{"id":2399,"date":"2021-11-26T18:20:09","date_gmt":"2021-11-26T17:20:09","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2399"},"modified":"2021-11-26T18:20:10","modified_gmt":"2021-11-26T17:20:10","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-26","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2399","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (26)"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>WILFRIED<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration149.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2401\" width=\"579\" height=\"472\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration149.jpg 412w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration149-300x245.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/illustration149-30x24.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 579px) 100vw, 579px\" \/><figcaption>Wilfried au premier plan, entour\u00e9 de quelques ami-e-s. Il vous rappelle quelqu&rsquo;un ? Photo Grardel.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>De lointaines origines flamandes l\u2019avaient fait pr\u00e9nommer Wilfried, mais il tenait \u00e0 ce qu\u2019on l\u2019appel\u00e2t Alfred ou, encore mieux, Freddy. \u00c7a ne nous posait aucun probl\u00e8me. Wilfried Van Leeuw \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 Roubaix en 1942 et ses grand-parents avaient \u00e9t\u00e9 de ces paysans m\u00e9tayers oblig\u00e9s de quitter la riche terre de Flandres pour se faire embaucher dans les usines textiles de la m\u00e9tropole lilloise.<\/p>\n\n\n\n<p>La famille avait fait souche, et les fr\u00e8res et s\u0153urs faisaient des enfants comme qui rigole. Des familles ouvri\u00e8res nombreuses \u2013 pl\u00e9onasme&nbsp;? &#8211; se contentant de peu, sans confort mat\u00e9riel et sans aucun luxe, ni alimentaire, ni vestimentaire qui vivaient dans des logements-cit\u00e9s au plus profond de sombres cour\u00e9es. Les Polonais avaient pouss\u00e9 jusqu\u2019aux puits du Bassin minier, les Italiens s\u2019\u00e9taient cantonn\u00e9s \u00e0 la ma\u00e7onnerie, quand ce n\u2019\u00e9tait pas la sid\u00e9rurgie et il ne restait aux Flamands que le textile, les m\u00e9tiers \u00e0 tisser, les bobines, les fils, les fuseaux et les cannettes.<\/p>\n\n\n\n<p>Les rues de ces quartiers ouvriers empestaient l\u2019odeur de moutarde pourrie des cotonni\u00e8res et des laini\u00e8res, avec, en \u00e9t\u00e9, une chaleur infernale et des fum\u00e9es gris\u00e2tres qui s\u2019\u00e9chappaient des soupiraux pour se confondre avec l\u2019air \u00e9touffant de l\u2019ext\u00e9rieur et faire fondre l\u2019asphalte. C\u2019\u00e9tait \u00e0 vomir.<\/p>\n\n\n\n<p>Wilfried, ou Freddy avait d\u00fb travailler dans l\u2019une de ces cotonni\u00e8res, une fois le Certificat d\u2019\u00e9tudes en poche, soit \u00e0 14 ans sonn\u00e9s. Ses parents n\u2019auraient pas tol\u00e9r\u00e9 de le voir s\u2019attarder infructueusement sur les bancs de l\u2019\u00e9cole communale et, n\u2019\u00e9tait une l\u00e9gislation stricte, ils l\u2019auraient extrait bien avant cet \u00e2ge du confort des salles de classe. Une jeunesse pass\u00e9e \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019fabrique&nbsp;\u00bb, comme il disait, parti t\u00f4t le matin sur son v\u00e9lo avec ses tartines et des outils enfouis dans un vieux sac tyrolien. Pr\u00eat \u00e0 suer \u00e0 grosses gouttes dans son bagne industriel.