{"id":2253,"date":"2021-09-19T16:45:03","date_gmt":"2021-09-19T14:45:03","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2253"},"modified":"2021-09-19T16:45:06","modified_gmt":"2021-09-19T14:45:06","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-22","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2253","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (22)"},"content":{"rendered":"\n<p><em>ST\u00c9PHANE<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/illustration123.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2256\" width=\"582\" height=\"729\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/illustration123.jpg 479w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/illustration123-240x300.jpg 240w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/09\/illustration123-24x30.jpg 24w\" sizes=\"(max-width: 582px) 100vw, 582px\" \/><figcaption>St\u00e9phane dans ses \u0153uvres,  pris sur le fait dans la Babylone picarde. Photo Grardel.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>On l\u2019appelait le magicien. St\u00e9phane travaillait de nuit dans un centre de renseignements t\u00e9l\u00e9phoniques \u00e0 Lille, mais c\u2019\u00e9tait l\u00e0 son activit\u00e9 officielle, sa raison sociale. Tout ceux qui le connaissaient avaient entendu parler de ses activit\u00e9s parall\u00e8les, magie et parapsychologie qu\u2019il exer\u00e7ait en \u00e9l\u00e8ve dou\u00e9 d\u2019un G\u00e9rard Majax ou d\u2019un Uri Geller dans des soir\u00e9es mondaines, des casinos ou des grands restaurants. Lui pr\u00e9tendait m\u00eame avoir eu des engagements \u00e0 Las Vegas et \u00e0 Atlantic City. \u00c9tait-ce un effet de ses talents d\u2019illusionniste&nbsp;? On le croyait volontiers.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut dire qu\u2019il portait beau, toujours tir\u00e9 \u00e0 quatre \u00e9pingles, avec chemises blanches et cravate, chaussures cir\u00e9es et costumes trois pi\u00e8ces. Moiti\u00e9 dandy moiti\u00e9 boh\u00e8me. Ses tours de magie, qu\u2019il faisait parfois \u00e0 la d\u00e9bott\u00e9e, sur son lieu de travail ou dans les restaurants administratifs, attiraient les filles et il est peu dire qu\u2019il avait un succ\u00e8s fou. Son charme, son humour et ses tours de prestidigitation le rendaient irr\u00e9sistible et, comme il avait un net penchant pour le Donjuanisme, la vie lui \u00e9tait douce. Je le soup\u00e7onnais de dissimuler en permanence une patte de lapin dans sa poche pour attirer la fortune. Got my mojo workin\u2019.<\/p>\n\n\n\n<p>1000 et 3 femmes, disait la l\u00e9gende sur Don Juan. Pour lui, on pouvait maintenant en compter une bonne centaine qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 mis dans son lit \u00e0 travers des d\u00e9cennies o\u00f9 il avait pu jouer les s\u00e9ducteurs libre de toutes attaches. Mais, en 1979, son tableau de chasse n\u2019\u00e9tait pas encore si pl\u00e9thorique. Il tenait beaucoup \u00e0 sa libert\u00e9 et \u00e0 ce qu\u2019il consid\u00e9rait comme les pr\u00e9rogatives de son \u00e9tat de c\u00e9libataire, pouvoir draguer qui bon lui semblait et multiplier les aventures, sans jamais rien promettre. \u00ab&nbsp;Jamais je ne t\u2019ai promis un jardin de roses&nbsp;\u00bb \u00e9tait sa phrase f\u00e9tiche d\u2019apr\u00e8s rupture, un vers tir\u00e9 d\u2019une vieille chanson country et qu\u2019il s\u2019\u00e9tait appropri\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, il m\u2019avait demand\u00e9 si, moi aussi, j\u2019avais eu beaucoup de filles. Je n\u2019avais pas son physique de th\u00e9\u00e2tre et j\u2019avais tendance \u00e0 m\u2019attacher, deux caract\u00e9ristiques qui me disqualifiaient d\u2019office pour toute comp\u00e9tition de ce genre avec lui. J\u2019avais hauss\u00e9 les \u00e9paules.