{"id":2577,"date":"2022-03-25T17:36:18","date_gmt":"2022-03-25T16:36:18","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2577"},"modified":"2022-03-25T17:36:57","modified_gmt":"2022-03-25T16:36:57","slug":"fiction-nucleaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2577","title":{"rendered":"FICTION NUCL\u00c9AIRE"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"800\" height=\"600\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration176.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2579\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration176.jpg 800w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration176-300x225.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration176-768x576.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration176-600x450.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/illustration176-30x23.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption>La centrale nucl\u00e9aire de Gravelines. Avec l&rsquo;aimable autorisation de&#8230;<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><em>I don&rsquo;t feel safe in this world no more<br>I don&rsquo;t want to die in a nuclear war<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ray Davies &#8211; The Kinks &#8211; \u00ab&nbsp;Apeman&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La mer \u00e9tait d\u2019un gris sale, pas comme les mers qu\u2019on voyait dans les films, en technicolor. Ce qu\u2019on appelait la mer bleue, du c\u00f4t\u00e9 de la M\u00e9diterran\u00e9e ou de la Californie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait se contenter de \u00e7a, et on pouvait regarder les p\u00eacheurs, dont les huttes serr\u00e9es occupaient toute une partie de la plage, poser leurs filets en attendant des p\u00eaches miraculeuses.<\/p>\n\n\n\n<p>Non, ce n\u2019\u00e9tait pas une plage ensoleill\u00e9e et, m\u00eame si ses parents habitaient \u00e0 un kilom\u00e8tre, ce n\u2019\u00e9tait pas vraiment un endroit o\u00f9 le petit gar\u00e7on aimait \u00eatre. Il avait peur quand on l\u2019emmenait faire un tour sur la jet\u00e9e, peur de tr\u00e9bucher sur les marches de bois in\u00e9gales et de faire un plongeon dans cette eau grise o\u00f9 devaient croupir des monstres marins tels qu\u2019il avait eu l\u2019occasion d\u2019en voir dans un livre de Jules Verne avec des illustrations. Il commen\u00e7ait \u00e0 savoir lire, tout juste, mais c\u2019\u00e9tait les dessins sur lesquels il s\u2019\u00e9tait attard\u00e9&nbsp;: des sortes de batraciens \u00e0 tentacules et des coquillages d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9chappaient des formes \u00e9pouvantables.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019aimait pas trop la mer et lui pr\u00e9f\u00e9rait les p\u00e9pini\u00e8res et les quelques moutons qu\u2019on y mettait \u00e0 brouter. Le terrain \u00e9tait accident\u00e9 et il y avait comme un ravin qui permettait de r\u00eaver de far-west et d\u2019embuscades. Avec son pistolet \u00e0 p\u00e9tard et son chapeau de cow-boy, le petit gar\u00e7on pouvait se transporter en imagination dans les plaines de l\u2019Oklahoma ou dans les montagnes du Wyoming, l\u00e0 o\u00f9 les Indiens attendaient en silence, tapis dans l\u2019ombre, de fondre sur leurs proies. Il voyait tout cela \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision que ses parents venaient d\u2019acheter et dans des illustr\u00e9s qu\u2019on donnait en achetant des paquets de margarine&nbsp;: Hopalong Cassidy, Kit Carson, Buck Jones et des tas d\u2019autres avec des revolvers, des couteaux de chasse, des cheveux longs et des barbes hirsutes. Il fallait comprendre qu\u2019ils passaient des journ\u00e9es \u00e0 cheval \u00e0 chasser le bison et \u00e0 tuer des Indiens, sans parler des autres cow-boys qui leur voulaient du mal&nbsp;; des pillards ou des malfaisants.