{"id":2354,"date":"2021-11-11T18:11:00","date_gmt":"2021-11-11T17:11:00","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2354"},"modified":"2021-11-11T18:11:02","modified_gmt":"2021-11-11T17:11:02","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-25","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2354","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (25)"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>KARIM<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"857\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration143-1024x857.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2356\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration143-1024x857.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration143-300x251.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration143-768x642.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration143-1536x1285.jpg 1536w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration143-1600x1338.jpg 1600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration143-1200x1004.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration143-900x753.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration143-600x502.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration143-30x25.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration143.jpg 1877w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Karim au Caf\u00e9 du commerce, sa moto est gar\u00e9e devant. Photo Grardel.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019est au syndicat du Nord, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, que j\u2019ai connu Karim. On se retrouvait presque toujours dans les oppositionnels \u00e0 la ligne officielle tir\u00e9e par des permanents syndicaux dont la grande peur \u00e9tait de devoir un jour retourner au boulot. Ils n\u2019arr\u00eataient pas de nous bassiner avec le terrain, les salari\u00e9s, les tourn\u00e9es de bureau, les diffusions de tract\u2026 Alors qu\u2019ils passaient le plus clair de leur temps \u00e0 picoler et \u00e0 discuter dans l\u2019arri\u00e8re-salle ou \u00e0 surfer sur l\u2019Internet pour y trouver des sites de rencontre ou des nouveaux jeux vid\u00e9o.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Karim, nous n\u2019avions pas d\u2019oppositions avec les statuts et les plate-formes revendicatives du syndicat, nous \u00e9tions simplement contre la permanentisation de fait de certains individus donneurs de le\u00e7ons qui profitaient de la cr\u00e9dulit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale pour se garder au chaud et \u00e9chapper aux contraintes professionnelles dont semblaient les dispenser leurs connaissances pourtant lacunaires de l\u2019histoire du mouvement ouvrier et du code du travail.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 un \u00e2ge avanc\u00e9, Karim d\u00e9couvrait le syndicalisme, apr\u00e8s de longues ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 la CFDT mais sans militer. Il \u00e9tait actif \u00e0 la LDH et estimait jusqu\u2019alors que les salari\u00e9s des Postes et des T\u00e9l\u00e9communications n\u2019\u00e9taient pas les plus malheureux, avec des avantages sociaux consid\u00e9rables et des conditions de travail d\u00e9centes. Le suicide &#8211; l\u2019immolation par le feu \u2013 sur un parking d\u2019un de ses camarades de travail l\u2019avait fait changer radicalement d\u2019avis.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait un personnage haut en couleur, grande gueule, g\u00e9n\u00e9reux, extraverti et dr\u00f4le. Au reste, il \u00e9tait alcoolique et ne s\u2019en cachait pas. Karim n\u2019\u00e9tait pas qu\u2019un peu atypique comme agent des lignes, employ\u00e9 au r\u00e9seau international dont la direction \u00e9tait, on ne savait trop pourquoi, \u00e0 Metz.