{"id":2562,"date":"2022-03-10T19:00:13","date_gmt":"2022-03-10T18:00:13","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2562"},"modified":"2022-03-10T19:00:15","modified_gmt":"2022-03-10T18:00:15","slug":"klee-des-songes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2562","title":{"rendered":"KLEE DES SONGES"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"800\" height=\"594\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration175.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2564\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration175.jpg 800w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration175-300x223.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration175-768x570.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration175-600x446.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration175-30x22.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption>L&rsquo;\u00eele engloutie, de Paul Klee. Ou comment peindre l&rsquo;Atlantide avec un regard d&rsquo;enfant.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Klee, une exposition au LAM de Villeneuve d\u2019Ascq qu\u2019une amie de bon conseil m\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 aller voir. Je ne connaissais pas grand-chose de Paul Klee (prononcer Kl\u00e9 et non Kli, il est Allemand et pas Anglo-saxon), et j\u2019en ai pris plein les mirettes. Un enchanteur dont le langage pictural confine \u00e0 l\u2019universel et \u00e0 l\u2019infini. En parler est difficile, tant son g\u00e9nie a quelque chose d\u2019insaisissable et tant notre connaissance des arts plastiques a tout de limit\u00e9e. Allez tant pis, on s\u2019y risque, ne serait-ce que pour essayer de communiquer l\u2019enthousiasme.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019\u00e9tat civil, Paul Klee est n\u00e9 pr\u00e8s de Berne, en 1879<strong>. <\/strong>Il a particip\u00e9 \u00e0 plusieurs aventures artistiques dont l\u2019expressionnisme allemand et le Bauhaus. Mais il aurait pu aussi bien \u00eatre associ\u00e9 au dada\u00efsme ou au surr\u00e9alisme, tant les histoires d\u2019\u00e9cole ne semblent pas le concerner.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour pr\u00e9ciser, il a appartenu au courant expressionniste allemand mais de son c\u00f4t\u00e9 lumineux et solaire, celui de Munich, par opposition \u00e0 son pendant sombre et tortur\u00e9 de l\u2019\u00e9cole de Dresde. Klee est un ma\u00eetre de l\u2019abstraction, avec le Russe Vladimir Kandinsky et le N\u00e9erlandais Piet Mondrian&nbsp;; un courant auquel on peut rattacher Robert Delaunay, Arthur Bove ou Otto Freundlich, mais on va arr\u00eater l\u00e0 l\u2019\u00e9num\u00e9ration des peintres et des courants artistiques tant l\u2019\u0153uvre de Klee se situe bien au-del\u00e0 de toutes les chapelles, au-del\u00e0 de toutes les \u00e9coles.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut quand m\u00eame garder en t\u00eate cette trilogie Kandinsky \u2013 Mondrian \u2013 Klee, les trois cavaliers de la peinture moderne et de l\u2019abstraction. Le terme de cavalier est ad\u00e9quat, puisque Klee et Kandinsky seront les principaux artistes du courant expressionniste dit Blaue Reiter (le Cavalier bleu), version moins aust\u00e8re, on l\u2019a dit, que le Br\u00fccke (le Pont) de Dresde. Kandinsky sera d\u2019ailleurs exclu du groupe expressionniste en 1911, quand on lui aura refus\u00e9 une toile pour la troisi\u00e8me exposition du NKVM, la nouvelle association des artistes munichois, d\u2019o\u00f9 la rupture. <em>\u00ab&nbsp;N<\/em><em>ous aimions tous les deux le bleu, Marc aimait les chevaux, moi les cavaliers&nbsp;\u00bb<\/em>, dit Klee. Tous les deux, c\u2019est lui et Franz Marc, un artiste