{"id":2547,"date":"2022-03-10T17:21:25","date_gmt":"2022-03-10T16:21:25","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2547"},"modified":"2022-03-11T12:53:48","modified_gmt":"2022-03-11T11:53:48","slug":"debout-les-damnees-de-la-terre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2547","title":{"rendered":"DEBOUT LES DAMN\u00c9ES DE LA TERRE"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration171.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2549\" width=\"579\" height=\"784\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration171.jpg 310w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration171-221x300.jpg 221w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration171-22x30.jpg 22w\" sizes=\"(max-width: 579px) 100vw, 579px\" \/><figcaption>L&rsquo;affiche, avec l&rsquo;aimable autorisation des r\u00e9alisateurs.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Une petite centaine de personnes pour un cin\u00e9-d\u00e9bat organis\u00e9 par le comit\u00e9 local d\u2019Attac, la LDH, la F\u00e9d\u00e9ration des Associations La\u00efques et le journal <em>Fakir<\/em>. On joue <em>Debout les femmes<\/em>, de Fran\u00e7ois Ruffin et Gilles Perret, un documentaire qui rend hommage \u00e0 ces premi\u00e8res de corv\u00e9e ou derni\u00e8res prol\u00e9taires travaillant dans les m\u00e9tiers du lien (femmes de lien, femmes de bien, aurions-nous pu aussi bien titrer). En ce 8 mars, journ\u00e9e des luttes pour les droits des femmes, on ne pouvait faire autrement que d\u2019en parler.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est d\u2019abord l\u2019histoire, racont\u00e9e avec l\u2019humour et la dr\u00f4lerie qu\u2019on conna\u00eet \u00e0 Ruffin, d\u2019une mission parlementaire demand\u00e9e depuis longtemps par le m\u00eame Fran\u00e7ois Ruffin dans une commission \u00e9conomique de l\u2019Assembl\u00e9e nationale. Il veut produire un rapport sur les m\u00e9tiers du lien (service \u00e0 la personne, Auxiliaires de Vie Scolaire, Accompagnants d\u2019\u00c9l\u00e8ves en Situation de Handicap, femmes de m\u00e9nage\u2026), qu\u2019on appelle aussi le Care, pour d\u00e9noncer leurs conditions de travail et construire un projet de loi qui leur soit favorable.<\/p>\n\n\n\n<p>Un commission parlementaire \u00e9tant forc\u00e9ment compos\u00e9e d\u2019au moins deux parlementaires de diff\u00e9rents partis politiques, on lui flanque celui qui sera l\u2019un des personnages principaux de ce documentaire&nbsp;: Bruno Bonnell. Silhouette rondouillarde, l\u2019air d\u00e9bonnaire et chauve comme un genou, Bonnell est un parlementaire de LREM, chef d\u2019une entreprise de jeux vid\u00e9o et, surtout, co animateur d\u2019une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9 de <em>M6<\/em> \u2013 <em>Qui d\u00e9crochera le job&nbsp;?<\/em> &#8211; calqu\u00e9e sur le mod\u00e8le am\u00e9ricain de <em>The Apprentise,<\/em> o\u00f9 ont pu triompher Donald Trump et le milliardaire anglais Alan Sugar. You are fired&nbsp;! (vous \u00eates vir\u00e9!), comme dit la formule favorite de Trump.<\/p>\n\n\n\n<p>On comprend les r\u00e9ticences de Ruffin devant le profil de son camarade d\u2019Assembl\u00e9e. En gros, Bonnell repr\u00e9sente tout ce qu\u2019il d\u00e9teste&nbsp;: la soif de r\u00e9ussite sociale, le go\u00fbt de la comp\u00e9tition, l\u2019amour du march\u00e9 et de la finance&nbsp;; bref, le petit capitaliste dans toute son horreur. En fait, Bonnell s\u2019est engag\u00e9 dans l\u2019aventure, pas sur les m\u00eames valeurs que Ruffin on s\u2019en doute, mais parce qu\u2019il a eu lui-m\u00eame eu un fils gravement handicap\u00e9 et qu\u2019il a pu constater le travail admirable d\u2019abn\u00e9gation et de courage qu\u2019a pu effectuer l\u2019Auxiliaire de vie sociale qui s\u2019est occup\u00e9e de son fils jusqu\u2019au bout. Des motivations personnelles face \u00e0 des valeurs et convictions sociales et politiques, mais les deux hommes finissent presque par fraterniser, au-del\u00e0 des clivages et des id\u00e9ologies. C\u2019est aussi une le\u00e7on de ce film, qu\u2019au-del\u00e0 des id\u00e9es, des convictions et des valeurs, il y a des hommes (et des femmes).