t \u00eatre le chien dans un jeu de quilles, mais jusque-l\u00e0 tout allait bien.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a avait plut\u00f4t mal d\u00e9marr\u00e9. Le premier jour, ma chef de service s\u2019\u00e9tonnait du fait que je ne lisais pas la presse locale et surtout la rubrique consacr\u00e9e \u00e0 la ville. J\u2019avais r\u00e9pondu avec une pointe d\u2019insolence que le bal des pompiers et la centenaire du patelin d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, non merci\u00a0! Premi\u00e8re offense, elle avait fris\u00e9 le nez. Elle n\u2019avait pas appr\u00e9ci\u00e9 non plus que je d\u00e9nigre mon employeur qui, en pleine mutation pour passer d\u2019un service public \u00e0 une multinationale, d\u00e9graissait son personnel fonctionnaire surnum\u00e9raire en lan\u00e7ant des passerelles (c\u2019est le mot qu\u2019ils employaient) vers les autres administrations. Il fallait compresser les effectifs et faire partir les syndicalistes ou les voix trop critiques \u00ab\u00a0par la porte ou par la fen\u00eatre\u00a0\u00bb, comme dira le PDG plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;en m\u00eame temps, \u00e7a donne des opportunit\u00e9s. Et puis, on ne peut plus passer toute sa vie professionnelle chez le m\u00eame employeur. Sans parler de l\u2019\u00e2ge de la retraite qui recule et les carri\u00e8res vont \u00eatre de plus en plus longues. Vous \u00eates encore jeune&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; la r\u00e9forme des retraites, je l\u2019ai prise en pleine gueule et j\u2019ai lutt\u00e9 contre avec toute l\u2019\u00e9nergie de mes convictions. Croyez bien que si j\u2019avais pu partir \u00e0 55 ans au bout de 37 annuit\u00e9s et demi ou avec un plan social, je me serais accroch\u00e9 comme une moule sur un rocher\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019avait pas compris et paraissait indign\u00e9e par un discours qui, selon elle, ne t\u00e9moignait pas d\u2019une grande motivation et renvoyait \u00e0 des st\u00e9r\u00e9otypes de vieux fonctionnaire cul de plomb et fort en gueule attendant patiemment la retraite. Mais je l\u2019avais d\u00e9j\u00e0 jaug\u00e9e, elle, avec ses airs de superwoman sans cesse affair\u00e9e, ses lunettes de marque, ses pompes Louboutin et son sac Vuitton. Tout ce que je d\u00e9testais.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s une rapide tourn\u00e9e des popotes dans les mairies de quartier o\u00f9 tout le monde me souhaitait la bienvenue avec empressement, on avait une r\u00e9union l\u2019apr\u00e8s-midi avec le maire en personne et tout un ar\u00e9opage de personnalit\u00e9s qualifi\u00e9es dans des domaines aussi divers que la sant\u00e9, la s\u00e9curit\u00e9 et la propret\u00e9 de la ville. J\u2019\u00e9tais quasiment en vedette, avec une pr\u00e9sentation sommaire de ce qui \u00e9tait attendu de moi&nbsp;: signalement des d\u00e9p\u00f4ts d\u2019ordure clandestins, v\u00e9rification des dimensionnements des terrasses et des devantures des commer\u00e7ants, avertissements en cas de petites infractions ou incivilit\u00e9s, maintenance de l\u2019\u00e9clairage public, supervision des projets d\u2019urbanisme, des entreprises d\u2019insertion\u2026 Je serai le lien entre la mairie et les habitants des quartiers et on avait cr\u00e9\u00e9 un centre d\u2019appels pour consigner toutes les r\u00e9clamations des riverains, pour quelque motif que ce soit. J\u2019aurais \u00e0 \u00eatre r\u00e9actif et diligent, \u00e0 ne pas compter mes heures, \u00e0 chouchouter (selon le verbe usit\u00e9 par le maire) les gens des quartiers. On me donnait enfin la parole apr\u00e8s que chacun se f\u00fbt exprim\u00e9 sur l\u2019importance du r\u00f4le qui m\u2019\u00e9tait d\u00e9volu, du lien social, de la lutte contre la petite d\u00e9linquance qui pourrissait les vies, de l\u2019hygi\u00e8ne et de la propret\u00e9 n\u00e9cessaires \u00e0 toute