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait fait une agr\u00e9gation de philosophie apr\u00e8s une scolarit\u00e9 perturb\u00e9e, et argumentait longuement contre ses d\u00e9tracteurs au syndicat, n\u2019h\u00e9sitant pas \u00e0 convoquer Spinoza, Hegel ou les pr\u00e9socratiques pour des joutes oratoires qui tournaient presque toujours \u00e0 son avantage. \u00c0 la philosophie avait succ\u00e9d\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre, avec une compagnie lilloise qu\u2019il avait baptis\u00e9e du nom du Gu\u00e9do (Dogues en verlan, clin d\u2019\u0153il \u00e0 son club de football favori). Sa petite troupe faisait r\u00e9guli\u00e8rement le off \u00e0 Avignon, avec de courts spectacles de son cru \u2013 dramaturgie, costumes, mise en sc\u00e8ne et d\u00e9cors \u2013 devant autant \u00e0 Brecht qu\u2019\u00e0 Dario Fo. Karim disait qu\u2019apr\u00e8s la philosophie et le th\u00e9\u00e2tre, le syndicalisme avait \u00e9t\u00e9 la troisi\u00e8me grande d\u00e9couverte de son existence, et il s\u2019y livrait \u00e0 fond, moins par int\u00e9r\u00eat ou recherche de protection \u2013 il imposait le respect et ses employeurs l\u2019\u00e9vitaient de peur de ses quolibets \u2013 que par jeu dialectique o\u00f9 il pouvait trouver un terrain propice \u00e0 l\u2019exposition et \u00e0 la d\u00e9fense de ses id\u00e9es, r\u00e9futant avec les armes de la logique celles des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans jamais lui dire, je trouvais qu\u2019il jouait au syndicalisme comme il avait jou\u00e9 sur sc\u00e8ne, sans toujours tenir compte de notre r\u00f4le social et de la souffrance r\u00e9elle de beaucoup de salari\u00e9s. Mais c\u2019\u00e9tait dans son personnage, ce c\u00f4t\u00e9 chef de bande qui ne l\u2019avait jamais quitt\u00e9, r\u00e9sistant physiquement, costaud moralement et aimant la castagne, autant intellectuelle que r\u00e9elle, avec les poings. Sa t\u00eate \u00e9tait aussi brillante pour les analyses et les concepts qu\u2019utile et efficace pour les coups de boule qu\u2019il ass\u00e9nait pile sur l\u2019ar\u00eate du nez de ses adversaires, avec une pr\u00e9cision trahissant une vieille habitude acquise probablement d\u00e8s l\u2019enfance.<\/p>\n\n\n\n<p>Une enfance de fils de Harki ayant d\u00fb quitter l\u2019Alg\u00e9rie en 1962 pour suivre sa famille du c\u00f4t\u00e9 de Montpellier. Il avait eu \u00e0 se d\u00e9fendre contre les insultes et les moqueries, lui le bicot, le bougnoule, le crouille et toutes les d\u00e9nominations sympathiques dont on ne manquait pas de l\u2019affubler\u00a0; lui et sa m\u00e8re, puisque son p\u00e8re \u00e9tait d\u00e9c\u00e9d\u00e9 l\u00e0-bas, \u00e0 Tlemcen, lynch\u00e9 par des gars du FLN lui ayant fait payer au prix fort sa trahison. Karim parlait peu de tout cela, consid\u00e9rant avec fiert\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait pas \u00e0 implorer la compassion avec ses histoires de famille et sa jeunesse difficile, une jeunesse toujours \u00e0 la lisi\u00e8re de la d\u00e9linquance faite de menus larcins, de bagarres, de beuveries et de drague un peu lourde. Apr\u00e8s \u00eatre pass\u00e9 par Paris pour un stage aux fins de franchir les portes de la Cosmod\u00e9moniaque, il avait \u00e9t\u00e9 mut\u00e9 \u00e0 Lille et h\u00e9berg\u00e9 un temps par un dirigeant de la LDH locale. \u00c0 cette \u00e9poque, il s&rsquo;\u00e9tait achet\u00e9 une moto et il en changeait chaque ann\u00e9e, en fonction des modes. C\u2019\u00e9tait \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1960 et, jusque-l\u00e0 peu int\u00e9ress\u00e9 par la chose politique, Karim avait suivi son mentor \u00e0 la CFDT et au PSU o\u00f9 il avait eu des responsabilit\u00e9s nationales.