{"id":2311,"date":"2021-10-16T18:46:15","date_gmt":"2021-10-16T16:46:15","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2311"},"modified":"2021-10-18T22:15:10","modified_gmt":"2021-10-18T20:15:10","slug":"william-boyle-le-baron-de-brooklyn","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2311","title":{"rendered":"WILLIAM BOYLE : LE BARON DE BROOKLYN"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"520\" height=\"287\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration136.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2313\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration136.jpg 520w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration136-300x166.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration136-30x17.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 520px) 100vw, 520px\" \/><figcaption>William Boyle, chantre de Brooklyn en visite \u00e0 Paris.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>\u00c0 ne pas confondre avec William Boyd, ami de David Bowie auteur du fameux <em>Comme neige au soleil<\/em>, William Boyle est la derni\u00e8re r\u00e9v\u00e9lation du polar am\u00e9ricain. Des personnages insignifiants dont la destin\u00e9e se trouve boulevers\u00e9e par des \u00e9v\u00e9nements improbables dans un Brooklyn omnipr\u00e9sent, cadre et \u00e2me de ses livres passionnants o\u00f9 l\u2019aventure s\u2019invite dans les f\u00ealures des vies les plus ordinaires. Boyle, avec seulement 5 romans, vient se hisser au niveau des Don Winslow, des James Lee Burke et des James Ellroy. Dans un genre tr\u00e8s diff\u00e9rent.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On avait parl\u00e9 la fois derni\u00e8re, dans les <em>Notes de lecture<\/em>, de <em>Le t\u00e9moin solitaire<\/em> (2018), l\u2019histoire d\u2019une jeune femme t\u00e9moin d\u2019un meurtre et qui, menac\u00e9e par l\u2019assassin, va r\u00e9ussir \u00e0 lui \u00e9chapper et aller jusqu\u2019au bout de ses r\u00eaves, loin d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 couleur muraille et d\u2019un avenir bouch\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9 \u00e0 quel point Brooklyn \u00e9tait important dans son \u0153uvre, et on parcourt, dans ses trois premiers romans (<em>Gravesend<\/em>, <em>Tout est bris\u00e9<\/em> et <em>Le t\u00e9moin solitaire<\/em>), les rues de Brooklyn en s\u2019arr\u00eatant sur chaque commerce, chaque \u00e9cole, chaque \u00e9glise, comme en p\u00e8lerinage avec des gens aimant\u00e9s par ce bout de New York adoss\u00e9 \u00e0 l\u2019Atlantique. \u00ab&nbsp;Brooklyn by the sea&#8230;&nbsp;\u00bb, chantait jadis Mort Schuman.<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait parler de cette fa\u00e7on de Tourcoing ou de Montauban, sauf que l\u2019auteur qui le ferait serait d\u2019embl\u00e9e suspect\u00e9 de propensions localistes saugrenues alors qu\u2019ici, on touche \u00e0 l\u2019universel et ces lieux nous deviennent familiers, comme si nous aussi y \u00e9tions n\u00e9s. C\u2019est la force des grands auteurs de faire de leur environnement le centre du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, Chandler et Ellroy pour Los Angeles, la cit\u00e9 du mal, Chester Himes pour Harlem, Jerome Charyn pour Manhattan, James Lee Burke pour la Nouvelle-Orl\u00e9ans ou Jim Thompson pour le Texas. C\u00f4t\u00e9 britannique, le Leeds et le Yorkshire de David Peace ou le \u00c9dimbourg de Ian Ratkin. Sans parler de Paris et de sa banlieue pour moult auteurs fran\u00e7ais, de L\u00e9o Malet \u00e0 Thierry Jonquet. Dans la litt\u00e9rature polici\u00e8re en particulier, il est important de se situer et de parler de quelque part. Il en est de m\u00eame pour des genres musicaux populaires comme le Blues ou la Country\u2019n\u2019western.