{"id":2452,"date":"2022-01-07T20:04:31","date_gmt":"2022-01-07T19:04:31","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2452"},"modified":"2022-01-13T09:38:44","modified_gmt":"2022-01-13T08:38:44","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-28","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2452","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (28)"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>NADINE<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/illustration159.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2454\" width=\"576\" height=\"689\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/illustration159.jpg 336w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/illustration159-251x300.jpg 251w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/01\/illustration159-25x30.jpg 25w\" sizes=\"(max-width: 576px) 100vw, 576px\" \/><figcaption>Les Flamin&rsquo; Groovies, vus par mon ami Daniel Grardel. \u00c7a n&rsquo;a pas grand-chose \u00e0 voir avec le texte, sauf que j&rsquo;\u00e9coutais beaucoup \u00e7a en 1972.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Je venais de passer l\u2019oral de contr\u00f4le et je l\u2019avais finalement d\u00e9croch\u00e9, ce fameux bac G3 qui pouvait faire de moi au moins un repr\u00e9sentant de commerce, ou un employ\u00e9 de banque. C\u2019\u00e9tait positivement exaltant.<\/p>\n\n\n\n<p>En coupe d\u2019Europe, l\u2019Ajax Amsterdam avait battu l&rsquo;Inter de Milan en finale,  apr\u00e8s le Panathinaikos et j\u2019avais l\u2019intention de me rendre \u00e0 Amsterdam alors que mon fr\u00e8re \u00e9tait parti \u00e0 Munich pour les Jeux olympiques. Comme d\u2019habitude, mon p\u00e8re avait refus\u00e9 au motif que c\u2019\u00e9tait le rendez-vous des jeunes drogu\u00e9s du monde entier. Au lieu de cela, j\u2019avais d\u00fb me contenter d\u2019une excursion touristique en car \u00e0 l\u2019\u00eele de Walkeren. J\u2019\u00e9tais frustr\u00e9 et je passais mes nerfs sur une compilation du Velvet Underground qui faisait peur \u00e0 ma m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0hero\u00efn, please be the death of me\u00a0\u00bb. Il n\u2019y avait toujours pas de rem\u00e8de au blues de l\u2019\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais en fait pass\u00e9 l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 glander et \u00e0 honorer des rendez-vous hebdomadaires \u00e0 l\u2019ANPE et chez l\u2019abb\u00e9 Della Torre, un \u00e9minent pr\u00e9lat qu\u2019on appelait \u00ab&nbsp;la tortue&nbsp;\u00bb et qui avait charge de placer ses anciens \u00e9l\u00e8ves dans le monde du travail en jouant de ses relations dans l\u2019industrie du textile et, en particulier, chez les petits patrons catholiques.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019abb\u00e9 Jules, qui \u00e9tait son autre appellation \u00e9voquant pour moi un roman d\u2019Octave Mirbeau, n\u2019avait pas de chance avec moi. Tous les entretiens qu\u2019il me trouvait ne d\u00e9bouchaient sur rien, avec le fameux \u00ab&nbsp;on vous \u00e9crira&nbsp;!\u00bb final. S\u2019ils avaient tous tenu parole, ma bo\u00eete aux lettres en e\u00fbt \u00e9t\u00e9 encombr\u00e9e comme jamais. Je devais avoir l\u2019air tr\u00e8s peu motiv\u00e9, avec mes cheveux longs &#8211; m\u00eame si je commen\u00e7ais \u00e0 les perdre malgr\u00e9 la cr\u00e8me \u00c9crinal que je mettais matin et soir, en plus de l\u2019eau pr\u00e9cieuse pour mes boutons. Avez-vous d\u00e9j\u00e0 vu un cheval chauve&nbsp;? Demandait la publicit\u00e9. J\u2019\u00e9tais bien oblig\u00e9 de convenir que non. Et l\u2019habillement \u00e0 l\u2019avenant&nbsp;; mes jeans, ma parka et mes Clarks aux pieds, ne plaidaient pas en ma faveur. Plus proche de Gaston Lagaffe que des sergents recruteurs que j\u2019avais en face de moi. Le monde du travail ne semblait pas vouloir de moi et, \u00e7a tombait bien, je ne me sentais pas une envie folle d\u2019y entrer.