<\/p>\n\n\n\n<p>Des responsabilit\u00e9s nationales, j\u2019en avais aussi, bombard\u00e9 par mon syndicat au Bureau f\u00e9d\u00e9ral parce que \u00ab&nbsp;j\u2019\u00e9tais propre sur moi et que je causais bien&nbsp;\u00bb, m\u2019avait-on r\u00e9pondu \u00e0 la question du \u00ab&nbsp;pourquoi moi&nbsp;?&nbsp;\u00bb. J\u2019allais tous les mois passer deux ou trois jours \u00e0 Paris, log\u00e9 chez un ami, \u00e0 \u00e9couter les hauts faits d\u2019arme et les strat\u00e9gies syndicales des uns et des autres, toujours un peu g\u00ean\u00e9 lorsque arrivait mon tour de parole&nbsp;: il ne se passait quasiment rien par chez nous et je n\u2019avais jamais grand-chose \u00e0 dire. J\u2019\u00e9tais n\u00e9anmoins assidu aux r\u00e9unions et bon camarade, un membre du secr\u00e9tariat f\u00e9d\u00e9ral avec qui j\u2019avais sympathis\u00e9 m\u2019avait appel\u00e9 ironiquement \u00ab&nbsp;le s\u00e9nateur du Nord&nbsp;\u00bb. On excusait ma timidit\u00e9 et mon amateurisme car j\u2019\u00e9tais le seul de l\u2019assembl\u00e9e \u00e0 avoir encore une petite activit\u00e9 salari\u00e9e. En outre, le syndicat du Nord \u00e9tait encore aur\u00e9ol\u00e9 de l\u2019affaire des 7 de L\u00e9zennes, une longue gr\u00e8ve avec s\u00e9questration et sanctions d\u00e9mesur\u00e9es, et j\u2019\u00e9tais cens\u00e9 faire partie de cette histoire h\u00e9ro\u00efque qui avait vu des personnalit\u00e9s comme Gilles Perrault, L\u00e9on Schwartzenberg ou Mgr Gaillot venir au secours des opprim\u00e9s \u00e0 l\u2019occasion de d\u00e9bats publics avec, aux premi\u00e8res loges, les camarades martyrs en gr\u00e8ve de la faim \u00e9tendus sur des lits de camp.<\/p>\n\n\n\n<p>Vinrent ensuite les gr\u00e8ves de d\u00e9cembre 1995 et l\u2019impression qu\u2019enfin il se passait quelque chose. Avec les quelques camarades de la section et des gars de la CGT, on occupait le centre et on passait la nuit dans une salle de repos, en attendant de se faire virer, ce qui n\u2019arriva que la veille de No\u00ebl. Avec les cheminots, on s\u2019adressait aux usagers des gares et on allait porter la bonne parole dans les universit\u00e9s devant des \u00e9tudiants ravis. Bourdieu \u00e9tait avec nous, et Touraine et tous les ours savants de la social-d\u00e9mocratie et de la deuxi\u00e8me gauche \u00e9taient contre. C\u2019\u00e9tait encourageant.<\/p>\n\n\n\n<p>Les SUD avaient fait des petits et des syndicats s\u2019\u00e9taient cr\u00e9\u00e9s dans l\u2019\u00c9ducation, dans la Sant\u00e9, aux Finances publiques et au Rail. Nous n\u2019\u00e9tions plus seuls et les aboyeurs de la CGT nous percevaient avec de plus en plus d\u2019acrimonie, nous qualifiant de CFDT bis et de sociaux-tra\u00eetres en puissance. Nous avions le vent de l\u2019histoire en poupe et n\u2019avions cure de ces bisbilles confraternelles. Au-dessus de \u00e7a, au-dessus de tout. Dans le m\u00eame temps, on avait cr\u00e9\u00e9 A.C&nbsp;!, \u00e9paul\u00e9 le DAL dans ses premi\u00e8res r\u00e9quisitions et particip\u00e9 aux premiers rassemblements altermondialistes. Le monde allait bient\u00f4t nous appartenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Karim n\u2019\u00e9tait pas encore au syndicat et ce n\u2019est qu\u2019en 1997 qu\u2019il prit sa carte, int\u00e9ress\u00e9 justement par les articles sur les SUD qu\u2019il pouvait lire dans <em>Le Monde<\/em> ou dans <em>Lib\u00e9ration<\/em>. Il avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u et, maintenant que la fi\u00e8vre sociale \u00e9tait retomb\u00e9e, on en \u00e9tait revenus \u00e0 des probl\u00e8mes de repr\u00e9sentativit\u00e9, de d\u00e9veloppement, de tr\u00e9sorerie, de formation et de r\u00e9pression qui nous bouffaient tout le temps et o\u00f9 sa virtuosit\u00e9 intellectuelle n\u2019avait pas trop \u00e0 s\u2019exercer.