cohabitation harmonieuse entre les citoyens. Je leur faisais \u00e9cho sur la question du lien social tout en les reprenant sur les missions de police qui n\u2019\u00e9taient pas les miennes, n\u2019ayant aucun pouvoir de verbaliser et ne tenant pas \u00e0 en avoir. J\u2019insistais aussi sur le service public devenu de plus en plus \u00e0 la charge des municipalit\u00e9s maintenant que les administrations se transformaient, que les statuts \u00e9taient menac\u00e9s et que les missions n\u2019\u00e9taient plus assur\u00e9es. J\u2019\u00e9vitais d\u2019employer les gros mots de lib\u00e9ralisme, de privatisations, de pr\u00e9dation ou de profits. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 plus que ne pouvait supporter ma DRH et, comme elle me reconduisait en voiture, elle m\u2019en fit la remarque&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Euh, \u00e7a ne va s\u00fbrement pas vous faire plaisir ce que je vais vous dire, mais je pr\u00e9f\u00e8re que les choses soient claires d\u2019embl\u00e9e entre nous\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Que de circonlocutions, allez-y, je suis pr\u00eat \u00e0 tout entendre, l\u2019interrompais-je, avec une pointe d\u2019ironie.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Euh voil\u00e0. Vous \u00e9tiez convi\u00e9 \u00e0 cette r\u00e9union pour \u00e9couter, pour apprendre, pas pour nous faire part de vos th\u00e9ories sur le service public ou le r\u00f4le de l\u2019\u00e9tat dans l\u2019\u00e9conomie. Moi, je parle avec des chiffres. Ici, nous nous effor\u00e7ons de rester neutres et n\u2019avons aucun a priori sur les entreprises publiques avec lesquelles nous tenons \u00e0 garder les meilleures relations\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Autrement dit, vous avez besoin d\u2019un petit soldat qui fait o\u00f9 on lui dit de faire et surtout qui ne pense pas. J\u2019essaierai de m\u2019en souvenir. N\u2019emp\u00eache, j\u2019ai fait 30 ans de syndicalisme dans une entreprise o\u00f9 les relations sociales \u00e9taient rugueuses et on ne m\u2019a jamais fait ce type de r\u00e9flexion. Je ne m\u2019attendais pas \u00e0 entendre ce genre de discours dans une municipalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; J\u2019ai peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 un peu abrupte. Vous parliez, lors de votre entretien de recrutement \u00ab&nbsp;d\u2019arpenter les rues&nbsp;\u00bb, c\u2019est cette expression qui m\u2019a convaincue. \u00ab&nbsp;Arpenter&nbsp;\u00bb, c\u2019est tellement, \u00e7a fait image&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Une sorte de saint la\u00efc dans la jungle des villes&nbsp;? C\u2019est \u00e7a&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne r\u00e9pondit pas et je lui demandais de me d\u00e9poser au premier feu rouge. J\u2019ai fait le reste \u00e0 pied. \u00c7a commen\u00e7ait bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, je prenais officiellement mes fonctions \u00e0 la mairie de quartier ouest. Le maire de quartier me recevait en me recommandant la bienveillance pour ses concitoyens. La majorit\u00e9 socialiste venait de repasser mais on avait eu \u00ab&nbsp;chaud aux fesses&nbsp;\u00bb, me confia-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Pardonnez-moi l\u2019expression. On a compris qu\u2019on devait sortir de nos tours d\u2019ivoire et s\u2019occuper un peu plus des conditions de vie des gens, d\u2019o\u00f9 votre embauche. Se sortir les doigts du cul, comme on dit vulgairement. Du terrain, de la proximit\u00e9, du service&nbsp;!&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je traduisais mentalement \u00ab&nbsp;les concitoyens, les gens ou les habitants&nbsp;\u00bb par \u00ab&nbsp;les \u00e9lecteurs&nbsp;\u00bb et je l\u2019assurais avec un zeste d\u2019hypocrisie que j\u2019avais bien re\u00e7u le message.