<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9quipage ainsi form\u00e9 invite des femmes qui ont choisi ces m\u00e9tiers \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e ou s\u2019invite chez elles, dans leurs \u00e9coles, dans leurs entreprises, chez les personnes \u00e2g\u00e9es handicap\u00e9es qu\u2019elles soignent\u2026 Partout o\u00f9 elles sont visible, ou plut\u00f4t invisible, assign\u00e9es \u00e0 des t\u00e2ches ingrates qu\u2019elles ex\u00e9cutent sans se plaindre et avec un go\u00fbt des autres qui nous touche.<\/p>\n\n\n\n<p>On retiendra cette sc\u00e8ne o\u00f9 une AVS fait la toilette d\u2019un petit vieux en fauteuil roulant. Un aspect forc\u00e9ment cach\u00e9 de la vie en soci\u00e9t\u00e9. Le vieux en question semble avoir \u00e9t\u00e9 tr\u00e9pan\u00e9 \u00e0 la suite d\u2019un AVC un an avant sa retraite. Il \u00e9tait boulanger, actif, et il doit passer le reste de sa vie en chaise roulante, au bon soin des autres. Son interview est particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9latrice de cette humanit\u00e9 qu\u2019on trouve chez ces gens qui ne sont rien (Macron dixit).<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes ces femmes ont une fonction sociale, ce que Ruffin et Perret mettent bien en lumi\u00e8re, et le but de Ruffin (peut-\u00eatre pas tout-\u00e0-fait celui de Bonnell) est de leur conf\u00e9rer un statut avec CDI, augmentation des salaires, r\u00e9duction de leur temps de travail, formations initiales et continues, reconnaissance de leur utilit\u00e9 sociale et octroi de droits sociaux comme \u00e0 n\u2019importe quel salari\u00e9. En fait, c\u2019est d\u2019un service public du lien dont r\u00eave Ruffin, et Bonnell, \u00e0 force d\u2019exemples concrets et de discussions finit presque par en \u00eatre convaincu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut dire que leurs conditions de travail et le peu de reconnaissance qu\u2019elles ont de la soci\u00e9t\u00e9 a de quoi interroger, pour des femmes dont les m\u00e9tiers du lien sont essentiels au fonctionnement de cette m\u00eame soci\u00e9t\u00e9. Sans elles, on ne serait pas loin de la maltraitance et de la barbarie telles qu\u2019on a pu les voir s\u2019exercer dans certains EHPAD priv\u00e9s (voir le livre r\u00e9cent de Victor Castanet, <em>Les fossoyeurs<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p>Elles sont sous-pay\u00e9es (des salaires souvent bien en-dessous du SMIC), avec des horaires \u00e0 coucher dehors (une amplitude horaire qui peut aller jusqu\u2019\u00e0 12 heures entrecoup\u00e9e de vacations \u00e0 faire rapidement et avec leurs v\u00e9hicules personnels), dans des conditions de travail difficiles et soumises \u00e0 des cadences soutenues.