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions toujours en semble aux A.G et aux congr\u00e8s, r\u00e9solument oppositionnels et brocard\u00e9s par les bureaucrates aux manettes qui ne tol\u00e9raient pas notre ironie. Nous lancions parfois des motions loufoques, rien que pour voir comment les gens \u00e0 la tribune prendraient \u00e7a, mais nos amendements \u00e9taient toujours construits et nous n\u2019avions pas peur de monter \u00e0 la table pour les d\u00e9fendre. Ils \u00e9taient le plus souvent battus d\u2019un cheveu et il arrivait m\u00eame que certains passaient au grand dam des dirigeants qui pestaient contre leurs troupes indociles. Nous nous retrouvions le soir dans quelque estaminet, o\u00f9, avec quelques autres, Karim et moi nous r\u00e9jouissions des bons tours que nous avions jou\u00e9 \u00e0 ces culs de plomb se servant du syndicalisme pour se planquer \u00e0 vie. Un bistrot lillois notamment o\u00f9 on commen\u00e7ait avec 5 ou 6 chopes servies d\u2019entr\u00e9e au comptoir, l\u2019\u00e9tablissement \u00e9tant interdit de servir de l\u2019alcool apr\u00e8s une certaine heure.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais le \u00ab&nbsp;vendu de la F\u00e9d\u00e9&nbsp;\u00bb, sous-entendu le bon soldat qui fait o\u00f9 on lui dit de faire et n\u2019entend surtout pas bousculer les grands \u00e9quilibres. Eux \u00e9taient d\u2019authentiques r\u00e9volutionnaires (plusieurs \u00e9taient \u00e0 L.O), des battants, des enrag\u00e9s, la grand peur des bourgeois. Ils se plaisaient \u00e0 inverser les r\u00f4les, \u00e0 nous tenir pour des ti\u00e8des et des mous quand eux \u00e9taient de vrais boutefeux, sauf qu\u2019ils laissaient souvent le petit personnel se lancer dans des actions radicales, alors qu\u2019eux se contentaient de dresser les plans d\u2019action et d\u2019\u00e9crire les discours pour les prises de parole, rarement au c\u0153ur de la lutte.<\/p>\n\n\n\n<p>Karim me rempla\u00e7a \u00e0 la F\u00e9d\u00e9 apr\u00e8s que j\u2019eusse d\u00e9missionner en cours de mandat. Il me racontait avec un plaisir non dissimul\u00e9 ses prises de parole, ses propositions, ses analyses politiques et ses bons mots. \u00c0 l\u2019entendre, il \u00e9tait plus actif que moi, ce qui n\u2019\u00e9tait pas difficile, et il avait trouv\u00e9 l\u00e0 un r\u00f4le de tribun \u00e0 sa mesure. J\u2019\u00e9tais retourn\u00e9 au boulot moi aussi et je m\u2019occupais de communication et du canard de la bo\u00eete, l\u2019ultime trahison pour mes camarades anim\u00e9s envers moi des meilleures intentions. En fait, j\u2019\u00e9crivais seul des articles ironiques sur la politique de la bo\u00eete et la vie du centre, tellement flatteurs et serviles que la direction avait interdit par deux fois la sortie du journal. C\u2019\u00e9tait juste avant l\u2019effondrement de la bulle Internet, le crash boursier et les Twin towers.<\/p>\n\n\n\n<p>Des camarades de Rennes avaient entart\u00e9 le PDG le jour de l\u2019entr\u00e9e en bourse et on avait pass\u00e9 les derni\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 se battre contre l\u2019ouverture du capital \u2013 entendre la mise en concurrence et la privatisation. On avait perdu, comme on perdait \u00e0 chaque fois depuis l\u2019an de gr\u00e2ce 1995, la seule consolation r\u00e9sidait dans le fait que nous taillions des croupi\u00e8res \u00e0 la CGT dans les \u00e9lections professionnelles. Juste avant la chute.