{"id":2632,"date":"2022-04-22T15:45:05","date_gmt":"2022-04-22T13:45:05","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2632"},"modified":"2022-04-26T13:21:05","modified_gmt":"2022-04-26T11:21:05","slug":"taslitzky-a-la-piscine-peinture-sociale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2632","title":{"rendered":"TASLITZKY \u00c0 LA PISCINE : PEINTURE SOCIALE"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"800\" height=\"521\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/illustrations186.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2634\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/illustrations186.jpg 800w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/illustrations186-300x195.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/illustrations186-768x500.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/illustrations186-600x391.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/04\/illustrations186-30x20.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption>Les t\u00e9moins &#8211; Taslitzky &#8211; catalogue de La Piscine \u00e0 Roubaix.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Un ami m\u2019avait vivement conseill\u00e9 cette exposition visible jusqu\u2019\u00e0 la fin mai. Un peintre que je ne connaissais ni d\u2019Eve ni d\u2019Adam, une fois de plus et dont j\u2019ai toujours autant de mal \u00e0 prononcer le nom. On a parl\u00e9 \u00e0 son sujet de \u00ab&nbsp;r\u00e9alisme \u00e0 contenu social&nbsp;\u00bb, \u00e0 ne pas confondre avec le r\u00e9alisme socialiste. Ce serait dommage, tant son univers est unique et tant sa peinture a quelque chose de fascinant. \u00ab&nbsp;L\u2019art en prise avec son temps&nbsp;\u00bb, c\u2019est le titre de l\u2019exposition et il dit tout sur le regard d\u2019un homme exceptionnel qui a su peindre son temps, ce XX\u00b0 si\u00e8cle des pires atrocit\u00e9s comme des plus belles utopies.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u00ab&nbsp;Si je vais en enfer, j\u2019y ferai des croquis. D\u2019ailleurs, j\u2019ai fait l\u2019exp\u00e9rience, j\u2019y suis all\u00e9 et j\u2019y ai dessin\u00e9&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em>. <\/strong>Boris Taslitzky<\/p>\n\n\n\n<p>On le verra, Taslitzky avait un don certain pour peindre les enfers, un talent qui doit autant \u00e0 Goya qu\u2019\u00e0 Eug\u00e8ne Delacroix.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a commence en douceur, par des autoportraits au chevalet, l\u2019image d\u2019un beau jeune homme. Une gueule d\u2019ange mise en valeur par une abondante chevelure coiff\u00e9e en arri\u00e8re. Un romantisme \u00e9chevel\u00e9 pourrait-on dire, si on ne craignait pas le clich\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On continue avec des panneaux qui nous racontent les origines familiales du peintre issu de parents juifs russes exil\u00e9s en France apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec de la r\u00e9volution de 1905. N\u00e9 en 1911, Taslitzky a d\u00e9j\u00e0 son destin marqu\u00e9 par l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est justement le th\u00e8me de ses \u0153uvres, l\u2019histoire et le temps&nbsp;; l\u2019histoire et les hommes qui l\u2019ont faite et qui lui ont \u00e9t\u00e9 sacrifi\u00e9s. Ce sont d\u2019ailleurs souvent les m\u00eames. \u00c0 l\u2019image de son p\u00e8re qui meurt au front durant la premi\u00e8re guerre mondiale. Pour le fils, ce sera la deuxi\u00e8me (doit-on dire seconde?) guerre qui le marquera dans sa chair et qui sera d\u00e9terminante pour son art.<\/p>\n\n\n\n<p>Taslitzky fr\u00e9quente d\u00e8s l\u2019\u00e2ge de 15 ans les ateliers de Montparnasse o\u00f9 il s\u2019initie \u00e0 la peinture de Rubens, de G\u00e9ricault ou de Courbet, un ma\u00eetre dont il appr\u00e9cie les audaces. Taslitzky est un figuratif, peu int\u00e9ress\u00e9 par les courants modernes de la peinture, par l\u2019abstraction, les fauvistes ou les tachistes&nbsp;; pas plus qu\u2019il ne sera pour les insurrections artistiques de l\u2019apr\u00e8s-guerre, qu\u2019elles fussent dada ou surr\u00e9alistes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il peint les gr\u00e8ves de 1936, des ouvriers en col\u00e8re et des foules sans visage, comme une sarabande joyeuse et insurg\u00e9e. Il n\u2019oublie pas de peindre la mis\u00e8re et le malheur que diminue la force du collectif. Apr\u00e8s 36, c\u2019est la guerre d\u2019Espagne et les r\u00e9publicains que les d\u00e9mocraties occidentales laissent massacrer par les troupes franquistes. Un hommage \u00e0 Federico Garcia Lorca, pas particuli\u00e8rement un r\u00e9volutionnaire, mais assassin\u00e9 parce que po\u00e8te et homosexuel. La figure du taureau revient souvent dans ces toiles, de la corrida symbole d\u2019une Espagne br\u00fblante o\u00f9 se m\u00ealent le sang et le soleil.