{"id":2666,"date":"2022-05-05T16:47:35","date_gmt":"2022-05-05T14:47:35","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2666"},"modified":"2022-05-05T16:47:38","modified_gmt":"2022-05-05T14:47:38","slug":"lester-bangs-prophete-punk","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2666","title":{"rendered":"LESTER BANGS : PROPH\u00c8TE PUNK"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/illustration193.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2668\" width=\"578\" height=\"742\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/illustration193.jpg 265w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/illustration193-234x300.jpg 234w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/illustration193-23x30.jpg 23w\" sizes=\"(max-width: 578px) 100vw, 578px\" \/><figcaption>Lester Bangs en 1976, ann\u00e9e punk. Photo Wikipedia<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Il y a 40 ans mourait le grand Lester Bangs, critique rock g\u00e9nial et proph\u00e8te inspir\u00e9 du punk-rock. Le jeune rock-freak de San Diego devenu critique int\u00e8gre et passionn\u00e9 aura bataill\u00e9 toute sa courte vie pour un rock fulgurant et puissant. Deux recueils de ses chroniques circulent encore pour nous montrer \u00e0 quel point il fut aussi, au-del\u00e0 de la musique, un grand \u00e9crivain doubl\u00e9 d\u2019un moraliste et d\u2019un philosophe. Il fut aussi un type attachant et sensible, tel que nous le montrent ses \u00e9crits&nbsp;; tout cela recouvert sous des tonnes de provocations et d\u2019outrances. Now, the great Lester Bangs, kids&nbsp;!<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Jeune \u00e9tudiant, Lester Bangs \u00e9crit dans diff\u00e9rents fanzines de l\u2019universit\u00e9 de San Diego o\u00f9 ses \u00e9tudes le poursuivent, lui qui passe son temps \u00e0 \u00e9couter du rock et du free-jazz et \u00e0 tenter d\u2019inventer l\u2019\u00e9criture qui va avec, comme les po\u00e8tes beat l\u2019avaient fait avec le jazz bop. Ses premiers articles laissent quand m\u00eame apercevoir justement un style, une \u00e9criture et des points de vue originaux. De belles promesses.<\/p>\n\n\n\n<p>Des promesses qui vont pouvoir s\u2019exaucer gr\u00e2ce \u00e0 son mentor et protecteur, Greil Marcus, r\u00e9cemment nomm\u00e9 r\u00e9dacteur en chef d\u2019un nouveau mensuel rock n\u00e9 \u00e0 l\u2019automne 1967 et bas\u00e9 dans un San Francisco enplein flower-powe<em>r&nbsp;: Rolling<\/em><em> Stone.<\/em> C\u2019est donc un beau matin de 1968 que Bangs d\u00e9barque \u00e0 Frisco avec quelques articles en r\u00e9serve sur des groupes de rock et des jazzmen aussi divers que Ornette Coleman, le Velvet Undeground ou les Troggs.<\/p>\n\n\n\n<p>Les rapports avec la petite r\u00e9daction de ce qui deviendra le journal de r\u00e9f\u00e9rence du rock international n\u2019ont rien de particuli\u00e8rement chaleureux. Les grandes figures, les p\u00e8res fondateurs, Jan Wenner et Ralph J. Gleason ont tendance \u00e0 se gausser de ce grand escogriffe pataud \u00e0 la moustache tombante qui p\u00e9n\u00e8tre dans leur univers comme un chien dans un jeu de quilles. N\u00e9anmoins, on conc\u00e8de \u00e0 Bangs des qualit\u00e9s r\u00e9dactionnelles, un v\u00e9cu rock\u2019n\u2019rollien et des go\u00fbts \u2013 ou doit-on plut\u00f4t dire des d\u00e9go\u00fbts \u2013 tr\u00e8s s\u00fbrs.<\/p>\n\n\n\n<p>Bangs \u00e9crit \u00e0 la fois sur le Free-jazz&nbsp;: Sun Ra, Albert Ayler, Ornette Colemasn ou Sonny Murray&nbsp;; sur les groupes pop anglais avec une nette pr\u00e9f\u00e9rence pour les mods et assimil\u00e9s&nbsp;: Kinks, Who, Small Faces ou Troggs (l\u2019un de ses articles les plus c\u00e9l\u00e8bres restera un \u00e9loge des voyous de Endover)&nbsp;et les groupes am\u00e9ricains les plus obscurs \u00e0 l\u2019\u00e9poque&nbsp;: le Velvet Undeground, les Stooges, les Fugs ou le MC5. Il faut dire \u00e0 ce stade que Bangs n\u2019est pas sp\u00e9cialement attir\u00e9 par l\u2019Acide rock et le psych\u00e9d\u00e9lisme en vogue \u00e0 San Francisco et que les groupes phare du genre (Airplane, Dead et autres) auront \u00e0 se passer de lui. Ce sont les groupes de Los Angeles qui l\u2019int\u00e9ressent le plus, \u00e0 commencer par les Doors, mais aussi Steppenwolf, Love, Zappa, Beefheart et un certain Tim Buckley dont il sera l\u2019un des premiers fans.