<\/p>\n\n\n\n<p>En 1999, Karim nous avait invit\u00e9s ma femme et moi dans sa r\u00e9sidence secondaire situ\u00e9e dans un petit village de la Dr\u00f4me. C\u2019\u00e9tait en juillet et sa troupe avait encore \u00e9t\u00e9 invit\u00e9e \u00e0 Avignon. Il avait donn\u00e9 rendez-vous, le jour de la repr\u00e9sentation, \u00e0 tous ses amis lillois au bar du Marigny&nbsp;; chaque invit\u00e9 payant son verre, selon la tradition. Nous \u00e9tions une quinzaine et il aurait \u00e9t\u00e9 mals\u00e9ant de commander des eaux de r\u00e9gime.<\/p>\n\n\n\n<p>Karim \u00e9tait d\u00e9guis\u00e9 en patron du temps du comit\u00e9 des forges, avec chapeau-claque, cigare, costume et gilet boutonn\u00e9 qui laissait voir son estomac pro\u00e9minent. Le spectacle \u00e9tait bon enfant, rien de renversant mais des notations justes sur les oppressions, la lutte des classes, le syndicalisme (tiens donc) et la gauche.<\/p>\n\n\n\n<p>On buvait beaucoup avec lui et on avait pu remarquer, avec la promiscuit\u00e9 du quotidien, ses sautes d\u2019humeur de caract\u00e9riel alcoolique. Il avait toujours son litre de vin \u00e0 port\u00e9e de main, son transistor \u00e0 l\u2019oreille et ses cigarillos en bouche. Il \u00e9coutait les arriv\u00e9es d\u2019\u00e9tape du Tour et bricolait dans sa cave, le but \u00e9tant de se constituer une cave \u00e0 vins avec les meilleurs C\u00f4tes du Rh\u00f4ne. Il semblait nous reprocher notre passivit\u00e9, nous qui \u00e9tions l\u00e0 en touristes, de d\u00e9plorer notre absence d\u2019\u00e9coute \u00e0 des probl\u00e8mes mat\u00e9riels concrets rencontr\u00e9s dans le cadre de son activit\u00e9 de b\u00e2tisseur inlassable. Il faut dire qu\u2019il picolait trop et qu\u2019il dormait \u00e0 peine 4 heures par nuit, ne supportant pas de nous voir \u00e9merger vers 11h alors qu\u2019il \u00e9tait lev\u00e9 depuis 6 h30 du matin en se couchant \u00e0 3 apr\u00e8s nos parties de tarot.<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s vite, ce qui aurait pu passer pour autant d\u2019incompr\u00e9hensions et de malentendus se transforma en conflit et en franche hostilit\u00e9. Nous en \u00e9tions au p\u00e2t\u00e9 de groin, \u00e0 la salade de museau et \u00e0 la soupe \u00e0 la grimace au menu. Nous part\u00eemes apr\u00e8s un ultime esclandre o\u00f9 je me permettais \u2013 l\u2019audace des timides \u2013 de lui dire ses quatre v\u00e9rit\u00e9s et que nous \u00e9tions invit\u00e9s pour des vacances, pas pour le suppl\u00e9er dans ses travaux de g\u00e9nie civil. Les noms d\u2019oiseau fulgur\u00e8rent&nbsp;: pseudo-intellectuel, chiffe-molle, hypocrite d\u2019un c\u00f4t\u00e9&nbsp;; va-de-la-gueule, m\u00e9galomane, alcoolique inv\u00e9t\u00e9r\u00e9 de l\u2019autre&nbsp;. Match nul, compl\u00e8tement nul.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait encore d\u00e9fil\u00e9 ensemble entre les deux tours de l\u2019\u00e9lection \u00e0 la pr\u00e9sidentielle de 2002, comparant la finale Chirac \u2013 Le Pen au duel Lyon \u2013 Lens pour la premi\u00e8re place du championnat. Chirac contre Le Pen = Aulas contre Martel, avions-nous griffonn\u00e9 sur une pancarte, mettant les rieurs de notre c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus \u00e2g\u00e9 que moi, Karim fut le premier \u00e0 partir en retraite et, toujours super actif, il avait b\u00e2ti de ses mains un g\u00eete rural dans l\u2019Aisne, l\u00e0 o\u00f9 sa femme tenait d\u00e9j\u00e0 une pharmacie. Le syndicalisme \u00e0 la Cosmod\u00e9moniaque avait chang\u00e9, et nous \u00e9tions maintenant des interlocuteurs tenus pour valables de la bo\u00eete, invit\u00e9s \u00e0 donner nos avis sur tous les dossiers de restructuration que l\u2019on nous pr\u00e9sentait. Les comit\u00e9s d\u2019entreprise avaient liss\u00e9 les rapports sociaux et les syndicats les plus combatifs y perdaient leur \u00e2me. On voyait parfois des syndicalistes virulents prendre langue avec les patrons dans les couloirs, n\u00e9gociant en catimini des compromis dont on nous informait \u00e0 la derni\u00e8re minute. Quand rien n\u2019\u00e9tait possible, on conviait les salari\u00e9s \u00e0 envahir le C.E, mais tout cela semblait finalement convenu, comme dans un petit th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 chacun jouait son r\u00f4le et s\u2019y tenait.