{"id":2324,"date":"2021-10-30T18:18:07","date_gmt":"2021-10-30T16:18:07","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2324"},"modified":"2021-10-30T18:18:08","modified_gmt":"2021-10-30T16:18:08","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-24","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2324","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (24)"},"content":{"rendered":"\n<p><em>MONIQUE ET L\u00c9ON<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"838\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration138-1024x838.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2326\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration138-1024x838.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration138-300x246.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration138-768x629.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration138-1536x1257.jpg 1536w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration138-1600x1310.jpg 1600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration138-1200x982.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration138-900x737.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration138-600x491.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration138-30x25.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/illustration138.jpg 1704w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Monique et L\u00e9on, quelque part dans la jungle des villes, surpris par Daniel Grardel.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Je m\u2019\u00e9tais enfin d\u00e9cid\u00e9, apr\u00e8s maints tiraillements, \u00e0 ouvrir un compte sur Facebook. Pourtant allergique aux nouvelles technologies et souvent dans l\u2019incapacit\u00e9 manifeste d\u2019en faire usage, je m\u2019\u00e9tais pourtant dit qu\u2019une page bien utilis\u00e9e pourrait attirer l\u2019attention sur mes \u00e9crits et, pourquoi pas, m\u2019amener \u00e0 entrer en contact avec des gens qui partageraient mes passions. La r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019outil m\u2019avait fait d\u00e9chanter, bien que je fusse sans enthousiasme, et je me jugeais na\u00eff d\u2019avoir pu croire \u00e0 un usage raisonn\u00e9 et gratifiant de la chose. Entre demande d\u2019amis \u00e9manant de gens que je ne connaissais ni d\u2019Eve ni d\u2019Adam la plupart du temps et dessins humoristiques ou courts textes qu\u2019on m\u2019invitait \u00e0 \u00ab&nbsp;liker&nbsp;\u00bb, je me disais que cet effort d\u2019adaptabilit\u00e9 \u00e9tait d\u00e9risoire et que le jeu n\u2019en valait pas la chandelle, sauf \u00e0 contribuer \u00e0 faire la fortune des patrons des GAFAM et de leur actionnaires. C\u2019est \u00e0 ce stade de mes r\u00e9flexions d\u00e9sabus\u00e9es que je re\u00e7us un message de Monique ou plut\u00f4t de Pia, que je n\u2019avais pas revu depuis plus de trente ans, et qui m\u2019invitait \u00e0 rejoindre son groupe d\u2019amis. Cette invitation n\u2019\u00e9tait pas de nature \u00e0 me redonner confiance dans le r\u00e9seau social, mais elle m\u2019avait surpris et, pour tout dire, intrigu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais connu Monique et L\u00e9on au milieu des ann\u00e9es 1970. L\u00e9on \u00e9tait d\u2019abord un coll\u00e8gue de travail \u00e0 la Cosmod\u00e9moniaque et Monique \u00e9tait sa petite amie. Tous deux \u00e9taient devenus proches de moi et on passait des soir\u00e9es chez eux \u00e0 regarder des films au magn\u00e9toscope ou \u00e0 \u00e9couter des disques, quand on n\u2019allait pas au cin\u00e9ma, au concert ou au restaurant.<\/p>\n\n\n\n<p>Au restaurant o\u00f9 L\u00e9on ingurgitait des quantit\u00e9s impressionnantes de nourriture, et je le revois desserrer sa ceinture, roter et \u00e9tendre les jambes, comme pour se mettre dans les dispositions idoines \u00e0 pouvoir reprendre une troisi\u00e8me fois de n\u2019importe quel plat, arros\u00e9 de force vins. Mais ce Pantagruel gardait la ligne et son m\u00e8tre 90 lui donnait presque les allures effil\u00e9es d\u2019un jeune et \u00e9l\u00e9gant bip\u00e8de. Son amie, Monique, mangeait peu et avait une tendance \u00e0 l\u2019embonpoint, ce qui l\u2019autorisait \u00e0 affirmer qu\u2019il n\u2019y avait pas de justice. Tout le monde en convenait.