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019ailleurs, Bangs crachera souvent sur la r\u00e9volution hippie et ses penchants pour l\u2019\u00e9sot\u00e9risme, le mysticisme et les philosophies orientales. Pour lui, tout cela n\u2019est qu\u2019un \u00e9cran de fum\u00e9e pour fuir les r\u00e9alit\u00e9s am\u00e9ricaines, celles de la rue, du social et de la politique. Bizarrement, Lester Bangs se fait virer de <em>Rolling Stone<\/em> apr\u00e8s une descente en flamme du deuxi\u00e8me album du MC5 \u2013 <em>Back in the USA<\/em> \u2013 un groupe que pourtant il adulait. Atlantic n\u2019a pas du tout appr\u00e9ci\u00e9 et une cabale s\u2019est mont\u00e9e sous l\u2019influence de Danny Fields pour bouter Bangs hors des lieux saints du rock business. Sus au profanateur&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne, il prend ses cliques et ses claques pour rejoindre son protecteur, Greil Marcus, \u00e0 Detroit, en 1970, o\u00f9 celui-ci est devenu r\u00e9dacteur en chef, sous la direction de Dave Marsh, d\u2019un nouveau journal qui renvoie <em>Rolling Stone<\/em> \u00e0 l\u2019acad\u00e9misme et au ronron&nbsp;: <em>Creem Magazine<\/em>. Le canard est install\u00e9 dans un immeuble \u00e0 la fronti\u00e8re canadienne o\u00f9 Bangs prend ses quartiers, disposant d\u2019une piaule \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Toutes les grandes plumes de la critique rock se sont donn\u00e9s rendez-vous dans les colonnes de <em>Creem<\/em>, souvent apr\u00e8s \u00eatre pass\u00e9s par <em>Crawdaddy<\/em> ou<em> Rolling Stone<\/em> justement. On trouve donc, outre Marcus, Marsh et Bangs, des pointures comme Paul Williams, Murray Krugman, Sandy Pearlman, Lenny Kaye, Richard Meltzer, Bill Ward ou Richard et Lisa Robinson. Une certaine Patti Smith y fait publier ses premiers po\u00e8mes et un certain Rob Tyner (chanteur du MC5) y produit dessins d\u2019humour et autres bandes dessin\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans<em> Creem<\/em>, Bangs fait l\u2019\u00e9loge d\u2019un certain retour \u00e0 l\u2019\u00e2ge d\u2019or du rock incarn\u00e9 par des groupes \u00ab&nbsp;d\u00e9cadents&nbsp;\u00bb comme les New York Dolls, le Blue \u00d6yster Cult ou les Sparks, sans oublier un tas de groupes de Hard-rock et de Heavy-metal pour lesquels il gardera toujours une certaine tendresse, m\u00eame si on peut parfois se demander ce qu\u2019il leur trouve. On se souvient de ses interview-fleuves de Lou Reed p\u00e9riode <em>Metal machine music<\/em>, des entretiens pouvant atteindre une dizaine de pages o\u00f9 les deux hommes s\u2019affrontent \u00e0 fleurets mouchet\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 en venir parfois aux insultes et aux coups.<\/p>\n\n\n\n<p>Beaucoup de journalistes en France s\u2019inspirent de Lester Bangs, pour le meilleur avec un Yves Adrien p\u00e9riode \u00ab&nbsp;sweet punk&nbsp;\u00bb ou un Philippe Garnier et pour le pire avec un Philippe Man\u0153uvre qui ne trouvera jamais le ton et le style du ma\u00eetre, se contentant d\u2019une caricature \u00e0 base de \u00ab&nbsp;hey les kids&nbsp;!&nbsp;\u00bb ou de \u00ab&nbsp;yeah it\u2019s rock\u2019n\u2019roll&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Adrien se fait le chroniqueur des premiers \u00e9mois punks quand Garnier parcourt les U.S.A \u00e0 la recherche des p\u00e9pites des groupes qu\u2019annonce Bangs, aussi bien \u00e0 Boston qu\u2019en Californie et dans le Midwest.<\/p>\n\n\n\n<p>Car entre temps Bangs est devenu le proph\u00e8te du punk, un genre qu\u2019il fera na\u00eetre de sa plume&nbsp;: outrage, provocation et sauvagerie&nbsp;; retour au rock des pionniers avec la technologie d\u2019aujourd\u2019hui. Bangs a quitt\u00e9 <em>Creem <\/em>et, dans le New York de ce milieu des ann\u00e9es 1970, il ne rate pas un concert du Max\u2019s Kansas City ou du CBGB, faisant d\u00e9couvrir au public des groupes comme Mink Deville, Television, Blondie, Richard Hell &amp; The Void Oids, Talking Heads, Pere Ubu, les Real Kids ou Devo. Sur ses traces, oncle Garnier fera la chronique de tous ces groupes de New York \u00e0 Los Angeles en passant par Cleveland ou Boston. On the road (again).