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon paternel s\u2019impatientait et, ayant pay\u00e9 des \u00e9tudes \u00e0 mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9, il jugeait l\u2019investissement par trop hasardeux pour ce qui me concernait. Je n\u2019avais rien montr\u00e9 qui puisse le d\u00e9mentir avec des r\u00e9sultats scolaires plut\u00f4t m\u00e9diocres, un bac d\u00e9croch\u00e9 \u00e0 l\u2019arrache et peu d\u2019engouement pour des \u00e9tudes sup\u00e9rieures qui ne pouvaient se poursuivre que dans un IUT \u00e0 Valenciennes (beurk) ou au mieux une \u00e9cole de commerce \u00e0 Lille (pouah!). En tout cas, il me voulait immerg\u00e9 dans la vie active et j\u2019\u00e9tais pri\u00e9 de me composer une attitude plus volontariste et plus conforme aux attentes des capitaines d\u2019industrie \u00e0 qui j\u2019avais l\u2019honneur de me voir pr\u00e9sent\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant mes insucc\u00e8s chroniques, il me conseillait vivement les concours&nbsp;: la police, les imp\u00f4ts, la SNCF, la poste\u2026 Tu parles d\u2019un choix. J\u2019avais eu une vague envie d\u2019endosser l\u2019emploi d\u2019infirmier en psychiatrie, mais mon p\u00e8re m\u2019en avait dissuad\u00e9, estimant que mon \u00e9quilibre assez pr\u00e9caire (pour lui, je tenais de ma m\u00e8re) aurait eu \u00e0 souffrir de ce qui tenait pour lui du sacerdoce.<\/p>\n\n\n\n<p>Au vrai, on \u00e9tait f\u00e2ch\u00e9s depuis qu\u2019il m\u2019avait interdit de r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019invitation d\u2019un copain pour aller au Mont de l\u2019Enclus, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, voir le festival d\u2019Amougies, \u00e0 la Toussaint 1970. Une bouderie qui allait bient\u00f4t avoir deux ans d\u2019\u00e2ge. On avait tous les deux la rancune tenace. Je lui en avais voulu de me priver du concert des Pretty Things, l\u2019un de mes groupes favoris. J\u2019allais prendre ma revanche apr\u00e8s le conseil de r\u00e9vision o\u00f9 je lui annon\u00e7ais froidement avoir \u00e9t\u00e9 exempt\u00e9 avec un degr\u00e9 de pathologie en apparence \u00e9lev\u00e9 (P4). Pour le gendarme qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 (il avait pris sa retraite de l\u2019arm\u00e9e apr\u00e8s 25 ans de service et s\u2019\u00e9tait recycl\u00e9 comme agent d\u2019enqu\u00eate \u2013 gar\u00e7on de course dans une mairie du coin), j\u2019\u00e9tais celui qui jetait le d\u00e9shonneur sur la famille et il se consolait en voyant mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9 revenir en permissions le week-end en tenue de chasseur alpin. Je sentais mon deuxi\u00e8me fr\u00e8re plus proche de moi, ayant pass\u00e9 trois mois dans un h\u00f4pital militaire en Allemagne pour ses crises d\u2019asthme avant de se faire r\u00e9former d\u00e9finitivement. La honte. Si ses propres fils ne faisaient pas le moindre effort pour se conformer tant soit peu \u00e0 ses valeurs, c\u2019\u00e9tait \u00e0 d\u00e9sesp\u00e9rer de tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Je passais donc des concours, dans des lieux aussi divers que la Cit\u00e9 administrative ou une facult\u00e9 catholique \u00e0 Lille. J\u2019avais d\u00e9clin\u00e9 la police et les imp\u00f4ts, ne retenant des suggestions paternelles que la SNCF et les PTT. Deux concours de contr\u00f4leur qui m\u2019avaient paru dans mes cordes tant ils faisaient plus appel \u00e0 des capacit\u00e9s r\u00e9dactionnelles et \u00e0 des connaissances g\u00e9ographiques qu\u2019\u00e0 mes mati\u00e8res maudites, les math\u00e9matiques (il n\u2019y avait qu\u2019un tableau de chiffres d\u2019une simplicit\u00e9 biblique), la physique et la chimie. Il est vrai que ces professions ne requ\u00e9raient pas des connaissances scientifiques approfondies.