{"id":2502,"date":"2022-02-03T18:57:01","date_gmt":"2022-02-03T17:57:01","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2502"},"modified":"2022-02-04T18:47:45","modified_gmt":"2022-02-04T17:47:45","slug":"goya-des-ors-de-la-cour-aux-cendres-funeraires","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2502","title":{"rendered":"GOYA: DES ORS DE LA COUR AUX CENDRES FUN\u00c9RAIRES"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"677\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration164-677x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2505\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration164-677x1024.jpg 677w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration164-198x300.jpg 198w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration164-768x1162.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration164-793x1200.jpg 793w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration164-595x900.jpg 595w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration164-397x600.jpg 397w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration164-20x30.jpg 20w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration164.jpg 800w\" sizes=\"(max-width: 677px) 100vw, 677px\" \/><figcaption>le sommeil de la raison engendre des monstres. Goya<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong><em>L\u2019exp\u00e9rience Goya<\/em>, tel est le titre de l\u2019exposition Goya du Palais des Beaux Arts de Lille. Francesco Goya est l\u2019un des peintres les plus \u00e9nigmatiques de l\u2019histoire, pass\u00e9 des portraits de la noblesse, des rituels de cour et des f\u00eates galantes au macabre et \u00e0 la bouffonnerie, via les guerres napol\u00e9oniennes et une maladie \u00e9trange qui l\u2019a rendu compl\u00e8tement sourd. Tellement sourd qu\u2019il a toujours cru faire de la musique, aurait persifl\u00e9 Cavanna, mais Goya s\u2019accorde mal avec ce genre de bons mots, lui qui s\u2019est consacr\u00e9 enti\u00e8rement au fil du temps au tragique et \u00e0 l\u2019horreur.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On tient Goya pour le plus grand peintre de tous les temps, avec J\u00e9r\u00f4me Bosch et Le Caravage. Mais on ne pr\u00e9tend pas \u00eatre connaisseur, juste quelqu\u2019un qui, sans beaucoup d\u2019\u00e9l\u00e9ments d\u2019analyse, de consid\u00e9rations techniques ou d\u2019histoire de l\u2019art, ob\u00e9it \u00e0 ses \u00e9motions, \u00e0 ses tripes. Les trois peintres cit\u00e9s sont ceux qui d\u00e9clenchent des \u00e9motions brutes, visc\u00e9rales et \u00e9pidermiques. Trois peintres \u00e9galement myst\u00e9rieux, du Caravage et ses t\u00e9n\u00e8bres, individu de sac et de corde&nbsp;; de J\u00e9r\u00f4me Bosch et ses \u00e9tranges merveilles qui semblent provenir de r\u00eaves form\u00e9s avec l\u2019ergot de seigle&nbsp;; de Goya enfin, cette sarabande macabre o\u00f9 d\u00e9filent sacrifi\u00e9s, supplici\u00e9s, sodomites et infirmes. Des corps disgraci\u00e9s comme \u00e0 plaisir, difformes et contrefaits, autant faits pour les plus vives jouissances que pour les douleurs les plus atroces. Une foire aux atrocit\u00e9s, un luxe de t\u00e9n\u00e8bres au temps des lumi\u00e8res et du d\u00e9veloppement des techniques et de l\u2019industrie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a bien un myst\u00e8re Goya. On peut le comparer \u00e0 l\u2019histoire d\u2019un Robert Johnson qui, au carrefour d\u2019une route du Mississippi, signe un pacte avec le malin qui fait d\u2019un bon guitariste un g\u00e9nie inventeur du blues moderne. Y a-t-il quelque chose de cet ordre pour Goya&nbsp;? Un peintre de cour, sp\u00e9cialiste des portraits des grands d\u2019Espagne et des nobles castillans, qui, suite \u00e0 une grave maladie est-il dit, devient le peintre des ab\u00eemes, des t\u00e9n\u00e8bres et de la mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas un hasard si les \u00e9crivains de litt\u00e9rature fantastique encens\u00e9s par H.P Lovecraft dans <em>\u00c9pouvante et surnaturel en litt\u00e9rature <\/em>(10\/18), cet essai remarquable sur un genre litt\u00e9raire trop souvent n\u00e9glig\u00e9, situent leurs fictions dans l\u2019Espagne du XVIII\u00b0 si\u00e8cle. Que ce soit Matthew G. Lewis pour<em> Le moine<\/em> ou Charles M. Mathurin pour <em>Melmoth l\u2019errant<\/em>, les deux plus grands romans dans cette cat\u00e9gorie o\u00f9 ont brill\u00e9 \u00e9galement Arthur Machen, Nathaniel Hawthorne ou Lord Dunsany. L\u2019Espagne serait-elle la patrie du diable, o\u00f9 circulent, dans la Mancha et en Andalousie, fant\u00f4mes, spectres, moines excommuni\u00e9s, nobles d\u00e9prav\u00e9s et soldats perdus. Les monstres y sont omnipr\u00e9sents et l\u2019esprit du malin peut se cacher dans une rose ou dans un chapelet.