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est d\u2019autant plus visible que le documentaire a \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9 pendant la pand\u00e9mie, avec l\u2019absence de mat\u00e9riel de protection (surblouses, masques, gel\u2026), et on s\u2019amuse \u00e0 voir en parall\u00e8le les d\u00e9clarations ampoul\u00e9es de Macron \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision&nbsp;; les d\u00e9sormais classiques \u00ab&nbsp;nous sommes en guerre&nbsp;\u00bb comme le savoureux \u00abLes distinctions sociales ne peuvent \u00eatre fond\u00e9es que sur l&rsquo;utilit\u00e9 commune&nbsp;\u00bb, soit une partie de l\u2019article premier de la D\u00e9claration des droits de l\u2019homme et du citoyen. On voit ce qu\u2019il est advenu de toutes ces belles paroles. En outre, Bonnell finit par \u00eatre contamin\u00e9, laissant seul Ruffin dans la bataille, car c\u2019en est une.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne peut qu\u2019\u00eatre \u00e9mu devant ces femmes qui forcent l\u2019admiration. Elles sont touchantes, modestes, simples et chaleureuses, souvent gaies et joyeuses malgr\u00e9 tout. Elles ont la volont\u00e9 de servir chevill\u00e9e au corps et apportent au quotidien un peu de joie de vivre et de bonheur \u00e0 des individus souvent en \u00e9tat de mort sociale, en tout cas de grandes souffrances physiques et morales. On ne dira jamais assez ce que la soci\u00e9t\u00e9 leur doit.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019une d\u2019elles dit se contenter de son salaire de 850 \u20ac (avec 450 \u20ac de loyer!), elle ajoute qu\u2019elle a toujours d\u00fb compter et se restreindre et que le peu d\u2019argent qu\u2019elle a est pour sa fille. On lui parle des traders, des actionnaires, des grandes fortunes. Elle r\u00e9pond que tout cela l\u2019indiff\u00e8re, qu\u2019elle ne les envie pas et que sa r\u00e9compense est dans l\u2019amour qu\u2019elle peut avoir de son travail, l\u2019amour des gens. L\u2019amour qu\u2019elle donne et qu\u2019elle re\u00e7oit. On aurait presque envie de voir en elles des saintes la\u00efques, mais il faut justement \u00e9viter ce genre de b\u00e9atification louche qui sent la culpabilit\u00e9. Non, juste des femmes courageuses et altruistes qui ont toujours \u00e9t\u00e9 au services des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin, on voit Ruffin monter \u00e0 la tribune de l\u2019Assembl\u00e9e et d\u00e9fendre son projet de loi bec et ongles. Le texte a \u00e9t\u00e9 remani\u00e9 par la commission et il ne reste quasiment plus rien, tous les amendements au nouveau texte ayant \u00e9t\u00e9 m\u00e9caniquement rejet\u00e9s par ces d\u00e9put\u00e9s \u00ab&nbsp;playmobil&nbsp;\u00bb qui votent comme \u00e0 la parade. Ruffin doit m\u00eame se battre pour remplacer le mot \u00ab&nbsp;attractivit\u00e9&nbsp;\u00bb par \u00ab&nbsp;dignit\u00e9&nbsp;\u00bb. Ce sera quasiment sa seule victoire.<\/p>\n\n\n\n<p>La secr\u00e9taire de s\u00e9ance ironise quand elle voit Ruffin voter contre ce qu\u2019elle estime \u00eatre son texte (celui de Ruffin), et on assiste \u00e0 un autre temps fort du film, un cri du c\u0153ur du d\u00e9put\u00e9 de la France Insoumise qui engueule l\u2019assistance et stigmatise leur surdit\u00e9 aux probl\u00e9matiques sociales et leur aveuglement devant l\u2019injustice flagrante qui est faite \u00e0 ces femmes, \u00e0 leurs droits et \u00e0 leur dignit\u00e9. Une insulte publique et nationale \u00e0 toutes ces m\u00e8res courage qui ne sont pas les \u00ab&nbsp;femmes fortes&nbsp;\u00bb lou\u00e9es par une L\u00e9a Salam\u00e9 et devant lesquelles les m\u00e9dias se prosternent. On voit d\u2019ailleurs les duettistes Ruffin et Bonnell invit\u00e9s d\u2019une matinale de <em>RTL<\/em> et le ton badin, presque m\u00e9prisant, employ\u00e9 par les journalistes sur le sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>Les derni\u00e8res images sont celles de ces femmes convi\u00e9es pour quelques heures dans une Assembl\u00e9e d\u00e9serte, avec l\u2019une d\u2019elles au perchoir et des prises de