<\/p>\n\n\n\n<p>Monique et L\u00e9on fr\u00e9quentaient aussi un jeune couple d\u2019amis qu\u2019ils m\u2019avaient pr\u00e9sent\u00e9 et chez qui nous allions parfois d\u00eener, le samedi soir. Rosemonde \u00e9tait plut\u00f4t proche de Monique, toutes deux originaires du m\u00eame village de l\u2019Avesnois et copines d\u2019enfance. Le mari de Rosemonde, Laurent, \u00e9tait un universitaire un peu terne, peu causant et qui partait pourtant d\u2019un rire en chasse d\u2019eau \u00e0 la moindre de nos bons mots. Des soir\u00e9es agr\u00e9ables, \u00e0 quatre, o\u00f9 on discutait jusqu\u2019\u00e0 plus d\u2019heures de politique, de livres, de musique ou de cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<p>La politique nous divisait souvent, Monique et moi soutenant des th\u00e8ses radicales et gauchisantes quand L\u00e9on et Laurent se voulaient plus r\u00e9alistes, plus pragmatiques comme ils disaient. Rosemonde n\u2019avait pas trop la t\u00eate politique, vaguement \u00e9cologiste mais plut\u00f4t en retrait lorsqu\u2019on parlait de lutte de classes ou de r\u00e9volution. Les autres th\u00e8mes de discussion \u00e9taient propices \u00e0 des batailles d\u2019Hernani et nous pouvions nous \u00e9charper aussi bien sur le dernier Lou Reed que sur les films de Bergman ou les romans de Duras ou de Modiano. Chacun finissait par adoucir ses positions et parfois m\u00eame \u00e0 adopter les positions de l\u2019ennemi tant nous tenions avant tout \u00e0 pr\u00e9server ce doux climat de sympathie et d\u2019amiti\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 dire vrai, j\u2019en pin\u00e7ais pour Monique, ses grands yeux noirs p\u00e9tillants, sa chevelure de jais et ses allures d\u2019andalouse, de gitane. Elle \u00e9tait toujours habill\u00e9e dans des robes indiennes, avec un turban \u00e0 la Beauvoir et un maquillage peu discret qui renfor\u00e7ait la beaut\u00e9 de son regard expressif. Elle tenait \u00e0 la fois de la femme-fleur hippie et de la diva un peu foldingue \u00e0 la Zelda Fitzgerald. Elle me plaisait beaucoup, mais l\u2019amiti\u00e9 avec L\u00e9on dissuadait toute initiative de ma part. Elle se disait d\u2019origine italienne, se pr\u00e9nommant en fait Pia, et \u00e9tait n\u00e9e sous X, adopt\u00e9e \u00e0 sa naissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Son amie Rosemonde \u00e9tait d\u2019une beaut\u00e9 plus classique, d\u2019une ressemblance troublante avec la chanteuse anglaise Cilla Black (qui s\u2019en souvient?) avec des cheveux auburn en casque, des yeux verts rieurs et un sourire de gamine effront\u00e9e. Elle \u00e9tait plus sexy aussi, portant des jupes courtes, des collants sombres et des bottes de cuir montantes, jusqu\u2019au-dessus des genoux. Elle formait contraste avec son boy-friend (ils n\u2019\u00e9taient pas mari\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9poque et chacun de nous s\u2019\u00e9levait avec fureur contre cette institution), toujours v\u00eatu sans aucune \u00e9l\u00e9gance de chemises \u00e0 carreau et de jeans trop grands qui bouffaient sur des godillots mal lac\u00e9s. Au physique, il ne payait pas de mine avec d\u00e9j\u00e0 les cheveux rares, une barbe poivre et sel et d\u2019\u00e9paisses lunettes d\u2019intellectuel des ann\u00e9es d\u2019avant-guerre. L\u00e9on lui rendait des points avec son allure athl\u00e9tique et f\u00e9line \u00e0 la fois, ses cheveux longs d\u2019un blond tirant sur le blanc et ses traits harmonieux. Il portait aussi des lunettes d\u2019\u00e9caille et une courte barbe taill\u00e9e qui lui donnait des faux airs de John Lennon p\u00e9riode activiste pacifiste.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque, vers la fin des ann\u00e9es 1970, que j\u2019avais rencontr\u00e9 Marie et j\u2019\u00e9tais venu habiter chez elle de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, en Belgique. Marie avait \u00e9t\u00e9 tout de suite adopt\u00e9e par la petite communaut\u00e9 affective que nous formions et nous \u00e9tions maintenant cinq \u00e0 nous voir r\u00e9guli\u00e8rement et \u00e0 parler sans tabous de nos vies, \u00e0 \u00e9changer nos id\u00e9es, \u00e0 \u00e9voquer nos r\u00eaves et \u00e0 imaginer notre avenir, en commun ou pas.