<\/p>\n\n\n\n<p>Le secr\u00e9taire de mairie m\u2019avait fait une dr\u00f4le d\u2019impression. Visiblement un excit\u00e9, un agit\u00e9 du bocal qui fumait cigarettes sur cigarettes tout en m\u00e2chant ses deux paquets de chewing-gum. Occupant une petite pi\u00e8ce contigu\u00eb \u00e0 son bureau, il me donnait le tournis \u00e0 le voir s\u2019agiter le stylo sur l\u2019oreille et le t\u00e9l\u00e9phone mobile en main. Il avait commenc\u00e9 \u00e0 faire une plaisanterie vaseuse sur ces \u00ab&nbsp;fonctionnaires&nbsp;\u00bb de France T\u00e9l\u00e9com ou d\u2019Edf qui vont envahir les mairies et les pr\u00e9fectures. Qui vont venir manger notre pain, j\u2019avais compris. Puis on avait fait un tour dans le quartier, comme deux flics en vadrouille arpentant leur secteur. Il m\u2019avait pr\u00e9sent\u00e9 aux commer\u00e7ants et aux responsables d\u2019associations, notamment un maghr\u00e9bin pr\u00e9sident d\u2019un club de football \u00e0 qui il avait dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;maintenant, vous savez \u00e0 qui vous adresser en cas de probl\u00e8me&nbsp;\u00bb. Il servait le m\u00eame discours \u00e0 tout le monde. \u00c7a puait le client\u00e9lisme \u00e0 plein nez mais le but de la promenade \u00e9tait surtout de me faire conna\u00eetre un major de la police avec qui j\u2019allais \u00eatre amen\u00e9 \u00e0 travailler. Un type pas franc du collier qui me regardait en coin et retenait ses jugements p\u00e9joratifs sur les petits d\u00e9linquants et dealers de shit maghr\u00e9bins. Maghr\u00e9bins, \u00e7a allait de soi&nbsp;! Je me voyais collaborer avec le major, un raciste s\u00e9curitaire qui devait voter F.N.<\/p>\n\n\n\n<p>Le secr\u00e9taire de mairie \u2013 Dominique \u2013 m\u2019avait emmen\u00e9 dans les quartiers nord o\u00f9 je devais faire la connaissance de son homologue, un vieux beau en costard qui me faisait faire \u00e0 son tour une visite des quartiers avec ses entreprises, ses d\u00e9cideurs, comme il disait, ses dents creuses et ses travaux de r\u00e9novation en cours. Je lui avais dit que j\u2019avais demand\u00e9 un v\u00e9lo et que, si j\u2019avais mon permis, je ne conduisais pas.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Mais vous n\u2019y pensez pas, on va vous donner une voiture de service. Vous allez devoir c\u00f4toyer des chefs d\u2019entreprise, travailler la main dans la main avec des \u00e9lus\u2026 Et puis il va faire froid, c\u2019est encore l\u2019\u00e9t\u00e9 (on \u00e9tait d\u00e9but septembre), mais quand il va neiger \u00e0 pierre fendre\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; J\u2019aviserai \u00e0 ce moment-l\u00e0 mais je n\u2019ai pas besoin de voiture. Duss\u00e9-je voir le pape&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Comme vous voudrez. C\u2019\u00e9tait juste un conseil&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa secr\u00e9taire, une jeune maghr\u00e9bine qui s\u2019appelait Na\u00efma, \u00e9tait morte de rire. Non seulement j\u2019avais mouch\u00e9 son patron, mais mes r\u00e9parties avaient eu l\u2019heur de l\u2019amuser. Comme Cadet Rousselle avait trois maisons, j\u2019avais trois bureaux&nbsp;: un \u00e0 l\u2019ouest, un autre au nord, que j\u2019occupais avec Na\u00efma, et un troisi\u00e8me dans le quartier du centre, en mairie, o\u00f9 le maire adjoint \u00e9tait un ancien sportif professionnel plac\u00e9 l\u00e0 par protection. Enfin quelqu\u2019un de sympathique avec qui j\u2019allais d\u00e9jeuner chez un ch\u00f4meur qui avait ouvert une brasserie dans son secteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Je passais beaucoup de temps au nord, o\u00f9 Na\u00efma semblait m\u2019avoir pris en affection. Elle tenait mon agenda, mettait \u00e0 jour mon planning, me disait le matin qui rencontrer et \u00e0 quelle heure et s\u2019occupait de mes notes de frais. Les soirs o\u00f9 il pleuvait \u00e0 verse, elle me prenait dans sa voiture et je mettais le v\u00e9lo, acquis