{"id":2854,"date":"2022-08-25T17:46:25","date_gmt":"2022-08-25T15:46:25","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2854"},"modified":"2022-09-05T19:50:20","modified_gmt":"2022-09-05T17:50:20","slug":"introduction-pour-les-politiques-du-rock","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2854","title":{"rendered":"INTRODUCTION POUR LES POLITIQUES DU ROCK"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/illustration225.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2856\" width=\"578\" height=\"380\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/illustration225.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/illustration225-30x20.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 578px) 100vw, 578px\" \/><figcaption>John &amp; Yoko lors de leur bed-in pour la paix \u00e0 Amsterdam en mars 1969. Au Hilton, quand m\u00eame&#8230; Photo Wikipedia.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>En guise de devoirs de vacances, le commencement d&rsquo;un livre sur les rapports entre rock et politique. Des protest-singers new-yorkais jusqu&rsquo;aux groupes ind\u00e9s altermondialistes genre Dead Kennedys. Pr\u00e8s de 50 ans de paroles rebelles. Un travail de chartreux.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 11 ans, l\u2019\u00e2ge b\u00eate, que j\u2019eus mes premiers frissons avec une chanson. Hugues Aufray reprenait des chansons d\u2019un d\u00e9nomm\u00e9 Dylan sur des textes de Pierre Delano\u00eb, parolier de B\u00e9caud et ancien r\u00e9sistant devenu pr\u00e9sident de la Sacem. <em>\u00ab&nbsp;Vous qui philosophez tout le temps&nbsp;&#8230;\u00bb<\/em>. C\u2019\u00e9tait la <em>La Ballade d\u2019Attie Carroll<\/em>, une vieille servante noire tu\u00e9e \u00e0 coups de cannes par son propri\u00e9taire, lequel fut acquitt\u00e9 par une justice inique. Il y avait aussi la descente vers l\u2019enfer de la mis\u00e8re d\u2019un certain Hollis Brown, sur des accords de guitare qu\u2019on aurait dit sortis de la lyre d\u2019un barde celte. Mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9 avait achet\u00e9 le 33 tours, appel\u00e9 sobrement <em>Hugues Aufray chante Dylan<\/em>, sur les conseils d\u2019un de ses copains qui militait d\u00e9j\u00e0 dans les comit\u00e9s Vietnam. Lui n\u2019avait pas la t\u00eate tr\u00e8s politique, et il se contentait d\u2019appr\u00e9cier les m\u00e9lodies, consid\u00e9rant les paroles comme trop engag\u00e9es. Il fallait entendre sectaires et mis\u00e9rabilistes, trop hostiles \u00e0 une bourgeoisie qu\u2019il s\u2019\u00e9tait mis, en tant que futur ing\u00e9nieur, \u00e0 fr\u00e9quenter via les fils de famille qu\u2019il avait comme condisciples.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00eame ann\u00e9e, un groupe pop am\u00e9ricain \u2013 les Byrds avec un Y \u2013 avaient adapt\u00e9 des d\u00e9j\u00e0 classiques folk. On pouvait maintenant entendre \u00ab&nbsp;Mr Tambourine Man&nbsp;\u00bb ou le \u00ab&nbsp;Turn Turn Turn&nbsp;\u00bb de Pete Seeger \u00e9lectrifi\u00e9s par la gr\u00e2ce d\u2019une Rickenbacker, celle-l\u00e0 m\u00eame dont usait George Harrison avec les Beatles. Dylan lui-m\u00eame s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 la guitare \u00e9lectrique, et j\u2019attendais que quelqu\u2019un reprenne \u00ab&nbsp;Like A Rolling Stone&nbsp;\u00bb en version fran\u00e7aise, pour conna\u00eetre \u00e0 nouveau ce frissonnement qui venait du plus profond de l\u2019\u00e2me (j\u2019y croyais encore) et vous vrillait le cerveau comme pour une crise d\u2019\u00e9pilepsie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y eut pas plus de \u00ab&nbsp;Like A Rolling Stone&nbsp;\u00bb que de \u00ab&nbsp;Ballad Of