allemand qui sera un pilier de l\u2019expressionnisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, encore une fois, il ne faut pas s\u2019attarder sur les \u00e9coles et les courants quand on \u00e9voque Klee. Qu\u2019on sache seulement qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 ensuite secr\u00e9taire et enseignant du Bauhaus de Weimar, fond\u00e9 par Alfred Gropius, qu\u2019il a vendu ses premi\u00e8res toiles pendant la premi\u00e8re guerre mondiale et qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 professeur \u00e0 l\u2019acad\u00e9mie des beaux-arts de D\u00fcsseldorf dont il fut chass\u00e9 par les nazis en 1933, accus\u00e9 de faire la promotion de \u00ab&nbsp;l\u2019art d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9&nbsp;\u00bb, comme de nombreux musiciens, plasticiens et \u00e9crivains allemands. C\u2019est \u00e0 prendre comme un compliment, mieux, une distinction et un honneur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019a plus qu\u2019\u00e0 s\u2019exiler dans sa Suisse natale en 1934, en qu\u00eate d\u2019une naturalisation (il est Allemand car de p\u00e8re allemand) qu\u2019il n\u2019obtiendra que peu de temps avant sa mort, en 1940. Voil\u00e0 pour les rep\u00e8res biographiques, mais l\u2019essentiel n\u2019est pas l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019essentiel est dans ces tableaux qu\u2019on peut voir, disons plut\u00f4t admirer, \u00e0 l\u2019exposition du LAM. D\u2019un strict point de vue quantitatif, on nous informe que Klee a produit un millier d\u2019\u0153uvres en une seule ann\u00e9e, en 1934. Si l\u2019on tient compte d\u2019une longue carri\u00e8re artistique qui aura dur\u00e9 une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, un simple calcul nous fait estimer l\u2019ensemble de son \u0153uvre \u00e0 environ 40000 pi\u00e8ces, ce qui repr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 une prouesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut dire que Klee peint comme on mange, comme on boit ou comme on dort&nbsp;; le pinceau ou le crayon toujours actif pour croquer des personnages ou faire des gribouillis confus auxquels il donne sens et int\u00e9r\u00eat par un geste artistique dont il a le secret. On entend d\u00e9j\u00e0 les beaufs et les contempteurs de la modernit\u00e9 qui diront qu\u2019ils en feraient autant, sauf que ces messieurs Prudhommes n\u2019auraient pas le milli\u00e8me de l\u2019imagination et du savoir-faire d\u2019un Klee.<\/p>\n\n\n\n<p>Que ce soient ses dessins, ses esquisses, ses croquis et ses toiles plus \u00e9labor\u00e9es, on reste pantois devant les superbes expressions d\u2019un talent multiforme.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un talent&nbsp;? Peut-\u00eatre peut-on parler de g\u00e9nie en ce qui le concerne, tant il r\u00e9ussit \u00e0 transcender l\u2019art pictural et \u00e0 faire \u00e9merger des formes qui semblent sorties de l\u2019aurore de l\u2019humanit\u00e9 et de l\u2019univers entier, de tous les temps et de toutes les \u00e9poques.<\/p>\n\n\n\n<p>Le concept d\u2019inconscient collectif cher \u00e0 Jung semble avoir \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 pour lui, tant on a l\u2019impression que rien de ce qui touche l\u2019humanit\u00e9 et ses expressions artistiques de toute \u00e9ternit\u00e9 ne lui est \u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n<p>Klee est souvent rapproch\u00e9 de l\u2019art primitif, de l\u2019art na\u00eff des enfants ou encore de l\u2019art brut, l\u2019art des fous dont son compatriote bernois Adolf W\u00f6lfli sera le principal repr\u00e9sentant. On ne parlera pas de chef de file pour quelqu\u2019un qui aura pass\u00e9 sa vie en \u00e9tablissement psychiatrique, ses peintures \u00e9tranges servant d\u2019exutoire \u00e0 sa folie.