{"id":2302,"date":"2021-10-16T17:51:38","date_gmt":"2021-10-16T15:51:38","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2302"},"modified":"2021-10-16T17:51:41","modified_gmt":"2021-10-16T15:51:41","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-23","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2302","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (23)"},"content":{"rendered":"\n<p><em>LIONEL<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"600\" height=\"434\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration134.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2303\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration134.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration134-300x217.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration134-30x22.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption>Toujours de notre envoy\u00e9 permanent dans les bistrots (et qui fait aussi les dancings), Daniel \u00ab\u00a0fatal picard\u00a0\u00bb Grardel. <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>J\u2019avais \u00e0 cette \u00e9poque l\u2019insigne honneur de repr\u00e9senter mon syndicat au Comit\u00e9 d\u2019\u00c9tablissement de la Cosmod\u00e9moniaque, au si\u00e8ge social, Place d\u2019Alleray \u00e0 Paris dans le 15\u00e8me. Il m\u2019avait m\u00eame \u00e9chu la fonction de tr\u00e9sorier du C.E, moi qui n\u2019avait jamais su compter. \u00ab&nbsp;La fonction cr\u00e9e l\u2019organe&nbsp;\u00bb, disait Darwin ou Lamarck, je ne sais plus tr\u00e8s bien. Chez moi, la fonction avait cr\u00e9\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat et d\u00e9velopp\u00e9 les comp\u00e9tences, et je prenais mon r\u00f4le au s\u00e9rieux. Les comptes \u00e9taient tenus au jour le jour, certifi\u00e9s par un cabinet d\u2019expert-comptable et on m\u2019\u00e9coutait m\u00eame religieusement quand je les pr\u00e9sentais en s\u00e9ance ou pour les budgets pr\u00e9visionnels en d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e. Je croyais \u00eatre aussi fait pour la tr\u00e9sorerie que pour \u00eatre grand archev\u00eaque. En fait, j\u2019aurais s\u00fbrement fait un archev\u00eaque convaincant avec l\u2019onctuosit\u00e9 d\u2019un pr\u00e9lat.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait r\u00e9guli\u00e8rement droit, \u00e0 l\u2019heure de la sieste, aux performances \u00e9conomiques de l\u2019entreprise et, sit\u00f4t apr\u00e8s, \u00e0 un nouveau dossier de restructuration qui condamnait un service ou un \u00e9tablissement avec, \u00e0 la cl\u00e9, des personnels d\u00e9plac\u00e9s et des suppressions d\u2019emplois. On devait comprendre que c\u2019\u00e9tait pour le bien de l\u2019entreprise et pour r\u00e9sister \u00e0 la concurrence qui \u2013 c\u2019\u00e9tait devenu leur leitmotiv &#8211; \u00ab&nbsp;est \u00e0 nos portes&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;profite au client&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Le client attend&nbsp;\u00bb, avait psalmodi\u00e9, furieux, le directeur de la branche commerciale alors que nous argumentions contre ses projets de r\u00e9organisation, comme ils disaient pudiquement. Nous \u00e9tions forc\u00e9ment contre l\u2019entreprise et son expansion, \u00e0 la solde, sinon de la concurrence, de syndicats irresponsables n\u2019ayant aucune notion de management et d\u2019\u00e9conomie. Pire, il y avait des organisations gauchisantes qui diffamaient l\u2019\u00e9tablissement par leurs incessantes croisades contre les risques psycho-sociaux et cette fameuse souffrance au travail sur laquelle on surfait avec la pire d\u00e9magogie pour aller chercher la lie de l\u2019entreprise, les inadapt\u00e9s ou les fain\u00e9ants, et les enr\u00f4ler dans nos mobilisations.