<\/p>\n\n\n\n<p>Je le connaissais depuis longtemps et je l\u2019avais vu d\u00e9barquer un matin dans le centre o\u00f9 je travaillais. Il \u00e9tait engag\u00e9 en vacataire et semblait se soucier comme d\u2019une guigne de ses nouvelles responsabilit\u00e9s professionnelles. Il s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 accord\u00e9 les bonnes gr\u00e2ces des filles du centre avec ses tours de magie et en avait dragu\u00e9 quelques-unes, celles qui lui paraissaient dignes de l\u2019id\u00e9e avantageuse qu\u2019il se faisait de lui. Il allait d\u2019un bureau \u00e0 l\u2019autre avec son pantalon en velours rouge, ses boots marrons, une sorte de chemise \u00e0 jabot et une veste \u00e0 brandebourgs qu\u2019on aurait dit sortie d\u2019un surplus militaire. Il portait des cheveux longs et semblait toujours avoir les yeux rougis, comme s\u2019il avait pris des habitudes avec le cannabis.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019avait dit revenir d\u2019Angleterre, de Nottingham, o\u00f9 ses parents l\u2019avaient envoy\u00e9 pour parfaire son anglais. Il maniait parfaitement la langue et nous en \u00e9tions arriv\u00e9s \u00e0 discuter dans cet idiome, au grand dam des coll\u00e8gues. Certains s\u2019en amusaient avec bienveillance quand d\u2019autres jugeaient nos mani\u00e8res \u00e9litistes et ridicules. On ne pouvait leur donner tort. On s\u2019\u00e9tait trouv\u00e9s autour de nos int\u00e9r\u00eats communs pour la pop musique, le football et la litt\u00e9rature. Le football anglais &#8211; surtout, Liverpool et Nottingham Forest qui dominaient l\u2019Europe \u00e0 la fin des ann\u00e9es 70, le Punk et la New wave de ces ann\u00e9es-l\u00e0 et, pour la litt\u00e9rature, il vouait une admiration sans borne aux \u00e9crivains de la Beat generation en g\u00e9n\u00e9ral et \u00e0 Kerouac tout particuli\u00e8rement. Il avait relu six fois <em>Sur la route<\/em>, m\u2019avait-il confi\u00e9, r\u00eavant un beau matin de prendre sa voiture et de sillonner le pays de long en large pour rencontrer des gens, admirer la beaut\u00e9 de la nature et, bien s\u00fbr, trouver des filles. Quoi qu\u2019il dise et quoi qu\u2019il fasse, il en revenait toujours \u00e0 elles.<\/p>\n\n\n\n<p>Je venais de f\u00eater mes 25 ans, \u00ab&nbsp;mon quart de si\u00e8cle&nbsp;\u00bb et il avait un an de moins que moi. Sans \u00eatre vraiment amis, on \u00e9tait devenus copains, comme on disait au temps des y\u00e9y\u00e9s, d\u2019<em>\u00c2ge tendre <\/em><em>et t\u00eate de bois<\/em> et des \u00e9missions vesp\u00e9rales d\u2019Europe \u00ab&nbsp;n\u00b01&nbsp;\u00bb. La diff\u00e9rence entre nous \u00e9tait de classe. Il venait d\u2019un milieu favoris\u00e9, petite bourgeoisie, commer\u00e7ants ais\u00e9s, et j\u2019\u00e9tais un fils des classes moyennes. La diff\u00e9rence n\u2019\u00e9tait pas telle que nous ne nous sentions pas \u00e0 l\u2019aise ensemble, mais j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 pris dans les filets du salariat et condamn\u00e9 \u00e0 travailler toute ma vie (\u00ab&nbsp;aux travaux forc\u00e9s&nbsp;\u00bb en attendant la retraite avec, peut-\u00eatre \u00ab&nbsp;remise de peine&nbsp;\u00bb, avais-je coutume de plaisanter), quand lui avait l\u2019air d\u2019un \u00e9ternel \u00e9tudiant venu en touriste pour se faire un peu d\u2019argent de poche.