<\/p>\n\n\n\n<p>Un seul membre de sa famille avait \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l\u2019usine, son oncle \u00c9douard qui \u00e9tait devenu un virtuose de l\u2019accord\u00e9on musette, un temps rival de Verchuren. Mais de tels dons \u00e9taient inesp\u00e9r\u00e9s pour des familles ouvri\u00e8res, et Dieu ou on ne sait trop qui l\u00e0-haut les dispensait avec parcimonie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous racontait souvent des anecdotes de ces temps r\u00e9volus de sa vie ouvri\u00e8re, les chiques r\u00e9duites en boulettes qu\u2019on cachait sous les m\u00e9tiers, les Maghr\u00e9bins qui venaient progressivement remplacer des Flamands repartis chez eux, les ouvri\u00e8res en blouse bleue qu\u2019on draguait aux heures creuses. Tout cela nous comblait d\u2019aise et renfor\u00e7ait notre confiance dans la classe ouvri\u00e8re, nous qui n\u2019\u00e9tions que des jeunes gens des classes moyennes s\u2019essayant \u00e0 lire Marx avec une vision romantique du prol\u00e9tariat. Des r\u00e9cits du monde ouvrier, nous ne connaissions gu\u00e8re que ceux de Dickens ou de Huysmans, p\u00e9riode naturaliste, le Huysmans des <em>Soeurs Vatard<\/em> ou de <em>Marthe<\/em> que je venais de d\u00e9couvrir et que je faisais lire \u00e0 tous mes coll\u00e8gues, leur en faisant perdre le boire et le manger. C\u2019\u00e9tait encore l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019adorais partager mes plaisirs.<\/p>\n\n\n\n<p>Wilfried vint un beau jour occuper une place dans un petit bureau o\u00f9, avec lui, nous \u00e9tions maintenant quatre. Il y avait l\u00e0 Louis, un vieux lignard qui s\u2019appr\u00eatait \u00e0 prendre sa retraite apr\u00e8s un accident de service, lequel l\u2019avait vu rouler en mobylette sous un autobus et subir une tr\u00e9panation qui, aux dires de certains, aurait alt\u00e9r\u00e9 ses facult\u00e9s mentales. Accident ou pas, on jugeait non sans cruaut\u00e9 qu\u2019il n\u2019avait jamais d\u00fb \u00eatre un aigle. \u00ab&nbsp;On&nbsp;\u00bb, c\u2019\u00e9tait mon ami L\u00e9on, jeune baba-cool ironique et moqueur, et moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Wilfried, rebaptis\u00e9 Freddy \u00e0 sa demande, fut accueilli avec bienveillance. Il \u00e9tait monteur en t\u00e9l\u00e9phone et avait d\u00fb solliciter un emploi de bureau \u00e0 cause de crises d\u2019asthme de plus en plus r\u00e9p\u00e9t\u00e9es qui l\u2019exemptaient m\u00e9dicalement des travaux au grand air et soumis aux intemp\u00e9ries. Il s\u2019\u00e9tait vite adapt\u00e9 \u00e0 un travail de secr\u00e9tariat dont les activit\u00e9s principales consistaient \u00e0 remplir des commandes de mat\u00e9riel et \u00e0 pr\u00e9parer des ordres de travaux pour nos \u00e9quipes et pour des entreprises priv\u00e9es de t\u00e9l\u00e9phonie. Nous \u00e9tions maintenant quatre \u00e0 tirer la charrue, soit en sureffectif et, sauf coup de feu, la besogne \u00e9tant facilement r\u00e9gl\u00e9e en une demi-journ\u00e9e, il nous restait l\u2019apr\u00e8s-midi pour discuter de choses et d\u2019autres et nous divertir avec nos fameux \u00ab&nbsp;jeux de cons&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Des jeux de cons, l\u2019intitul\u00e9 en hommage au Professeur Choron, qui consistaient pour l\u2019essentiel \u00e0 poser des questions de culture g\u00e9n\u00e9rale, \u00e0 mi-chemin entre <em>Les grosses t\u00eates<\/em> de RTL (qui n\u2019existaient pas encore) et le jeu du <em>Petit Bac<\/em>. Chacun y allait de sa question pos\u00e9e \u00ab&nbsp;\u00e0 la cantonade&nbsp;\u00bb, et la r\u00e9ponse la plus rapide \u00e9tait gagnante.