<\/p>\n\n\n\n<p>Les esprits se calmaient apr\u00e8s qu\u2019un vote n\u00e9gatif, sur lequel ils s\u2019asseyaient, e\u00fbt clos les d\u00e9bats et nous passions, apr\u00e8s un rapide rapport tr\u00e9sorerie, aux Activit\u00e9s sociales et culturelles, soit l\u2019argent pr\u00e9lev\u00e9 sur la masse salariale redistribu\u00e9 aux salari\u00e9s sous la forme de prestations sociales. La commission ad hoc pr\u00e9sentait des projets mis au vote, sans que la direction, cette fois, ne s\u2019en m\u00eal\u00e2t. C\u2019\u00e9tait notre r\u00e9cr\u00e9ation, un moment de r\u00e9pit apr\u00e8s avoir ferraill\u00e9 sur des dossiers invariablement pr\u00e9sent\u00e9s par des cadres dirigeants qui nous promettaient un avenir radieux avec un sourire \u00e0 manger de la merde. Au mieux, nous nous en tirions avec une expertise du CHS \/ CT qui diff\u00e9rait la mesure de quelques semaines, voire de quelques mois dans le meilleur des cas.<\/p>\n\n\n\n<p>Je faisais partie de la commission de ce qu\u2019on appelait les \u00ab&nbsp;ASC&nbsp;\u00bb et, les \u00e9lus venant de toute la France, nous nous r\u00e9unissions tous les trimestres dans une ville de province, pour un s\u00e9minaire de trois jours destin\u00e9 \u00e0 arr\u00eater le programme des r\u00e9jouissances. On avait d\u00e9j\u00e0 fait Marseille et Lille, il nous restait Lyon, Toulouse et Nancy. C\u2019\u00e9tait donc Lyon pour le coup, et Charlotte, une Lyonnaise membre de la commission, nous avait servi de sherpa pour pr\u00e9parer notre venue.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait en novembre et nous \u00e9tions 6 \u00e0 nous \u00eatre r\u00e9unis dans une salle pr\u00eat\u00e9e par un \u00e9tablissement de la Cosmo situ\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la gare de Lyon \u2013 Perrache. Certains n\u2019avaient pas pu venir pour diverses raisons, mais les plus motiv\u00e9s \u00e9taient pr\u00e9sents. On avait pass\u00e9 la premi\u00e8re journ\u00e9e \u00e0 imaginer des prestations et \u00e0 faire des projections sur les co\u00fbts engendr\u00e9s qu\u2019on ramenait \u00e0 la hauteur de nos moyens. C\u2019\u00e9tait un brainstorming o\u00f9 l\u2019imagination tentait de prendre le pouvoir et j\u2019avais mauvaise gr\u00e2ce, en tant que tr\u00e9sorier, d\u2019agiter le principe de r\u00e9alit\u00e9 et de temp\u00e9rer les emballements.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, j\u2019\u00e9tais h\u00e9berg\u00e9 chez Charlotte et elle avait tenu \u00e0 me pr\u00e9senter \u00e0 sa bande&nbsp;: ses copines Marylou et Manuelle, des filles gentilles et fines mouches, f\u00e9ministes jusqu\u2019au bout des ongles, un cheminot pr\u00e9nomm\u00e9 Nanard, secr\u00e9taire du SUD Rail et grand cin\u00e9phile devant l\u2019\u00e9ternel, un gars fort en gueule qu\u2019on appelait Le savoyard et, pour faire bonne mesure, Lionel, un marrant toujours hilare qui buvait sec et \u00e9tait s\u00e9rieusement handicap\u00e9, avec une patte folle et un bras raide. Il ne souffrait aucune question sur ses infirmit\u00e9s et j\u2019avais su vaguement par Charlotte qu\u2019il s\u2019\u00e9tait fait renverser par un camion, dans sa jeunesse.