de haute lutte, dans le coffre. Un petit bout de femme, mignonne et gentille, pour qui j\u2019avais certaines tendresses. Elle me le rendait bien et, on en \u00e9tait \u00e0 se faire des petits cadeaux. Je lui offrais des chocolats et p\u00e2tes de fruit et, en plus de me servir de chauffeur occasionnelle, elle veillait \u00e0 maintenir un semblant d\u2019ordre sur mon bureau et m\u2019avait un jour achet\u00e9 le livre que je cherchais d\u2019un auteur dont je lui avais parl\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9j\u00e0 lass\u00e9 par un travail dans lequel j\u2019avais mis beaucoup d\u2019espoir et qui consistait pour l\u2019essentiel \u00e0 r\u00e9ceptionner des communications du centre d\u2019appel me signalant des d\u00e9p\u00f4ts d\u2019ordure clandestin ou \u00e0 discuter de g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s avec des notables dans des r\u00e9unions interminables. Je me levais le matin en pensant \u00e0 elle, sans autre motivation pour ce boulot stupide o\u00f9 je passais le plus clair de mon temps \u00e0 parcourir la ville \u00e0 v\u00e9lo, d\u2019une mairie de quartier \u00e0 l\u2019autre. Je l\u2019avais invit\u00e9e \u00e0 d\u00e9jeuner deux ou trois fois, et elle m\u2019avait parl\u00e9 de ses parents pour qui elle repr\u00e9sentait le seul espoir d\u2019insertion, de son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 qui la surveillait et fr\u00e9quentait la mosqu\u00e9e en marquant des complaisances pour les islamistes, de son petit fr\u00e8re qui dealait du shit dans les halls de HLM. Tout cela faisait un peu clich\u00e9, mais je voyais bien que \u00e7a la minait et que c\u2019\u00e9tait l\u00e0 son quotidien, dans un quartier rel\u00e9gu\u00e9 o\u00f9 les usines textile avaient \u00e9t\u00e9 transform\u00e9es en lofts, en centres d\u2019appel ou en restaurants.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de quelques semaines, on m\u2019avait reproch\u00e9 de ne pas \u00eatre venu en mairie un dimanche apr\u00e8s-midi, alors qu\u2019un incendie criminel avait ras\u00e9 tout un p\u00e2t\u00e9 de maison&nbsp;. Le feu avait pris dans un entrep\u00f4t o\u00f9 zonaient des dealers et un gamin \u00e9tait mort. L\u2019adjoint \u00e0 la s\u00e9curit\u00e9 avait eu les honneurs de la presse nationale et il fallait surtout ne pas surinterpr\u00e9ter l\u2019\u00e9v\u00e9nement&nbsp;: la ville de R. changeait d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e et devenait un important centre tertiaire, loin des clich\u00e9s mis\u00e9rabilistes dont on persistait \u00e0 l\u2019accabler. C\u2019\u00e9tait le discours qu\u2019il fallait relayer.<\/p>\n\n\n\n<p>Dominique, le secr\u00e9taire de mairie, ne comprenait pas que je puisse rentrer chez moi \u00e0 18h et il me proposait de garder les cl\u00e9s si d\u2019aventure je voulais finir plus tard. Les samedis et dimanches, il \u00e9tait de bon ton de participer aux f\u00eates locales et aux divers \u00e9v\u00e9nements organis\u00e9s par la mairie en lien avec les comit\u00e9s de quartier. \u00ab&nbsp;Tu dois te faire conna\u00eetre&nbsp;\u00bb, ne cessait-il de me r\u00e9p\u00e9ter.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, je p\u00e9tais un plomb en arrivant au bureau. J\u2019avais assist\u00e9 la veille \u00e0 une r\u00e9union d\u2019habitants m\u00e9contents et j\u2019avais laiss\u00e9 mon compte-rendu \u00e0 Dominique. Il me l\u2019avait rendu compl\u00e8tement caviard\u00e9, avec des remarques en rouge, des points d\u2019exclamation et des ratures \u00e0 chaque ligne. Cette nuit-l\u00e0, je n\u2019avais pas dormi. J\u2019\u00e9tais entr\u00e9 dans son bureau en lui jetant les feuillets \u00e0 la t\u00eate&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Tu comprends, les \u00e9crits sont regard\u00e9s par les \u00e9lus et il faut savoir arrondir les angles.