{"id":2541,"date":"2022-02-22T18:43:55","date_gmt":"2022-02-22T17:43:55","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2541"},"modified":"2022-02-22T18:43:57","modified_gmt":"2022-02-22T17:43:57","slug":"les-prenoms-ont-ete-changes-30","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2541","title":{"rendered":"LES PR\u00c9NOMS ONT \u00c9T\u00c9 CHANG\u00c9S (30)"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Vous allez lire (ou pas) la derni\u00e8re nouvelle de cette s\u00e9rie. Non que le r\u00e9servoir des personnages r\u00e9els ou plus ou moins fictifs qui encombrent les recoins de ma m\u00e9moire est tari, mais plut\u00f4t parce que je crains de tourner en rond et de finir par lasser. Au bout de 30 de ces nouvelles, il est temps pour moi de les retravailler, de leur trouver un semblant d\u2019ordre chronologique, de les sortir sur papier et d\u2019essayer de les faire publier, m\u00eame si les chances sont minces. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 donn\u00e9. Voil\u00e0, en esp\u00e9rant que ces courts r\u00e9cits vous auront parfois \u00e9mu, fait sourire ou int\u00e9ress\u00e9 si peu que ce soit pour leur contexte social. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 toute l\u2019ambition.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><u><strong>LAURENCE<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"887\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration172-887x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2543\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration172-887x1024.jpg 887w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration172-260x300.jpg 260w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration172-768x887.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration172-1331x1536.jpg 1331w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration172-1386x1600.jpg 1386w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration172-1040x1200.jpg 1040w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration172-780x900.jpg 780w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration172-520x600.jpg 520w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration172-26x30.jpg 26w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/02\/illustration172.jpg 1536w\" sizes=\"(max-width: 887px) 100vw, 887px\" \/><figcaption>De notre envoy\u00e9 sp\u00e9cial dans les parties fines et les lupanars, Daniel Grardel (again).<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Je la trouvais sentimentale \u00e0 l\u2019exc\u00e8s, cancani\u00e8re et stupide, mais j\u2019\u00e9tais amoureux d\u2019elle&nbsp;; de Laurence, une blonde aux d\u00e9collet\u00e9s vertigineux et aux jupes ultra-courtes qui ne cachaient pas grand-chose d\u2019une physionomie accorte. Une blonde aux yeux verts, le d\u00e9tail \u00e9tait d\u2019importance pour quelqu\u2019un qui avait tout de la fille d\u00e9lur\u00e9e et canaille qu\u2019on trouvait d\u00e9j\u00e0 dans les pages d\u2019un Maupassant. Une beaut\u00e9 d\u2019une vulgarit\u00e9 accentu\u00e9e par un accent faubourien et des mimiques th\u00e9\u00e2trales cens\u00e9es v\u00e9hiculer des sentiments amoureux de midinette sur le retour. Il m\u2019arrivait de me demander pourquoi ce type de femme m\u2019attirait. De vagues souvenirs de photographies cochonnes et de films pornographiques r\u00e9pondaient \u00e0 la question.