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u00e0 qu\u2019on avait commenc\u00e9 \u00e0 rire, le \u00ab&nbsp;\u00e0 la cantonade&nbsp;\u00bb \u00e9tant devenu dans la bouche de Wilfried \u00ab&nbsp;\u00e0 la cassonade&nbsp;\u00bb, sans ironie aucune. Plus tard, L\u00e9on et moi d\u00e9couvr\u00eemes qu\u2019il \u00e9tait quasiment illettr\u00e9 et, de plus, sourd, ce qui lui faisait d\u00e9former les mots et expressions (mal) entendues que ses rapports distants avec la lecture ne permettaient pas de corriger.<\/p>\n\n\n\n<p>Habitant dans le m\u00eame quartier, Wilfried venait me prendre le matin dans sa voiture de service, et nous commencions \u00e0 bien nous conna\u00eetre. Je passais beaucoup de temps avec lui, toutes les heures de bureau et \u00e0 l\u2019heure du d\u00e9jeuner qui nous voyait d\u00e9baller nos sandwichs et attaquer une partie de tarot lorsque nous \u00e9tions quatre, ou de manille d\u00e9couverte en face \u00e0 face, le cas \u00e9ch\u00e9ant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;&#8211; J\u2019ai dormi comme un noir&nbsp;\u00bb, me dit-il un jour, en s\u2019\u00e9tirant et en baillant comme une carpe.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Euh, comme un loir&nbsp; tu veux dire&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il haussa les \u00e9paules comme pour me signifier que tout cela n\u2019avait gu\u00e8re une grande importance, l\u2019essentiel \u00e9tait que j\u2019eusse compris&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9 au bureau, j\u2019attendais l\u2019arriv\u00e9e des coll\u00e8gues pour lui poser la question de savoir s\u2019il avait bien dormi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Comme un noir, je te l\u2019ai dit&nbsp;\u00bb, r\u00e9pondit-il sans malice, devant nos visages hilares bient\u00f4t dissimul\u00e9s par nos mains pour \u00e9viter qu\u2019il ne prenne ombrage de nos franches rigolades.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un d\u00e9but, et nous e\u00fbmes droit \u00e0 d\u2019autres pataqu\u00e8s, cuirs et barbarismes du m\u00eame tonneau. D\u2019abord, il nous fit remarquer que, dans ce bureau, on riait \u00ab&nbsp;\u00e0 gorge d\u2019employ\u00e9s&nbsp;\u00bb. C\u2019\u00e9tait bien le cas de le dire, et, si j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 vu l\u2019expression drolatique dans un vieux San Antonio, lui l\u2019avait sortie dans un prodige de comique involontaire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 une question d\u2019histoire au hasard de nos jeux culturels, il r\u00e9pondit un jour, pour Vercing\u00e9torix, Serge Ving\u00e9torix et j\u2019ai cru pour le coup qu\u2019il l\u2019avait fait expr\u00e8s. Il n\u2019en \u00e9tait rien et nous nous amusions \u00e0 imaginer le vieux chef gaulois aux oreilles d\u00e9coll\u00e9es fumer ses Gitanes \u00e0 la cha\u00eene.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour qu\u2019une secr\u00e9taire lui avait t\u00e9moign\u00e9 quelque gentillesse, il nous avait sorti le m\u00e9morable \u00ab&nbsp;elle me met sur un pied de l\u2019estrade&nbsp;\u00bb (comprendre sur un pi\u00e9destal), ce qui nous avait fait la semaine. Nous n\u2019en pouvions plus et en \u00e9tions arriv\u00e9s \u00e0 ne plus retenir ses fautes de langage par peur de finir par le vexer. Mais il riait avec nous, sans complexe, et ses perles parsemaient nos jeux de con et faisaient maintenant tout l\u2019int\u00e9r\u00eat de ces questionnaires d\u00e9sormais tellement pr\u00e9visibles o\u00f9 j\u2019avais trop souvent les r\u00e9ponses.