<\/p>\n\n\n\n<p>Des enfants, des fous et des primitifs, l\u2019art de Klee semble r\u00e9unir toutes les fulgurances pour les assembler, les composer et en faire quelque chose d\u2019unique, de transcendant. Il est tout empreint de spiritualit\u00e9, de mysticisme, et ce n\u2019est pas pour rien qu\u2019un philosophe des religions comme le Roumain Mircea Eliade a pu y faire son miel, lui qui parlait au sujet de Klee <em>\u00ab&nbsp;d\u2019unique cr\u00e9ation du monde moderne occidental&nbsp;\u00bb<\/em>. Et c\u2019est vrai que sa peinture est \u00e0 la fois spirituelle et intuitive, avec ce regard enfantin qui lui fait \u00e9viter toute approche pontifiante.<\/p>\n\n\n\n<p>Un regard d\u2019enfant dans la candeur, la bont\u00e9 et la dr\u00f4lerie, car Klee est aussi un po\u00e8te plein d\u2019humour et de tendresse. Pas du tout un humour o\u00f9 nichent l\u2019ironie et encore moins le cynisme, mais un humour bon enfant, presque au premier degr\u00e9, compatissant et fraternel.<\/p>\n\n\n\n<p>Car on se dit en m\u00eame temps que Klee a d\u00fb \u00eatre un monsieur d\u00e9lectable, et qu\u2019on aurait aim\u00e9 \u00eatre son contemporain, et encore plus le conna\u00eetre, avec ses r\u00e9serves d\u2019amiti\u00e9, d\u2019humanit\u00e9 et de po\u00e9sie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 quoi bon citer une \u0153uvre plut\u00f4t qu\u2019une autre, tant tout ce qu\u2019on voit semble se valoir, accroche le regard et force l\u2019admiration. On retiendra en particulier cette \u00ab&nbsp;\u00cele engloutie&nbsp;\u00bb, vision que le peintre a eu du continent enfoui \u00e9voqu\u00e9 par Platon et les philosophes grecs, l\u2019Atlantide.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est tout \u00e0 fait le genre de r\u00e9gion myst\u00e9rieuse o\u00f9 Klee nous emm\u00e8ne, derri\u00e8re les choses, derri\u00e8re les mots, derri\u00e8re les gens, et tout le d\u00e9signe (comme aurait dit Breton en parlant de Jonathan Swift, pr\u00e9curseur de l\u2019humour noir) comme un pr\u00e9curseur du surr\u00e9alisme au m\u00eame titre que Lautr\u00e9amont, Apollinaire, Alfred Jarry, Sade ou Lewis Carroll. Soit quelqu\u2019un qui a su voir l\u2019envers de la cr\u00e9ation, et on peut aussi le comparer \u00e0 un Max Ernst ou \u00e0 un Juan Miro. Mais \u00e0 quoi bon le comparer, tant il est unique.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>C\u2019est l\u00e0 que je suis devenu peintre&nbsp;\u00bb<\/em>, dira-t-il apr\u00e8s un s\u00e9jour en Tunisie o\u00f9 il aura \u00e9t\u00e9 \u00e9clabouss\u00e9 de lumi\u00e8res. Son int\u00e9r\u00eat pour Lascaux, les dessins de la pr\u00e9histoire ou les hi\u00e9roglyphes partent du m\u00eame engouement pour tout ce qui a pu \u00eatre \u00e0 l\u2019origine de l\u2019expression graphique humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>De tout temps et de tous lieux, a-t-on dit, mais on pourrait dire aussi que Klee m\u00e9lange all\u00e9grement le min\u00e9ral, le v\u00e9g\u00e9tal, l\u2019animal et l\u2019humain dans un tout vertigineux qu\u2019il coordonne en d\u00e9miurge insolent et rou\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>Un enfant aurait pu en faire autant&nbsp;\u00bb<\/em>, voil\u00e0 ce que Klee a souvent entendu de par des messieurs respectables au sujet de ses \u0153uvres. Aussi stupide et absurde que le c\u00e9l\u00e8bre trait d\u2019esprit de Groucho Marx \u00e0 qui on disait qu\u2019un enfant de 5 ans pourrait comprendre&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;qu\u2019on aille me chercher un enfant de 5 ans&nbsp;!\u00bb.