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut dire qu\u2019elle avait sa r\u00e9putation. Toutes les expressions d\u00e9sobligeantes lui avaient \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9es par ses coll\u00e8gues&nbsp;: \u00ab&nbsp;une Marie couche-toi l\u00e0&nbsp;\u00bb ou, pire, une \u00ab&nbsp;saute au paf&nbsp;\u00bb et d\u2019autres encore du genre \u00ab&nbsp;y\u2019a que le train qui ne lui est pas pass\u00e9 dessus&nbsp;\u00bb. Manque de pot, j\u2019\u00e9tais dedans, aurais-je pu dire pour amuser la galerie, tant mes d\u00e9sirs \u00e0 son endroit n\u2019avaient jamais trouv\u00e9 \u00e0 se r\u00e9aliser.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle travaillait dans un service apr\u00e8s vente, \u00e0 la boutique de R., et je la voyais lorsque je distribuais ce qui \u00e9tait devenu mon journal, soit un canard d\u2019entreprise cens\u00e9 valoriser la Cosmod\u00e9moniaque et ses r\u00e9alisations multiples. Un journal o\u00f9 je parlais aussi rock, football, litt\u00e9rature et cin\u00e9ma, ce que d\u2019aucuns jugeaient \u00eatre de la confiture \u00e0 des cochons. J\u2019avais perdu mon poste, jug\u00e9 surnum\u00e9raire, dans les services techniques et la direction m\u2019avait propos\u00e9 cette planche pourrie de salut&nbsp;: m\u2019occuper de la communication entre les sites d\u2019une entit\u00e9 qui couvrait toute la m\u00e9tropole lilloise. Le mensuel s\u2019appelait donc <em>Sitcoms<\/em> (ce genre de cr\u00e9tinerie avec rires enregistr\u00e9s qu\u2019on voyait \u00e0 l\u2019\u00e9poque), et je m\u2019acquittais de ma t\u00e2che un peu honteusement, tant les camarades du syndicat criaient tous \u00e0 la trahison. La plupart \u00e9margeait \u00e0 Lutte Ouvri\u00e8re et n\u2019avait aucune tendresse pour la collaboration de classe et les compromis boiteux. Je leur opposais le fait qu\u2019on pouvait justement subvertir les armes de l\u2019ennemi et que c\u2019est justement ce que je me proposais de faire. Je n\u2019avais pas d\u00fb \u00eatre tr\u00e8s convaincant.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, on m\u2019avait aussi charg\u00e9 de la s\u00e9curit\u00e9 et de la formation, c\u2019est dire que mon domaine \u00e9tait vaste et que j\u2019avais grand peine \u00e0 l\u2019entretenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon D.R.H, celui qui me supervisait, un certain Van Dongen, avait \u00e9t\u00e9 convoqu\u00e9 \u00e0 la direction pour un article ironique sur le Titre emploi service, nouveau produit d\u2019appel social de la grande maison, que j\u2019avais intitul\u00e9 <em>\u00ab&nbsp;la prime \u00e0 la domesticit\u00e9&nbsp;\u00bb<\/em>. \u00c7a avait fait grincer bien des dentiers. Dans un genre diff\u00e9rent, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 agress\u00e9 verbalement par un militant CGT devenu g\u00e9rant de cantine \u00e0 la suite d\u2019un guide humoristique des restaurants administratifs de la m\u00e9tropole. Le sien ne valait pas une louche et il me reprochait de pactiser avec la direction pour faire fermer sa taule. Ancien d\u2019Alg\u00e9rie, il me mena\u00e7ait de ses foudres en parlant de reproduire mon article \u00e0 profusion et de le faire lire \u00e0 tous ses camarades recas\u00e9s dans les conseils d\u2019administration des Activit\u00e9s sociales et culturelles de la bo\u00eete. J\u2019avais un peu le cul entre deux chaises et je m\u2019en sortais comme je pouvais avec un l\u00e9ger arri\u00e8re-go\u00fbt de tra\u00eetrise.