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait tous all\u00e9s dans un bouchon lyonnais o\u00f9 le Morgon coulait \u00e0 flot sur les sp\u00e9cialit\u00e9s du coin. Une orgie de gras double, de saucisson chaud et de tablier de sapeur que je terminais le c\u0153ur au bord des l\u00e8vres. Je n\u2019aurais plus su avaler une hostie en sortant de l\u2019\u00e9tablissement o\u00f9 ils semblaient avoir leurs ronds de serviette. J\u2019avais marqu\u00e9 des points gr\u00e2ce \u00e0 mes plaisanteries habituelles et quelques mots d\u2019esprit mais j\u2019avais surtout impressionn\u00e9 Manuelle quand je lui confiais avoir vu le groupe Joy Division, dont elle \u00e9tait fan, aux Bains-Douches, en 1979. Taquin et connaissant mon faible pour le Stade de Reims (alors en National), Lionel m\u2019avait surnomm\u00e9 Joy deuxi\u00e8me division. Si \u00e7a l\u2019amusait. Il paraissait int\u00e9ress\u00e9 au plus haut point par mes travaux litt\u00e9raires. J\u2019avais eu la faiblesse de lui parler aussi de mes \u00e9crits, des romans non publi\u00e9s qui encombraient mes tiroirs.<\/p>\n\n\n\n<p>Lui aussi \u00e9crivait, mais dans un style sans fioritures, avec beaucoup de dialogues, et sur deux th\u00e8mes uniquement&nbsp;: l\u2019alcool et la bagarre. Un peu de sexe aussi, ce qui donnait le triptyque Baise, Bagarre et Biture. Sa sainte trilogie. Il faisait publier ses livres \u00e0 compte d\u2019auteur, imprim\u00e9s par une soci\u00e9t\u00e9 canadienne avec des couvertures dues au talent d\u2019un ami peintre \u00e0 lui \u2013 Luc \u2013 un ancien instituteur d\u2019Amiens qu\u2019il appelait ch\u2019peintre, pour souligner ses origines picardes. Il m\u2019avait fait lire ses \u0153uvres compl\u00e8tes, soit trois minces volumes aux jaquettes bariol\u00e9es o\u00f9 se suivaient des chroniques de bistrot avec des agressions, des embuscades, des horions, des filles court v\u00eatues et du verre cass\u00e9. Le tout dans un style qui devait plus \u00e0 San Antonio qu\u2019\u00e0 C\u00e9line, dont il ne cessait de c\u00e9l\u00e9brer le g\u00e9nie. Il adorait d\u2019ailleurs tous les fils de l\u2019ermite de Meudon&nbsp;: Dard mais aussi Boudard, Audiard et Cavannard, l\u00e2chait-il dans un \u00e9clat de rire.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais rest\u00e9 le week-end et on avait sillonn\u00e9 la ville en v\u00e9lib, entre Sa\u00f4ne et Rh\u00f4ne, s\u2019arr\u00eatant pour admirer les fresques murales de Diego Rivera et d\u00e9guster des ballons de beaujolpif dans des troquets avenants. Avec Lionel, on \u00e9tait m\u00eame all\u00e9s voir un match \u00e0 Gerland, et on avait pass\u00e9 le plus clair du spectacle \u00e0 \u00e9voquer les grands joueurs de l\u2019O.L des ann\u00e9es 1960&nbsp;; les Combin, Di Nallo, Hatchi ou l\u2019Argentin Rambert. Je les avais quitt\u00e9s \u00e0 regret, et on s\u2019\u00e9tait promis de se revoir, \u00e0 Paris, \u00e0 Lyon ou dans le Nord. C\u2019est dans la baie de Somme, \u00e0 Quend-Plage, qu\u2019eut lieu finalement la revoyure, autant dire sur terrain neutre, et ch\u2019peintre nous avait h\u00e9berg\u00e9s en tant que r\u00e9gional de l\u2019\u00e9tape.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Quend-Plage avait lieu tous les ans en ce temps-l\u00e0 le festival de Groland, un week-end o\u00f9 quelques cin\u00e9philes croisaient dans les rues du village des tas de jeunes ivres-morts ou d\u00e9fonc\u00e9s au mauvais shit. Les puissances invitantes, Moustique, Kuntz, Del\u00e9pine et De Kervern, animaient micro en main des sortes de happenings tous plus d\u00e9lirants les uns que les autres avec un Salengro en majest\u00e9 dans les d\u00e9guisements les plus divers. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, c\u2019est Jean-Pierre Mocky qui \u00e9tait l\u2019invit\u00e9 d\u2019honneur et plusieurs de ses films \u00e9taient projet\u00e9s dans des chapiteaux convertis en salles de projection. Il y avait aussi un festival du r\u00e9alisateur finlandais Adi Kaurismaki dont on n\u2019avait pas manqu\u00e9 une s\u00e9ance. C\u2019\u00e9tait plus Groland, c\u2019\u00e9tait Finlande&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier soir, on avait dormi chez Luc \u2013 ch\u2019peintre &#8211; et sa femme, qui habitaient dans la banlieue d\u2019Amiens. Ch\u2019peintre nous r\u00e9galait de ses nombreuses toiles \u00e0 la gloire des idoles y\u00e9y\u00e9s et de la jeunesse insouciante de ces temps d\u2019innocence. Il venait d\u2019achever une C\u00e8ne avec Hallyday \u00e0 la place du Christ et tous les roitelets du twist faisant cercle autour de lui. L\u2019un d\u2019eux s\u2019appelait Lucky Blondo, un crooner exil\u00e9 en Bretagne, grand ami de Luc, de ch\u2019peintre. Luc \u00e9tait, comme Lionel, un chantre des bistrots, des n\u00e9ons aveuglants, des demi-durs au comptoir et des filles faciles qui leur tournaient autour. L\u2019artiste avait aussi son enfer, soit des tableaux moins expos\u00e9s repr\u00e9sentant des femmes en porte-jarretelles et des m\u00e2les en rut en pleine action dans des arri\u00e8re-salles de bistrot reconverties en baisodromes et en bo\u00eetes \u00e0 partouze. Un genre. Il y avait, comme chez Lionel, la sainte trilogie toujours pr\u00e9sente, soit les 3 B (bagarre, biture et baise), bien que les sc\u00e8nes de bagarre n\u2019\u00e9taient pas figur\u00e9es et que c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t le climat interlope qui les sugg\u00e9rait.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait all\u00e9s se coucher au petit matin apr\u00e8s force libations et les Lyonnais pr\u00e9sents, Charlotte, sa copine Marylou et Lionel, avaient amen\u00e9 leur charcuterie locale m\u00eal\u00e9e aux sp\u00e9cialit\u00e9s picardes qu\u2019on nous servait avec prodigalit\u00e9. Le lendemain dimanche, personne n\u2019\u00e9tait tr\u00e8s frais et on avait d\u00e9barqu\u00e9 en d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi \u00e0 Quend, la gueule enfarin\u00e9e pour vivre nos derni\u00e8res heures dans une pr\u00e9sipaut\u00e9 de Groland exil\u00e9e sur la c\u00f4te picarde. On \u00e9tait encore \u00e0 l\u2019eau min\u00e9rale avant de se risquer au blanc en pr\u00e9lude \u00e0 une nouvelle cuite. On n\u2019avait pas envie de boire, mais tout le monde sentait la n\u00e9cessit\u00e9 de faire couleur locale, et on n\u2019allait pas pass\u00e9 la journ\u00e9e \u00e0 boire des eaux de r\u00e9gime dans un tel contexte.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait donc repiqu\u00e9 au truc, bi\u00e8re sur bi\u00e8re. Des bi\u00e8res de garde, en plus, pas des Pils. Le festival touchait \u00e0 sa fin et on en \u00e9tait \u00e0 se donner rendez-vous pour l\u2019ann\u00e9e prochaine. Finalement, on n\u2019\u00e9tait pas m\u00e9contents que tout cela se termine tant on se sentait quasiment oblig\u00e9s de concurrencer les potes verre en main, jusqu\u2019\u00e0 la gerbe. On n\u2019aurait pas fait \u00e7a tous les jours. On avait appris qu\u2019il y avait un concert organis\u00e9 en cl\u00f4ture, avec quelques groupes de rock locaux dont les Fatal Picards. J\u2019avais envie de rentrer, mais ch\u2019peintre, et surtout Lionel, avaient insist\u00e9 pour qu\u2019on y aille.