<\/p>\n\n\n\n<p>Wilfried continua \u00e0 nous servir ses cuirs, comme disent les linguistes, et nous n\u2019y pr\u00eations plus beaucoup d\u2019attention. Il savait que j\u2019\u00e9crivais et m\u2019avait un jour demand\u00e9 s\u2019il pouvait lire un de mes manuscrits. Je m\u2019\u00e9tonnais de cette marque d\u2019int\u00e9r\u00eat mais n\u2019en \u00e9tais pas moins flatt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Un matin, il me rendit le manuscrit, l\u2019air penaud, en expliquant qu\u2019aux premiers mots, il avait d\u00fb ouvrir un dictionnaire puis, ne comprenant pas un terme de la d\u00e9finition, se reporter \u00e0 une autre jusqu\u2019\u00e0 renouveler cinq ou six fois le m\u00eame cheminement et devoir \u00e0 la fin abandonner, en d\u00e9pit d\u2019une bonne volont\u00e9 \u00e9vidente.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Tout de m\u00eame, c\u2019est plus dur \u00e0 lire que <em>Nord \u00c9clair<\/em>, finit-il par conclure, sans que je sache si cette sentence finale \u00e9tait \u00e0 prendre comme un compliment.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e9on mut\u00e9 et Louis parti en retraite, nous rest\u00e2mes deux, bient\u00f4t rejoints par du personnel f\u00e9minin au fur \u00e0 mesure que notre charge de travail grandissait avec le \u00ab&nbsp;t\u00e9l\u00e9phone pour tous&nbsp;\u00bb de la fin des ann\u00e9es Giscard. Elles \u00e9taient trois au final, plut\u00f4t conventionnelles et se tenant bien \u00e0 l\u2019\u00e9cart de notre complicit\u00e9. Elles devaient trouver Wilfried un rien vulgaire avec son patois et ses fautes de langage et voir en moi un pseudo-intellectuel pr\u00e9tentieux. Quoi qu\u2019elles pensaient de nous, nous en avions autant \u00e0 leur service, mais le fait \u00e9tait qu\u2019on ne jouait plus et qu\u2019on ne riait plus beaucoup non plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous \u00e9tions devenus amis et on se racontait nos vies, dans la voiture, le matin et le soir. Je lui confiais mes peines de c\u0153ur, mes flirts et mes engagements politiques et syndicaux quand lui me parlait de sa vie de famille, de sa fille et de ses deux fils pour lesquels il s\u2019inqui\u00e9tait. Il \u00e9tait quasiment devenu un p\u00e8re de substitution, bien que nous avions une dizaine d\u2019ann\u00e9es d\u2019\u00e9cart, et me prodiguait \u00e0 l\u2019envi ses conseils de vieux sage. Des exhortations \u00e0 la prudence et \u00e0 la mod\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cadre d\u2019une aventure extra-conjugale, il m\u2019avait conseill\u00e9 de rompre et de revenir dans le giron de mon \u00e9pouse qu\u2019il connaissait et s\u2019attristait de me la voir tromper. Un jour que j\u2019avais suivi un mouvement de gr\u00e8ve non d\u00e9clar\u00e9, il m\u2019avait mis en garde contre les sanctions encourues et j\u2019avais h\u00e9rit\u00e9 d\u2019une baisse de note administrative qui avait donn\u00e9 lieu \u00e0 une bronca syndicale.<\/p>\n\n\n\n<p>Ne pouvant pas boire pour de s\u00e9rieux probl\u00e8mes de foie ou d\u2019estomac, il me morig\u00e9nait en cas de cuite \u00e0 la suite d\u2019un pot de d\u00e9part ou d\u2019anniversaire, me disant qu\u2019on avait bu pour lui et qu\u2019il se tenait \u00e0 l\u2019\u00e9cart de toutes tentations dans ce domaine, comme dans beaucoup d\u2019autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Il tournait un peu au vieux raseur et j\u2019eus un jour l\u2019humeur de lui dire qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas mon p\u00e8re et que je me passerai volontiers de ses recommandations \u00e0 l\u2019avenir. Voyant que je lui avais caus\u00e9 de la peine, je m\u2019\u00e9tais excus\u00e9 platement en lui disant qu\u2019il \u00e9tait souvent de bon conseil et que j\u2019avais eu tort de m\u2019emporter. Ce sage retour \u00e0 la raison l\u2019avait presque mis en joie. Enfin, je comprenais.