<\/p>\n\n\n\n<p>93, l\u2019ann\u00e9e terrible o\u00f9 Laurence m\u2019avait invit\u00e9, je ne savais trop \u00e0 quel titre, pour son quaranti\u00e8me anniversaire, en juin. J\u2019avais bu plus que de raison, une demi-douzaine de punchs coco bien tass\u00e9s qui avaient eu pour effet d\u2019exacerber une libido \u00e0 la peine. J\u2019\u00e9tais ivre et elle me regardait en souriant, belle et conne, s\u2019attirant les attentions des m\u00e2les en rut et les jalousies de ses cons\u0153urs moins dot\u00e9es sous ce rapport. J\u2019\u00e9tais encore plus con qu\u2019elle, macho d\u00e9guis\u00e9 en pseudo-intellectuel romantique travaill\u00e9 par ses hormones et sa testost\u00e9rone. Je la draguais \u00e9hont\u00e9ment et elle usait de toutes les ruses pour m\u2019\u00e9conduire, finissant par me dire qu\u2019elle connaissait ma femme et qu\u2019elle n\u2019avait pas pour habitude de marcher sur les bris\u00e9es de ses copines. Un pr\u00e9texte, m\u00eame si ma moiti\u00e9 m\u2019avait effectivement d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 d\u2019elle, et pas qu\u2019en bien. N\u2019emp\u00eache, je bavais de concupiscence devant sa mini-robe, ses collants noirs \u00e0 couture et ses talons aiguille. On disait alentour qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re farouche et j\u2019avais la r\u00e9action navrante du petit m\u00e2le \u00e0 qui on r\u00e9sistait&nbsp;: \u00ab&nbsp;pourquoi pas moi&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais tellement p\u00e9nible, pleurnichard et fin saoul que, mesurant mon d\u00e9sarroi, elle me proposa de me reconduire chez moi, les r\u00e9jouissances et les libations une fois termin\u00e9es. Je ne savais trop ce qui me valait de tels \u00e9gards, sans doute une certaine culpabilit\u00e9 de sa part vis \u00e0 vis de ma femme, soi-disant une de ses copines. Elle devait repasser chez elle pour je ne sais plus quelle raison, se changer peut-\u00eatre, et j\u2019en profitais pour pousser ce que je croyais \u00eatre un l\u00e9ger avantage. On n\u2019avait pas mang\u00e9 et elle avait une petite faim malgr\u00e9 les biscuits ap\u00e9ritifs et les amuse-gueules. Elle m\u2019invitait \u00e0 partager un petit frichti et me faisait boire un caf\u00e9 tr\u00e8s fort, histoire de me desso\u00fbler et de raccompagner le parfait gentleman qui aurait succ\u00e9d\u00e9 de fa\u00e7on aussi f\u00e9erique qu\u2019impromptue au pochard libidineux l\u2019ayant entreprise avec lourdeur. On \u00e9tait assis sur son canap\u00e9 et je ne trouvais rien de mieux \u00e0 faire que de lui caresser les jambes, remontant sa robe jusqu\u2019\u00e0 mi-cuisse. Je la jugeais provocante, d\u00e9sirable et accessible. Le crissement de mes ongles contre la soie fut interrompu par un bruit nettement moins discret, le claquement sourd d\u2019une paire de gifles amplement m\u00e9rit\u00e9e. Je tentais de l\u2019embrasser malgr\u00e9 tout, mais elle me repoussait de m\u00eame, jusqu\u2019\u00e0 me montrer la sortie, debout sur ses escarpins vernis et apr\u00e8s avoir rajust\u00e9 sa jupe et arrang\u00e9 sa coiffure.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais honte et je prenais la porte, en lui demandant surtout de taire mon inconduite et de consid\u00e9rer mes \u00e9carts comme un regrettable incident du \u00e0 mes exc\u00e8s de boisson. <em>\u00ab&nbsp;Ce que c\u2019est que la boisson&nbsp;\u00bb<\/em>, me dit-elle en \u00e9cho, ce qui me ramenait \u00e0 mon ma\u00eetre &#8211; Ren\u00e9 Fallet &#8211; qui avait tant us\u00e9 de la formule.<\/p>\n\n\n\n<p>Je prenais le tramway puis un bus jusqu\u2019\u00e0 la fronti\u00e8re et, au lieu de rentrer, je poussais la porte d\u2019une maison de passe (on appelait cela un \u00ab&nbsp;bar montant&nbsp;\u00bb en Belgique) o\u00f9 des filles faciles vous faisaient la conversation moyennant quelques boissons alcoolis\u00e9es tarif\u00e9es au prix fort. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 entendu parler de l\u2019\u00e9tablissement, plut\u00f4t en mal, venant d\u2019ou\u00efs dire de m\u00e2les frustr\u00e9s pr\u00e9tendant qu\u2019ils s\u2019\u00e9taient fait plumer par des gourgandines aguicheuses qui n\u2019allaient pas jusqu\u2019au bout. J\u2019\u00e9tais pr\u00e9venu mais trop en manque d\u2019\u00e9motions fortes pour ne pas p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019antre de l\u2019\u00e9rotisme, le Cupidon, tenu par une p\u00e9tillante quinquag\u00e9naire \u2013 qu\u2019on appelait pas encore cougar \u2013 assist\u00e9e de deux jeunes filles court-v\u00eatues qui devaient se fournir en lingerie dans le sex-shop voisin.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;J\u2019avais \u00e9t\u00e9 damn\u00e9 par l\u2019arc-en-ciel&nbsp;\u00bb<\/em>, ne cessais-je de gueuler alors qu\u2019une des filles avait d\u00e9laiss\u00e9 sa coupe de champagne pour m\u2019inviter \u00e0 danser sur le \u00ab&nbsp;Nights In White Satin&nbsp;\u00bb des Moody Blues, avant le \u00ab&nbsp;Whiter Shade Of Pale&nbsp;\u00bb de Procol Harum. Rien que des classiques. Incorrigible, je me pressais contre elle en lui pelotant les fesses et en osant quelques privaut\u00e9s que, bonne fille, elle me passait volontiers. J\u2019en \u00e9tais \u00e0 me plaindre comme une vache malade et \u00e0 pleurer dans son corsage sur mes d\u00e9boires amoureux et mes pitoyables tentatives de s\u00e9duction couronn\u00e9es par une baffe bien m\u00e9rit\u00e9e. Elle tentait de me rassurer en me disant que j\u2019\u00e9tais charmant, intelligent, sympathique et que j\u2019aurais des occasions de me rattraper. Ne serait-ce qu\u2019avec elle pour commencer, m\u2019invitant \u00e0 la suivre dans un r\u00e9duit derri\u00e8re le bar o\u00f9 elle me proposa une fellation moyennant une certaine somme en esp\u00e8ces. Pas de \u00e7a Lisette&nbsp;! Je regagnais ma place au comptoir o\u00f9 Astrid, la pute-en-chef, me servait des rasades d\u2019une deuxi\u00e8me bouteille ouverte par ses soins. Elle y allait elle aussi de sa compassion et de ses conseils d\u2019amie, s\u00fbre qu\u2019il n\u2019y avait pas meilleur rem\u00e8de contre les chagrins d\u2019amour qu\u2019une bonne partie de jambes en l\u2019air (c\u2019\u00e9tait son expression). Elle m\u2019y invitait, montrant \u00e0 son tour ses atours soyeux et son porte-jarretelles, s\u00fbre d\u2019elle et de ses pouvoirs de s\u00e9duction putassi\u00e8re. C\u2019\u00e9tait Pigalle mont\u00e9 sur talons-aiguille. Je d\u00e9clinais une nouvelle fois devant des tarifs jug\u00e9s par moi prohibitifs et elle se d\u00e9tournait de moi, occup\u00e9e avec un autre client, un vieux flamand chauve et couperos\u00e9, d\u2019une laideur insigne. Il s\u2019appelait Maurice Van Der Linden, un notable connu dans la ville, et exer\u00e7ait l\u2019honorable profession de courtier en douane, ce qui ne l\u2019emp\u00eachait pas de lutiner une gamine d\u2019\u00e0 peine 14 ans, la plus jeune, une petite blonde \u00e0 peine sortie de l\u2019enfance. Ingrid me confiait que le vieux d\u00e9go\u00fbtant aimait la chair fra\u00eeche.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;J\u2019avais \u00e9t\u00e9 damn\u00e9 par l\u2019arc-en-ciel&nbsp;\u00bb<\/em>, r\u00e9p\u00e9tais-je en boucle, \u00e9c\u0153ur\u00e9 par ce que j\u2019avais sous les yeux et incapable de bouger. En h\u00f4tesse diligente, Ingrid essayait de nouer les fils d\u2019une conversation entre le vieux et moi. Il avait reconnu dans mes propos d\u00e9cousus et r\u00e9p\u00e9titifs un vers de Rimbaud et me confiait sa passion pour Andr\u00e9 Ch\u00e9nier. Je l\u2019envoyais se faire foutre en lui faisant comprendre que ses go\u00fbts litt\u00e9raires m\u2019int\u00e9ressaient moyennement alors qu\u2019il mettait sur la table ses liasses de billets en francs belges, passeport pour ses tristes volupt\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019appr\u00e9ciant