A Thin Man&nbsp;\u00bb en fran\u00e7ais, et je d\u00e9couvrais Donovan, le gentil troubadour, et ses chansons folk moins vindicatives que celles de Dylan, mais aussi m\u00e9lancoliques et \u00e9mouvantes. Je commen\u00e7ais \u00e0 savoir un peu d\u2019anglais et notre professeur nous traduisait des textes du baladin \u00e9cossais. De m\u00eame qu\u2019il nous avait traduit le \u00ab&nbsp;Satisfaction&nbsp;\u00bb des Rolling Stones et le \u00ab&nbsp;My Generation&nbsp;\u00bb des Who, \u00e0 la rentr\u00e9e, pour bien nous prouver que ces textes n\u2019\u00e9taient qu\u2019un tissu d\u2019inepties sur lesquels on aurait tort de s\u2019attarder. Au contraire, moi et quelques camarades estimions que ces paroles avaient du chien, de la gueule, et qu\u2019elles attaquaient de front le monde d\u2019apr\u00e8s-guerre des adultes, o\u00f9 se m\u00ealaient autoritarisme, condescendance, paternalisme et consum\u00e9risme. <em>\u00ab&nbsp;Hope I\u2019ll die before I get old&nbsp;\u00bb<\/em>, b\u00e9gayait le chanteur dans un acc\u00e8s de fureur. Mais mon imp\u00e9cuniosit\u00e9 m\u2019emp\u00eachait d\u2019acheter des brass\u00e9es de disques et ma m\u00e9connaissance de l\u2019anglais m\u2019obligeait \u00e0 me limiter encore aux y\u00e9y\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s Hugues Aufray, il y avait eu un dr\u00f4le de type \u00e0 l\u2019accent britannique qui reprenait \u00e0 son tour des chansons de Dylan et de ce qu\u2019on appelait les protest-singers. Il s\u2019appelait Greame Allwright, et son \u00ab&nbsp;Qui A Tu\u00e9 Davey More&nbsp;?&nbsp;\u00bb me procurait le m\u00eame frisson que les adaptations Aufray \u2013 Delano\u00eb. On savait peu de chose de lui, si ce n\u2019est qu\u2019il venait des antipodes, habitait Saint-\u00c9tienne et s\u2019habillait de surplus de l\u2019arm\u00e9e yankee. Mais la guerre des chansons avait commenc\u00e9 en ce printemps 1966.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait une chanson de France Gall qui faisait la chronique des refrains se r\u00e9pondant les uns les autres avec acrimonie. Cela avait commenc\u00e9 avec Antoine et ses Probl\u00e8mes qui \u00e9pinglaient Hallyday dans un couplet des \u00ab&nbsp;\u00c9lucubrations&nbsp;\u00bb<em>.<\/em> L\u2019idole des jeunes avait r\u00e9pliqu\u00e9 par un \u00ab&nbsp;Cheveux Longs et Id\u00e9es Courtes&nbsp;\u00bb dont la m\u00e9lodie \u00e9tait piqu\u00e9e au \u00ab&nbsp;Crucified Jesus&nbsp;\u00bb d\u2019un beatnik anversois du nom de Ferr\u00e9 Grignard, que d\u2019aucuns appelaient le Dylan belge. <em>\u00ab&nbsp;Mieux vaut avoir les cheveux longs et les id\u00e9es courtes que les cheveux courts et pas d\u2019id\u00e9es du tout&nbsp;\u00bb<\/em>, avait comment\u00e9 avec ironie Antoine. Ronnie Bird s\u2019en \u00e9tait m\u00eal\u00e9 avec son \u00ab&nbsp;Chante&nbsp;!&nbsp;\u00bb, une adaptation du \u00ab&nbsp;Can Only Give You Everything&nbsp;\u00bb de Them qui \u00e0 son tour \u00e9gratignait Antoine, accus\u00e9 de se faire du fric avec la mis\u00e8re du monde mise en chansons. La guerre se termina \u00e0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9 en \u00e9clats de rire avec d\u2019abord \u00c9douard et son \u00ab&nbsp;N\u2019aie Pas Peur Antoinette&nbsp;\u00bb, avant \u00c9variste et son \u00ab&nbsp;Calcul Int\u00e9gral&nbsp;\u00bb&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;ce que je pense d\u2019Antoine et de Jacques Dutronc \u00e7a commence par C, \u00e7a finit par On&nbsp;\u00bb<\/em>. L\u2019un des tous premiers situationnistes mettait un point final \u00e0 la pol\u00e9mique en renvoyant les adversaires dos \u00e0 dos. \u00ab&nbsp;Situationniste&nbsp;\u00bb, j\u2019avais retenu ce mot qu\u2019il avait prononc\u00e9 dans une interview \u00e0 <em>L\u2019Express<\/em>, un hebdomadaire \u00ab&nbsp;s\u00e9rieux&nbsp;\u00bb (autre chose que nos <em>Salut Les Copains<\/em> ou <em>Formidable<\/em>) auquel mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9 s\u2019\u00e9tait abonn\u00e9, en m\u00eame temps qu\u2019au <em>Monde<\/em>.