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9lus, ils n\u2019avaient que ce mot \u00e0 la bouche&nbsp;; une bande de courtisans dont l\u2019objectif premier \u00e9tait surtout de complaire aux sacro-saints \u00e9lus. C\u2019\u00e9tait \u00e0 vous d\u00e9go\u00fbter de voter pour eux.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; &nbsp;On ne m\u2019a encore jamais fait \u00e7a en 30 ans de vie active. Je ne croyais pas que c\u2019\u00e9tait possible de voir un compte-rendu corrig\u00e9 par un \u00e2ne qui \u00e9crit comme ses pieds. Tout cela parce que j\u2019ai transcrit fid\u00e8lement les prises de parole et que ce n\u2019est pas politiquement correct pour monsieur. Un agit\u00e9 du bocal doubl\u00e9 d\u2019un commissaire politique. Je t\u2019emmerde, Dominique&nbsp;!&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais sign\u00e9 mon arr\u00eat de mort. Dans les films, on voyait le h\u00e9ros sortir tranquillement apr\u00e8s une sc\u00e8ne pareille avec le sentiment du devoir accompli. Moi, j\u2019avais claqu\u00e9 la porte et j\u2019\u00e9tais piteusement rentr\u00e9 chez moi avant d\u2019aller consulter mon m\u00e9decin g\u00e9n\u00e9raliste pour un arr\u00eat de travail. Je ne voulais plus y retourner et je tentais des d\u00e9marches pour r\u00e9int\u00e9grer les t\u00e9l\u00e9coms, puisque je n\u2019\u00e9tais pour l\u2019instant que d\u00e9tach\u00e9. Je revenais au bout de huit jours et j\u2019\u00e9tais convoqu\u00e9 par la DRH qui me demandait de faire de plates excuses \u00e0 Dominique et qui m\u2019assurait que l\u2019incident serait oubli\u00e9. \u00ab&nbsp;Nous n\u2019avons pas fait une erreur de casting en vous recrutant. Nous croyons toujours en vos capacit\u00e9s&nbsp;\u00bb. Tu parles. Je reprenais mes vir\u00e9es \u00e0 v\u00e9lo et j\u2019essayais de passer le plus de temps possible avec Na\u00efma, tout en n\u00e9gligeant mes t\u00e2ches habituelles. J\u2019en avais plus qu\u2019assez et des contacts pris avec mon ancien employeur m\u2019avaient laiss\u00e9 entendre que ma r\u00e9int\u00e9gration ne poserait pas de probl\u00e8me. \u00ab&nbsp;Quand m\u00eame, vous aviez une belle opportunit\u00e9. Au c\u0153ur du service public&nbsp;!&nbsp;\u00bb, avait comment\u00e9 le DRH. Je n\u2019avais pas envie de faire des commentaires, du moment qu\u2019ils me reprenaient.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s mon retour, je faisais une journ\u00e9e de gr\u00e8ve \u00e0 l\u2019appel de mon syndicat contre la baisse des parts de l\u2019\u00e9tat dans le capital et la privatisation de fait. J\u2019\u00e9tais tanc\u00e9 le lendemain par ma directrice qui me reprochait mon ingratitude&nbsp;: \u00ab&nbsp;apr\u00e8s tout ce qu\u2019on a fait pour vous&nbsp;\u00bb. Je d\u00e9cidai d\u2019en rester l\u00e0 mais je l\u2019aurais \u00e9trangl\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais repris mes fonctions, retrouv\u00e9 mes coll\u00e8gues et renou\u00e9 avec mes fonctions syndicales. J\u2019essayais d\u2019oublier cette p\u00e9riode de trois mois, cet automne pourri et cette mairie o\u00f9 j\u2019avais tout d\u00e9test\u00e9. Sauf mon ex basketteur de la mairie du centre et, bien s\u00fbr, Na\u00efma. J\u2019avais souvent eu envie de reprendre contact avec elle, mais je ne tenais pas \u00e0 tomber sur le maire de quartier ou le secr\u00e9taire de mairie. J\u2019avais aussi pens\u00e9 \u00e0 lui \u00e9crire, mais, vu son contexte familial, \u00e7a aurait pu \u00eatre compromettant pour elle et je d\u00e9cidais de n\u2019en rien faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, alors que je sortais d\u2019une r\u00e9union pour mon association, je tombais sur elle par hasard et je l\u2019invitais \u00e0 prendre un verre dans un bistrot du centre-ville. On reparlait \u00e9videmment du boulot et de mes trois mois pass\u00e9s l\u00e0, m\u00eame si je n\u2019avais aucune envie de revenir l\u00e0-dessus. Elle me vouvoyait toujours&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;&#8211; Vous