<\/p>\n\n\n\n<p>Que s\u2019est-il pass\u00e9 exactement en 1793, ann\u00e9e de la terreur en France o\u00f9 Goya bascule dans l\u2019horreur via le romantisme. Goya est rest\u00e9 cette ann\u00e9e-l\u00e0, \u00e0 47 ans, alit\u00e9 avec d\u2019affreux maux de t\u00eate, des hallucinations, une perte de rep\u00e8res spatiaux et une baisse progressive de l\u2019ou\u00efe, jusqu\u2019\u00e0 la surdit\u00e9 totale. On a parl\u00e9 de saturnisme et de syphilis, mais des recherches plus r\u00e9centes ont fait l\u2019hypoth\u00e8se du syndrome de Susac, une maladie auto-immune dont les sympt\u00f4mes sont identiques \u00e0 ceux dont il se plaignait, \u00e0 savoir des migraines intenses avec des ph\u00e9nom\u00e8nes visuels (flash lumineux), des troubles de l\u2019humeur, une surdit\u00e9 brusque et des acouph\u00e8nes. La maladie pouvait dispara\u00eetre en quelques ann\u00e9es, en laissant toutefois la surdit\u00e9 en souvenir. Ce diagnostic de la m\u00e9decine moderne n\u2019exclut d\u2019ailleurs pas que Goya ait pu contracter la syphilis, un mal dont on ne gu\u00e9rissait pas \u00e0 l\u2019\u00e9poque et qui laissait de graves s\u00e9quelles neurologiques et osseuses. Mais on ne va pas continuer \u00e0 lire le Lafrousse m\u00e9dical et on se doit de supputer une relation entre ce haut mal et l\u2019\u00e9closion de son g\u00e9nie. C\u2019est en tout cas l\u2019hypoth\u00e8se que l\u2019on fera.<\/p>\n\n\n\n<p>Reste \u00e0 savoir avec qui Goya aurait contract\u00e9 la maladie, avec l\u2019un de ses mod\u00e8les, la maja nue, la maja habill\u00e9e ou la maja \u00e0 la guitare&nbsp;? Plus vraisemblablement, on peut l\u00e9gitimement penser que Goya ait \u00e9t\u00e9 atteint de saturnisme, la peinture de l\u2019\u00e9poque contenant beaucoup de substances dont la toxicit\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas connue alors. Est-ce ce saturnisme qui a pu faire d\u2019un peintre rococo un annonciateur inspir\u00e9 de l\u2019apocalypse, de la d\u00e9t\u00e9rioration des corps et de la corruption des \u00e2mes&nbsp;? On peut le penser, Verlaine n\u2019avait-il pas baptis\u00e9 ses plus beaux po\u00e8mes de l\u2019\u00e9pith\u00e8te de \u00ab&nbsp;saturniens&nbsp;\u00bb. Saturne qui d\u00e9vore ses enfants (c\u2019est un portrait de Goya) mais qui sublime aussi les fous.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019exposition vue ici nous montre toutes les facettes de Goya, des portraits assez convenus de la noblesse espagnole et de ses f\u00eates galantes \u00e0 la Watteau jusqu\u2019aux sommets de l\u2019abjection et de l\u2019horreur. Les commissaires de cette exposition l\u2019ont intitul\u00e9e judicieusement <em>L\u2019exp\u00e9rience Goya<\/em> ou <em>Le Parcours Goya<\/em>, car c\u2019est bien l\u2019univers de Goya qui est ici mis en sc\u00e8ne et, plut\u00f4t que d\u2019aller de tableaux en tableaux de fa\u00e7on chronologique, on plonge dans des montages audiovisuels, des vid\u00e9os, des installations, des sculptures, des maquettes qui tournent autour de Goya, ou pour s\u2019approcher symboliquement de son \u0153uvre, ou pour la prolonger, ou pour lui rendre hommage.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui ne veut pas dire qu\u2019on y voit pas Goya, ses toiles, ses \u0153uvres. L\u2019exposition n\u2019oublie aucune de ses p\u00e9riodes&nbsp;: les jeunes, les majas, les caprices, les vieilles, les d\u00e9sastres de la guerre et les peintures noires, ces deux aspects de son travail \u00e9tant les plus int\u00e9ressants.