&nbsp; Il lui fallait bien un peu de r\u00e9partie et un vernis culturel pour les d\u00eeners en ville. Mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9 qui venait de s\u2019acheter le petit livre rouge de Mao &#8211; ses pens\u00e9es &#8211; nous abreuvait des aphorismes et apophtegmes du grand timonier et les doctes citations \u00e9taient entrecoup\u00e9es d\u2019\u00e9clats de rire sonores. Il conchiait les gauchistes et ces situationnistes qui \u00abfoutaient le bordel&nbsp;\u00bb, selon son expression, dans les universit\u00e9s de Strasbourg ou de Louvain. Lui et ses camarades des grandes \u00e9coles avaient opt\u00e9 pour la sagesse, l\u2019exp\u00e9rience et le r\u00e9alisme \u00e9conomique. Foin d\u2019aventurisme, tout au plus conc\u00e9dait-il un certain talent \u00e0 Mend\u00e8s- France ou \u00e0 Rocard.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Kinks avaient largement contribu\u00e9 \u00e0 la bande sonore de cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0 avec \u00ab&nbsp;Sunny Afternoon&nbsp;\u00bb, qui, \u00e0 ce que j\u2019avais lu, \u00e9tait une satire de la bourgeoisie insulaire se d\u00e9battant avec des probl\u00e8mes de riches. Ils venaient de sortir leur \u00ab&nbsp;Dead End Street&nbsp;\u00bb que passait en boucle <em>Radio Caroline<\/em>, et la chronique sociale faisait son entr\u00e9e dans le r\u00e9pertoire pop. <em>\u00ab&nbsp;What are we leaving for&nbsp;? Two-rooms appartment at the second floor&nbsp;\u00bb<\/em>. Sans ma\u00eetriser la langue de Disra\u00ebli, j\u2019avais compris de quoi il s\u2019agissait et les frissons m\u2019avaient repris, sans qu\u2019il ne soit question de traduction cette fois. Pas la peine.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait maintenant l\u2019\u00e9t\u00e9 de l\u2019amour et mon quotidien r\u00e9gional s\u2019\u00e9tait fendu d\u2019un clich\u00e9 en premi\u00e8re page repr\u00e9sentant des jeunes chevelus perch\u00e9s dans un arbre, dans un parc de San Francisco. La l\u00e9gende faisait preuve d\u2019une ironie mauvaise comme quoi si l\u2019homme descendait du singe, certains avaient tendance \u00e0 y remonter. Ici, on connaissait Scott Mc Kenzie ou les Flower Pot Men, mais on ignorait encore le Jefferson Airplane ou le Grateful Dead. Les uns avaient une chanteuse qui hurlait des slogans politiques sur des d\u00e9luges d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, les autres \u00e9taient connus pour jouer des nuits enti\u00e8res de longs instrumentaux d\u00e9structur\u00e9s dans des parcs de San Francisco. Il y en avait d\u2019autres qu\u2019on br\u00fblait de conna\u00eetre et qu\u2019on avait pu entendre \u00e0 Monterey, mais le mouvement hippie venait de na\u00eetre et on avait le temps. En fait, il brillait de ses derniers feux et la belle utopie pacifiste et libertaire serait bient\u00f4t ensevelie sous la neige. En tout cas, l\u2019\u00e9pisode nous prouvait que le rock et la politique pouvaient faire bon m\u00e9nage, qu\u2019ils \u00e9taient presque consubstantiels.<\/p>\n\n\n\n<p>Jimi Hendrix et les Doors nous le d\u00e9montraient avec encore plus de force. Un noir am\u00e9ricain virtuose de la Fender Stratocaster qui rappelait tout \u00e0 la fois Harlem, les \u00e9meutes de Watt et les Black Panthers contre un \u00e9ph\u00e8be v\u00eatu de cuir noir, politicien \u00e9rotique, qui m\u00ealait dans des textes hallucin\u00e9s des exp\u00e9riences mystiques et des br\u00fblots contestataires. On savait depuis longtemps que le Vietnam \u00e9tait l\u2019enfer de l\u2019Am\u00e9rique. Personne n\u2019avait encore peint cet enfer comme ces deux-l\u00e0, po\u00e8tes maudits du rock, mauvaises consciences de l\u2019Am\u00e9rique WASP.