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Gravesend,<\/em> c\u2019est ce sous-quartier de Brooklyn dont est natif William Boyle, au sud de Brooklyn, autant dire au sud de nulle part. Le roman introduit une dizaine de personnages autour d\u2019une seule intrigue, des personnages qu\u2019on pourra retrouver dans les deux autres livres de ce qui ressemble fort \u00e0 une trilogie. Ainsi Alessandra Biagini et Amy Falconetti, qu\u2019on retrouve dans <em>Le t\u00e9moin solitaire<\/em>, deux femmes devenues amantes, la premi\u00e8re r\u00eavant d\u2019une carri\u00e8re d\u2019actrice \u00e0 Hollywood, quand l\u2019autre sert dans un bar et ne nourrit plus d\u2019illusions sur ce que sera sa vie, avant une r\u00e9demption inesp\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire est relativement simple&nbsp;: Conway, l\u2019un de ces anonymes de Brooklyn, a perdu son fr\u00e8re Duncan, mort accidentellement par la faute d\u2019un petit truand, Ray Boy Calabrese, qui le traquait en voiture simplement parce que homosexuel. Accident mortel. Employ\u00e9 dans une pharmacie et vivant toujours \u00e0 30 ans chez son p\u00e8re malade, Conway n\u2019a qu\u2019un but dans la vie, liquider Calabrese d\u00e8s sa sortie de prison. Sauf que les choses, bien s\u00fbr, ne se passent pas comme on peut s\u2019y attendre, ce serait trop simple et il n\u2019y aurait pas de roman ou, en tout cas, pas d\u2019aussi subtil.<\/p>\n\n\n\n<p>Calabrese se r\u00e9v\u00e8le hant\u00e9 par le meurtre qu\u2019il a commis et il cherche la r\u00e9demption aupr\u00e8s de celui qui a promis de le tuer, Conway, dont la volont\u00e9 de se faire justice s\u2019en trouv\u00e9 \u00e9branl\u00e9e. Conway amoureux de la belle Alessandra et qui, \u00e0 travers son d\u00e9sir de vengeance, d\u00e9couvre le vide de son existence et les d\u00e9sirs enfouis dans l\u2019alcool.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les personnages du roman sont attachants, d\u2019Alessandra, de retour dans son quartier apr\u00e8s ses \u00e9checs \u00e0 Hollywood, de sa copine d\u2019enfance Stephanie, qui vit dans son ombre et se trouve laide, sans aucun attrait et sous la coupe d\u2019une m\u00e8re \u00e0 demi-folle. Il y a aussi Mc Kenna, l\u2019ami de Conway, \u00e0 son service et pr\u00eat \u00e0 tout pour qu\u2019aboutisse sa vengeance, plus deux petites frappes dont le r\u00f4le sera d\u00e9cisif dans le d\u00e9roulement d\u2019une intrigue que l\u2019on va se garder de g\u00e2cher&nbsp;: Eugene, le neveu de Ray Boy, un gamin handicap\u00e9 physique qui fait les 400 coups et son copain Sweat, un gosse ob\u00e8se qui lui sert de chauffeur pour tous ses petits m\u00e9faits pas toujours innocents.<\/p>\n\n\n\n<p>Des personnages vrais qui ont la simplicit\u00e9 des gens ordinaires, avec leurs petits boulots merdiques, le souvenir de leurs amours, leurs parents souvent \u00e0 charge qui ne les ont jamais compris, des difficult\u00e9s mat\u00e9rielles et, surtout, la nostalgie de leur jeunesse qui s\u2019\u00e9loigne \u00e0 mesure que le temps passe.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de h\u00e9ros ni de salauds chez Boyle, mais de simples individus ballott\u00e9s par la vie, sans prise sur leur destin, arriv\u00e9s au bout de leurs illusions et condamn\u00e9s \u00e0 vivre leur solde d\u2019existence dans la r\u00e9signation et la tristesse. Dans la rue sans joie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut une situation romanesque issue de l\u2019imagination de l\u2019auteur pour que leurs vies soudain s\u2019animent, pour le meilleur ou pour le pire, pour qu\u2019enfin la vie leur conf\u00e8re un r\u00f4le, si insignifiant soit-il, et qu\u2019ils se d\u00e9cident \u00e0 arr\u00eater de faire de la figuration. C\u2019est ainsi que proc\u00e9dait un David Goodis avec ses personnages.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est exactement ce qui arrive aux anti-h\u00e9ros de Boyle, et c\u2019est souvent par un petit truand \u00e0 la solde de la mafia ou des gangs que la m\u00e9tamorphose op\u00e8re, car Brooklyn est aussi une place forte de la mafia et des trafiquants en tous genres. Des truands qui ont parfois tutoy\u00e9 la gloire et qui font retomber sur leur quartier perdu les derniers feux d\u2019une renomm\u00e9e acquise \u00e0 coups de revolver.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui ne trompe pas avec les romans de William Boyle, c\u2019est la vitesse avec laquelle on tourne ces pages sans forc\u00e9ment s\u2019attarder sur des prouesses de style, mais avec des dialogues au cordeau, des situations fortes d\u00e9crites sans fioritures et la constante impression d\u2019\u00eatre dans la t\u00eate de tous ces personnages qui finalement nous ressemblent dans leur m\u00e9diocrit\u00e9 attendrissante. Plus \u00e9videmment Brooklyn, le th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 tous les acteurs du roman viennent jouer leur partie.