<\/p>\n\n\n\n<p>Un piston avunculaire m\u2019avait fait entrer, d\u00e9but septembre, \u00e0 l\u2019Inspection du travail, plus exactement l\u2019\u00c9chelon r\u00e9gional de l\u2019emploi, et mon p\u00e8re voyait dans ces modestes d\u00e9buts un marche-pied vers des succ\u00e8s professionnels \u00e0 venir. Il nourrissait des ambitions pour moi, mais elles manquaient d\u2019app\u00e9tit. Au moins \u00e9tait-il ravi de me voir me lever comme lui \u00e0 7h du matin et partir m\u2019engouffrer dans les transports en commun. J\u2019\u00e9tais enfin log\u00e9 \u00e0 la m\u00eame enseigne que lui, projet\u00e9 bon gr\u00e9 mal gr\u00e9 dans le monde du travail, ce qu\u2019il appelait la vie active. J\u2019avais tendance \u00e0 la pr\u00e9f\u00e9rer passive, voire contemplative.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019en \u00e9tais presque \u00e0 le remercier lorsque, apr\u00e8s une premi\u00e8re semaine laborieuse \u00e0 encha\u00eener des t\u00e2ches administratives aussi fastidieuses les unes que les autres, j\u2019\u00e9tais tomb\u00e9 amoureux de Nadine.<\/p>\n\n\n\n<p>Je prenais le tramway tous les matins apr\u00e8s l\u2019achat d\u2019un quotidien au kiosque de la Grand place. Je venais d\u2019adh\u00e9rer au PSU et il n\u2019\u00e9tait pas rare que je sois invit\u00e9 par les camarades \u00e0 diffuser des tracts le samedi matin \u00e0 la sortie des usines. Des usines qui fermaient les unes apr\u00e8s les autres. <em>\u00ab&nbsp;Dans le textile, \u00e7a licencie \u00e9norm\u00e9ment&nbsp;\u00bb<\/em>, chantait Ferr\u00e9 dans le \u00ab&nbsp;Conditionnel de vari\u00e9t\u00e9&nbsp;\u00bb. <em>\u00ab&nbsp;Comme si je vous disais&#8230;&nbsp;\u00bb<\/em>. Je commen\u00e7ais \u00e0 me politiser et j\u2019achetais <em>Combat<\/em>, un quotidien qui allait bient\u00f4t dispara\u00eetre et <em>Politique Hebdo<\/em>, promis au m\u00eame sort. Par le parti, je recevais <em>Tribune socialiste<\/em> dans ma bo\u00eete aux lettres, en plus de <em>Charlie Hebdo, Actuel<\/em> et de mon <em>Rock &amp; Folk<\/em>, ma bible. J\u2019avais lu le Programme commun de gouvernement et je ne comprenais pas trop pourquoi mes camarades me mettaient en garde contre ce qui n\u2019\u00e9tait pour eux que d\u00e9magogie et productivisme, loin de l\u2019autogestion qu\u2019ils pr\u00f4naient. Leur r\u00eave se r\u00e9aliserait un peu plus tard avec les Lip et le Joint fran\u00e7ais \u00e0 Saint-Brieuc, une entreprise que j\u2019imaginais fabriquer des cigarettes de cannabis pour tout le territoire.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019immeuble de l\u2019inspection du travail \u00e9tait situ\u00e9 dans une cour, un passage qui reliait la gare et le centre-ville. Les visages s\u2019agglutinaient sur les pages de <em>La Voix du Nord <\/em>expos\u00e9es dans la vitrine du journal de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la cour. Les d\u00e9buts du Watergate, l\u2019affaire Aranda, les licenciements d\u00e9j\u00e0 massifs dans le textile et la faillite d\u2019une banque r\u00e9gionale faisaient les gros titres, avec des \u00e9ditoriaux politiques qui mettaient en garde contre les promesses des socialo-communistes et le chant des sir\u00e8nes Mitterrand \u2013 Marchais.