pas un ton qu\u2019il trouvait pour le moins irrespectueux, il m\u2019invitait \u00e0 prendre cong\u00e9 de l\u2019\u00e9tablissement dans des termes peu ch\u00e2ti\u00e9s, et Ingrid semblait l\u2019encourager, estimant s\u00fbrement que je d\u00e9parais son palais des mille plaisirs. Il \u00e9tait manifeste que j\u2019avais enfreint les r\u00e8gles de convivialit\u00e9 r\u00e9gissant l\u2019endroit, et la vox populi, le coryph\u00e9e et le ch\u0153ur des vierges me le rappelaient avec insistance. Chass\u00e9 des terres de la volupt\u00e9 et banni pour toujours.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la demande g\u00e9n\u00e9rale, je m\u2019en allais. Il \u00e9tait temps car je vomissais dans le caniveau avant de rentrer chez moi. Ma femme \u00e9tait couch\u00e9e et j\u2019\u00e9vitais de la r\u00e9veiller en m\u2019effondrant tout habill\u00e9 dans le canap\u00e9. Le lendemain, elle me r\u00e9veillait en me mettant sous le nez les factures amass\u00e9es dans mon portefeuille. J\u2019en avais pour 6500 francs et elle me demandait des comptes, quand bien m\u00eame elle les avait devant elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour faire amende honorable, j\u2019allais quand m\u00eame travailler alors qu\u2019un pr\u00e9avis de gr\u00e8ve contre la privatisation couvrait la journ\u00e9e, ce qui me valait les commentaires acerbes de mes chers camarades. Ma culpabilit\u00e9 avait mis ma conscience sociale en berne. C\u2019est dire \u00e0 quel point j\u2019allais mal.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019essayais de revoir Laurence dans la journ\u00e9e, et elle me battait froid quand bien m\u00eame je lui faisais de plates excuses. Elle avait eu de mes nouvelles par ma femme qui, sachant que j\u2019\u00e9tais invit\u00e9 \u00e0 son pot d\u2019anniversaire, essayait de d\u00e9rouler le fil des \u00e9v\u00e9nements de la journ\u00e9e et ce qui avait pu me conduire \u00e0 de telles extr\u00e9mit\u00e9s. La conjuration des femmes contre le sale petit mec obs\u00e9d\u00e9 incapable de ma\u00eetriser ses pulsions et de se comporter en individu responsable. J\u2019avais le mauvais r\u00f4le, mais il m\u2019allait si bien. J\u2019\u00e9tais fait pour lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma\u00eetre Wattremez tenait son cabinet dans une ruelle pr\u00e8s du centre de M&#8230; Il avait \u00e9t\u00e9 mon professeur de droit, au lyc\u00e9e, et ma femme m\u2019avait suppli\u00e9 d\u2019aller le voir, ne serait-ce que pour lui demander conseil. J\u2019avais plaid\u00e9 coupable, mais avec des circonstances att\u00e9nuantes, tomb\u00e9 dans un v\u00e9ritable traquenard o\u00f9 l\u2019alcool m\u2019avait fait tr\u00e9bucher.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; <em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>Mais vous allez payer une tourn\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale au caf\u00e9 de la place de l\u2019Ours et vous plaindre apr\u00e8s \u00e7a qu\u2019on vous a escroqu\u00e9, personne ne va vous donner raison. Vous ne pouvez vous en prendre qu\u2019\u00e0 vous-<\/em><em>m\u00eame<\/em><em>. Bien s\u00fbr, c\u2019est douloureux pour le portefeuille, mais \u00e7a peut aussi servir de le\u00e7on&nbsp;\u00bb<\/em>. Et de me servir des articles du code p\u00e9nal et du code civil correspondant \u00e0 ma situation.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; <em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>Et l\u2019alcool&nbsp;? Nul se peut se pr\u00e9valoir de ses turpitudes<\/em>, conclut-il, avec une moue d\u00e9daigneuse.