{"id":2790,"date":"2022-07-01T17:40:19","date_gmt":"2022-07-01T15:40:19","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2790"},"modified":"2022-07-01T17:40:20","modified_gmt":"2022-07-01T15:40:20","slug":"san-antonio-le-steak-frites-de-la-litterature","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2790","title":{"rendered":"SAN ANTONIO : LE STEAK \u2013 FRITES DE LA LITT\u00c9RATURE"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/illustration216.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2792\" width=\"575\" height=\"863\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/illustration216.jpg 200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/07\/illustration216-20x30.jpg 20w\" sizes=\"(max-width: 575px) 100vw, 575px\" \/><figcaption>le grand Fr\u00e9d\u00e9ric Dard, alias San Antonio, photo Wikipedia. La classe, Fredo !<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>\u00c7a faisait bien une trentaine d\u2019ann\u00e9es que je n\u2019avais pas ouvert un San Antonio. Surtout pas les San Antonio \u00e9crits par son fils Patrice, comme si ce genre de talent \u00e9tait h\u00e9r\u00e9ditaire. J\u2019ai rafl\u00e9 r\u00e9cemment une demi-douzaine de San-A dans une bo\u00eete \u00e0 livres et je suis reparti pour un tour, \u00e9prouvant le m\u00eame bonheur, la m\u00eame jubilation, les m\u00eames fous rires qu\u2019autrefois. Le grand Fr\u00e9d\u00e9ric Dard, mariant Rabelais et C\u00e9line pour notre plus grande joie, qui a invent\u00e9 ce genre litt\u00e9raire \u00e0 lui tout seul&nbsp;: le polar humoristique tendance foutraque et loufoque. La petite histoire du commissaire San Antonio et de ses acolytes ci-dessous.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La jeunesse de Fr\u00e9d\u00e9ric Dard, n\u00e9 \u00e0 Bourgoin-Jallieu (Is\u00e8re) en 1921, a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par la guerre. C\u2019est l\u2019\u00e2ge des mauvaises fr\u00e9quentations o\u00f9 il fraie avec des voyous proches de la milice. Erreur de jeunesse dont il se disculpera en rejoignant la r\u00e9sistance, un peu tard. Fr\u00e9d\u00e9ric Dard pige pour des journaux locaux dont <em>Le Progr\u00e8s<\/em>, plut\u00f4t rubrique Chiens \u00e9cras\u00e9s. Un d\u00e9but.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la lib\u00e9ration, il \u00e9crit des romans policiers pour les \u00e9ditions <em>Fleuve noir<\/em>, des drames sombres et malsains \u00e9crits dans un style qui doit beaucoup aux ma\u00eetres du genre am\u00e9ricains, James Hadley Chase ou Carter Brown. On remarque des libert\u00e9s prises avec la langue, m\u00eame si \u00e7a reste dans la lign\u00e9e du polar fran\u00e7ais des fils de C\u00e9line&nbsp;: Albert Simonin, Auguste Le Breton, Jos\u00e9 Giovanni, plus, pour l\u2019humour, Alphonse Boudart ou Michel Audiard aussi bien le dialoguiste que le futur romancier.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin des ann\u00e9es 1940, Fr\u00e9d\u00e9ric Dard propose \u00e0 son \u00e9diteur des petits livres (220 pages maximum) sous le pseudonyme de San Antonio, des livres qui seraient un peu le versant lumineux du romancier, des polars humoristiques vite \u00e9crits et vite lus avec une invasion de la langue argotique et des dialogues cocasses entre l\u2019auteur et le lecteur, plus des personnages caricaturaux du milieu parisien et des sc\u00e8nes hilarantes m\u00ealant le sexe (assez peu au d\u00e9but) \u00e0 la b\u00e2frerie et \u00e0 l\u2019h\u00e9naurme. San Antonio est n\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premiers romans sont encore de facture assez classiques (<em>Laisse tomber la fille<\/em>, <em>Les souris ont la