<\/em> Blague \u00e0 part, Klee aura d\u00fb lutter toute sa vie contre cette forme souveraine de m\u00e9pris et de suffisance que voudrait imposer la b\u00eatise \u00e0 front de taureau&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre homme sait aussi \u00e9crire, et on parcourt l\u2019exposition en s\u2019arr\u00eatant sur ses \u00e9crits, ses interviews ou ses textes divers o\u00f9, loin de se justifier aupr\u00e8s des b\u00e9otiens, il parle merveilleusement de son art et en situe les origines et les influences, s\u2019appuyant toujours sur le triptyque sacr\u00e9 des enfants, des fous et des peuples primitifs.<\/p>\n\n\n\n<p>On regrettera simplement l\u2019absence de r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la musique dans cette exposition, tant il y aurait des choses \u00e0 dire et des rapprochements \u00e0 faire avec des musiciens de l\u2019\u00e9cole de Vienne et de la musique dod\u00e9caphonique, Alban Berg ou Arnold Schoenberg. Soit une forme d\u2019abstraction en musique qui fait \u00e9cho \u00e0 l\u2019abstraction picturale.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais telle qu\u2019elle est, l\u2019exposition est tr\u00e8s bien faite, avec un savant m\u00e9lange d\u2019art, de didactisme et de p\u00e9dagogie et une fa\u00e7on subtile de tout replacer dans le contexte de l\u2019\u00e9poque, avec des panneaux toujours int\u00e9ressants et une chronologie serr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut prolonger l\u2019\u00e9blouissement avec la visite des collections permanentes, et notamment celle consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019art brut, mais c\u2019est une autre histoire.<\/p>\n\n\n\n<p><em><u><strong>Paul Klee \u2013 Entre mondes \u2013 LAM de Villeneuve d\u2019Ascq (c\u2019\u00e9tait jusqu\u2019au dimanche 27 f\u00e9vrier).<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>27 f\u00e9vrier 2022<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Klee, une exposition au LAM de Villeneuve d\u2019Ascq qu\u2019une amie de bon conseil m\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 aller voir. Je ne connaissais pas grand-chose de Paul Klee (prononcer Kl\u00e9 et non Kli, il est Allemand et pas Anglo-saxon), et j\u2019en ai pris plein les mirettes. Un enchanteur dont le langage pictural confine \u00e0 l\u2019universel et \u00e0 l\u2019infini. En parler est difficile, tant son g\u00e9nie a quelque chose d\u2019insaisissable et tant notre connaissance des arts plastiques a tout de limit\u00e9e. Allez tant pis, on s\u2019y risque, ne serait-ce que pour essayer de communiquer l\u2019enthousiasme.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019\u00e9tat civil, Paul Klee est n\u00e9 pr\u00e8s de Berne, en 1879<strong>. <\/strong>Il a particip\u00e9 \u00e0 plusieurs aventures artistiques dont l\u2019expressionnisme allemand et le Bauhaus. Mais il aurait pu aussi bien \u00eatre associ\u00e9 au dada\u00efsme ou au surr\u00e9alisme, tant les histoires d\u2019\u00e9cole ne semblent pas le concerner.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour pr\u00e9ciser, il a appartenu au courant expressionniste allemand mais de son c\u00f4t\u00e9 lumineux et solaire, celui de Munich, par opposition \u00e0 son pendant sombre et tortur\u00e9 de l\u2019\u00e9cole de Dresde. Klee est un ma\u00eetre de l\u2019abstraction, avec le Russe Vladimir Kandinsky et le N\u00e9erlandais Piet Mondrian&nbsp;; un courant auquel on peut rattacher Robert Delaunay, Arthur Bove ou Otto Freundlich, mais on va arr\u00eater l\u00e0 l\u2019\u00e9num\u00e9ration des peintres et des courants artistiques tant l\u2019\u0153uvre de Klee se situe bien au-del\u00e0 de toutes les chapelles, au-del\u00e0 de toutes les \u00e9coles.