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait maintenant en juin 1995 et j\u2019avais depuis longtemps perdu de vue St\u00e9phane. On venait de se retrouver par hasard dans un concert de Iggy Pop au Z\u00e9nith de Lille. On \u00e9tait tomb\u00e9s dans les bras l\u2019un de l\u2019autre et on avait fini la nuit au Rockline, un bar branch\u00e9 fr\u00e9quent\u00e9 par les noctambules. Une fois de plus, il m\u2019avait sid\u00e9r\u00e9 par la facilit\u00e9 avec laquelle il entrait en contact avec les gens et engageait la conversation avec n\u2019importe qui, tout interlocuteur \u00e9tant trait\u00e9 par lui comme un ami de 30 ans.<\/p>\n\n\n\n<p>St\u00e9phane virevoltait, papillonnait, et j\u2019avais \u00e0 peine fini ma bi\u00e8re qu\u2019il avait d\u00e9j\u00e0 pris langue avec une fille au bar et \u00e9tait en train de lui caresser les jambes. J\u2019\u00e9tais stup\u00e9fait, m\u00eame pas envieux. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 bien engag\u00e9 dans le syndicalisme, Chirac venait de gagner les pr\u00e9sidentielles et je combattais les premi\u00e8res mesures antisociales de Jupp\u00e9 depuis le bureau f\u00e9d\u00e9ral d\u2019un nouveau syndicat jusque-l\u00e0 encore implant\u00e9 seulement aux PTT. Apr\u00e8s 15 ann\u00e9es de vie commune, j\u2019\u00e9tais sur le point de quitter ma femme et d\u2019en rejoindre une autre. Le seul probl\u00e8me est qu\u2019elle ne me tendait pas les bras et me faisait lanterner, comme pour un soupirant trop anxieux. J\u2019\u00e9tais entre deux eaux, entre deux femmes, entre deux vies et je ne savais trop quel parti prendre.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est alors que St\u00e9phane me reparla de Kerouac, de <em>Sur la route<\/em>, de Sal Paradise et de Dean Moriarty. C\u2019\u00e9tait d\u00e9cid\u00e9ment son obsession, depuis si longtemps. En gros, il me proposait de venir me chercher dans sa vieille V8 Ford pourrie et de partir tous les deux \u00e0 l\u2019aventure, les routes de France rempla\u00e7ant les highways du Midwest et le \u00ab&nbsp;coast to coast&nbsp;\u00bb de l\u2019odyss\u00e9e am\u00e9ricaine devant nous amener des c\u00f4tes de la Manche \u00e0 Paris dans un tour de France qui n\u2019aurait rien de cycliste. La C\u00f4te d\u2019Azur aurait \u00e9t\u00e9 notre Californie et la M\u00e9diterran\u00e9e notre Pacifique. Pourquoi pas&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais retourn\u00e9 chez mes parents \u00e0 l\u2019\u00e9poque et, n\u2019ayant pas envie de risquer une mise en absence irr\u00e9guli\u00e8re en jouant les drop-out, j\u2019avais pos\u00e9 une semaine de cong\u00e9s, pour commencer. J\u2019ignorais ce qu\u2019il avait fait de son c\u00f4t\u00e9, c\u2019est vrai qu\u2019il avait un second m\u00e9tier qui lui rapportait beaucoup plus que l\u2019officiel, mais on avait d\u00e9cid\u00e9 de partir. Sur la route. Lui serait Moriarty, le voyageur gorg\u00e9 de vie et de d\u00e9sir, quand je serai Paradise, celui qui se tient \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s pour raconter, plus tard. Le scribe, l\u2019a\u00e8de.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait venu me chercher en fin de matin\u00e9e, par une belle journ\u00e9e de la fin juin. Mes parents se demandaient o\u00f9 j\u2019allais et je les rassurais en leur r\u00e9pondant que je partais en vacances une semaine avec un copain, probablement en Normandie. Apr\u00e8s tout, j\u2019\u00e9tais vraiment en vacances et mon mensonge n\u2019en \u00e9tait pas vraiment un. J\u2019avais emport\u00e9 un n\u00e9cessaire de toilette, quelques m\u00e9dicaments, des sous-v\u00eatements de rechange et un pyjama, plus une grosse somme en liquide. St\u00e9phane s\u2019\u00e9tait amus\u00e9 de me voir d\u00e9barquer avec tant de choses, lui qui pr\u00e9tendait n\u2019avoir qu\u2019une vieille tente et un matelas pneumatique dans le coffre.