peau tendre<\/em>, <em>Mes hommages \u00e0 la donzelle<\/em>), mais le miracle op\u00e8re vite avec des personnages haut-z-&nbsp;en couleurs, comme il \u00e9crirait lui-m\u00eame&nbsp;; j\u2019ai nomm\u00e9 Alexandre-Beno\u00eet B\u00e9rurier, brute \u00e9paisse sentimentale toujours en train de picoler et de se goinfrer, et C\u00e9sar (C\u00e9sarin pour les intimes)-Auguste Pinaud, un vieux flic (Pinaud a toujours \u00e9t\u00e9 vieux) un peu vieille France aussi discret que val\u00e9tudinaire. Pinaud sera surtout charg\u00e9 des filatures, discr\u00e9tion oblige et des missions de confiance quand B\u00e9rurier sauvera moult situations compromises par sa force physique et sa ruse. San Antonio, lui, est un homme dans la fleur de l\u2019\u00e2ge, beau, fort et intelligent qui, lorsqu\u2019il n\u2019enqu\u00eate pas et n\u2019est pas embarqu\u00e9 dans d\u2019invraisemblables aventures, se r\u00e9fugie chez sa m\u00e8re, la douce F\u00e9licie, parangon des valeurs maternelles, ou dans le lit de ses conqu\u00eates.<\/p>\n\n\n\n<p>La sauce prend et les \u00ab&nbsp;petits&nbsp;\u00bb San Antonio se vendent comme des petits pains. Dard en sort un tous les trois mois, \u00e0 vitesse grand \u00ab&nbsp;v&nbsp;\u00bb comme il dirait. Des histoires vite torch\u00e9es (il est vain de chercher le moindre int\u00e9r\u00eat \u00e0 ces intrigues qui font n\u00e9anmoins preuve d\u2019une grande imagination), avec des dialogues percutants, des sc\u00e8nes hilarantes et des calembours \u00e0 chaque ligne. Victor Hugo disait que le calembour \u00e9tait <em>\u00ab&nbsp;la fiente de l\u2019esprit qui vole&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;; San Antonio semble avoir la diarrh\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Le personnage est relativement imbuvable, s\u00fbr de lui, dans sa voiture de sport o\u00f9&nbsp;il emm\u00e8ne ses conqu\u00eates, m\u00e9prisant pour ses coll\u00e8gues et d\u2019un naturel plut\u00f4t cynique, ses rares moments de tendresse \u00e9tant r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 sa brave femme de m\u00e8re (toutes des salopes sauf elle).<\/p>\n\n\n\n<p>Hormis B\u00e9rurier et Pinaud, on trouve un tas de personnages secondaires tels Achille, alias le vieux, soit le patron, un chauve mondain qui confie les missions. Il y a Mathias Mangin (qui deviendra Xavier Mathias), le rouquin du labo, dont la chevelure \u00e9voque un incendie peint par Van Gogh&nbsp;; Berthe B\u00e9rurier, la femme de\u2026, qui fait cocu son mari complaisant avec Alfred le coiffeur, Julie-Berthe, leur fille, une gamine d\u00e9lur\u00e9e maligne comme une guenon (comme quoi les lois de la g\u00e9n\u00e9tique\u2026), Marie-Marie, la ni\u00e8ce des B\u00e9ru dite La musaraigne, \u00e9ternelle fianc\u00e9e du bel Antoine, Toinet, le fils d\u2019un truand adopt\u00e9 par San-A et, plus tard, il y aura le brigadier Poilala, J\u00e9r\u00e9mie Blanc, un Antillais qui deviendra sous-directeur quand San-A remplacera Achille. Et Claudette, la secr\u00e9taire accorte d\u2019une agence de d\u00e9tectives priv\u00e9s fond\u00e9e en 1975 (en fait une ruse, puisque l\u2019agence est en lien avec la police officielle), avant Violette et bien d\u2019autres encore.