<\/p>\n\n\n\n<p>William Boyle a 43 ans, et il a finalement quitt\u00e9 Brooklyn pour s\u2019installer \u00e0 Oxford (Mississippi), cette fameuse \u00ab&nbsp;Oxford Town&nbsp;\u00bb que chantait Bob Dylan (et Hugues Aufray apr\u00e8s lui). \u00ab&nbsp;Baisse la t\u00eate quand la cloche sonne&#8230;&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a \u00e9t\u00e9 longtemps disquaire \u00e0 New York, on l\u2019a dit, et les r\u00e9f\u00e9rences au rock abondent dans ses pages et, dans une interview \u00e0 <em>Lib\u00e9ration<\/em>, il dit sa passion pour les Cramps, les Replacements, Sonic Youth ou les Ramones, les faux-fr\u00e8res Ramones originaires, eux aussi, de Brooklyn (du Queens en fait) et qui, vers 1976, auront r\u00e9veill\u00e9 le rock am\u00e9ricain avec leurs morceaux imparables de 2 minutes 30 (maximum). En cela, il est un peu l\u2019\u00e9quivalent amerloque des britanniques Ian Rankin ou Peter May. Les m\u00e9dias fran\u00e7ais lui ont rendu hommage, notamment <em>France Culture<\/em> dans <em>Sombres rivages<\/em>, Antoine De Caunes sur <em>France Inter<\/em> et Laurent Busnel dans sa <em>Grande librairie<\/em> sur <em>France 5<\/em>. Pour une fois qu\u2019ils ne prennent pas le train en marche, on ne va pas s\u2019en plaindre&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce sont ses r\u00e9f\u00e9rences, ses parrains litt\u00e9raires qui nous int\u00e9ressent plus&nbsp;: Flannery O\u2019Connor, John Kennedy Toole ou encore Hubert Selby Junior, le damn\u00e9 de Brooklyn (lui aussi), infatigable lutteur contre le mal et la folie et lui aussi toujours en qu\u00eate d\u2019une improbable r\u00e9demption. C\u2019est peut-\u00eatre l\u2019effet qu\u2019a sur les gens le ciel nuageux de Brooklyn.<\/p>\n\n\n\n<p>Et on a h\u00e2te de lire ses tous r\u00e9cents romans sortis en 2020, soit, dans l\u2019ordre, <em>L\u2019amiti\u00e9 est un cadeau \u00e0 se faire<\/em> (rien que ce titre!) et, non encore traduit, <em>City of margins<\/em>, sans parler d\u2019un recueil de nouvelles intitul\u00e9 <em>Death don\u2019t have no mercy <\/em>(2015), titre en r\u00e9f\u00e9rence au blues du R\u00e9v\u00e9rend \u00ab&nbsp;Blind&nbsp;\u00bb Gary Davis, popularis\u00e9 par le Grateful Dead avec le superbe solo d\u2019orgue du regrett\u00e9 Ron \u00ab&nbsp;Pig Pen&nbsp;\u00bb Mc Kernan.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Boyle, on s\u2019\u00e9loigne des bons faiseurs, \u00e0 la John Grisham ou Michael Connelly ou des princes noirs du sordide \u00e0 la James Ellroy. Non, on est dans le peloton de t\u00eate du polar am\u00e9ricain, tout pr\u00e8s des Don Winslow ou des James Lee Burke, des Lehane ou des Pelecanos. On est chez les grands, les tr\u00e8s grands.<\/p>\n\n\n\n<p>Bref, on n\u2019en a pas termin\u00e9 avec William Boyle, et c\u2019est une raison de plus pour se lever le matin, sachant qu\u2019il a encore devant lui de longues ann\u00e9es pour nous \u00e9crire, depuis son Mississippi d\u2019adoption, des histoires passionnantes n\u00e9es dans son Brooklyn natal avec ses h\u00e9ros solitaires se d\u00e9battant dans la jungle des villes.<\/p>\n\n\n\n<p>De New York, \u00e0 travers les romans et les films, on connaissait plut\u00f4t Manhattan, le Bronx ou Harlem. Boyle, apr\u00e8s Selby, inscrit Brooklyn sur la carte de l\u2019imaginaire collectif. Et il le fait avec toute son humanit\u00e9 empathique et tout son talent de chroniqueur des bas-fonds. Lou\u00e9 soit-il&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em><u><strong>Tous les livres traduits de William Boyle ont paru chez Rivages noirs et chez Gallmeister.<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>10 octobre 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 ne pas confondre avec William Boyd, ami de David Bowie auteur du fameux Comme neige au soleil, William Boyle est la derni\u00e8re r\u00e9v\u00e9lation du polar am\u00e9ricain. 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