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dans le cadre des activit\u00e9s dites sociales et culturelles du C.E que je renouais avec Karim qui s\u2019\u00e9tait propos\u00e9 de nous louer son g\u00eete pour un s\u00e9minaire du bureau. Pour ne pas faillir \u00e0 la tradition, nous b\u00fbmes beaucoup et je terminais la soir\u00e9e dans un sale \u00e9tat. Je me trompais de chambre et m\u2019\u00e9tendais tout habill\u00e9 sur un lit d\u00e9fait avec, le lendemain, la gueule de bois, des naus\u00e9es et des vomissements.<\/p>\n\n\n\n<p>Karim rigolait bien avec l\u2019air entendu de celui qui nous avait bien \u00ab&nbsp;arrang\u00e9s&nbsp;\u00bb, comme il disait, nous les petits messieurs importants qui veillaient sans rel\u00e2che sur les int\u00e9r\u00eats mat\u00e9riels et moraux des salari\u00e9s (il se plaisait \u00e0 citer quasiment mot \u00e0 mot la Charte d\u2019Amiens). On \u00e9tait revenus sur Lille \u00e0 moiti\u00e9 endormis apr\u00e8s un d\u00e9jeuner auquel personne n\u2019avait fait honneur.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019emp\u00eache, on s\u2019\u00e9tait bien amus\u00e9s et, avec ma femme, on avait d\u00e9cid\u00e9 de passer un week-end dans son g\u00eete, invit\u00e9s par le ma\u00eetre des lieux. Je faisais taire les r\u00e9sistances de ma compagne en essayant de la persuader que Karim avait chang\u00e9 et que ce qui \u00e9tait arriv\u00e9 dans la Dr\u00f4me ne se reproduirait plus. Aucune chance.<\/p>\n\n\n\n<p>On arriva donc un vendredi soir, dans ce corps de ferme entre Cambrai et Saint-Quentin et tout s\u2019\u00e9tait bien pass\u00e9, avec force ablutions et bonne table, comme d\u2019habitude. Il s\u2019\u00e9tait surtout occup\u00e9 de ses chevaux et on s\u2019\u00e9tait balad\u00e9s dans des villages dont certains \u00e9taient pass\u00e9s au F.N, nous retrouvant autour des repas. M\u00eame le Villers-Cotterets de mon cher Dumas avait vir\u00e9 sa cutie. Ce n\u2019est qu\u2019au moment de partir que ma femme me confia que Karim avait eu des privaut\u00e9s \u00e0 son endroit, l\u2019acculant contre un mur et commen\u00e7ant \u00e0 l\u2019embrasser. Je d\u00e9cidais d\u2019en rester l\u00e0 et de ne plus fr\u00e9quenter Karim, son \u00e9pouse et encore moins son g\u00eete.<\/p>\n\n\n\n<p>Sacr\u00e9 Karim&nbsp;! Le philosophe, l\u2019homme de th\u00e9\u00e2tre et le th\u00e9oricien du syndicalisme \u00e9tait aussi un homme \u00e0 femmes, un dragueur imp\u00e9nitent qui aurait pu s\u2019attirer des ennuis \u00e0 l\u2019heure de Me too. Mais on n\u2019allait pas se f\u00e2cher pour \u00e7a et, sans parler d\u2019amiti\u00e9 ind\u00e9fectible, des liens de sympathie nous unissaient. Et nous unissent toujours, hein, vieille canaille&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em>10 novembre 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>KARIM C\u2019est au syndicat du Nord, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1990, que j\u2019ai connu Karim. On se retrouvait presque toujours dans les oppositionnels \u00e0 la ligne officielle tir\u00e9e par des permanents syndicaux dont la grande peur \u00e9tait de devoir un jour retourner au boulot. 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