<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s vite, le personnage de B\u00e9rurier va devenir l\u2019acteur principal des San Antonio et les hors-s\u00e9rie qui se succ\u00e8dent dans les ann\u00e9es 1960 et 1970 le mettent au premier plan. Des <em>Vacances de B\u00e9rurier<\/em> \u00e0 <em>Si queue d\u2019\u00e2ne m\u2019\u00e9tait cont\u00e9e <\/em>en passant par<em> B\u00e9ru et ses dames<\/em> et <em>L\u2019histoire de France<\/em> <em>par B\u00e9rurier<\/em> ou <em>Le Standinge<\/em>, c\u2019est toujours lui la vedette. Il est gras, cocu, inculte, incapable d\u2019aligner trois mots sans une faute de fran\u00e7ais, toujours \u00e0 grattouiller de quoi se goinfrer et picoler plus que de raison. Un estomac \u00e0 toute \u00e9preuve et une grande gueule dont il n\u2019est pas ma\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Pinaud, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, fait piti\u00e9 et c\u2019est pourtant un personnage d\u00e9licat, plein de tendresse, subissant les humeurs de sa mar\u00e2tre ou la col\u00e8re de son chef tout en parlant un Fran\u00e7ais ch\u00e2ti\u00e9 avec imparfaits du subjonctif et liaisons bien \u00e0 propos. Pinaud est un peu l\u2019objet de l\u2019affection de San Antonio&nbsp;: un vieux flic d\u00e9pass\u00e9 par l\u2019\u00e9poque qui se r\u00e9fugie dans ses nostalgies d\u2019avant-guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019instar du Tintin de Herg\u00e9, San Antonio voyage beaucoup, dans tous les pays et sur tous les continents, en globe-trotter au service des int\u00e9r\u00eats de la France. Il c\u00f4toie les grands de ce monde et rencontre des succ\u00e8s f\u00e9minins avec les plus belles. Un play-boy international dont le rire r\u00e9sonne aux quatre coins du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Les hors-s\u00e9rie finiront par supplanter les San Antonio \u00ab&nbsp;ordinaires&nbsp;\u00bb, m\u00eame si les petits San Antonio qui sortent dans les ann\u00e9es 1970 sont parmi les meilleurs. Des intrigues bien ficel\u00e9es, des personnages \u00e0 leur meilleur et des digressions de plus en plus philosophiques, politiques et po\u00e9tiques. Dard est un anar de droite, comme ses confr\u00e8res cit\u00e9s au d\u00e9but. Il stigmatise l\u2019\u00c9tat et ses institutions (police, justice, arm\u00e9e, imp\u00f4ts), mais se moque aussi des syndicats, de la gauche et des avanc\u00e9es sociales et soci\u00e9tales unanimement condamn\u00e9es devant un conservatisme m\u00eal\u00e9 de nostalgie. Une g\u00e9n\u00e9ration marqu\u00e9e par la guerre qui regrette les maisons closes, se moque du f\u00e9minisme, souvent homophobe avec quelques saillies racistes. San Antonio n\u2019a pas dig\u00e9r\u00e9 Mai 68 et, d\u00e9j\u00e0 marqu\u00e9 par un anti-gaullisme et un anti-communisme virulents, il sera l\u2019un des plus beaux fleurons, quoi qu\u2019il s\u2019en d\u00e9fende, de cette anarchisme de droite o\u00f9 il c\u00f4toie les Jean Yanne, Robert Beauvais, Philippe Bouvard et autres Michel Audiard. Dans les ann\u00e9es 1980, il aura pourtant les yeux de Chim\u00e8ne pour Mitterrand, peut-\u00eatre pas si surprenant quand on conna\u00eet le pass\u00e9 du bonhomme.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les ann\u00e9es 1980 justement, les San Antonio s\u2019ouvrent de plus en plus au sexe et aux sous-entendus \u00e9grillards qu\u2019on trouve pratiquement \u00e0 chaque ligne. Les couvertures sont de plus en plus consacr\u00e9es aux repr\u00e9sentantes du beau sexe vues sur toutes les coutures&nbsp;: strings, porte-jarretelles, bas r\u00e9silles, bustiers, gu\u00eapi\u00e8res\u2026 Les couvertures des \u00ab&nbsp;petits&nbsp;\u00bb San Antonio ressemblent de plus en plus \u00e0 des catalogues de lingerie fine. Les intrigues s\u2019en ressentent, devenues vagues pr\u00e9textes \u00e0 des sc\u00e8nes gaillardes o\u00f9 notre h\u00e9ros s\u2019illustre en majest\u00e9, laissant les restes \u00e0 son ami B\u00e9rurier. C\u00e9sarin Pinaud est de moins en moins pr\u00e9sent, comme un personnage encombrant dont on ne sait plus trop quoi faire dans ce contexte hyper-sexu\u00e9. On imagine mal Pinaud dans une partouze. Encore que\u2026 On finit par se lasser, et il faut bien avouer que les San-A des ann\u00e9es 1990 finissent par nous tomber des mains, m\u00eame s\u2019il reste quand m\u00eame des fous rires et des occasions de se dilater la rate (au court-bouillon).