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis vint Mai 68. M\u00eame dans l\u2019institution priv\u00e9e o\u00f9 mes parents m\u2019avaient coll\u00e9, nos professeurs \u00e9taient presque tous en gr\u00e8ve et, oblig\u00e9 nonobstant de faire acte de pr\u00e9sence (mon p\u00e8re \u00e9tait Gaulliste et n\u2019aurait pas tol\u00e9r\u00e9 que je m\u2019absente dans une louche solidarit\u00e9 avec la chienlit), je rejoignais clandestinement en fin d\u2019apr\u00e8s-midi des Assembl\u00e9es g\u00e9n\u00e9rales d\u2019un Comit\u00e9 d\u2019action lyc\u00e9en qui se r\u00e9unissait dans un parc de la ville. Une agora pour adolescents boutonneux o\u00f9 j\u2019h\u00e9sitais encore \u00e0 prendre la parole et \u00e0 me mesurer \u00e0 de jeunes orateurs d\u00e9j\u00e0 rod\u00e9s aux p\u00e9riodes d\u2019\u00e9loquence et aux effets de tribune. Du c\u00f4t\u00e9 des adultes, une moiti\u00e9 \u00e9tait en gr\u00e8ve illimit\u00e9e quand l\u2019autre tirait la gueule, \u00e0 commencer par mon p\u00e8re. Mon fr\u00e8re (l\u2019autre, dit le moyen) et moi, on \u00e9tait plut\u00f4t joyeux dans ce pays qui ressemblait de plus en plus \u00e0 nos cours de r\u00e9cr\u00e9ation. Ferr\u00e9 parlait des Moody Blues, Leonard Cohen chantait les partisans et Michel Corringe nous incitait \u00e0 prendre \u00ab\u00a0La Route\u00a0\u00bb, un disque matraqu\u00e9 sur le <em>Campus <\/em>de Michel Lancelot.<\/p>\n\n\n\n<p>Ferr\u00e9 chantait les anarchistes (<em>\u00ab&nbsp;y\u2019 en a pas un sur cent et pourtant ils existent&nbsp;\u00bb<\/em><em>)<\/em>, et j\u2019\u00e9tais d\u00e9sireux d\u2019en savoir un peu plus. \u00c0 commencer par Proudhon et par le camarade Bakounine, chant\u00e9 lui aussi par Ferr\u00e9&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;et si vraiment Dieu existait, il faudrait s\u2019en d\u00e9barrasser&nbsp;\u00bb<\/em>. Un vers qui plaisait au s\u00e9minariste que j\u2019avais failli \u00eatre. On aurait droit par la suite aux deux volumes de <em>Amour anarchie<\/em>, la bible holographe de toutes les graines d\u2019ananars.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant la sortie du <em>1 + 1<\/em> de Godard qui faisait une large place aux r\u00e9p\u00e9titions de \u00ab&nbsp;Sympathy For The Devil&nbsp;\u00bb, les Stones avaient sorti \u00ab&nbsp;Street Fightning Man&nbsp;\u00bb, hommage inattendu de leur part aux combattants des rues d\u2019une r\u00e9volution mondiale \u00e9chou\u00e9e. Des gants noirs s\u2019\u00e9taient \u00e9lev\u00e9s vers le ciel sur les podiums des J.O de Mexico et la r\u00e9pression s\u2019\u00e9tait d\u00e9cha\u00een\u00e9e. En Allemagne, Rudi Dustschke \u00e9tait laiss\u00e9 pour mort devant le si\u00e8ge du SDS apr\u00e8s avoir essuy\u00e9 les tirs d\u2019un ouvrier fasciste. Le Mai 68 rampant commen\u00e7ait en Italie et les chars sovi\u00e9tiques mettaient fin au printemps de Prague.