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Tu parles d\u2019un mec pr\u00eat pour l\u2019aventure&nbsp;, m\u2019avait-il apostroph\u00e9 \u00e0 peine avais-je quitt\u00e9 le domicile de mes parents.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Il n\u2019est quand m\u00eame pas interdit de se laver les dents&nbsp;\u00bb, lui avais-je r\u00e9torqu\u00e9, pas fier toutefois de mon baise en ville de petit bourgeois qui faisait vraiment mesquin.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait d\u00e9jeun\u00e9 chez lui, c\u2019\u00e9tait un fin cordon bleu et une fine gueule, for\u00e7ant un peu trop sur l\u2019alcool. On \u00e9tait \u00e0 peine arriv\u00e9s \u00e0 Arras que nous avions d\u00e9j\u00e0 abord\u00e9 deux ou trois sujets qui f\u00e2chent, rapport \u00e0 ce que nous voulions vraiment faire durant ce voyage, \u00e0 la lutte syndicale, \u00e0 la politique. Il me traitait de petit fonctionnaire riv\u00e9 \u00e0 ses privil\u00e8ges et qui a peur de la vie. Je le renvoyais \u00e0 son statut de petit-bourgeois mondain n\u2019ayant jamais eu vraiment besoin de travailler et \u00e0 ses tendances narcissiques de Don Juan quadrag\u00e9naire. Autant dire que \u00e7a commen\u00e7ait bien.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait long\u00e9 la c\u00f4te&nbsp;: la Baie de Somme, Saint-Val\u00e9ry sur Somme, Mers-les-Bains, Eu, Le Tr\u00e9port, Dieppe. C\u2019\u00e9tait plus du tourisme ordinaire que de la d\u00e9rive beatnik. Lui sortait de temps en temps un joint et j\u2019en tirais quelques bouff\u00e9es, \u00e9chaud\u00e9 par du mauvais shit qui m\u2019avait rendu malade. On avait d\u00een\u00e9 au Havre et pris une chambre d\u2019h\u00f4tel, un Formule 1 \u00e0 r\u00e9servation automatique. C\u2019\u00e9tait la fin de la premi\u00e8re journ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s la Normandie, cap sur le Mont-Saint-Michel et la Bretagne, toujours en longeant la c\u00f4te et en nous arr\u00eatant parfois pour regarder la mer. \u00ab&nbsp;Je te salue vieil oc\u00e9an&nbsp;\u00bb, comme disait Lautr\u00e9amont. Il semblait plus en forme que la veille et apostrophait des passantes plut\u00f4t girondes qui lui souriaient gentiment. Il n\u2019avait pas trop le temps de pousser son avantage. On s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9s \u00e0 la nuit tomb\u00e9e dans les Charentes, \u00e0 Saint-Georges-de-Didonne, et on avait d\u00een\u00e9 d\u2019un plateau de fruits de mer qui m\u2019avait valu une chiasse carabin\u00e9e. Il ne voulait plus entendre parler d\u2019h\u00f4tel et me vantait le confort de sa tente. J\u2019y somnolais sans vraiment dormir et, au petit matin, j\u2019allais me soulager dans la nature, persuad\u00e9 d\u2019avoir contract\u00e9 une gastro-ent\u00e9rite avec une hu\u00eetre avari\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais \u00e0 demi endormi lorsqu\u2019on longeait la c\u00f4te Atlantique, apr\u00e8s \u00eatre pass\u00e9s dans une pharmacie. Toutes ces plages de sable fin avant la Gironde et le Pays-Basque. Il voulait mettre les pieds en Espagne et je le suivais \u00e0 San Sebastian o\u00f9, par r\u00e9flexe, je suivais une manifestation aux couleurs vertes et rouges pour la lib\u00e9ration de prisonniers politiques d\u2019ETA militaire. St\u00e9phane se demandait ce qu\u2019on foutait l\u00e0. Moi aussi. Puis ce fut l\u2019auberge espagnole, au sens strict, une auberge de jeunesse o\u00f9 on avait trouv\u00e9 \u00e0 se loger pour trois fois rien, rendant inutile nos pesetas prises \u00e0 la banque Santander.