parole de toutes celles qui l\u2019entourent. C\u2019est \u00e9mouvant mais aussi joyeux et festif, avec des cahiers de dol\u00e9ance, des d\u00e9clarations spontan\u00e9es qui disent la souffrance, l\u2019injustice et le m\u00e9pris. Mais aussi des rires, des danses et des chants. C\u2019est admirable et on a envie d\u2019applaudir. On attendra le g\u00e9n\u00e9rique de fin pour le faire, toute la salle \u00e9tant visiblement ravie par un spectacle g\u00e9n\u00e9reux qui nous fait retrouver notre belle humanit\u00e9, celle qui est mise \u00e0 mal par la pand\u00e9mie, la guerre, la b\u00eatise crasse et la haine f\u00e9roce qu\u2019on per\u00e7oit chez certains candidats d\u2019une \u00e9lection pr\u00e9sidentielle dont l\u2019issue promet d\u2019\u00eatre calamiteuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux petites critiques, puisqu\u2019il en faut. La visibilit\u00e9 des noms et qualit\u00e9s des personnages, m\u00eame si c\u2019est peu-\u00eatre ma vue qui baisse. S\u00fbrement m\u00eame. Plus important, la fa\u00e7on qu\u2019a toujours eu Ruffin, quels que soient ses films (autant <em>Merci patron<\/em> que <em>J\u2019veux du soleil<\/em>), de se mettre en sc\u00e8ne avec un peu trop de complaisance. Ruffin dans sa bagnole, Ruffin \u00e0 la pompe \u00e0 essence, Ruffin \u00e0 table\u2026 Une omnipr\u00e9sence qui fatigue parfois un peu, m\u00eame si c\u2019est pour la bonne cause.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais bon, tout cela n\u2019est pas bien grave et on retiendra surtout les deux chansons du merveilleux Bourvil&nbsp;: \u00ab&nbsp;La tendresse&nbsp;\u00bb et surtout \u00ab&nbsp;Le bal perdu&nbsp;\u00bb, deux grands moments d\u2019\u00e9motion d\u2019un film qui n\u2019en manque pas. Allez, merci Fran\u00e7ois, c\u2019est du bon boulot, et sans rancune aucune&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em>8 mars 2022<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>, femmes de bien, aurions-nous pu aussi bien titrer). En ce 8 mars, journ\u00e9e des luttes pour les droits des femmes, on ne pouvait faire autrement que d\u2019en parler.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est d\u2019abord l\u2019histoire, racont\u00e9e avec l\u2019humour et la dr\u00f4lerie qu\u2019on conna\u00eet \u00e0 Ruffin, d\u2019une mission parlementaire demand\u00e9e depuis longtemps par le m\u00eame Fran\u00e7ois Ruffin dans une commission \u00e9conomique de l\u2019Assembl\u00e9e nationale. Il veut produire un rapport sur les m\u00e9tiers du lien (service \u00e0 la personne, Auxiliaires de Vie Scolaire, Accompagnants d\u2019\u00c9l\u00e8ves en Situation de Handicap, femmes de m\u00e9nage\u2026), qu\u2019on appelle aussi le Care, pour d\u00e9noncer leurs conditions de travail et construire un projet de loi qui leur soit favorable.<\/p>\n\n\n\n<p>Un commission parlementaire \u00e9tant forc\u00e9ment compos\u00e9e d\u2019au moins deux parlementaires de diff\u00e9rents partis politiques, on lui flanque celui qui sera l\u2019un des personnages principaux de ce documentaire&nbsp;: Bruno Bonnell. Silhouette rondouillarde, l\u2019air d\u00e9bonnaire et chauve comme un genou, Bonnell est un parlementaire de LREM, chef d\u2019une entreprise de jeux vid\u00e9o et, surtout, co animateur d\u2019une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9-r\u00e9alit\u00e9 de <em>M6<\/em> \u2013 <em>Qui d\u00e9crochera le job&nbsp;?<\/em> &#8211; calqu\u00e9e sur le mod\u00e8le am\u00e9ricain de <em>The Apprentise,<\/em> o\u00f9 ont pu triompher Donald Trump et le milliardaire anglais Alan Sugar. You are fired&nbsp;! (vous \u00eates vir\u00e9!), comme dit la formule favorite de Trump.