<\/p>\n\n\n\n<p>Au cin\u00e9ma, on a eu droit \u00e0 des \u00e9pisodes insipides avec G\u00e9rard Barray dans le r\u00f4le titre, Jean Richard ou Pierre Doris as B\u00e9ru et Paul Pr\u00e9boist ou Jean Lefebvre en Pinaud. Quelques films navrants sous la direction des plus ringards des metteurs en sc\u00e8ne fran\u00e7ais, genre Bernard Borderie ou Guy Lefranc. Il y aura quand m\u00eame une version cin\u00e9matographique de <em>B\u00e9ru et ses dames <\/em>en 1968, l\u2019histoire d\u2019un B\u00e9rurier qui h\u00e9rite d\u2019une maison close (d\u00e9cid\u00e9ment une obsession chez Dard).<\/p>\n\n\n\n<p>Un autre G\u00e9rard (Lanvin) incarnera le fringuant commissaire San Antonio en 2004, dans un film de Fr\u00e9d\u00e9ric Auburtin avec cette fois Depardieu en B\u00e9ru et Luis Rego en Pinaud (plus Mich\u00e8le Bernier en Berthe B\u00e9rurier). Pas fameux non plus, mais l\u2019int\u00e9r\u00eat des San Antonio r\u00e9side dans son verbe imaginatif qu\u2019il est impossible de rendre \u00e0 l\u2019\u00e9cran. Le travail sur la langue est sid\u00e9rant et les n\u00e9ologismes et barbarismes sont nombreux. Un nouveau langage, rien moins.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques r\u00e9ussites quand m\u00eame, avec l\u2019adaptation par Mocky de <em>Y a-t-il un Fran\u00e7ais dans la salle<\/em> suivi des <em>Cl\u00e9s du pouvoir sont dans la bo\u00eete \u00e0 gants<\/em>&nbsp;, sans parler du <em>Mari de L\u00e9on<\/em>. Mais on est plus chez Dard que chez San Antonio.<\/p>\n\n\n\n<p>Mocky, Hossein, Marina Vlady\u2026 Les vieux amis et les nouveaux, de Carlos \u00e0 Patrick S\u00e9bastien (deux fois h\u00e9las) en passant par Antoine De Caunes ou Guy Carlier qui \u00e9pousera sa fille. \u00c9crire dans le style de San Antonio deviendra un exercice pris\u00e9 par les comiques de tous poils.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>San Antonio, c\u2019est le<\/em><em> steak-frites de la litt\u00e9rature&nbsp;\u00bb<\/em>, disait-il lui-m\u00eame&nbsp;; comme ses amis Jean-Pierre Mocky pour le cin\u00e9ma ou Robert Hossein pour le th\u00e9\u00e2tre, il aura \u00e9t\u00e9 le turlupin de la litt\u00e9rature fran\u00e7aise, moquant \u00e0 longueur de livres les grandes plumes et les acad\u00e9miciens, les importants. Des universitaires se seront pench\u00e9s sur son \u0153uvre, de Robert Escarpit \u00e0 Roland Barthes, et il aura \u00e9t\u00e9 un peu oubli\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 sa mort, le 6 juin 2000.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne s\u2019interdira pas de relire des vieux San Antonio, comme autant de t\u00e9moignages d\u2019un pays disparu o\u00f9 on savait encore rire \u00ab&nbsp;\u00e0 gorge d\u2019employ\u00e9s&nbsp;\u00bb, comme aurait dit B\u00e9ru. C\u2019\u00e9tait autre chose que les comiques d\u2019aujourd\u2019hui et leurs tristes stand-up. Mais bon, je m\u2019arr\u00eate l\u00e0, au risque de passer pour un nostalgique ind\u00e9crottable (ce que je suis d\u2019ailleurs). R\u00e9tro, pas r\u00e9ac, comme disait quelqu\u2019un. Allez, <em>Y\u2019a bon San Antonio&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>19 juin 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c7a faisait bien une trentaine d\u2019ann\u00e9es que je n\u2019avais pas ouvert un San Antonio. 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