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon oncle m\u2019avait re\u00e7u le premier jour. Comme toute la famille, sauf mon p\u00e8re, il \u00e9tait pass\u00e9 de la d\u00e9mocratie chr\u00e9tienne fa\u00e7on MRP au Parti Socialiste, et il m\u2019invitait \u00e0 demi-mots \u00e0 rejoindre la vieille maison. Je ne lui disais pas que j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9 ailleurs. Il me signifiait \u00e0 quel point il \u00e9tait important que je r\u00e9ussisse mes premiers pas dans l\u2019emploi, que je me frotte \u00e0 diverses t\u00e2ches, m\u00eame peu gratifiantes, pour me fondre dans une communaut\u00e9 de travail d\u2019o\u00f9 pouvaient na\u00eetre des sympathies, voire des amiti\u00e9s. Sur ce, il faisait le bonjour \u00e0 mes parents qu\u2019il voyait peu, les divergences d\u2019opinions politiques avaient eu raison de leurs liens familiaux d\u00e9j\u00e0 distendus.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne croyait pas si bien dire. Des sympathies, des amiti\u00e9s, voire des amours. C\u2019est moi qui ajouterait le dernier mot in petto apr\u00e8s avoir rencontr\u00e9 Nadine.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait une petite rouquine alerte aux yeux verts rieurs qui tenait le secr\u00e9tariat d\u2019une inspectrice du travail, Madame Zermati, genre pied-noir ombrageuse sujette \u00e0 des humeurs contrast\u00e9es. Nadine \u00e9tait toujours souriante, et je la trouvais sexy dans ses mini-jupes cintr\u00e9es qui laissaient voir des jambes gain\u00e9es de soie noire. Par chance, c\u2019est \u00e0 elle que j\u2019avais \u00e0 faire et elle m\u2019expliquait patiemment les travaux qui m\u2019incomberaient, \u00e0 commencer par la mise \u00e0 jour d\u2019un fichier pour la formation professionnelle des adultes, t\u00e2che dont je m\u2019acquittais rondement, et trop vite \u00e0 son go\u00fbt, avec l\u2019aide d\u2019un coll\u00e8gue \u00e9tudiant stagiaire venu l\u00e0 pour se faire un peu d\u2019argent de poche avant la rentr\u00e9e universitaire. Je n\u2019aimais pas ce type trop s\u00e9rieux qui me ramenait sans le vouloir \u00e0 mes \u00e9checs scolaires et je poussais un soupir de soulagement \u00e0 le voir partir, quinze jours plus tard. Enfin seuls&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Madame Zermati me laissait entre les belles mains de Nadine Jeffrey \u2013 c\u2019\u00e9tait son nom \u2013 et celle-ci s\u2019ing\u00e9niait \u00e0 diversifier mes activit\u00e9s, comme soucieuse de me donner des aper\u00e7us du vaste domaine du champ d\u2019action de son administration. Le midi, j\u2019allais d\u00e9jeuner d\u2019un sandwich dans le bistrot voisin et elle allait avec une coll\u00e8gue dans un caf\u00e9-d\u00eeneur. On se retrouvait l\u2019apr\u00e8s-midi et, l\u2019essentiel de la besogne accomplie, on pouvait bavarder de choses et d\u2019autres.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019appris qu\u2019elle \u00e9tait mari\u00e9e, qu\u2019elle avait deux gar\u00e7ons en bas \u00e2ge et qu\u2019elle songeait \u00e0 avoir un troisi\u00e8me enfant. Outre la famille, elle se passionnait pour le cin\u00e9ma et la musique classique. Ensemble, et avec la b\u00e9n\u00e9diction de Madame Zermati qui se faisait fort \u00ab&nbsp;de tenir la baraque&nbsp;\u00bb, comme elle disait, on \u00e9tait all\u00e9s voir <em>Un flic<\/em> de Melville puis <em>Le dernier tango \u00e0 Paris<\/em> de Bertolucci, la fameuse sc\u00e8ne controvers\u00e9e nous ayant tous deux mis mal \u00e0 l\u2019aise. Le matin, on \u00e9coutait les chroniques de cin\u00e9ma de Remo Forlani sur RTL, puis de Fran\u00e7ois Chalais sur Europe 1. Elle y allait de ses commentaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me pr\u00eatait des disques de ce qu\u2019on appelait encore dans mon milieu \u00ab&nbsp;la grande musique&nbsp;\u00bb, alors que j\u2019essayais de l\u2019initier au rock en puisant dans ma maigre discoth\u00e8que d\u2019alors des tr\u00e9sors que j\u2019estimais susceptibles de la convaincre. Un d\u00e9nomm\u00e9 Duchateau, fonctionnaire