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait une pl\u00e9iade, pour reprendre le mot du sinistre Gobineau, des jeunes gens qu\u2019avaient r\u00e9uni des sympathies mutuelles, des centres d\u2019int\u00e9r\u00eat communs et des valeurs pas trop \u00e9loign\u00e9es. Il aurait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9tentieux de parler d\u2019affinit\u00e9s \u00e9lectives.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019\u00e9tait r\u00e9unis pour f\u00eater la victoire de Mitterrand dans un restaurant de Roubaix, encore une fois, et nos voisins de table nous avaient lanc\u00e9 toute la soir\u00e9e des regards obliques en nous priant par leur hostilit\u00e9 visible de cacher notre joie. On s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9s tous les cinq ivres de joie \u00e0 la sortie, ne songeant m\u00eame pas \u00e0 nous pr\u00e9munir contre une pluie battante qui nous trempait jusqu\u2019aux os.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9on et Monique me faisaient part le lendemain de leur d\u00e9cision de s\u2019installer \u00e0 Paris. Monique n\u2019\u00e9tant pas tr\u00e8s port\u00e9e sur les choses pratiques, c\u2019est L\u00e9on qui s\u2019\u00e9tait mis en qu\u00eate d\u2019un appartement et ils avaient trouv\u00e9 un F4 \u00e0 Barb\u00e8s, rue Marcadet. J\u2019avais v\u00e9cu deux ans \u00e0 Paris et je ne gardais pas un souvenir tr\u00e8s glorieux de cette p\u00e9riode, ce qui me fit r\u00e9pondre par la n\u00e9gative \u00e0 leur proposition de les rejoindre. D\u2019ailleurs, Marie n\u2019\u00e9tait aucunement d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 go\u00fbter de la vie parisienne et, n\u2019\u00e9tant pas fonctionnaire, les demandes de mutation n\u2019avaient aucun sens pour elle.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait all\u00e9s les voir dans leur domicile parisien, au d\u00e9but, mais les visites s\u2019\u00e9taient espac\u00e9es, de m\u00eame que nos relations avec Rosemonde et Laurent devenaient sporadiques, comme si le couple exil\u00e9 \u00e0 Paris nous liait plus qu\u2019autre chose avec eux et que leur d\u00e9part avait marqu\u00e9 une s\u00e9paration devenue in\u00e9vitable.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques ann\u00e9es plus tard, Monique et L\u00e9on avaient un fils et Rosemonde, qu\u2019on savait fragile et fantasque, s\u2019\u00e9tait suicid\u00e9e en se jetant du sixi\u00e8me \u00e9tage de leur appartement. Marie et moi \u00e9tions venus \u00e0 l\u2019enterrement, tous deux attrist\u00e9s devant un Laurent en pleurs au premier rang de la nef d\u2019une petite \u00e9glise de leur village natal. Monique et L\u00e9on n\u2019avaient pas fait le d\u00e9placement et cette absence en disait long sur l\u2019\u00e9tat distendu de liens que l\u2019on avait cru plus solides.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux derni\u00e8res nouvelles, L\u00e9on raccordait des c\u00e2bles dans les souterrains de Paris et Monique, apr\u00e8s un cong\u00e9 de maternit\u00e9, avait retrouv\u00e9 du travail dans un minist\u00e8re, en tant que vacataire. Elle avait eu un amant pour un coup d\u2019un soir et l\u2019avait avou\u00e9 \u00e0 L\u00e9on qui, cocu m\u00e9content, s\u2019\u00e9tait promis de la quitter \u00e0 la premi\u00e8re occasion. Une opportunit\u00e9 qui n\u2019allait pas tarder \u00e0 poindre, et il partait un peu plus tard avec sa nouvelle femme dans une fermette du Gers, pr\u00e8s de Nogaro. C\u2019est, dira-t-il, la gastronomie locale qui avait guid\u00e9 son choix et il avait la garde de son enfant \u00e0 la suite d\u2019un jugement lui accordant aussi le divorce. Monique n\u2019avait pas support\u00e9 la rupture et alternait les s\u00e9jours en maisons de repos et en h\u00f4pitaux psychiatriques, rattrap\u00e9e par des tendances irrationnelles qui lui faisaient tirer les cartes et pr\u00e9dire la destin\u00e9e de n\u2019importe qui se pr\u00eatait au jeu. Elle avait aussi \u2013 elle l\u2019avait confi\u00e9 \u00e0 Marie car elle ne me parlait plus, m\u2019assimilant \u00e0 un alli\u00e9 objectif de L\u00e9on \u2013 des crises d\u2019angoisse et des d\u00e9lires de pers\u00e9cution qui justifiaient ses internements.