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait aussi des vieux dont il fallait se m\u00e9fier. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de la ferme des Pecqueux, avec leurs 22 gosses, il y avait un vieux Flamand qui parcourait les alentours sur un v\u00e9lo avec ses deux \u00e9normes sacoches. Son fr\u00e8re lui avait dit, pour rire, que le vieux mettait des petits enfants dans ses sacoches, qu\u2019il les \u00e9tourdissait en roulant toute la journ\u00e9e et que, le soir venu, il sortait un couteau de boucher et les r\u00e9duisait en p\u00e2t\u00e9. Le petit gar\u00e7on avait beau douter de ce que lui disait son fr\u00e8re et les autres avec des petits sourires complices. N\u2019emp\u00eache, c\u2019\u00e9tait possible. Il existait des ogres comme il y avait des araign\u00e9es, des serpents ou des lions qui vous d\u00e9chiquetaient d\u2019un coup de dent. C\u2019\u00e9tait ce qu\u2019on appelait la r\u00e9alit\u00e9 et personne n\u2019y \u00e9chappait.<\/p>\n\n\n\n<p>Il demandait souvent \u00e0 son fr\u00e8re si tel animal ou tel autre \u00e9taient m\u00e9chants&nbsp;; lequel des deux l\u2019\u00e9tait le plus&nbsp;? S\u2019ils s\u2019attaquaient \u00e0 l\u2019homme ou s\u2019ils pr\u00e9f\u00e9raient la chair des enfants. Son fr\u00e8re souriait et r\u00e9pondait \u00e9vasivement en se laissant parfois aller \u00e0 des descriptions pr\u00e9cises de sc\u00e8nes de jungle o\u00f9 un tigre mangeur d\u2019homme avait bondi sur toute une tribu et les avait d\u00e9vor\u00e9s avec un bel app\u00e9tit, laissant les t\u00eates de c\u00f4t\u00e9 comme desserts, un peu comme nous avec les t\u00eates de lapin. Le petit gar\u00e7on \u00e9tait d\u2019autant plus catastroph\u00e9 qu\u2019il prenait conscience qu\u2019on mangeait aussi des animaux. Il fallait vraiment se m\u00e9fier de tout.<\/p>\n\n\n\n<p>Au loin, on pouvait apercevoir des ouvriers suer sang et eau pour construire brique \u00e0 brique ce qu\u2019il avait cru d\u2019abord \u00eatre une cath\u00e9drale. Une cath\u00e9drale ou une \u00e9glise, mais si c\u2019\u00e9tait une \u00e9glise, il ne comprenait pas pourquoi on en construisait une deuxi\u00e8me alors qu\u2019il y en avait d\u00e9j\u00e0 une et que ses parents l\u2019y emmenaient le dimanche matin. C\u2019est son p\u00e8re qui lui avait dit un jour que les ouvriers travaillaient \u00e0 l\u2019installation d\u2019une centrale nucl\u00e9aire, et d\u2019expliquer que c\u2019\u00e9tait une sorte de grande usine qui am\u00e8nerait de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 dans chaque maison, et que c\u2019\u00e9tait l\u2019avenir, m\u00eame si une centrale nucl\u00e9aire, c\u2019\u00e9tait aussi l\u2019atome et la bombe atomique, comme \u00e0 Hiroshima ou \u00e0 Nagasaki, au Japon.<\/p>\n\n\n\n<p>Le petit gar\u00e7on ne connaissait pas ces villes, pas plus qu\u2019il ne connaissait un pays qu\u2019on appelait le Japon. Il avait vaguement entendu parler de la Chine et des petits chinois pour lesquels des bonnes s\u0153urs faisaient la qu\u00eate \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Il connaissait d\u2019autres pays lointains o\u00f9 on jouait au football&nbsp;: le Br\u00e9sil, l\u2019Argentine, l\u2019Uruguay m\u00eame, mais le Japon, non.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la maison, ses deux fr\u00e8res commen\u00e7aient \u00e0 faire des devoirs et \u00e0 apprendre des le\u00e7ons. Lui en \u00e9tait encore \u00e0 d\u00e9chiffrer les lettres et les mots et \u00e0 les former sur le papier.