<\/p>\n\n\n\n<p>On comprend les r\u00e9ticences de Ruffin devant le profil de son camarade d\u2019Assembl\u00e9e. En gros, Bonnell repr\u00e9sente tout ce qu\u2019il d\u00e9teste&nbsp;: la soif de r\u00e9ussite sociale, le go\u00fbt de la comp\u00e9tition, l\u2019amour du march\u00e9 et de la finance&nbsp;; bref, le petit capitaliste dans toute son horreur. En fait, Bonnell s\u2019est engag\u00e9 dans l\u2019aventure, pas sur les m\u00eames valeurs que Ruffin on s\u2019en doute, mais parce qu\u2019il a eu lui-m\u00eame eu un fils gravement handicap\u00e9 et qu\u2019il a pu constater le travail admirable d\u2019abn\u00e9gation et de courage qu\u2019a pu effectuer l\u2019Auxiliaire de vie sociale qui s\u2019est occup\u00e9e de son fils jusqu\u2019au bout. Des motivations personnelles face \u00e0 des valeurs et convictions sociales et politiques, mais les deux hommes finissent presque par fraterniser, au-del\u00e0 des clivages et des id\u00e9ologies. C\u2019est aussi une le\u00e7on de ce film, qu\u2019au-del\u00e0 des id\u00e9es, des convictions et des valeurs, il y a des hommes (et des femmes).<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9quipage ainsi form\u00e9 invite des femmes qui ont choisi ces m\u00e9tiers \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e ou s\u2019invite chez elles, dans leurs \u00e9coles, dans leurs entreprises, chez les personnes \u00e2g\u00e9es handicap\u00e9es qu\u2019elles soignent\u2026 Partout o\u00f9 elles sont visible, ou plut\u00f4t invisible, assign\u00e9es \u00e0 des t\u00e2ches ingrates qu\u2019elles ex\u00e9cutent sans se plaindre et avec un go\u00fbt des autres qui nous touche.<\/p>\n\n\n\n<p>On retiendra cette sc\u00e8ne o\u00f9 une AVS fait la toilette d\u2019un petit vieux en fauteuil roulant. Un aspect forc\u00e9ment cach\u00e9 de la vie en soci\u00e9t\u00e9. Le vieux en question semble avoir \u00e9t\u00e9 tr\u00e9pan\u00e9 \u00e0 la suite d\u2019un AVC un an avant sa retraite. Il \u00e9tait boulanger, actif, et il doit passer le reste de sa vie en chaise roulante, au bon soin des autres. Son interview est particuli\u00e8rement r\u00e9v\u00e9latrice de cette humanit\u00e9 qu\u2019on trouve chez ces gens qui ne sont rien (Macron dixit).<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes ces femmes ont une fonction sociale, ce que Ruffin et Perret mettent bien en lumi\u00e8re, et le but de Ruffin (peut-\u00eatre pas tout-\u00e0-fait celui de Bonnell) est de leur conf\u00e9rer un statut avec CDI, augmentation des salaires, r\u00e9duction de leur temps de travail, formations initiales et continues, reconnaissance de leur utilit\u00e9 sociale et octroi de droits sociaux comme \u00e0 n\u2019importe quel salari\u00e9. En fait, c\u2019est d\u2019un service public du lien dont r\u00eave Ruffin, et Bonnell, \u00e0 force d\u2019exemples concrets et de discussions finit presque par en \u00eatre convaincu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut dire que leurs conditions de travail et le peu de reconnaissance qu\u2019elles ont de la soci\u00e9t\u00e9 a de quoi interroger, pour des femmes dont les m\u00e9tiers du lien sont essentiels au fonctionnement de cette m\u00eame soci\u00e9t\u00e9. Sans elles, on ne serait pas loin de la maltraitance et de la barbarie telles qu\u2019on a pu les voir s\u2019exercer dans certains EHPAD priv\u00e9s (voir le livre r\u00e9cent de Victor Castanet, <em>Les fossoyeurs<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p>Elles sont sous-pay\u00e9es (des salaires souvent bien en-dessous du SMIC), avec des horaires \u00e0 coucher dehors (une amplitude horaire qui peut aller jusqu\u2019\u00e0 12 heures entrecoup\u00e9e de vacations \u00e0 faire rapidement et avec leurs v\u00e9hicules personnels), dans des conditions de travail difficiles et soumises \u00e0 des cadences soutenues.