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, direction Perpignan puis Montpellier et la M\u00e9diterran\u00e9e. Il avait tenu \u00e0 passer par la Camargue et les Saintes-Maries-de-la-mer, symbole pour lui d\u2019absolue libert\u00e9. Pour moi, c\u2019\u00e9tait Bardot et Manitas de Plata. On avait pouss\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la raffinerie de Lavera, l\u2019\u00e9tang de Berre puis Arles avant Marseille et une autre nuit sous la tente, dans un camping municipal. Le ciel \u00e9tait d\u2019un rose d\u00e9lav\u00e9 et le soleil se couchait dans des incendies orang\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais pas dormi de la nuit dans cette tente rafistol\u00e9e, bouff\u00e9 par des moustiques. La Camargue \u00e9tait r\u00e9put\u00e9e pour ses flamands roses, ses taureaux et ses moustiques. J\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 affronter un taureau que ces saloperies vibrionnantes. J\u2019\u00e9tais encore r\u00e9veill\u00e9 vers 5 heures du matin et je me grattais partout. Lui avait dormi comme un b\u00e9b\u00e9 et il \u00e9tait frais comme une rose. J\u2019avais peut-\u00eatre dormi 6 heures sur un total de 4 nuits, malgr\u00e9 mes somnif\u00e8res, et je n\u2019en pouvais plus. Je sentais la d\u00e9pression arriver (la 19\u00b0?) et j\u2019\u00e9tais devenu irritable.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019\u00e9tait attabl\u00e9s \u00e0 un bistrot pour le petit-d\u00e9jeuner et je le voyais encore faire son num\u00e9ro de s\u00e9ducteur devant deux filles qui semblaient honor\u00e9es de faire l\u2019objet de ses travaux d\u2019approche.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Chouette, elles sont ferr\u00e9es, y \u2018en a une pour toi et une pour moi&nbsp;! \u00c9videmment tu prends la plus moche.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019entendis r\u00e9sonner son rire en chasse d\u2019eau et je me levais de ma chaise, pr\u00eat \u00e0 lui balancer mon caf\u00e9 \u00e0 la gueule.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Vas-y, prends la plus belle, elle est pour toi. T\u2019es path\u00e9tique \u00e0 jouer les \u00e9ternels adolescents \u00e0 40 balais. D\u2019ailleurs, je trouve que tu commences \u00e0 faire un peu vieux beau&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je quittais la table et j\u2019allais \u00e0 la gare Saint-Charles o\u00f9 un train pour Lille partait, par chance, une heure plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Fran\u00e7oise, on \u00e9tait all\u00e9s \u00e0 Torhout et \u00e0 Werchter voir Neil Young et des groupes grunge dont je me contrefichais, parmi eux, un dont le guitariste jouait nu, le sexe pudiquement couvert par sa Telecaster. En tout cas, \u00e7a avait renforc\u00e9 nos liens. \u00c0 la mi-juillet, j\u2019avais finalement fait le choix de quitter ma femme et d\u2019aller vivre chez elle, chez l\u2019amie que je convoitais et qui avait \u00e9t\u00e9 la coll\u00e8gue, et copine &#8211; \u00ab&nbsp;en tout bien tout honneur&nbsp;\u00bb, r\u00e9p\u00e9tait-il -, de St\u00e9phane aux renseignements t\u00e9l\u00e9phoniques. Une qu\u2019il avait dragu\u00e9e parmi tant d\u2019autres, et peut-\u00eatre plus\u2026 J\u2019\u00e9tais jaloux comme un tigre. Jaloux pathologique, me demandant si je n\u2019avais pas l\u00e2ch\u00e9 la proie pour l\u2019ombre.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc tout naturellement que je le revoyais, un soir, avec ses barrettes de shit et ses mani\u00e8res th\u00e9\u00e2trales. Il \u00e9tait devenu un ami du couple que nous formions. Il me parlait comme si notre s\u00e9paration \u00e0 Marseille le mois dernier avait \u00e9t\u00e9 sans heurts, presque normale.