<\/p>\n\n\n\n<p>Son p\u00e8re avait fait l\u2019Indochine et, le dimanche, il invitait toute la famille \u00e0 regarder des diapositives avec des troupeaux de buffles, des belles demeuress coloniales, des militaires pleins de m\u00e9dailles et des paysans courb\u00e9s sur les rizi\u00e8res. Il fallait mettre un \u0153il dans un appareil d\u2019optique et les images se succ\u00e9daient, et ses fr\u00e8res avaient bien rigol\u00e9 quand le petit gar\u00e7on avait des traces noires autour des yeux apr\u00e8s qu\u2019ils aient enduit de suie la lunette.<\/p>\n\n\n\n<p>Certains matins, son p\u00e8re restait au lit et il tremblait comme une feuille. Sa m\u00e8re parlait de malaria ou de paludisme, des mots incompr\u00e9hensibles qui d\u00e9signaient des maladies graves o\u00f9 on pouvait mourir. Il reprenait le travail apr\u00e8s des piq\u00fbres et quelques heures de repos mais \u00e7a faisait peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa m\u00e8re, elle, se plaignait toujours en disant qu\u2019elle devait faire tout le travail \u00e0 la maison. Elle avait demand\u00e9 au maire ce qu\u2019elle appelait une aide aux m\u00e8res, soit une femme qui \u00e9tait cens\u00e9e faire une partie de son travail et s\u2019occupait aussi de nous. Mon p\u00e8re avait fait une demande \u00e0 la mairie mais elle \u00e9tait rest\u00e9e sans r\u00e9ponse, et elle maudissait Monsieur le maire, un d\u00e9nomm\u00e9 Denvers &#8211; un socialiste, disait-elle &#8211; qu\u2019elle accusait d\u2019avoir en plus tout fait pour ramener cette \u00ab&nbsp;saloperie de centrale nucl\u00e9aire qui pouvait nous tuer tous ou nous laisser crever avec des malformations jusqu\u2019\u00e0 la septi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u00fbrement qu\u2019elle exag\u00e9rait, et son p\u00e8re lui avait dit souvent qu\u2019elle pouvait perdre la t\u00eate, comme \u00e7a, en un \u00e9clair. Lui s\u2019employait \u00e0 le rassurer en lui r\u00e9p\u00e9tant que ce n\u2019\u00e9tait pas n\u2019importe qui qu\u2019on employait l\u00e0-dedans. Il y avait des savants, des ing\u00e9nieurs, des gars qui avaient pass\u00e9 leur vie \u00e0 \u00e9tudier le probl\u00e8me et qui savaient comment tout cela fonctionnait.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, son p\u00e8re \u00e9tait rentr\u00e9 avec son uniforme tout sale, plein de boue jusqu\u2019\u00e0 sa grosse ceinture blanche. Il avait expliqu\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re que le v\u00e9hicule de la gendarmerie avait vers\u00e9 dans un foss\u00e9, un watergang qu\u2019il disait (il ne connaissait pas ce mot), et sa m\u00e8re le soup\u00e7onnait d\u2019avoir bu un peu trop de bi\u00e8re. Avec ses fr\u00e8res, il voyait souvent passer, dans la cour, des gendarmes \u00e0 la d\u00e9marche h\u00e9sitante qui avaient le teint rougeaud. Son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 disait que c\u2019\u00e9tait le vin, en riant, mais lui ne connaissait pas les effets que pouvait avoir sur les hommes ce qu\u2019on appelait l\u2019\u00ab&nbsp;alcool&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 un moment, il avait fallu que son p\u00e8re conduise sa m\u00e8re dans un h\u00f4pital. Elle pleurait sans arr\u00eat et criait fort toute la journ\u00e9e&nbsp;; des gros mots et des jurons. La nuit, elle ne dormait plus malgr\u00e9 des m\u00e9dicaments qui \u00e9taient cens\u00e9s lui faire trouver le sommeil. Un jour, le petit gar\u00e7on en avait croqu\u00e9 quelques-uns, avec de belles couleurs, et il avait \u00e9t\u00e9 emmen\u00e9 d\u2019urgence pour un lavage d\u2019estomac. Son fr\u00e8re avait parl\u00e9 d\u2019une tentative de suicide. Le petit gar\u00e7on n\u2019avait pas compris.