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est d\u2019autant plus visible que le documentaire a \u00e9t\u00e9 tourn\u00e9 pendant la pand\u00e9mie, avec l\u2019absence de mat\u00e9riel de protection (surblouses, masques, gel\u2026), et on s\u2019amuse \u00e0 voir en parall\u00e8le les d\u00e9clarations ampoul\u00e9es de Macron \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision&nbsp;; les d\u00e9sormais classiques \u00ab&nbsp;nous sommes en guerre&nbsp;\u00bb comme le savoureux \u00abLes distinctions sociales ne peuvent \u00eatre fond\u00e9es que sur l&rsquo;utilit\u00e9 commune&nbsp;\u00bb, soit une partie de l\u2019article premier de la D\u00e9claration des droits de l\u2019homme et du citoyen. On voit ce qu\u2019il est advenu de toutes ces belles paroles. En outre, Bonnell finit par \u00eatre contamin\u00e9, laissant seul Ruffin dans la bataille, car c\u2019en est une.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne peut qu\u2019\u00eatre \u00e9mu devant ces femmes qui forcent l\u2019admiration. Elles sont touchantes, modestes, simples et chaleureuses, souvent gaies et joyeuses malgr\u00e9 tout. Elles ont la volont\u00e9 de servir chevill\u00e9e au corps et apportent au quotidien un peu de joie de vivre et de bonheur \u00e0 des individus souvent en \u00e9tat de mort sociale, en tout cas de grandes souffrances physiques et morales. On ne dira jamais assez ce que la soci\u00e9t\u00e9 leur doit.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019une d\u2019elles dit se contenter de son salaire de 850 \u20ac (avec 450 \u20ac de loyer!), elle ajoute qu\u2019elle a toujours d\u00fb compter et se restreindre et que le peu d\u2019argent qu\u2019elle a est pour sa fille. On lui parle des traders, des actionnaires, des grandes fortunes. Elle r\u00e9pond que tout cela l\u2019indiff\u00e8re, qu\u2019elle ne les envie pas et que sa r\u00e9compense est dans l\u2019amour qu\u2019elle peut avoir de son travail, l\u2019amour des gens. L\u2019amour qu\u2019elle donne et qu\u2019elle re\u00e7oit. On aurait presque envie de voir en elles des saintes la\u00efques, mais il faut justement \u00e9viter ce genre de b\u00e9atification louche qui sent la culpabilit\u00e9. Non, juste des femmes courageuses et altruistes qui ont toujours \u00e9t\u00e9 au services des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin, on voit Ruffin monter \u00e0 la tribune de l\u2019Assembl\u00e9e et d\u00e9fendre son projet de loi bec et ongles. Le texte a \u00e9t\u00e9 remani\u00e9 par la commission et il ne reste quasiment plus rien, tous les amendements au nouveau texte ayant \u00e9t\u00e9 m\u00e9caniquement rejet\u00e9s par ces d\u00e9put\u00e9s \u00ab&nbsp;playmobil&nbsp;\u00bb qui votent comme \u00e0 la parade. Ruffin doit m\u00eame se battre pour remplacer le mot \u00ab&nbsp;attractivit\u00e9&nbsp;\u00bb par \u00ab&nbsp;dignit\u00e9&nbsp;\u00bb. Ce sera quasiment sa seule victoire.<\/p>\n\n\n\n<p>La secr\u00e9taire de s\u00e9ance ironise quand elle voit Ruffin voter contre ce qu\u2019elle estime \u00eatre son texte (celui de Ruffin), et on assiste \u00e0 un autre temps fort du film, un cri du c\u0153ur du d\u00e9put\u00e9 de la France Insoumise qui engueule l\u2019assistance et stigmatise leur surdit\u00e9 aux probl\u00e9matiques sociales et leur aveuglement devant l\u2019injustice flagrante qui est faite \u00e0 ces femmes, \u00e0 leurs droits et \u00e0 leur dignit\u00e9. Une insulte publique et nationale \u00e0 toutes ces m\u00e8res courage qui ne sont pas les \u00ab&nbsp;femmes