<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade, Bangs \u00e9crit dans la presse marginale de New York, <em>Village Voice<\/em> ou <em>Village Vanguard<\/em>, avant retour en gr\u00e2ce \u00e0 <em>Rolling Stone<\/em> o\u00f9 il recommencera \u00e0 piger \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970, dans ces ann\u00e9es o\u00f9 ses oracles et ses proph\u00e9ties auront pris forme. Il faut dire cependant que Bangs n\u2019est pas proph\u00e8te en son pays. Ses articles souvent ironiques et sarcastiques lui ont valu de solides inimiti\u00e9s et les petits marquis du punk \u2013 Verlaine et Hell en t\u00eate \u2013 lui battent froid quand le reste de la profession le jalouse ou, pire, le m\u00e9prise. Bangs est devenu un clochard c\u00e9leste victime des drogues dures (qui circulaient \u00e0 foison dans les locaux de <em>Creem<\/em>) et de l\u2019alcool qu\u2019il ingurgite en quantit\u00e9s industrielles. Seuls des groupes de Hard-rock l\u2019ont toujours \u00e0 la bonne et il se livre aux pires exc\u00e8s avec ses potes hardos dont l\u2019influence est n\u00e9faste \u00e0 son \u00e9quilibre. Quelques mains secourables vont tenter de ralentir une chute inexorable, notamment celle de l\u2019ami de toujours, le grand Greil Marcus dont il faudra bien un jour chanter les louanges.<\/p>\n\n\n\n<p>Greil Marcus qui fera la pr\u00e9face de deux recueils de chroniques de ce cher Lester&nbsp;: <em>Psychotic reactions et autres carburateurs flingu\u00e9s<\/em> et <em>F\u00eates sanglantes et mauvais go\u00fbt,<\/em> tous deux parus chez Tristam dans les ann\u00e9es 2004 et 2005. Des chroniques rock mais aussi des chroniques litt\u00e9raires ou tout simplement des papiers d\u2019humeur \u00e0 haute teneur philosophique. Un r\u00e9gal de toute fa\u00e7on. Une \u00e9criture \u00e9pileptique toujours au bord du gouffre et des images et des m\u00e9taphores en permanence&nbsp;; l\u2019humour, en plus.<\/p>\n\n\n\n<p>On verra aussi Lester Bangs dans le film de Cameron Crowe (lui aussi ancien journaliste \u00e0 <em>Rolling Stone<\/em>), <em>Almost famous <\/em>(Presque c\u00e9l\u00e8bre), en 2001, o\u00f9 on peut le reconna\u00eetre sous les traits de l\u2019acteur Philip Seymour Hoffman, en influence majeure de toute une g\u00e9n\u00e9ration de rock-critics anglo-saxons, qu\u2019ils signent \u00e0 <em>Rolling Stone<\/em> ou ailleurs. Des gens comme Mick Farren ou Nick Kent, en Angleterre, ont assez dit ce qu\u2019ils devaient \u00e0 Lester Bangs qui ont retenu son conseil \u00abbe honest, no pity&nbsp;\u00bb (sois honn\u00eate, sans piti\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p>En 1980, Bangs ne se contente plus d\u2019\u00e9crite et il joue dans un groupe de texans allum\u00e9s du nom des Delinquents, un single t\u00e9moignera de cette incursion d\u2019un critique dans son domaine d\u2019int\u00e9r\u00eat, et il le fera avec beaucoup de conviction et d\u2019enthousiasme, deux mots qui le caract\u00e9risent.<\/p>\n\n\n\n<p>Lester Bangs mourra \u00e0 l\u2019\u00e2ge du Christ en croix, \u00e0 33 ans, le 30 avril 1982. Il ne prenait plus ni drogues, ni alcool ni m\u00eame tabac depuis un an et ce serait justement cela, selon Greil Marcus, qui l\u2019aurait tu\u00e9, lui qui ne pouvait vivre que dans l\u2019exc\u00e8s et la d\u00e9mesure.<\/p>\n\n\n\n<p>Trop clean, trop propre, Bangs avait eu \u00e0 masquer la folie qui l\u2019habitait sous des anti-d\u00e9presseurs et des anxiolytiques. La f\u00eate sanglante \u00e9tait termin\u00e9e et la funeste normalisation pouvait commencer, sauf que le mauvais g\u00e9nie qui r\u00e9sidait en lui avait refus\u00e9 tout net cette conversion \u00e0 la religion des gens normaux. C\u2019\u00e9tait au d\u00e9but de ces ann\u00e9es 1980 pourries.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvenons-nous de Lester Bangs, une figure inoubliable, une l\u00e9gende \u00e9clatante d\u2019un temps o\u00f9 tout semblait possible. Gageons qu\u2019il est au ciel ou en enfer, pas au purgatoire, Lester n\u2019\u00e9tait pas homme des demi-mesures et des compromis.<\/p>\n\n\n\n<p><em>25 avril 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a 40 ans mourait le grand Lester Bangs, critique rock g\u00e9nial et proph\u00e8te inspir\u00e9 du punk-rock. Le jeune rock-freak de San Diego devenu critique int\u00e8gre et passionn\u00e9 aura bataill\u00e9 toute sa courte vie pour un rock fulgurant et puissant. 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