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Tu as eu tort de partir comme \u00e7a. Apr\u00e8s, j\u2019ai fait la C\u00f4te d\u2019Azur et l\u2019Italie, de la fronti\u00e8re jusqu\u2019au sud. Le soleil, la mer bleue\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Toute la vie toute la vie, l\u2019interrompis-je. Tu te prends pour Nougaro&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; N\u2019emp\u00eache, on \u00e9tait bien, je sais pas ce qui t\u2019a pris. En plus, pour ce qui est des gonzesses&#8230;&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; De toute fa\u00e7on, tu m\u2019aurais laiss\u00e9 les moches, r\u00e9pondis-je, comme pour le faire changer de conversation.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais toujours pas ce qu\u2019il cherchait en entreprenant ce voyage. Je ne pouvais pas imaginer qu\u2019un grand lecteur de Kerouac puisse se contenter de ces journ\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 rouler dans une guimbarde pourrie, \u00e0 chercher des h\u00f4tels et des restaurants, \u00e0 baizouiller \u00e0 droite et \u00e0 gauche et \u00e0 r\u00e9galer ses conqu\u00eates de ses plaisanteries de gar\u00e7on de bain.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu sais bien que je voyage dans ma t\u00eate. Le voyage immobile. J\u2019ai qu\u2019\u00e0 fermer les yeux. Pas besoin de sentir le terrain, des cartes avec des noms de villes et de pays me suffisent. Et puis, \u00e0 la question de savoir si on s\u2019encule ou si on prend le train, j\u2019ai toujours r\u00e9pondu favorablement \u00e0 la premi\u00e8re proposition.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019en tirai par une pirouette et j\u2019avais honte de ma formule. S\u2019ensuivit un \u00e9clat de rire de Fran\u00e7oise qui ne parvint pas \u00e0 le d\u00e9sar\u00e7onner&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oh, bien s\u00fbr, monsieur est un r\u00eaveur. Tu me fais penser \u00e0 Des Esseintes dans ce bouquin de Huysmans, qui est d\u00e9j\u00e0 en Angleterre dans la salle d\u2019attente de la Gare du Nord et qui repart chez lui avec l\u2019impression d\u2019avoir fait le voyage.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est exactement \u00e7a. \u00c7a s\u2019appelle <em>\u00c0 Rebours<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Kerouac parlait de la perle rare, qu\u2019il trouverait dans son voyage. L\u2019absolu, l\u2019impalpable, la magie, justement. Son personnage s\u2019appelait Sal Paradise dans le roman&nbsp;; un beau nom. Moi, je continuerai \u00e0 chercher l\u2019oiseau de paradis, sans bouger, dans mes r\u00eaves.<\/p>\n\n\n\n<p><em>18 septembre 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>ST\u00c9PHANE On l\u2019appelait le magicien. St\u00e9phane travaillait de nuit dans un centre de renseignements t\u00e9l\u00e9phoniques \u00e0 Lille, mais c\u2019\u00e9tait l\u00e0 son activit\u00e9 officielle, sa raison sociale. Tout ceux qui le connaissaient avaient entendu parler de ses activit\u00e9s parall\u00e8les, magie et parapsychologie qu\u2019il exer\u00e7ait en \u00e9l\u00e8ve dou\u00e9 d\u2019un G\u00e9rard Majax ou d\u2019un Uri Geller dans des&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2253\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2256,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2253"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2253"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2253\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2258,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2253\/revisions\/2258"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2256"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2253"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2253"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2253"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}