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord une sorte de parodie de rock o\u00f9 un gros avec une coupe \u00e0 la huron massacrait des standards de la pop avec des paroles en fran\u00e7ais. \u00ab&nbsp;Satisfaction&nbsp;\u00bb devenait \u00ab&nbsp;Bastille &#8211; Nation&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Gloria&nbsp;\u00bb se transformait en \u00abface de rat&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;Help&nbsp;\u00bb se changeait en \u00abHep&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Tordant.<\/p>\n\n\n\n<p>On les avait pas vraiment vus venir. Encore qu\u2019on avait remarqu\u00e9 ces 4 gars au cr\u00e2ne ras\u00e9 et en treillis militaire, qui prenaient plaisir \u00e0 asperger les premiers rangs en versant un peu de leurs gobelets de bi\u00e8re. Eux nous avaient rep\u00e9r\u00e9, avec nos cheveux en p\u00e9tard et nos barbes hirsutes. Ils s\u2019\u00e9taient rapproch\u00e9s de nous et tendaient l\u2019oreille, attentifs \u00e0 nos plaisanteries et attendant le mot qui leur permettrait d\u2019entrer en action.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est Lionel qui avait parl\u00e9 de petits nazillons et il avait d\u00e9clench\u00e9 les hostilit\u00e9s. Les quatre s\u2019\u00e9taient ru\u00e9s sur lui et il avait roul\u00e9 par terre, se relevant vite pour donner des coups avec sa jambe valide. On l\u2019avait renvoy\u00e9 au tapis et c\u2019\u00e9tait maintenant Luc qui faisait l\u2019objet de toutes les attentions. Un coup de pied dans les testicules auquel il avait r\u00e9pliqu\u00e9 par un coup de boule sur le nez de son agresseur et du sang qui pissait maintenant et nous \u00e9claboussait. Les femmes s\u2019\u00e9taient tenues \u00e0 distance, et j\u2019\u00e9tais entr\u00e9 en piste. Peu habitu\u00e9 \u00e0 ce genre d\u2019exercice, j\u2019essayais n\u00e9anmoins de forcer ma nature et de rendre les coups, me disant que l\u2019agressivit\u00e9 viendrait au fil de la bagarre, comme l\u2019app\u00e9tit vient en mangeant. Ils \u00e9taient deux sur moi et m\u2019avaient transport\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du chapiteau, alors que mes deux amis \u00e9taient r\u00e9duits \u00e0 l\u2019impuissance. L\u2019issue du combat ne faisait plus de doute et ils m\u2019avaient laiss\u00e9 baigner dans une flaque d\u2019eau. Il avait beaucoup plu. Je parvenais malgr\u00e9 tout \u00e0 saisir une jambe et \u00e0 d\u00e9s\u00e9quilibrer un adversaire dans la boue, cette fois. Sa fureur en avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cupl\u00e9e et il me donnait des coups de latte dans les c\u00f4tes, jusqu\u2019\u00e0 ce que son sbire porte l\u2019estocade en me frappant violemment \u00e0 la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Je perdis un moment connaissance, une absence de quelques secondes dont je sortais endolori et naus\u00e9eux. Les fafs \u00e9taient partis, fiers comme Artaban d\u2019avoir triomph\u00e9 de vieux babs gauchisants, et ch\u2019peintre et Lionel m\u2019avaient rejoint \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur alors que les femmes nous portaient les premiers secours. Des plaies, des bosses, un peu de sang, des contusions multiples et beaucoup de confusion.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Lyonnais pass\u00e8rent une derni\u00e8re nuit chez Luc, ch\u2019peintre, et je rentrais sur Lille apr\u00e8s avoir appel\u00e9 ma femme qui avait eu la bont\u00e9 de venir me chercher. J\u2019en avais marre et je ne me voyais pas passer encore une soir\u00e9e l\u00e0 et prendre un train le lendemain matin. On \u00e9tait all\u00e9s d\u00eener d\u2019un plateau de fruit de mer \u00e0 Berck-Plage et je lui avais racont\u00e9 nos aventures, notre week-end grolandais qui s\u2019\u00e9tait termin\u00e9 dans la violence. La b\u00eatise \u00e0 front de taureau et la haine ordinaire