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien plus tard, L\u00e9on nous avait invit\u00e9 dans le Gers pour f\u00eater son 40\u00b0 anniversaire. On avait gard\u00e9 le contact par un ami parisien qui animait une \u00e9mission de radio sur une station FM o\u00f9 L\u00e9on s\u2019occupait de la technique. On avait fait honneur au pousse-rapi\u00e8re, au salmis de volaille, au foie gras, au magret de canard, au Madiran et \u00e0 l\u2019Armagnac. Le bonheur \u00e9tait dans le pr\u00e9. Il nous avait propos\u00e9 de venir \u00e0 la condition expresse que nous avions rompu toute relation avec Monique qui, disait-il, la harcelait. M\u00eame s\u2019il arrivait \u00e0 Marie de lui t\u00e9l\u00e9phoner encore, on lui avait assur\u00e9 que toutes les relations \u00e9taient \u00e9teintes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le s\u00e9jour semblait avoir \u00e9t\u00e9 pour lui une sorte de c\u00e9r\u00e9monie d\u2019adieu et, apr\u00e8s un dernier crochet l\u2019ann\u00e9e suivante \u00e0 l\u2019occasion de vacances dans le Sud-ouest, il ne donna plus aucune nouvelle. J\u2019envoyais encore, presque par politesse, une carte de v\u0153ux au Nouvel an mais je mettais un terme \u00e0 ce qui \u00e9tait devenu une tradition devant l\u2019absence chronique de r\u00e9ponse.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais pass\u00e9 tellement de gens par profits et pertes au cours de mon existence, pourquoi pas L\u00e9on qui, avec le temps, me semblait \u00eatre devenu par trop cat\u00e9gorique, dur et en tout cas intol\u00e9rant. Je ne comprenais pas qu\u2019il puisse ainsi tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart quelqu\u2019un qui avait tellement compt\u00e9 dans sa vie, son amour de jeunesse. Plus tard, je quittais Marie moi aussi et je finissais par comprendre une attitude qui, jug\u00e9e brutale \u00e0 l\u2019\u00e9poque, m\u2019avait parue n\u00e9cessaire \u00e0 la survie lorsque vous subissiez, comme moi et comme lui je le devinais, un chantage affectif culpabilisant qui vous mettait dans l\u2019incapacit\u00e9 d\u2019envisager un futur.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne revis plus ni l\u2019une ni l\u2019autre et n\u2019eut aucune nouvelle d\u2019elle comme de lui pendant pr\u00e8s de 25 ans, jusqu\u2019\u00e0 cette invitation sur Facebook.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle r\u00e9sidait toujours \u00e0 Paris, dans le m\u00eame quartier, et m\u2019avait propos\u00e9 de venir la voir apr\u00e8s un \u00e9change de SMS. Elle m\u2019avait racont\u00e9 sa vie, comment elle avait pu avoir la garde de son fils, comment elle s\u2019\u00e9tait fait agress\u00e9e et avait rejoint le mouvement Me Too, comment elle avait fond\u00e9 une association d\u2019enfants n\u00e9s sous x avec la revendication premi\u00e8re de pouvoir identifier clairement leurs g\u00e9niteurs. Sur la photographie de Facebook, elle avait gard\u00e9 ses yeux \u00e9tincelants et ce regard p\u00e9tillant, mais elle s\u2019\u00e9tait fait teindre en blonde et avait sensiblement grossi. Ce n\u2019\u00e9tait plus l\u2019esp\u00e8ce de gitane \u00e9vapor\u00e9e que j\u2019avais connue dans notre jeunesse.