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour signer l\u2019armistice apr\u00e8s cette petite brouille passag\u00e8re, je lui avais offert une r\u00e9\u00e9dition du premier album d\u2019Elvis Presley, aux lettrages rose bonbon et vert pistache. Son \u00e9volution musicale s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9e dans les ann\u00e9es 1950 et il gardait une vieille tendresse pour les pionniers du rock\u2019n\u2019roll, comme pour le CORT, l\u2019\u00e9quipe de foot locale tenue \u00e0 bout de bras par la laini\u00e8re Prouvost \u2013 Masurel, un club qui avait disparu apr\u00e8s une victoire en championnat de France en 1947. Il \u00e9tait le d\u00e9positaire d\u2019un monde englouti, celui de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie, de Guy Mollet, de Jacques Tati, des Chaussettes Noires, des dancings et du Stade de Reims. Mais il n\u2019\u00e9tait pas nostalgique comme je pouvais l\u2019\u00eatre et faisait confiance \u00e0 l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Les vicissitudes de la vie professionnelle nous avaient finalement s\u00e9par\u00e9s, nous qui nous croyions attach\u00e9s \u00e0 la vie \u00e0 la mort. Je m\u2019occupais de communication institutionnelle dans une agence commerciale quand lui \u00e9tait rest\u00e9 dans les services techniques, pr\u00eat \u00e0 partir pour une retraite bien m\u00e9rit\u00e9e que ses \u00e9tats de service autorisaient encore \u00e0 prendre \u00e0 55 ans. Il avait fait un an de rabiot pour arrondir sa pension, mais je ne le voyais plus et je regrettais cette figure sympathique et consolante qui m\u2019avait toujours secouru dans les pires moments.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait toujours eu une sorte de boule de chair dans le dos qu\u2019il se refusait \u00e0 faire examiner. Une excroissance sur laquelle il ne souffrait aucune question, et je l\u2019avais vu pour la premi\u00e8re fois se mettre en col\u00e8re quand l\u2019un de nous avait caress\u00e9 la grosseur comme on l\u2019avait vu faire dans<em> Le bossu<\/em> de Paul F\u00e9val&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;si vous voulez bien toucher ma bosse <\/em><em>Monseigneur<\/em><em>, elle porte bonheur&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais pas si sa bosse lui fut fatale, mais son cancer des os y trouvait son origine. La facult\u00e9 lui diagnostiqua d\u2019abord un ulc\u00e8re \u00e0 l\u2019estomac avant une hospitalisation et des examens qui se r\u00e9v\u00e9laient en tous points d\u00e9sastreux. On lui pronostiquait encore quelques mois \u00e0 vivre avec des injections de morphine, toute chimioth\u00e9rapie semblant \u00e0 ce stade inutile.<\/p>\n\n\n\n<p>Rentr\u00e9 chez lui, j\u2019allais le voir assez souvent, attrist\u00e9 de voir sa sant\u00e9 se d\u00e9grader. Il n\u2019\u00e9tait m\u00eame plus capable de tenir une conversation et ne r\u00e9galait plus l\u2019assistance de ses cuirs et de ses pataqu\u00e8s. Sa femme me servait une Duvel et ses enfants, lorsqu\u2019ils \u00e9taient pr\u00e9sents, se rassuraient les uns les autres en se disant qu\u2019on l\u2019avait vu bien pire que \u00e7a \u00e0 certains moments. Ils \u00e9taient en plein d\u00e9ni et je ne cherchais pas \u00e0 les contrarier, m\u2019attachant \u00e0 regarder Freddy se consumer aussi lentement que paisiblement, cherchant la mort comme on cherche le sommeil.