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses grands-parents, les parents de sa m\u00e8re \u00e9taient \u00e0 la maison pour rassurer leur fille, lui dire que \u00e7a allait bien se passer et que c\u2019\u00e9tait la seule solution. Elle parlait d\u2019\u00e9lectrochoc qu\u2019elle ne voulait plus et de sangles avec lesquelles on l\u2019aurait attach\u00e9. Le petit gar\u00e7on n\u2019y pr\u00eatait pas attention. Il regardait <em>Guillaume Tell<\/em> et <em>Ivanho\u00e9<\/em> \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, quand ce n\u2019\u00e9tait pas <em>Aventures en Pacifique<\/em> ou <em>Destination danger<\/em>. Des fois, ils passaient un match de football et c\u2019\u00e9tait vraiment bien quand c\u2019\u00e9tait Reims qui jouait, les plus forts, avec de beaux maillots rouges avec des manches blanches.<\/p>\n\n\n\n<p>Le docteur Penverne \u00e9tait venu et il avait sign\u00e9 le certificat d\u2019internement en demandant une signature \u00e0 son p\u00e8re. Le petit gar\u00e7on ne verrait plus sa m\u00e8re pendant quelques semaines et son p\u00e8re avait fait venir une tante, une s\u0153ur de sa m\u00e8re, pour l\u2019\u00e9pauler dans les t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9tait gaie, souriante et \u00e9coutait toute la journ\u00e9e la radio, branch\u00e9e sur Luxembourg, en faisant reprendre les chansons par le gar\u00e7on qui connaissait par c\u0153ur \u00ab&nbsp;Les fianc\u00e9es d\u2019Auvergne&nbsp;\u00bb de Verchuren ou le \u00ab&nbsp;Telstar&nbsp;\u00bb des Compagnons de la chanson. Il demandait \u00e0 sa tante les noms de ceux qui chantaient en anglais des chansons comme \u00ab&nbsp;Venus&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;Runaway&nbsp;\u00bb (il pronon\u00e7ait phon\u00e9tiquement les titres), et elle \u00e9tait incapable de lui r\u00e9pondre, lui disant qu\u2019elle ne parlait pas l\u2019am\u00e9ricain. Dommage, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t cela qui l\u2019int\u00e9ressait&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait maintenant atteint l\u2019\u00e2ge de raison. Son p\u00e8re lui avait expliqu\u00e9 que lorsqu\u2019on arrivait \u00e0 7 ans, on \u00e9tait responsable de ses b\u00eatises et du mal qu\u2019on pouvait faire. Sa tante \u00e9tait repartie et sa m\u00e8re \u00e9tait revenue. Apr\u00e8s l\u2019Indochine, son p\u00e8re avait re\u00e7u sa feuille de route pour l\u2019Alg\u00e9rie, un autre pays o\u00f9 on se battait avec le Congo mais l\u00e0, c\u2019\u00e9tait r\u00e9serv\u00e9 aux Belges.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa m\u00e8re avait insist\u00e9 pour qu\u2019il n\u2019y aille pas et il lui avait dit que c\u2019\u00e9tait simplement pour faire la police de la route et qu\u2019il ne courait aucun danger. Elle avait fait intervenir ses parents qui avaient insist\u00e9 aupr\u00e8s du chef de brigade. Leur fille \u00e9tait malade et il \u00e9tait hors de question qu\u2019elle \u00e9l\u00e8ve seule ses trois gar\u00e7ons. Ils eurent gain de cause, et son p\u00e8re avait accept\u00e9 de rester l\u00e0. On sentait bien que \u00e7a lui co\u00fbtait et qu\u2019il aurait aim\u00e9 revoir du pays plut\u00f4t que de supporter les j\u00e9r\u00e9miades de sa femme. Mieux, ou pire pour lui, ses chefs avaient accept\u00e9 une mutation dans la banlieue de Lille, l\u00e0 o\u00f9 r\u00e9sidaient ses beaux-parents. Le docteur Penverne avait dit, certificat m\u00e9dical \u00e0 l\u2019appui, qu\u2019elle se sentirait plus en s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9 du domicile ce ses parents.