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut quand m\u00eame garder en t\u00eate cette trilogie Kandinsky \u2013 Mondrian \u2013 Klee, les trois cavaliers de la peinture moderne et de l\u2019abstraction. Le terme de cavalier est ad\u00e9quat, puisque Klee et Kandinsky seront les principaux artistes du courant expressionniste dit Blaue Reiter (le Cavalier bleu), version moins aust\u00e8re, on l\u2019a dit, que le Br\u00fccke (le Pont) de Dresde. Kandinsky sera d\u2019ailleurs exclu du groupe expressionniste en 1911, quand on lui aura refus\u00e9 une toile pour la troisi\u00e8me exposition du NKVM, la nouvelle association des artistes munichois, d\u2019o\u00f9 la rupture. <em>\u00ab&nbsp;N<\/em><em>ous aimions tous les deux le bleu, Marc aimait les chevaux, moi les cavaliers&nbsp;\u00bb<\/em>, dit Klee. Tous les deux, c\u2019est lui et Franz Marc, un artiste allemand qui sera un pilier de l\u2019expressionnisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, encore une fois, il ne faut pas s\u2019attarder sur les \u00e9coles et les courants quand on \u00e9voque Klee. Qu\u2019on sache seulement qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 ensuite secr\u00e9taire et enseignant du Bauhaus de Weimar, fond\u00e9 par Alfred Gropius, qu\u2019il a vendu ses premi\u00e8res toiles pendant la premi\u00e8re guerre mondiale et qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 professeur \u00e0 l\u2019acad\u00e9mie des beaux-arts de D\u00fcsseldorf dont il fut chass\u00e9 par les nazis en 1933, accus\u00e9 de faire la promotion de \u00ab&nbsp;l\u2019art d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9&nbsp;\u00bb, comme de nombreux musiciens, plasticiens et \u00e9crivains allemands. C\u2019est \u00e0 prendre comme un compliment, mieux, une distinction et un honneur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019a plus qu\u2019\u00e0 s\u2019exiler dans sa Suisse natale en 1934, en qu\u00eate d\u2019une naturalisation (il est Allemand car de p\u00e8re allemand) qu\u2019il n\u2019obtiendra que peu de temps avant sa mort, en 1940. Voil\u00e0 pour les rep\u00e8res biographiques, mais l\u2019essentiel n\u2019est pas l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019essentiel est dans ces tableaux qu\u2019on peut voir, disons plut\u00f4t admirer, \u00e0 l\u2019exposition du LAM. D\u2019un strict point de vue quantitatif, on nous informe que Klee a produit un millier d\u2019\u0153uvres en une seule ann\u00e9e, en 1934. Si l\u2019on tient compte d\u2019une longue carri\u00e8re artistique qui aura dur\u00e9 une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, un simple calcul nous fait estimer l\u2019ensemble de son \u0153uvre \u00e0 environ 40000 pi\u00e8ces, ce qui repr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 une prouesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut dire que Klee peint comme on mange, comme on boit ou comme on dort&nbsp;; le pinceau ou le crayon toujours actif pour croquer des personnages ou faire des gribouillis confus auxquels il donne sens et int\u00e9r\u00eat par un geste artistique dont il a le secret. On entend d\u00e9j\u00e0 les beaufs et les contempteurs de la modernit\u00e9 qui diront qu\u2019ils en feraient autant, sauf que ces messieurs Prudhommes n\u2019auraient pas le milli\u00e8me de l\u2019imagination et du savoir-faire d\u2019un Klee.<\/p>\n\n\n\n<p>Que ce soient ses dessins, ses esquisses, ses croquis et ses toiles plus \u00e9labor\u00e9es, on reste pantois devant les superbes expressions d\u2019un talent multiforme.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un talent&nbsp;? Peut-\u00eatre peut-on parler de g\u00e9nie en ce qui le concerne, tant il r\u00e9ussit \u00e0 transcender l\u2019art pictural et \u00e0 faire \u00e9merger des formes qui semblent sorties de l\u2019aurore de l\u2019humanit\u00e9 et de l\u2019univers entier, de tous les temps et de toutes les \u00e9poques.