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019action commande et il adh\u00e8re en 1933 \u00e0 l\u2019Association des \u00c9crivains et Artistes R\u00e9volutionnaires (AEAR) qui regroupe les intellectuels et artistes du Parti, lui dans la section \u00ab&nbsp;peintres et sculpteurs&nbsp;\u00bb. L\u2019association aura par la suite maille \u00e0 partir avec la direction stalinienne du PCF, mais c\u2019est une autre histoire. Communiste, il l\u2019a toujours \u00e9t\u00e9, mais un communiste r\u00e9tif aux mises aux pas, aux oukases et aux autocritiques. En 1936, il est de l\u2019exposition \u00e0 l\u2019Alhambra autour de l\u2019\u00e9crivain Romain Rolland, avec Picasso, L\u00e9ger, Matisse et Braque. Il illustre des pages du quotidien <em>Ce soir<\/em>, lanc\u00e9 par Aragon et est ami avec Paul \u00c9luard.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ensuite la dr\u00f4le de guerre et les camps, l\u00e0 o\u00f9 Taslitzky, comme il l\u2019a dit, va soigneusement peindre l\u2019enfer.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est d\u2019abord mobilis\u00e9 \u00e0 Meaux et, apr\u00e8s la d\u00e9faite de juin 1940, est fait prisonnier, s\u2019\u00e9vade et rejoint la r\u00e9sistance dans un r\u00e9seau du Front national qui n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 l\u2019\u00e9poque le nom d\u2019une officine fasciste. Il est \u00e0 nouveau arr\u00eat\u00e9 en novembre 1941 et il conna\u00eetra la ballade des prisons, \u00e0 Riom, \u00e0 Mauzac puis \u00e0 Saint-Sulpice-la-Pointe, dans le Tarn. C\u2019est ce qui lui vaudra le pseudonyme de \u00ab&nbsp;peintre de Saint-Sulpice&nbsp;\u00bb utilis\u00e9 par Aragon dans un hommage paru dans <em>Ce Soir.<\/em> Aragon qui ne pouvait \u00e9crire le nom d\u2019un prisonnier dont les dessins \u00e9taient interdits. Taslitzky fera d\u2019ailleurs un portrait terriblement ressemblant de Elsa Triolet et d\u2019Aragon. \u00c0 signaler que ni Aragon ni Triolet n\u2019ont pos\u00e9 pour lui et qu\u2019il a tout compos\u00e9 de m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s ses prisons, comme dirait Verlaine, c\u2019est Buchenwald o\u00f9 il fera des centaines de dessins sur la vie des camps. Taslitzky peint l\u2019enfer, donc, avec des gris, des teintes orang\u00e9es ou ros\u00e2tres. Un crayon s\u00fbr et des tableaux saisissants qu\u2019il effectuera apr\u00e8s son retour d\u2019enfer et la lib\u00e9ration du camp de Buchenwald dont il sera l\u2019un des principaux artisans.<\/p>\n\n\n\n<p>Des corps squelettiques, des visages d\u00e9charn\u00e9s, des yeux morts, des mains qui supplient. Les dessins et les toiles de Taslitzky t\u00e9moignent des souffrances et du d\u00e9sespoir des d\u00e9port\u00e9s, des supplici\u00e9s, des condamn\u00e9s. C\u2019est impressionnant et on saisit toute l\u2019horreur de la barbarie nazie et des massacres au nom de la race. Des dessins et des toiles o\u00f9 ces malheureux tomb\u00e9s en enfer ont encore quelque chose d\u2019humain, ne serait-ce que par le regard. Il faut regarder, admirer \u00e0 cet \u00e9gard un tableau qui s\u2019intitule<em> <\/em><em>Les t\u00e9moins<\/em><em>.<\/em> Bouleversant. Il a aussi fait un portrait de la r\u00e9sistante communiste Dani\u00e8le Casanova, morte dans les camps, et elle est peinte comme une martyre chr\u00e9tienne, une sainte. Taslittky s\u2019inspire beaucoup d\u2019une peinture italienne \u00e0 motifs religieux. On apprend aussi incidemment, sur les panneaux biographiques, que sa propre m\u00e8re est morte dans les camps.