un peu caract\u00e9riel qui occupait le bureau voisin, s\u2019\u00e9tait enquis de ma passion pour la pop musique et il me pr\u00eatait ses albums de Pink Floyd, de Soft Machine, de Jimi Hendrix ou de Frank Zappa. J\u2019avais un peu mauvaise gr\u00e2ce d\u2019\u00e9changer tout \u00e7a avec mes albums des Kinks ou des Who qui ne devaient pas \u00eatre sa tasse de th\u00e9, mais l\u2019essentiel r\u00e9sidait dans les flux vinyliques qui instauraient entre nous trois une joyeuse complicit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon p\u00e8re s\u2019\u00e9tonnait de me voir d\u00e9laisser mes activit\u00e9s militantes, ou r\u00e9cr\u00e9atives, pour aller travailler le samedi matin. Ce n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9vu, puisque les semaines de travail prenaient fin le vendredi soir, mais j\u2019y allais avec entrain, s\u00fbr de passer la matin\u00e9e avec Nadine qui faisait des heures suppl\u00e9mentaires ce jour-l\u00e0. Il n\u2019y avait quasiment que nous dans le b\u00e2timent, et je la sentais intrigu\u00e9e par ma pr\u00e9sence, les petits boulots qu\u2019elle me confiait ne requ\u00e9raient en rien ma pr\u00e9sence \u00e0 des heures indues qui, en tant que vacataire, ne m\u2019\u00e9taient m\u00eame pas pay\u00e9es&nbsp;. Tout cela \u00e0 l\u2019inspection du travail&nbsp;! J\u2019aurais pu lui expliquer que j\u2019\u00e9tais tomb\u00e9 amoureux d\u2019elle, mais elle ne m\u2019aurait pas pris au s\u00e9rieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Je tentais quand m\u00eame quelques approches, histoire de l\u2019\u00e9clairer sur mes sentiments \u00e0 son \u00e9gard. Je lui apportais des petits cadeaux, fleurs, chocolats ou confiseries, le samedi matin lorsque nous \u00e9tions tous les deux et o\u00f9 j\u2019\u00e9tais s\u00fbr de ne pas pr\u00eater le flanc au ridicule sous le regard des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui faisais des confidences en m\u2019inventant une vie sentimentale, des amourettes et une petite amie avec laquelle les relations \u00e9taient difficiles. Tout cela \u00e9tait faux et, fine mouche, elle devait s\u2019en douter, mais mes aventures imaginaires la d\u00e9chargeaient de la pression qu\u2019elle sentait peser sur elle par mes assiduit\u00e9s, mes petites attentions et mes langueurs d\u2019amoureux transi que je ne cherchais pas \u00e0 dissimuler. J\u2019avais 18 ans et elle avait d\u00e9j\u00e0 atteint la trentaine. Elle faisait tout pour ne pas me blesser et se comportait comme une m\u00e8re avec moi, partageant mes petits secrets et me prodiguant ses conseils. Pour elle, je n\u2019\u00e9tais qu\u2019un adolescent tourment\u00e9, id\u00e9aliste et romantique qui cherchait \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 la grisaille quotidienne en r\u00eavant au ciel bleu du grand amour. Elle m\u2019avait vite perc\u00e9 \u00e0 jour, mais elle ne savait comment me faire comprendre qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas la bonne personne.<\/p>\n\n\n\n<p>En novembre, j\u2019avais les r\u00e9sultats de mes concours et, ayant \u00e9t\u00e9 admissible dans deux administrations, je choisissais la poste. Fait rarissime, mon p\u00e8re semblait fier de moi et ma m\u00e8re en avait les larmes aux yeux. Son fils entrerait dans la carri\u00e8re administrative, ce qui signifiait l\u2019emploi \u00e0 vie, le \u00ab&nbsp;bol de riz en fer&nbsp;\u00bb comme on disait chez les chinois (l\u2019expression m\u2019avait fait beaucoup rire). Mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9 \u00e9tait ing\u00e9nieur en g\u00e9nie civil chez Bouygues \u00e0 Clamart et l\u2019autre employ\u00e9 de banque au Cr\u00e9dit du Nord. Nous \u00e9tions cas\u00e9s, m\u00eame si les espoirs que ma