<\/p>\n\n\n\n<p>Le concept d\u2019inconscient collectif cher \u00e0 Jung semble avoir \u00e9t\u00e9 invent\u00e9 pour lui, tant on a l\u2019impression que rien de ce qui touche l\u2019humanit\u00e9 et ses expressions artistiques de toute \u00e9ternit\u00e9 ne lui est \u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n<p>Klee est souvent rapproch\u00e9 de l\u2019art primitif, de l\u2019art na\u00eff des enfants ou encore de l\u2019art brut, l\u2019art des fous dont son compatriote bernois Adolf W\u00f6lfli sera le principal repr\u00e9sentant. On ne parlera pas de chef de file pour quelqu\u2019un qui aura pass\u00e9 sa vie en \u00e9tablissement psychiatrique, ses peintures \u00e9tranges servant d\u2019exutoire \u00e0 sa folie.<\/p>\n\n\n\n<p>Des enfants, des fous et des primitifs, l\u2019art de Klee semble r\u00e9unir toutes les fulgurances pour les assembler, les composer et en faire quelque chose d\u2019unique, de transcendant. Il est tout empreint de spiritualit\u00e9, de mysticisme, et ce n\u2019est pas pour rien qu\u2019un philosophe des religions comme le Roumain Mircea Eliade a pu y faire son miel, lui qui parlait au sujet de Klee <em>\u00ab&nbsp;d\u2019unique cr\u00e9ation du monde moderne occidental&nbsp;\u00bb<\/em>. Et c\u2019est vrai que sa peinture est \u00e0 la fois spirituelle et intuitive, avec ce regard enfantin qui lui fait \u00e9viter toute approche pontifiante.<\/p>\n\n\n\n<p>Un regard d\u2019enfant dans la candeur, la bont\u00e9 et la dr\u00f4lerie, car Klee est aussi un po\u00e8te plein d\u2019humour et de tendresse. Pas du tout un humour o\u00f9 nichent l\u2019ironie et encore moins le cynisme, mais un humour bon enfant, presque au premier degr\u00e9, compatissant et fraternel.<\/p>\n\n\n\n<p>Car on se dit en m\u00eame temps que Klee a d\u00fb \u00eatre un monsieur d\u00e9lectable, et qu\u2019on aurait aim\u00e9 \u00eatre son contemporain, et encore plus le conna\u00eetre, avec ses r\u00e9serves d\u2019amiti\u00e9, d\u2019humanit\u00e9 et de po\u00e9sie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 quoi bon citer une \u0153uvre plut\u00f4t qu\u2019une autre, tant tout ce qu\u2019on voit semble se valoir, accroche le regard et force l\u2019admiration. On retiendra en particulier cette \u00ab&nbsp;\u00cele engloutie&nbsp;\u00bb, vision que le peintre a eu du continent enfoui \u00e9voqu\u00e9 par Platon et les philosophes grecs, l\u2019Atlantide.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est tout \u00e0 fait le genre de r\u00e9gion myst\u00e9rieuse o\u00f9 Klee nous emm\u00e8ne, derri\u00e8re les choses, derri\u00e8re les mots, derri\u00e8re les gens, et tout le d\u00e9signe (comme aurait dit Breton en parlant de Jonathan Swift, pr\u00e9curseur de l\u2019humour noir) comme un pr\u00e9curseur du surr\u00e9alisme au m\u00eame titre que Lautr\u00e9amont, Apollinaire, Alfred Jarry, Sade ou Lewis Carroll. Soit quelqu\u2019un qui a su voir l\u2019envers de la cr\u00e9ation, et on peut aussi le comparer \u00e0 un Max Ernst ou \u00e0 un Juan Miro. Mais \u00e0 quoi bon le comparer, tant il est unique.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>C\u2019est l\u00e0 que je suis devenu peintre&nbsp;\u00bb<\/em>, dira-t-il apr\u00e8s un s\u00e9jour en Tunisie o\u00f9 il aura \u00e9t\u00e9 \u00e9clabouss\u00e9 de lumi\u00e8res. Son int\u00e9r\u00eat pour Lascaux, les dessins de la pr\u00e9histoire ou les hi\u00e9roglyphes partent du m\u00eame engouement pour tout ce qui a pu \u00eatre \u00e0 l\u2019origine de l\u2019expression graphique humaine.