<\/p>\n\n\n\n<p>On a vite cas\u00e9 Taslitzky dans le courant du r\u00e9alisme socialiste, avec d\u2019autres peintres comme Jean V\u00e9n\u00e9tien, Andr\u00e9 Fougeron ou encore Jean Amblard qui fut son ami. C\u2019est aller un peu vite en besogne et la peinture de Taslitzky n\u2019a rien de ce pompi\u00e9risme \u00e0 la gloire du socialisme ou du prol\u00e9tariat. Sa sensibilit\u00e9 et sa mani\u00e8re l\u2019inscrivent en dehors de ce courant, m\u00eame s\u2019il en restitue parfois le lyrisme et le vent de l\u2019\u00e9pop\u00e9e. Mais Taslitzky n\u2019est pas homme \u00e0 se mettre au service d\u2019une id\u00e9ologie, d\u2019un parti ou d\u2019un \u00e9tat. Son r\u00e9alisme est po\u00e9tique et inspir\u00e9&nbsp;; tout le contraire d\u2019un mani\u00e9risme h\u00e9ro\u00efque.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s la guerre, ce sera les mines. Taslitzky peint les mineurs et leur rude condition ouvri\u00e8re. Ceux de Denain, et on peut appr\u00e9cier sa toile la plus embl\u00e9matique de cette \u00e9poque : <em>Les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s.<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>Ce sera aussi le colonialisme, l\u2019Indochine et l\u2019Alg\u00e9rie, en t\u00e9moin inlassable. Il faut voir ses dessins o\u00f9 tout le petit peuple alg\u00e9rien est repr\u00e9sent\u00e9, du combattant \u00e0 la fatma\u00a0; du sage \u00e0 l\u2019artisan, en passant par les mis\u00e9reux et tous ceux qui subissent le joug colonial. C\u2019est une peinture fraternelle et profond\u00e9ment humaine qui fait exister un peuple m\u00e9pris\u00e9, avili.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019Indochine, c\u2019est moins exotique avec des tableaux repr\u00e9sentant la gr\u00e8ve des dockers de Marseille refusant de charger des armes. C\u2019est aussi le portrait d\u2019Henri Martin, ancien FTP militant internationaliste et anticolonialiste qui sera emprisonn\u00e9 et d\u00e9chu de ses droits civiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le colonialisme, viendra le temps des banlieues ouvri\u00e8res que Taslitzky d\u00e9peint avec un r\u00e9alisme toujours aussi social. Il montre des maisons, des rues, des quartiers et le petit peuple des banlieues, ces gens modestes rel\u00e9gu\u00e9s \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie du Paris haussmannien.<\/p>\n\n\n\n<p>On voit ainsi Bobigny, Montreuil ou La Courneuve telles qu\u2019elles \u00e9taient dans les ann\u00e9es 1950, avant les grands ensembles, et Taslitzky n\u2019a pas son pareil pour d\u00e9crire une atmosph\u00e8re, un coin de rue oubli\u00e9, une b\u00e2tisse isol\u00e9e qui poss\u00e8de une \u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur un plan litt\u00e9raire, Taslitzky sera amen\u00e9 \u00e0 travailler avec le po\u00e8te Eug\u00e8ne Guillevic avec des illustrations et un portrait de l\u2019auteur. Il \u00e9crira sur le tard une autobiographie,<em> Tambour battant<\/em>, et les diff\u00e9rentes \u00e9ditions de ses dessins seront comment\u00e9es par des \u00e9crivains comme Aragon ou Jorge Semprun.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les ann\u00e9es 1970 et 1980, il enseignera le dessin \u00e0 l\u2019\u00e9cole nationale sup\u00e9rieure des arts d\u00e9coratifs et il restera productif jusqu\u2019\u00e0 sa mort, \u00e0 94 ans, en 2005. Il est enterr\u00e9 au cimeti\u00e8re du Montparnasse, \u00e0 Montparnasse, l\u00e0 o\u00f9 tout avait commenc\u00e9 pour lui.<\/p>\n\n\n\n<p>On sort de ce lieu magique qu\u2019est La Piscine les yeux pleins d\u2019images et d\u2019\u00e9blouissement et on se dit qu\u2019on peut encore d\u00e9couvrir un artiste dont on ignorait tout \u00e0 un \u00e2ge presque canonique. De quoi nous rendre le go\u00fbt de la d\u00e9couverte et, finalement, l\u2019espoir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Exposition Boris Taslitzky \u00e0 La piscine, 23 rue de l\u2019Esp\u00e9rance \u00e0 Roubaix. <em>L\u2019art en prise avec son temps.<\/em> Jusqu\u2019au 29 mai.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>16 avril 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un ami m\u2019avait vivement conseill\u00e9 cette exposition visible jusqu\u2019\u00e0 la fin mai. Un peintre que je ne connaissais ni d\u2019Eve ni d\u2019Adam, une fois de plus et dont j\u2019ai toujours autant de mal \u00e0 prononcer le nom. 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