<\/p>\n\n\n\n<p>Son grand-p\u00e8re mourut cette ann\u00e9e-l\u00e0, dans une crise d\u2019emphys\u00e8me, et le petit gar\u00e7on avait \u00e9t\u00e9 rhabill\u00e9 pour l\u2019enterrement. Le grand-p\u00e8re avait fait Verdun et gardait des gros livres sur la grande guerre, avec des photographies des g\u00e9n\u00e9raux. Ses fr\u00e8res \u00e9taient maintenant scolaris\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cole des Fr\u00e8res, justement, et lui passait son temps \u00e0 se balader pr\u00e8s du chantier de la centrale, l\u00e0 o\u00f9 peut-\u00eatre qu\u2019un jour il jaillirait des \u00e9clairs multicolores avec des bruits de sir\u00e8ne. C\u2019est ainsi qu\u2019il voyait les choses. Son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 lui avait dit que ces centrales ne devaient pas d\u00e9passer 30 ann\u00e9es d\u2019exploitation et le petit gar\u00e7on calculait qu\u2019il aurait bient\u00f4t 40 ans \u00e0 ce moment-l\u00e0. On aurait bien le temps de voir.<\/p>\n\n\n\n<p>10 ans apr\u00e8s. Son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 travaillait en banlieue parisienne comme ing\u00e9nieur en g\u00e9nie civil. Il passait ses journ\u00e9es dans un Alg\u00e9co au-dessus du trou des Halles. Son autre fr\u00e8re, le moyen, avait d\u00fb \u00eatre intern\u00e9 \u00e0 son tour apr\u00e8s une d\u00e9ception sentimentale et une longue p\u00e9riode de ch\u00f4mage.<\/p>\n\n\n\n<p>Lui, le gar\u00e7on, suivait un stage de contr\u00f4leur de l\u2019administration des P et T. Avec son fr\u00e8re, il repartait vers le nord dans sa R8 Gordini, le vendredi soir, pour passer le week-end chez leurs parents.<\/p>\n\n\n\n<p>En attendant qu\u2019il ait termin\u00e9 sa journ\u00e9e de travail, le gar\u00e7on allait acheter des disques dans un magasin sp\u00e9cialis\u00e9 de la rue des Lombards o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait pris d\u2019amiti\u00e9 pour un vendeur qui \u00e9margeait parall\u00e8lement dans un mensuel de rock qu\u2019il lisait de A jusqu\u2019\u00e0 Z.<\/p>\n\n\n\n<p>Son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 avait d\u00e9cid\u00e9 d\u2019emmener les parents dans le village o\u00f9 on avait construit cette fameuse centrale qui \u00e9tait maintenant en activit\u00e9. Pour lui, esprit scientifique, c\u2019\u00e9tait l\u2019occasion de voir enfin cette prouesse technologique dont les tours semblaient vouloir figurer un ch\u00e2teau-fort moderne.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait d\u00e9jeun\u00e9 dans un restaurant \u00e0 la campagne avant de pousser jusqu\u2019\u00e0 cette commune entre Dunkerque et Calais, dans ce qu\u2019on appelait le Pas de Calais maritime.<\/p>\n\n\n\n<p>Son fr\u00e8re parlait \u00e0 leur p\u00e8re, attentif, de fili\u00e8re graphite, d\u2019eau pressuris\u00e9e, de r\u00e9acteurs et de g\u00e9n\u00e9rateurs. Le gar\u00e7on traduisait mentalement Van der Graaf Generator et se jouait dans la t\u00eate les premi\u00e8res mesures \u00e0 l\u2019orgue d\u2019un morceau qui servait d\u2019indicatif \u00e0 une \u00e9mission de radio. Il se souvenait de la lecture r\u00e9cente d\u2019articles qu\u2019il ne comprenait pas dans <em>La gueule ouverte<\/em>, le journal qui annon\u00e7ait la fin du monde. C\u2019\u00e9tait une chronique dont le titre l\u2019avait beaucoup amus\u00e9&nbsp;: <em>Chronique de la mort radieuse.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 leur m\u00e8re, elle refusait de rester l\u00e0 une minute de plus, soup\u00e7onnant les radiations de d\u00e9j\u00e0 agir sur elle. Le p\u00e8re parlait d\u2019imagination maladive tout en morig\u00e9nant les ennemies de la science et du progr\u00e8s, un camp d\u2019attard\u00e9s o\u00f9 il rangeait sa femme et son plus jeune fils.