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais profit\u00e9 d\u2019une r\u00e9union associative \u00e0 Paris pour aller la voir. Arriv\u00e9 en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, elle m\u2019avait retenu \u00e0 d\u00eener et se proposait de m\u2019h\u00e9berger. Mon billet de train \u00e9tait valable pour le lendemain et j\u2019avais pr\u00e9vu de dormir chez un ami. On avait parl\u00e9 de tout, de L\u00e9on surtout, de son fils qui \u00e9tait devenu adulte et travaillait dans la restauration en attendant d\u2019ouvrir son propre restaurant, de litt\u00e9rature \u2013 elle avait toujours beaucoup lu \u2013 de politique et de cin\u00e9ma, les m\u00eames \u00e9changes qu\u2019on avait pu avoir dans notre jeunesse d\u00e9j\u00e0 lointaine. La seule diff\u00e9rence notable r\u00e9sidait dans ses propensions au mysticisme et j\u2019avais aussi droit \u00e0 ses pr\u00e9ceptes de philosophie indienne, \u00e0 ses th\u00e9ories sur la m\u00e9tempsychose, l\u2019astrologie, le corps astral ou ces fant\u00f4mes qui venaient soudain revivre \u00e0 travers vous jusqu\u2019\u00e0 vous faire perdre votre identit\u00e9. C\u2019est d\u2019ailleurs, disait-elle, ce qui lui \u00e9tait arriv\u00e9 dans ses moments qu\u2019elle baptisait pudiquement de \u00ab&nbsp;difficiles&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En rationaliste que je m\u2019effor\u00e7ais d\u2019\u00eatre, ou plut\u00f4t en mystique contrari\u00e9, j\u2019essayais de faire diversion et de changer de sujet, mais tout la ramenait \u00e0 l\u2019\u00e9sot\u00e9risme et au mysticisme. Elle avait gard\u00e9 quelque chose de la Monique d\u2019avant et je la trouvais toujours aussi belle, ses yeux charbon noir contrastant agr\u00e9ablement avec sa chevelure d\u2019un blond v\u00e9nitien. Elle \u00e9tait habill\u00e9e d\u2019un chemisier de soie pourpre et d\u2019une jupe en simili-cuir, loin de cette \u00e9l\u00e9gance surann\u00e9e de pr\u00e9rapha\u00e9lite qui \u00e9tait autrefois sa marque.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin du repas, j\u2019allais fumer une cigarette au balcon, plus pour \u00e9chapper \u00e0 ses \u00e9ternelles digressions \u00e9sot\u00e9riques que par envie. J\u2019avais d\u2019ailleurs quasiment arr\u00eat\u00e9, n\u2019\u00e9tait parfois une derni\u00e8re cigarette avant de me coucher. Elle me proposa ce que je craignais, de me tirer les cartes et je n\u2019\u00e9tais pas en position de refuser, sauf \u00e0 me f\u00e2cher avec elle et \u00e0 trancher le fil d\u2019une amiti\u00e9 renaissante. Elle fit d\u00e9filer les cartes de tarot et me pr\u00e9dit tous les bonheurs. J\u2019allais trouver le grand amour, j\u2019allais voir un de mes romans publi\u00e9s et j\u2019allais gu\u00e9rir de mes afflictions, de mon diab\u00e8te en particulier. J\u2019en aurai presque ri si tout cela ne semblait pas aussi s\u00e9rieux pour elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Rentr\u00e9 chez moi, je taisais cette visite impromptue \u00e0 ma femme. Je passais une nuit blanche \u00e0 penser \u00e0 Monique, qui s\u2019appelait maintenant Pia, de son nom italien donn\u00e9 par ses vrais parents. Si c\u2019\u00e9tait d\u2019elle dont j\u2019\u00e9tais cens\u00e9 tomber amoureux&nbsp;? Pour un peu, j\u2019aurais cru \u00e0 un sortil\u00e8ge, \u00e0 un philtre d\u2019amour ou pire encore, \u00e0 une mal\u00e9diction. Franchement, elle aurait pu aussi m\u2019annoncer un carton plein au Loto et le Stade de Reims en finale de la Champions ligue. \u00c0 l\u2019impossible plus rien n\u2019\u00e9tait tenu.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019emp\u00eache, je r\u00e9unissais la vingtaine de nouvelles \u00e9crites pour les envoyer \u00e0 un \u00e9diteur. J\u2019arr\u00eatais de prendre mes comprim\u00e9s de Metformine en me promettant de suivre un r\u00e9gime s\u00e9v\u00e8re. Elle gu\u00e9rissait peut-\u00eatre les \u00e9crouelles. The gypsy, the acid queen&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Pour le grand amour, je ne m\u2019estimais pas pr\u00eat. Les \u00e9motions fortes pourraient d\u00e9stabiliser la vie tranquille d\u2019un petit vieux comme moi et tout cela n\u2019\u00e9tait pas sans danger. Mais puisqu\u2019elle l\u2019avait pr\u00e9dit, on \u00e9chappe pas \u00e0 son destin. Alors on laisserait faire les choses. On verrait \u00e7a plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce monde ou dans l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p><em>20 octobre 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>MONIQUE ET L\u00c9ON Je m\u2019\u00e9tais enfin d\u00e9cid\u00e9, apr\u00e8s maints tiraillements, \u00e0 ouvrir un compte sur Facebook. 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