<\/p>\n\n\n\n<p>De tout temps et de tous lieux, a-t-on dit, mais on pourrait dire aussi que Klee m\u00e9lange all\u00e9grement le min\u00e9ral, le v\u00e9g\u00e9tal, l\u2019animal et l\u2019humain dans un tout vertigineux qu\u2019il coordonne en d\u00e9miurge insolent et rou\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>Un enfant aurait pu en faire autant&nbsp;\u00bb<\/em>, voil\u00e0 ce que Klee a souvent entendu de par des messieurs respectables au sujet de ses \u0153uvres. Aussi stupide et absurde que le c\u00e9l\u00e8bre trait d\u2019esprit de Groucho Marx \u00e0 qui on disait qu\u2019un enfant de 5 ans pourrait comprendre&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;qu\u2019on aille me chercher un enfant de 5 ans&nbsp;!\u00bb.<\/em> Blague \u00e0 part, Klee aura d\u00fb lutter toute sa vie contre cette forme souveraine de m\u00e9pris et de suffisance que voudrait imposer la b\u00eatise \u00e0 front de taureau&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre homme sait aussi \u00e9crire, et on parcourt l\u2019exposition en s\u2019arr\u00eatant sur ses \u00e9crits, ses interviews ou ses textes divers o\u00f9, loin de se justifier aupr\u00e8s des b\u00e9otiens, il parle merveilleusement de son art et en situe les origines et les influences, s\u2019appuyant toujours sur le triptyque sacr\u00e9 des enfants, des fous et des peuples primitifs.<\/p>\n\n\n\n<p>On regrettera simplement l\u2019absence de r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la musique dans cette exposition, tant il y aurait des choses \u00e0 dire et des rapprochements \u00e0 faire avec des musiciens de l\u2019\u00e9cole de Vienne et de la musique dod\u00e9caphonique, Alban Berg ou Arnold Schoenberg. Soit une forme d\u2019abstraction en musique qui fait \u00e9cho \u00e0 l\u2019abstraction picturale.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais telle qu\u2019elle est, l\u2019exposition est tr\u00e8s bien faite, avec un savant m\u00e9lange d\u2019art, de didactisme et de p\u00e9dagogie et une fa\u00e7on subtile de tout replacer dans le contexte de l\u2019\u00e9poque, avec des panneaux toujours int\u00e9ressants et une chronologie serr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut prolonger l\u2019\u00e9blouissement avec la visite des collections permanentes, et notamment celle consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019art brut, mais c\u2019est une autre histoire.<\/p>\n\n\n\n<p><em><u><strong>Paul Klee \u2013 Entre mondes \u2013 LAM de Villeneuve d\u2019Ascq (c\u2019\u00e9tait jusqu\u2019au dimanche 27 f\u00e9vrier).<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>27 f\u00e9vrier 2022<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Klee, une exposition au LAM de Villeneuve d\u2019Ascq qu\u2019une amie de bon conseil m\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 aller voir. Je ne connaissais pas grand-chose de Paul Klee (prononcer Kl\u00e9 et non Kli, il est Allemand et pas Anglo-saxon), et j\u2019en ai pris plein les mirettes. Un enchanteur dont le langage pictural confine \u00e0 l\u2019universel et \u00e0&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2562\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2564,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[51,35],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2562"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2562"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2562\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2566,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2562\/revisions\/2566"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2564"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2562"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2562"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2562"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}