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la radio, on entendait les \u00ab&nbsp;gauchistes \u00e0 la mode&nbsp;\u00bb, selon l\u2019expression ironique d\u2019une secr\u00e9taire d\u2019<em>Europe 1<\/em>. Ferr\u00e9, Caussimon, Fran\u00e7ois B\u00e9ranger, Henri Tachan et toute l\u2019\u00e9quipe de Saravah, Higelin, Pierre Barouh et Fontaine en t\u00eate. Serge Kerval adaptait Dylan \u00e0 son tour, et les vieux frissons revenaient en \u00e9coutant ce qu\u2019il avait fait de \u00ab&nbsp;I Want You&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En Angleterre, le rock des freaks (Mick Farren, Edgar Broughton) s\u2019affichait \u00e0 Hyde Park et d\u2019autres monstres \u2013 Zappa et Beefheart \u2013 raillaient avec f\u00e9rocit\u00e9 les \u00abplastic people&nbsp;\u00bb de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation et du spectacle. Plastic People \u00e9tait aussi le nom d\u2019un collectif de rockers tch\u00e9coslovaques. On d\u00e9couvrait le MC5 et les White Panthers de Detroit, men\u00e9s par John Sinclair et les Yippies de Ed Sanders, Abbie Hoffman et Jerry Rubin qui se voulaient une r\u00e9plique activiste et politis\u00e9e des hippies \u00e0 New York. La convention d\u00e9mocrate de l\u2019\u00e9t\u00e9 1968 \u00e0 Chicago avait fait grand bruit.<\/p>\n\n\n\n<p>1969 fut la grande ann\u00e9e o\u00f9  vont se m\u00ealer rock et politique. Si les susurrations libidineuses des Gainsbourg \/ Birkin choquaient la bourgeoisie fran\u00e7aise, que dire du Chicago Transit Authority, qui se disaient communistes sans ambages. Idem pour Country Joe Mc Donald, Roger Waters du Pink Floyd ou Robert Wyatt de Soft Machine. C\u2019\u00e9tait le temps des festivals qui mariaient pop et jazz. Le temps de <em>Rock &amp; Folk<\/em>, des <em>Cahiers du cin\u00e9ma<\/em> et d\u2019<em>Actuel<\/em> qui organisait le festival d\u2019Amougies en plus d\u2019\u00e9diter tout le catalogue free-jazz chez Byg. <em>Pop music revolution<\/em>, le catalogue CBS de cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0 mettait en lumi\u00e8re Sly Stone et sa petite famille qui faisait rimer soul music avec politique. Sur les \u00e9crans, on pouvait voir <em>Easy rider<\/em> et d\u00e9couvrir Steppenwolf, le groupe de John Kay, un Allemand de l\u2019est pass\u00e9 \u00e0 l\u2019ouest qui d\u00e9peignait avec lucidit\u00e9 une Am\u00e9rique de cauchemar.<\/p>\n\n\n\n<p>Bummer in the summer (dommages d\u2019\u00e9t\u00e9), quelques jours apr\u00e8s Woodstock la Manson Family trucidait dans les beaux quartiers de Los Angeles et terminait dans les atrocit\u00e9s l\u2019\u00e8re hippie. Je troquais les <em>Pilote <\/em>de mon adolescence pour <em>Hara Kiri hebdo <\/em>que je devais cacher des profs \u00e0 l\u2019\u00e9cole. <em>\u00ab&nbsp;Well it\u2019s 1969 ok, another year with nothing to do&nbsp;\u00bb<\/em>, chantaient Iggy Pop et les Stooges. Pas tr\u00e8s politiques, les gars. On pouvait clore la d\u00e9cennie pour en ouvrir une autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Beatles n\u2019existaient plus et John Lennon \u00e9tait devenu un guerrier de la paix. Avec Yoko Ono et le Plastic Ono Band, il donnait des concerts pour la paix et organisait des \u00ab&nbsp;bed in&nbsp;\u00bb dans des h\u00f4tels de luxe ou des manifestations dans les rues de New York. Neil Young, lui, pleurait les 4 morts dans l\u2019Ohio \u00e0 la suite de la r\u00e9pression par la garde nationale d\u2019un sit-in sur le campus de la Kent State University contre l\u2019extension de la guerre du Vietnam au Cambodge. Neil Young deviendra l\u2019une des grandes voix des combats \u00e9cologistes, apr\u00e8s un ralliement suspect derri\u00e8re le clown Reagan.