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour ne pas perturber plus avant sa femme qui pouvait bien repartir dans sa folie douce \u00e0 partir d\u2019un tel incident, leur p\u00e8re regagna la voiture et, comme un fait expr\u00e8s, la voix de Nino Ferrer s\u2019\u00e9levait de l\u2019auto-radio pour chanter \u00ab&nbsp;La Maison Pr\u00e8s De La Fontaine&nbsp;\u00bb, un hymne \u00e9cologique un peu pass\u00e9iste qui condamnait la soci\u00e9t\u00e9 de consommation, la vie moderne et le progr\u00e8s technologique.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e8re et le gar\u00e7on trouvaient du charme \u00e0 la chanson quand le p\u00e8re et le fr\u00e8re a\u00een\u00e9 haussaient les \u00e9paules devant ce chanteur fantaisiste contempteur du progr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s Nino Ferrer, c\u2019\u00e9tait les Kinks qui chantaient \u00ab&nbsp;Apeman&nbsp;\u00bb et le gar\u00e7on aurait souhait\u00e9 que son fr\u00e8re et son p\u00e8re puissent comprendre l\u2019anglais pour marquer \u00e0 nouveau un point. Avant de regagner le domicile familial, on s\u2019arr\u00eata dans la clinique o\u00f9 son \u00ab&nbsp;moyen fr\u00e8re&nbsp;\u00bb purgeait sa peine \u00e0 dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e pour s\u2019\u00eatre laiss\u00e9 engluer dans un climat familial pathog\u00e8ne et n\u2019avoir pas su s\u2019y soustraire. La camisole chimique faisait son effet et il parlait \u00e0 peine, le regard \u00e9teint.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant cela, on s\u2019\u00e9tait promen\u00e9s au bord de la mer, toujours aussi grise, toujours aussi sale. Et le gar\u00e7on laissait son imagination vagabonder pour dessiner dans sa t\u00eate tout un bestiaire de monstres marins issus d\u2019une catastrophe nucl\u00e9aire. Il voyait des hydres \u00e0 mille t\u00eates, des crabes g\u00e9ants aux pinces multiples, des crevette volantes ressemblant \u00e0 des oiseaux de proie, des mollusques protoplasmiques qui formaient des t\u00e2ches livides sur le sable radioactif. C\u2019\u00e9tait \u00e0 la fois terrifiant et dr\u00f4le. Il riait tout seul.<\/p>\n\n\n\n<p>Par le plus grand des hasards, le gar\u00e7on dut un jour se rendre dans la ville de G\u2026, le village de son enfance. La centrale \u00e9tait toujours en activit\u00e9, 50 ans apr\u00e8s sa construction, et il \u00e9tait question de d\u00e9cupler sa production. Selon la derni\u00e8re taxinomie de l\u2019Union Europ\u00e9enne, le nucl\u00e9aire \u00e9tait devenu une \u00e9nergie verte, et la centrale de Zaporijia, en Ukraine, avait \u00e9chapp\u00e9 de peu \u00e0 un tir de missile russe.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;C&rsquo;n&rsquo;est pas si mal \/ Et c&rsquo;est normal \/ C&rsquo;est le progr\u00e8s&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>22 mars 2022&nbsp;<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>I don&rsquo;t feel safe in this world no moreI don&rsquo;t want to die in a nuclear war Ray Davies &#8211; The Kinks &#8211; \u00ab&nbsp;Apeman&nbsp;\u00bb La mer \u00e9tait d\u2019un gris sale, pas comme les mers qu\u2019on voyait dans les films, en technicolor. Ce qu\u2019on appelait la mer bleue, du c\u00f4t\u00e9 de la M\u00e9diterran\u00e9e ou de la&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2577\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2579,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2577"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2577"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2577\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2582,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2577\/revisions\/2582"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2579"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2577"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2577"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2577"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}