<\/p>\n\n\n\n<p>On trouve l\u00e0 des maquettes r\u00e9alis\u00e9es par les fr\u00e8res Chapman, enfants terribles de l\u2019art contemporain, d\u2019apr\u00e8s des toiles de Goya sur la guerre, sans oublier le fabuleux <em>Saturne d\u00e9vorant ses enfants<\/em>. On peut voir des s\u00e9quences de films inspir\u00e9s d\u2019une toile de Goya&nbsp;: le <em>Casanova <\/em>de Fellini, <em>Le labyrinthe de Pan <\/em>de Guillermo Del Toro, le <em>Tales of the tales <\/em>de Matteo Garrone, le <em>Vir<\/em><em>i<\/em><em>diana<\/em> de Bunuel ou encore <em>Il \u00e9tait une fois dans l\u2019ouest<\/em> (la sc\u00e8ne originelle de la pendaison) de Sergio Leone. Des vid\u00e9os sont projet\u00e9es, reprenant les portraits et les toiles du ma\u00eetre dans une vision panoptique et d\u2019autres artistes sont mis en lumi\u00e8re, ceux qui ont retouch\u00e9 irrespectueusement certaines de ses \u0153uvres comme Salvador Dali, ou m\u00eame Picasso.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a donc tout un travail mus\u00e9ographique int\u00e9ressant qui va beaucoup plus loin qu\u2019une simple exposition de toiles mais se propose de jouer avec Goya, avec tous les Goya tant son g\u00e9nie est \u00e9clat\u00e9, tant le peintre a \u00e9pous\u00e9 de m\u00e9tamorphoses tout au long de sa vie, de sa naissance \u00e0 Saragosse en 1746 jusqu\u2019\u00e0 sa mort \u00e0 Bordeaux en 1828 o\u00f9 il s\u2019est exil\u00e9 en 1824 pour fuir le danger de la monarchie absolue de Ferdinand VII. Goya qui fut appr\u00e9ci\u00e9 en France par des peintres comme Delacroix et les romantiques autant que par des t\u00eates couronn\u00e9es \u00e0 la Louis-Philippe. Il \u00e9tait aussi v\u00e9n\u00e9r\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la Manche par un Turner ou un Constable.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus encore que sa vie, sa mort reste un myst\u00e8re. Il meurt d\u2019une tumeur au cerveau et est enterr\u00e9 \u00e0 Bordeaux. En 1880, le consul d\u2019Espagne trouve sa tombe en mauvais \u00e9tat et d\u00e9cide de rapatrier le corps (ou ce qu\u2019il en reste) \u00e0 Saragosse. L\u2019inhumation fait appara\u00eetre un corps sans t\u00eate, ou sans cr\u00e2ne, proprement d\u00e9capit\u00e9 et le bruit court que c\u2019est un m\u00e9decin bordelais du nom de Gaubric qui aurait pr\u00e9lev\u00e9 nuitamment la t\u00eate pour \u00e9tudier de fa\u00e7on la plus acad\u00e9mique possible la maladie dont aurait souffert le peintre et qui l\u2019a rendu sourd. Le myst\u00e8re Goya se poursuit bien au-del\u00e0 de sa mort et l\u2019histoire aurait pu inspirer la plume d\u2019un Edgar Poe ou de tous les \u00e9crivains fantastiques cit\u00e9s plus haut. Gaubric, un sergent Bertrand &#8211; celui d\u00e9crit par les Goncourt et qui d\u00e9terrait des cadavres pour leur faire subir les ultimes outrages &#8211; de la m\u00e9decine.<\/p>\n\n\n\n<p>On ressort de l\u00e0 avec toutes sortes d\u2019images. Des corps mutil\u00e9s, des fusill\u00e9s sto\u00efques, des militaires sadiques, des veilles dames partag\u00e9es entre lubricit\u00e9 et s\u00e9nilit\u00e9, des gamins mis\u00e9rables, des fous inqui\u00e9tants, des trognes d\u2019abrutis ou d\u2019ivrognes. Tout un peuple meurtri et ravag\u00e9 qui forme un cort\u00e8ge baroque de martyrs truculents accroch\u00e9s \u00e0 la vie, malgr\u00e9 tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens avoir vu au mus\u00e9e de Castres les gravures et dessins de Goya sur l\u2019autre guerre d\u2019Espagne, les conqu\u00eates napol\u00e9oniennes et les brutes galonn\u00e9es envoyant leurs arm\u00e9es contre un peuple en guenilles maniant de v\u00e9tustes fusils et des armes blanches. La guerre et ses horreurs qui n\u2019est qu\u2019une \u00e9tape vers la folie et la mort, vers des visions d\u2019apocalypse qui pr\u00e9figurent Auschwitz et la Shoah. On croirait presque que le g\u00e9nie de Goya \u00e9tait assez visionnaire pour pressentir l\u2019an\u00e9antissement, l\u2019effondrement, l\u2019holocauste. La fin de tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est en tout cas assez puissant pour nous \u00e9merveiller et nous faire appr\u00e9cier l\u2019immense beaut\u00e9 sombre des tr\u00e9fonds de l\u2019\u00e2me humaine. Ces ab\u00eemes vertigineux que, outre Goya, peu d\u2019artistes ont os\u00e9 explorer. De ce sommeil de la raison qui engendre des monstres, selon Goya.<\/p>\n\n\n\n<p><em><u><strong>Attention, plus une seconde \u00e0 perdre, c\u2019est jusqu\u2019au 14 f\u00e9vrier au Palais des Beaux-Arts de Lille \u2013 L\u2019exp\u00e9rience Goya.<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>26 janvier 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019exp\u00e9rience Goya, tel est le titre de l\u2019exposition Goya du Palais des Beaux Arts de Lille. 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