<\/p>\n\n\n\n<p>1970 fut aussi l\u2019ann\u00e9e des festivals. Wight apr\u00e8s Woodstock puis Amougies et la C\u00f4te d\u2019Azur. \u00c0 chaque fois, les gauchistes mena\u00e7aient d\u2019enfoncer les barri\u00e8res et les organisateurs finissaient par les laisser passer pour ne pas s\u2019exposer \u00e0 la honte de faire appel aux forces de l\u2019ordre. Zappa triomphait avec <em>200 Motels<\/em>, un film qui \u00e9tait une satire tardive du mouvement hippie et, en France, les femmes s\u2019en m\u00ealaient avec Brigitte Fontaine, Catherine Ribeiro ou Colette Magny qui chantait pour les ouvriers en gr\u00e8ve de Penarroya. Les mouvements r\u00e9gionalistes, bretons et occitans, avaient aussi le vent en poupe, et la musique suivait. Les f\u00eates politiques se multipliaient, du premier <em>Lib\u00e9ration<\/em> \u00e0 <em>Politique Hebdo<\/em>, du PSU \u00e0 <em>Rouge<\/em> en passant par <em>Lutte Ouvri\u00e8re<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Glam rock n\u2019aura rien eu de tr\u00e8s politique, ou alors il faut y inclure le nihilisme d\u2019un Lou Reed, le transformer de <em>Berlin<\/em>. Sauf si on y incluait aussi la lente agonie du star system que d\u00e9crivaient David Bowie ou Mott The Hoople. John Cale le dandy et Procol Harum restaient loin de ces choses. Il fallait tendre l\u2019oreille vers l\u2019Allemagne pour entendre le bruit de la subversion avec le Kraut-rock et ces communaut\u00e9s anarchisantes qui s\u2019improvisaient groupes de rock et o\u00f9 il \u00e9tait plus qu\u2019inconvenant de savoir jouer d\u2019un instrument. Amon D\u00fc\u00fcl, Can\u2026 L\u2019Allemagne untergr\u00fcnd.<\/p>\n\n\n\n<p>Je prenais ma premi\u00e8re carte au PSU et, juste avant ma premi\u00e8re fiche de paie, j\u2019adh\u00e9rais \u00e0 la CGT avant de les quitter pour la CFDT, deux ans plus tard, \u00e0 l\u2019occasion des gr\u00e8ves de la Poste de l\u2019automne 1974. On parlait de plus en plus d\u2019\u00e9cologie, d\u2019autogestion, de f\u00e9minisme et de tiers-mondisme. Patti Smith, une Louise Michel du rock, faisait trembler les murs du CBGB quand <em>Actuel<\/em> parlait du \u00ab&nbsp;rock du Watergate&nbsp;\u00bb, tous les groupes rock new-yorkais (Blue O\u00ffster Cult, New York Dolls, Dictators) qui rythmaient bruyamment la chute de Nixon. Mais le rock n\u2019\u00e9tait plus trop politique, et un certain d\u00e9senchantement nihiliste s\u2019emparait d\u2019artistes engonc\u00e9s dans la pompe et la grandiloquence. Le cirque pop donnait ses repr\u00e9sentations aux quatre coins du monde. \u00c0 la f\u00eate de <em>Rouge<\/em> en 1975, on pouvait voir Captain Beefheart, John Cale ou Doctor Feelgood. Je ne pouvais qu\u2019adh\u00e9rer \u00e0 cette ligue des communistes, comme on disait dans la Yougoslavie de Tito.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faudra attendre Kevin Coyne pour ranimer la flamme et le mouvement punk avec ses versants anarcho-nihilistes et militants. Tout cela allait se diluer dans la New wave et le retour aux fondamentaux de l\u2019industrie du disque, m\u00eame si des groupes comme les Tubes renoueront avec l\u2019esprit critique et la subversion.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis vinrent les ann\u00e9es 1980, ann\u00e9es du fric, de la dope et de la fa\u00e7ade, du look. Quelques voix r\u00e9sistaient, dont celles d\u2019Elvis Costello ou de Morrissey, mais l\u2019heure \u00e9tait au Charity business et \u00e0 <em>MTV<\/em>. Bob Geldof emmenait toutes les \u00e9toiles derri\u00e8re lui pour des concerts pour l\u2019\u00c9thiopie, pour les fermiers am\u00e9ricains, pour les boat-people ou pour les Restos du c\u0153ur. Avec l\u2019esprit d\u2019entreprise et le sens des affaires quand m\u00eame. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 de cela, les Clash se mobilisaient contre le racisme et jouaient au profit des mineurs gr\u00e9vistes agonisant sous le talon de fer de Thatcher. L\u2019ultralib\u00e9ralisme avait pris le dessus et les solidarit\u00e9s ouvri\u00e8res \u00e9taient en capilotade. En France, la CFDT avait trahi et je prenais une carte \u00e0 SUD PTT, le premier syndicat de Solidaires.