avez essuy\u00e9 les pl\u00e2tres, vous avez servi de cobaye. De toute fa\u00e7on, ils n\u2019avaient aucune id\u00e9e de la charge de travail que \u00e7a repr\u00e9sentait. Ils n\u2019avaient m\u00eame pas imagin\u00e9 ce que serait le poste. C\u2019\u00e9tait juste un truc \u00e9lectoraliste pour pouvoir prouver aux gens qu\u2019on s\u2019occupait d\u2019eux&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait ce que j\u2019avais toujours pens\u00e9 mais le fait qu\u2019elle le disait clairement me soulageait d\u2019une sourde culpabilit\u00e9, et de l\u2019impression d\u2019avoir failli.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me parlait de ses parents, de son p\u00e8re maintenant en invalidit\u00e9 et de sa m\u00e8re se d\u00e9solant de la radicalisation de son fils a\u00een\u00e9, pr\u00eat \u00e0 partir en Tunisie pour rejoindre des djihadistes. Quant au petit, il venait d\u2019\u00eatre condamn\u00e9 \u00e0 des peines d\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral. J\u2019essayais de la rassurer mais je n\u2019\u00e9tais pas trop convaincant dans ce r\u00f4le. Qu\u2019est-ce que repr\u00e9sentaient mes \u00e9tats d\u2019\u00e2me de fonctionnaire et ma d\u00e9mission th\u00e9\u00e2trale devant ce qu\u2019elle me racontait. Toutes ces familles qui avaient d\u00fb se faire discr\u00e8tes devant la b\u00eatise \u00e0 front de taureau des Fran\u00e7ais de souche et dont les fils commen\u00e7aient \u00e0 se r\u00eaver au mieux en Zidane ou en Djamel Debouze, au pire en trafiquants de haut vol entre le Maroc et les banlieues ou en djihadistes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui donnais de mes nouvelles, rien qu\u2019elle ne sache d\u00e9j\u00e0. Mes engagements associatifs et syndicaux, mon boulot qui consistait \u00e0 envoyer des r\u00e9ponses st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9es \u00e0 des clients VIP, mes bouquins, mes disques, mes amis, mes chats. Elle aimait que je lui parle de mes chats et elle riait de bon c\u0153ur \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de leurs traits de caract\u00e8re, de leurs petites manies et habitudes.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait plus grand-chose \u00e0 se dire et on se regardait sans parler. Pris d\u2019une soudaine impulsion, je lui avais pris la main et elle avait r\u00e9agi en la pressant contre la mienne. On \u00e9tait sortis et on s\u2019\u00e9tait embrass\u00e9s, avant de se s\u00e9parer en restant quelques minutes comme deux adolescents timides et irr\u00e9solus. Puis j\u2019\u00e9tais parti sans me retourner, me sentant devenu trop vieux pour tomber amoureux, surtout avec une fille de 20 ans de moins que moi qui avait quasiment charge de famille et s\u00fbrement d\u2019autres chats \u00e0 fouetter.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne revis plus jamais Na\u00efma. Certains soirs, il m\u2019arrive encore de la chercher du regard, en qu\u00eate vaine de sa silhouette dans les rues de la ville. Elle est s\u00fbrement devenue une petite m\u00e8re courage avec une famille, des enfants. Peut-\u00eatre n\u2019habite-t-elle m\u00eame plus la ville de R., o\u00f9, m\u00eame au sein de ce milieu servile et avec un travail d\u00e9testable, j\u2019avais eu la chance de rencontrer Na\u00efma. Un rai de lumi\u00e8re dans la grisaille. Un \u00eelot secourable dans une mer d\u2019indiff\u00e9rence. Une pr\u00e9cieuse consolation.<\/p>\n\n\n\n<p><em>11 ao\u00fbt 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>NA\u00cfMA C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9 de la canicule et on \u00e9tait cens\u00e9s tous crever de chaud. On avait pass\u00e9 des vacances dans le Tarn avec un ami et surtout avec des averses tous les jours et un chauffage rallum\u00e9 par mon \u00e9pouse pour qui la petite laine n\u2019\u00e9tait plus suffisante. 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