fortes&nbsp;\u00bb lou\u00e9es par une L\u00e9a Salam\u00e9 et devant lesquelles les m\u00e9dias se prosternent. On voit d\u2019ailleurs les duettistes Ruffin et Bonnell invit\u00e9s d\u2019une matinale de <em>RTL<\/em> et le ton badin, presque m\u00e9prisant, employ\u00e9 par les journalistes sur le sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>Les derni\u00e8res images sont celles de ces femmes convi\u00e9es pour quelques heures dans une Assembl\u00e9e d\u00e9serte, avec l\u2019une d\u2019elles au perchoir et des prises de parole de toutes celles qui l\u2019entourent. C\u2019est \u00e9mouvant mais aussi joyeux et festif, avec des cahiers de dol\u00e9ance, des d\u00e9clarations spontan\u00e9es qui disent la souffrance, l\u2019injustice et le m\u00e9pris. Mais aussi des rires, des danses et des chants. C\u2019est admirable et on a envie d\u2019applaudir. On attendra le g\u00e9n\u00e9rique de fin pour le faire, toute la salle \u00e9tant visiblement ravie par un spectacle g\u00e9n\u00e9reux qui nous fait retrouver notre belle humanit\u00e9, celle qui est mise \u00e0 mal par la pand\u00e9mie, la guerre, la b\u00eatise crasse et la haine f\u00e9roce qu\u2019on per\u00e7oit chez certains candidats d\u2019une \u00e9lection pr\u00e9sidentielle dont l\u2019issue promet d\u2019\u00eatre calamiteuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Deux petites critiques, puisqu\u2019il en faut. La visibilit\u00e9 des noms et qualit\u00e9s des personnages, m\u00eame si c\u2019est peu-\u00eatre ma vue qui baisse. S\u00fbrement m\u00eame. Plus important, la fa\u00e7on qu\u2019a toujours eu Ruffin, quels que soient ses films (autant <em>Merci patron<\/em> que <em>J\u2019veux du soleil<\/em>), de se mettre en sc\u00e8ne avec un peu trop de complaisance. Ruffin dans sa bagnole, Ruffin \u00e0 la pompe \u00e0 essence, Ruffin \u00e0 table\u2026 Une omnipr\u00e9sence qui fatigue parfois un peu, m\u00eame si c\u2019est pour la bonne cause.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais bon, tout cela n\u2019est pas bien grave et on retiendra surtout les deux chansons du merveilleux Bourvil&nbsp;: \u00ab&nbsp;La tendresse&nbsp;\u00bb et surtout \u00ab&nbsp;Le bal perdu&nbsp;\u00bb, deux grands moments d\u2019\u00e9motion d\u2019un film qui n\u2019en manque pas. Allez, merci Fran\u00e7ois, c\u2019est du bon boulot, et sans rancune aucune&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em>8 mars 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une petite centaine de personnes pour un cin\u00e9-d\u00e9bat organis\u00e9 par le comit\u00e9 local d\u2019Attac, la LDH, la F\u00e9d\u00e9ration des Associations La\u00efques et le journal Fakir. On joue Debout les femmes, de Fran\u00e7ois Ruffin et Gilles Perret, un documentaire qui rend hommage \u00e0 ces premi\u00e8res de corv\u00e9e ou derni\u00e8res prol\u00e9taires travaillant dans les m\u00e9tiers du lien&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2547\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2549,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[49,35],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2547"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2547"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2547\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2572,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2547\/revisions\/2572"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2549"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2547"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2547"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2547"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}