<\/p>\n\n\n\n<p>On en arrive aux ann\u00e9es 1990 et au flambeau de l\u2019altermondialisme que brandissent tour \u00e0 tour Black Flag ou les Dead Kennedys. Chez nous, c\u2019est le rock ind\u00e9 et la World music avec Manu Chao en t\u00eate de gondole. Il est des soirs o\u00f9 le Henry Rollins Band fait monter le grand Hubert Selby sur sc\u00e8ne, mais il y a longtemps que la politique a divorc\u00e9 du rock et ce n\u2019est pas la Brit pop qui va nous d\u00e9mentir. Les utopies subversives n \u2018ont plus cours et on identifie la politique aux technocrates ringards dont raffolent les \u00e9crans de l\u2019info en continu.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, des associations d\u2019un nouveau genre (DAL, A.C, Droits devant) et un nouveau syndicalisme (SUD) ont vu le jour et 1995, ann\u00e9e qui a vu l\u2019\u00e9mergence d\u2019un puissant mouvement social, mais les hymnes rock n\u2019ont pas suivi, sauf \u00e0 consid\u00e9rer H.K ou Zebda comme des groupes de rock.<\/p>\n\n\n\n<p>Si rock et politique ont pu faire bon m\u00e9nage d\u00e8s les premi\u00e8res protest-songs con\u00e7ues sous le mod\u00e8le ind\u00e9passable du chanteur syndicaliste Woody Guthrie, et nonobstant le r\u00f4le politique intrins\u00e8que des pionniers du rock\u2019n\u2019roll, les relations entre les deux univers n\u2019ont cess\u00e9 de se distendre et de se rapprocher.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Dylan et le mouvement hippie, des convergences se feront jour et plus encore dans les grandes m\u00e9tropoles de l\u2019est, entre Yippies, White Panthers ou Motherfuckers avec la gauche radicale et la new left. En France, il y aura synergie entre l\u2019extr\u00eame-gauche et la chanson contestataire ou r\u00e9gionaliste, dans les ann\u00e9es 1970. Puis viendront les tontons chanteurs et les supporters de Mitterrand.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout va s\u2019estomper dans ces m\u00eames ann\u00e9es, avec le rock d\u00e9cadent, ses paillettes et son narcissisme, m\u00eame si le Punk viendra donner un salvateur coup de Doc Marten\u2019s dans la fourmili\u00e8re. Plus encore avec les ann\u00e9es 1980, <em>MTV<\/em>, la Word music et le Charity business.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faudra attendre quelques groupes originaux d\u00e9nu\u00e9s de plans de carri\u00e8re pour renouer des liens distendus \u00e0 travers le rock ind\u00e9pendant et l\u2019altermondialisme, mais trop tard et trop peu.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut toujours, on peut encore r\u00eaver d\u2019un rock subversif qui accompagnerait les mouvements sociaux et les projets politiques humanistes, en se gardant des risques de r\u00e9cup\u00e9ration. Pour l\u2019instant, l\u2019\u00e9poque ne s\u2019y pr\u00eate pas, tant au plan musical que politique, mais un jour, qui sait&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>On peut encore r\u00eaver, tant qu\u2019il y aura de la musique et des sons, tant qu\u2019il y aura des utopies et des r\u00eaves. Tant que des artistes politis\u00e9s s\u2019acoquineront avec des politiciens et des syndicalistes un peu artistes, les pieds sur terre et la t\u00eate dans les nuages.<\/p>\n\n\n\n<p><em>10 juillet 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En guise de devoirs de vacances, le commencement d&rsquo;un livre sur les rapports entre rock et politique. Des protest-singers new-yorkais jusqu&rsquo;aux groupes ind\u00e9s altermondialistes genre Dead Kennedys. Pr\u00e8s de 50 ans de paroles rebelles. Un travail de chartreux. C\u2019est \u00e0 11 ans, l\u2019\u00e2ge b\u00eate, que j\u2019eus mes premiers frissons avec une chanson. 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