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9coutais distraitement ses conseils et sa morale, \u00e0 peine \u00e9tonn\u00e9 qu\u2019il me fasse payer ses honoraires au prix fort. <em>\u00ab&nbsp;Le flamand est travailleur et \u00e2pre au gain&nbsp;\u00bb<\/em>, c\u2019est lui qui m\u2019avait enseign\u00e9 le pr\u00e9cepte. Lui, Wattremez, avec sa barbiche poivre et sel, son regard bleu acier et ses m\u00e2choires crisp\u00e9es. Il essayait visiblement de compatir \u00e0 la d\u00e9convenue de ma femme, avec un sourire bienveillant, tout en me tenant pour responsable de nos d\u00e9boires conjugaux. J\u2019en avais assez de jouer au jobard innocent victime d\u2019une embuscade et je lui faisais sentir que sa suffisance et sa fausse bonhommie m\u2019indisposaient au plus haut point, m\u00eame si ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019avis de ma femme qui semblait l\u2019avoir \u00e0 la bonne, sa compassion feinte lui allant droit au c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Wattremez nous raccompagna au seuil de sa porte, ajoutant que l\u2019\u00e9tablissement \u00e9tait notoirement connu et que la m\u00e8re-maquerelle avait un prox\u00e9n\u00e8te yougoslave r\u00e9put\u00e9 violent. <em>\u00ab&nbsp;Serbe, plut\u00f4t&nbsp;\u00bb<\/em>, corrigea-t-il en \u00e9voquant le conflit meurtrier qui ravageait les Balkans.<\/p>\n\n\n\n<p>Je repartais gros-jean comme devant, avec la sensation de m\u2019\u00eatre autant fait avoir avec lui qu\u2019avec les trois gagneuses. C\u2019\u00e9tait juste un peu moins cher.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais plus qu\u2019\u00e0 tenter de me racheter une conduite et \u00e0 filer droit. On ne prendrait pas de vacances cette ann\u00e9es, c\u2019\u00e9tait d\u00e9cid\u00e9, et c\u2019\u00e9tait de ma faute, fallait-il le pr\u00e9ciser&nbsp;? Je rongeais mon frein en me lan\u00e7ant dans un nouveau roman, dont le titre reprenait celui d\u2019une chanson de Donovan, <em>La saison des sorci\u00e8res<\/em>, o\u00f9 l\u2019incident du Cupidon tenait une bonne place. J\u2019avais pris l\u2019habitude d\u2019essayer de transcender sur le papier mes tristes et d\u00e9cevantes exp\u00e9riences du monde r\u00e9el, et au moins, c\u2019\u00e9tait th\u00e9rapeutique, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019int\u00e9resser qui que ce soit. Tout semblait perdu, m\u00eame l\u2019honneur, et mes qualit\u00e9s r\u00e9dactionnelles ne suffisaient pas \u00e0 rassurer mes sup\u00e9rieurs qui n\u2019en finissaient pas de me donner des avertissements pour quelques lignes jug\u00e9es irr\u00e9v\u00e9rencieuses ou persifleuses.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais re\u00e7u un \u00ab&nbsp;carton jaune&nbsp;\u00bb, comme avait dit le chef de centre, pour avoir \u00e9paul\u00e9 un camarade sanctionn\u00e9 devant la direction, alors que j\u2019\u00e9tais cens\u00e9 \u00eatre au travail. Nous nous \u00e9tions invit\u00e9s dans son bureau, au grand d\u00e9sarroi de sa secr\u00e9taire, et cette intrusion lui avait fortement d\u00e9plu. Cet acte h\u00e9ro\u00efque m\u2019avait permis de me faire \u00e9lire en congr\u00e8s au Bureau f\u00e9d\u00e9ral de mon syndicat, \u00e0 ma grande surprise. <em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>Le Nord doit \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9&nbsp;\u00bb<\/em>, avait tranch\u00e9 doctement le secr\u00e9taire. Je n\u2019avais ni le bagout, ni le charisme ni l\u2019\u00e9nergie d\u2019un grand syndicaliste (j\u2019imaginais la fonction prestigieuse) et je m\u2019appr\u00eatais \u00e0 faire de la figuration si possible intelligente. Au moins, j\u2019avais l\u2019impression d\u2019agir pour la bonne cause, d\u00e9barrass\u00e9 de cette ambigu\u00eft\u00e9 qui faisait de moi une sorte de danseur de corde ayant partie li\u00e9e avec l\u2019oppresseur.