m\u00e8re avait nourri d\u2019avoir un m\u00e9decin, un militaire et un pr\u00eatre avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7us. Mais d\u2019o\u00f9 tenait-elle aussi cette sainte trilogie issue d\u2019un catholicisme rigoureux d\u2019un autre \u00e2ge&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ma r\u00e9daction sur le facteur du <em>Jour de f\u00eate<\/em> de Jacques Tati avait d\u00fb \u00eatre convaincante, certainement plus que ma copie sur l\u2019\u00e9conomie du Japon o\u00f9 j\u2019avais eu toutes les peines \u00e0 me souvenir du nom des trois \u00eeles principales et o\u00f9 j\u2019avais brod\u00e9 sur l\u2019\u00e9lectronique et la p\u00eache, le tout assorti de quelques souvenirs des jeux olympiques de 1964 et de quelques consid\u00e9rations sur l\u2019engouement des impressionnistes pour le pays. J\u2019avais renonc\u00e9 \u00e0 parler des cin\u00e9astes japonais que je commen\u00e7ais \u00e0 conna\u00eetre, cela aurait risqu\u00e9 de trop sentir la cuistrerie.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu importait, j\u2019\u00e9tais invit\u00e9, en attendant qu\u2019un poste se lib\u00e8re dans un quelconque centre de tri de la r\u00e9gion parisienne, \u00e0 patienter en me faisant embaucher comme auxiliaire au bureau de poste de la rue de Miromesnil, dans le 8\u00b0 arrondissement. D\u00e9part imminent, on avait besoin de bras et de gueules au casier. Pour mon p\u00e8re, il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 inconvenant de refuser, l\u2019occasion \u00e9tant trop belle pour me \u00ab&nbsp;mettre le pied \u00e0 l\u2019\u00e9trier&nbsp;\u00bb, selon sa formule un peu vieille France, comme toutes ses expressions puis\u00e9es \u00e0 la fois dans les jargons militaires et administratifs. \u00ab&nbsp;Il en sera fait selon ta volont\u00e9&nbsp;\u00bb, m\u2019entendis-je r\u00e9pondre, sur le m\u00eame registre. N\u2019emp\u00eache, cela signifiait que je devais quitter mon petit bureau de l\u2019Inspection du travail et que je pouvais faire mes adieux \u00e0 Nadine.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait encore un samedi, dans les brumes matutinales de novembre. Pour ma derni\u00e8re vacation, je lui offrais cette fois un album de Procol Harum, le fameux disque en public enregistr\u00e9 au Canada, que j\u2019estimais capable de r\u00e9concilier nos deux passions pour la musique en apparence contraires. J\u2019avais gliss\u00e9 un billet dans le cadeau, o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais enhardi \u00e0 d\u00e9clarer ma flamme de la fa\u00e7on la plus maladroite qui soit. \u00ab&nbsp;Je vous aime tant&nbsp;\u00bb ou quelque du m\u00eame tonneau. Je l\u2019avais vu lire le poulet et me regarder avec une moue attrist\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;mais Alex, je suis mari\u00e9e, j\u2019ai des enfants. Je les aime, comme j\u2019aime mon mari. Je suis heureuse comme \u00e7a&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019en doutant pas un seul instant, je r\u00e9alisai ce que ma d\u00e9marche avait de ridicule, de d\u00e9sinvolte et d\u2019inconvenant, et la quittai sans rien dire juste apr\u00e8s l\u2019avoir entendue me r\u00e9p\u00e9ter que j\u2019avais la vie devant moi.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait bien \u00e7a le probl\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p><em>16 d\u00e9cembre 2021<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>NADINE Je venais de passer l\u2019oral de contr\u00f4le et je l\u2019avais finalement d\u00e9croch\u00e9, ce fameux bac G3 qui pouvait faire de moi au moins un repr\u00e9sentant de commerce, ou un employ\u00e9 de banque. C\u2019\u00e9tait positivement exaltant. 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