<\/p>\n\n\n\n<p>Il mourut quelques jours avant ses 60 ans, et ma femme et moi aidions sa veuve \u00e0 surmonter le deuil et \u00e0 accomplir les formalit\u00e9s administratives devant lesquelles les bras lui tombaient. L\u2019enterrement avait eu lieu en avril 2002, juste avant le premier tour des pr\u00e9sidentielles et la s\u00e9quence politique \u00e9tait le sujet de toutes les conversations.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n\u2019y avions pas coup\u00e9s, alors qu\u2019un soir on l\u2019avait invit\u00e9 dans une brasserie \u00e0 la fronti\u00e8re, histoire de la soutenir et de lui tenir compagnie dans ces heures graves, ces \u00ab&nbsp;moments difficiles&nbsp;\u00bb, comme il est dit pudiquement. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle nous avoua qu\u2019elle comptait voter Le Pen, en nous regardant avec d\u00e9fi, sachant nos engagements politiques et syndicaux et mesurant parfaitement ce qu\u2019un tel aveu pourrait avoir de compromettant pour nos relations futures.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019un de ses fils, qui \u00e9tait pr\u00e9sent, fit mine de tourner tout \u00e7a en d\u00e9rision, mani\u00e8re de nous faire comprendre que sa m\u00e8re plaisantait et que les traditions familiales ne plaidaient pas pour un tel choix. Elle se tourna vers lui et le toisa d\u2019un regard qui exprimait la col\u00e8re. Un regard courrouc\u00e9 qui lui signifiait qu\u2019elle savait ce qu\u2019elle disait et qu\u2019elle saurait ce qu\u2019elle avait \u00e0 faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Le malaise s\u2019\u00e9tait instaur\u00e9 et nous avions eu h\u00e2te de partir. Qu\u2019est-ce qui avait pu faire basculer cette femme, qui n\u2019avait rien d\u2019une bourgeoise et encore moins d\u2019une fasciste, vers ce personnage abject et son camp politique disqualifi\u00e9 par l\u2019histoire. La mort de son conjoint n\u2019expliquait pas tout mais nos explications se voulant rationnelles tournaient court.<\/p>\n\n\n\n<p>Wilfried, ou Alfred, ou Freddy, devait se retourner une premi\u00e8re fois dans sa tombe. Et il n\u2019avait s\u00fbrement pas termin\u00e9 de faire des volte-faces. Mais on dit que la classe ouvri\u00e8re va au paradis.<\/p>\n\n\n\n<p>De quoi&nbsp;? La classe ouvri\u00e8re vaut pas un radis&nbsp;?, aurait pu dire Wielfried. Et on aurait bien ri.<\/p>\n\n\n\n<p><em>16 novembre 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>WILFRIED De lointaines origines flamandes l\u2019avaient fait pr\u00e9nommer Wilfried, mais il tenait \u00e0 ce qu\u2019on l\u2019appel\u00e2t Alfred ou, encore mieux, Freddy. \u00c7a ne nous posait aucun probl\u00e8me. Wilfried Van Leeuw \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 Roubaix en 1942 et ses grand-parents avaient \u00e9t\u00e9 de ces paysans m\u00e9tayers oblig\u00e9s de quitter la riche terre de Flandres pour se&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2399\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2401,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2399"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2399"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2399\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2403,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2399\/revisions\/2403"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2401"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2399"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2399"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2399"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}