<\/p>\n\n\n\n<p>On prenait le train une fois par mois de bon matin, avec mon suppl\u00e9ant, et c\u2019\u00e9tait parti pour trois jours de discussions, de joutes et de controverses d\u2019o\u00f9 ressortait la ligne politique, les mobilisations \u00e0 construire, les campagnes \u00e0 mener, les initiatives \u00e0 prendre d\u2019urgence et les alliances \u00e0 construire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je retournais dans mon syndicat local porter la bonne parole et inciter \u00e0 l\u2019action des bureaucrates planqu\u00e9s qui jugeaient mon z\u00e8le d\u00e9plac\u00e9 et hors de saison. <em>\u00ab&nbsp;Euh, c\u2019est bien beau ce que tu proposes, mais on n\u2019a pas les forces&nbsp;\u00bb<\/em>, m\u2019entendais-je r\u00e9pondre invariablement dans un haussement d\u2019\u00e9paules. Toutes mes tentatives restaient vaines et j\u2019en \u00e9tais \u00e0 faire appel \u00e0 des membres du secr\u00e9tariat f\u00e9d\u00e9ral pour porter la bonne parole, sans r\u00e9sultats probants autres que de me faire traiter de <em>\u00ab&nbsp;supp\u00f4t de la f\u00e9d\u00e9&nbsp;\u00bb.<\/em> Un saut qualitatif par rapport au ren\u00e9gat ou au f\u00e9lon que j\u2019avais eu l\u2019honneur d\u2019\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais devenu un donneur de le\u00e7on et un phraseur imp\u00e9nitent, incapable de mobiliser et de cr\u00e9er un rapport de force. Une sorte d\u2019intellectuel \u00e0 la manque d\u00e9connect\u00e9 des r\u00e9alit\u00e9s du terrain. Ah, ce fameux terrain qui justifiait toutes les passivit\u00e9s, tous les renoncements.<\/p>\n\n\n\n<p>Me sentant inutile, je rendais mon mandat avant son terme et je regagnais mon syndicat dit d\u2019origine la queue basse. Fran\u00e7oise, une monteuse en t\u00e9l\u00e9phone que je connaissais d\u2019une vie ant\u00e9rieure dans les services techniques, avait choisi de s\u2019impliquer dans l\u2019organisation et on lui avait r\u00e9serv\u00e9 les t\u00e2ches ingrates du tirage.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 un autre congr\u00e8s, d\u00e9partemental celui-l\u00e0, que notre histoire pourrait commencer. Cette fois c\u2019\u00e9tait pour de bon ou \u00ab&nbsp;this time it\u2019s for real&nbsp;!&nbsp;\u00bb. J\u2019avais tendance \u00e0 parler anglais dans deux circonstances pr\u00e9cises&nbsp;: lorsque j\u2019\u00e9tais bourr\u00e9 ou quand j\u2019\u00e9tais amoureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Et j\u2019avais fait le serment de ne plus boire, apr\u00e8s l\u2019\u00e9pisode de Laurence, du Cupidon et de ma\u00eetre Wattremez. Serment d\u2019ivrogne qui ne dura qu\u2019un temps. \u00ab&nbsp;La Belgique comme si vous y \u00e9tiez&nbsp;!&nbsp;\u00bb, c\u2019\u00e9tait le titre des dessins de Kamagurka dans <em>Charlie Hebdo<\/em>. J\u2019y avais v\u00e9cu plus de 15 ann\u00e9es et je n\u2019avais plus rien \u00e0 y faire, n\u2019ayant jamais \u00e9t\u00e9 ni travailleur, ni \u00e2pre au gain. J\u2019\u00e9tais plut\u00f4t du genre fain\u00e9ant et prodigue. Pas vraiment fait pour ce pays.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait grand temps pour moi de retrouver le Nord, mon Nord.<\/p>\n\n\n\n<p><em>20 f\u00e9vrier 2022<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em><u><strong>PS&nbsp;: et un grand merci \u00e0 Daniel Grardel, artiste peintre picard et ami de dix ans, dont j\u2019ai abondamment pill\u00e9 les riches \u0153uvres pour cette s\u00e9rie.<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vous allez lire (ou pas) la derni\u00e8re nouvelle de cette s\u00e9rie. 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