nous avaient rattrap\u00e9s, nous qui pensions que notre classe sociale et notre niveau culturel nous en eussent pr\u00e9serv\u00e9s. On s\u2019\u00e9tait lourdement tromp\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>La violence \u00e9tait sortie des pages des livres de Lionel et elle n\u2019\u00e9tait plus fantasm\u00e9e comme ces bagarres de western ou de films d\u2019action. On l\u2019avait senti pass\u00e9e dans nos corps et il nous serait difficile apr\u00e8s cela de s\u2019en sentir prot\u00e9g\u00e9 par on ne sait trop quelle loi naturelle ou sociologique. La violence \u00e9tait aussi sortie des toiles de Luc, et les mauvais gar\u00e7ons tapis dans l\u2019ombre de ses bistrots louches nous avaient frapp\u00e9 \u00e0 bras raccourcis. Leurs deux univers imaginaires avaient soudain empi\u00e9t\u00e9 sur nos r\u00e9alit\u00e9s, sur nos vies.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait eu droit \u00e0 l\u2019ivresse de l\u2019alcool, aux troubles du sexe et \u00e0 l\u2019adr\u00e9naline de la bagarre. Les trois unit\u00e9s de l\u2019\u00e9crivain et du peintre. Ou disons plut\u00f4t les deux unit\u00e9s car, pour le sexe, on repasserait. Mais le sexe \u00e9tait aussi fantasm\u00e9 dans leurs livres et dans leurs tableaux que l\u2019\u00e9tait la bagarre. Seule, finalement, les bitures et les cuites \u00e9taient bien r\u00e9elles et d\u00e9mocratiquement accessibles \u00e0 tout le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait finalement la seule chose qui cimentait notre amiti\u00e9 et, en rentrant clopin-clopant de notre \u00e9pop\u00e9e pugilistique, on s\u2019\u00e9tait mis tous \u00e0 chanter le \u00abAlcohol&nbsp;!&nbsp;\u00bb, des Kinks, imitant le son de la trompette en se pin\u00e7ant le nez. Une chanson sign\u00e9e Ray Davies&nbsp;; l\u2019histoire d\u2019un cadre pas si dynamique pouss\u00e9 par son \u00e9pouse \u00e0 nourrir de d\u00e9vorantes ambitions professionnelles et qui finit SDF et alcoolique, la fanfare de l\u2019arm\u00e9e du salut accompagnant sa d\u00e9rive \u00e9thylique.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Oh d\u00e9mon alcool, ces tristes souvenirs dont je ne peux me rappeler\u2026 \/ \u2026 Qui aurait pens\u00e9 que je deviendrais esclave du d\u00e9mon alcool&nbsp;\u00bb. <\/em>Hein, c\u2019est vrai, qui&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em>7 octobre 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LIONEL J\u2019avais \u00e0 cette \u00e9poque l\u2019insigne honneur de repr\u00e9senter mon syndicat au Comit\u00e9 d\u2019\u00c9tablissement de la Cosmod\u00e9moniaque, au si\u00e8ge social, Place d\u2019Alleray \u00e0 Paris dans le 15\u00e8me. Il m\u2019avait m\u00eame \u00e9chu la fonction de tr\u00e9sorier du C.E, moi qui n\u2019avait jamais su compter. \u00ab&nbsp;La fonction cr\u00e9e l\u2019organe&nbsp;\u00bb, disait Darwin ou Lamarck, je ne sais plus&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2302\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2303,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2302"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2302"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2302\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2305,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2302\/revisions\/2305"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2303"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2302"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2302"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2302"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}