{"id":2867,"date":"2022-09-08T18:49:54","date_gmt":"2022-09-08T16:49:54","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2867"},"modified":"2022-09-08T18:49:56","modified_gmt":"2022-09-08T16:49:56","slug":"consternants-voyageurs-vol-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2867","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS VOL. 2"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>LONDRES<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"800\" height=\"600\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration230.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2869\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration230.jpg 800w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration230-300x225.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration230-768x576.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration230-600x450.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration230-30x23.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption>Victoria Sunset, photo Wikipedia.  <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Nous les auxiliaires ou les stagiaires, on prenait nos cong\u00e9s \u00ab&nbsp;en \u00e9gren\u00e9&nbsp;\u00bb comme ils disaient, \u00e0 savoir hors p\u00e9riode estivale et f\u00eates &#8211; P\u00e2ques ou No\u00ebl &#8211; et \u00e0 petites doses. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, on nous avait conc\u00e9d\u00e9, pour bons et loyaux services, la p\u00e9riode des ponts du mois de mai, entre le 1\u00b0 et le 8 avec, en prime, le jeudi de l\u2019Ascension. On ne savait pas trop qui remercier et on avait d\u00e9cid\u00e9, mon pote David et moi, d\u2019aller passer une semaine \u00e0 Londres, histoire d\u2019aller voir quelques concerts et d\u2019aller pister les derni\u00e8res traces du Swinging London qui nous avait fait tant fantasmer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a avait commenc\u00e9 dans le train de Paris \u00e0 Londres, on ne connaissait pas encore l\u2019Eurostar en 1975. On lisait les \u00e9crivains de la Beat Generation David et moi, lui plong\u00e9 dans le Kerouac des <em>Clochards c\u00e9lestes<\/em> et des <em>Anges vagabonds<\/em>&nbsp;; moi dans le Burroughs de<em> Junkie<\/em> et du <em>Festin nu. <\/em>On se rejoignait autour des po\u00e8mes de Ginsberg ou de Corso qu\u2019on se lisait parfois \u00e0 haute voix, admiratifs devant leur pouvoir de subversion et cette rythmique des mots qui rappelait le Jazz Bop. On avait sympathis\u00e9 avec deux Anglais, un jeune type plut\u00f4t baba-cool et un plus vieux, plus straight comme on disait, plus \u00e0 l\u2019image qu\u2019on se faisait du britannique typique. Avec le jeune, on avait parl\u00e9 blues et on se jetait \u00e0 la t\u00eate des tas de noms et de morceaux de l\u00e9gendes du Delta ou de Chicago. Je lui avais demand\u00e9 s\u2019il connaissait le \u00ab&nbsp;I Wish You Would&nbsp;\u00bb de Billy Boy Arnold, repris par les Yardbirds, et il avait exprim\u00e9 comme une g\u00eane. Je m\u2019\u00e9tais demand\u00e9 si la traduction ne pouvait pas \u00eatre prise pour une proposition \u00e9quivoque.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait pris un hovercraft \u00e0 Dunkerque et la travers\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 difficile. J\u2019avais d\u00e9gueul\u00e9 tripes et boyaux accoud\u00e9 au bastingage. La mer \u00e9tait mauvaise et on se rem\u00e9morait les quelques vers de Coleridge qu\u2019on connaissait gr\u00e2ce \u00e0 Procol Harum&nbsp;: \u00ab&nbsp;la mer \u00e9tait d\u2019encre, le ciel \u00e9tait de jais&nbsp;\u00bb. C\u2019\u00e9tait pour nous donner des airs romantiques, le ciel \u00e9tant d\u2019un bleu azur et la mer toujours d\u2019un gris sale. C\u2019\u00e9tait juste les vagues ballott\u00e9es par le vent qui faisaient tanguer l\u2019embarcation, la houle, et \u00e7a n\u2019avait rien de po\u00e9tique de voir des morceaux entiers de mon dernier repas d\u00e9ferler dans la Manche.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis c\u2019\u00e9tait le train \u00e0 nouveau, direction Victoria Station. On ne savait pas trop o\u00f9 c\u2019\u00e9tait mais on nous avait expliqu\u00e9 que c\u2019\u00e9tait dans le quartier de Belgravia, du c\u00f4t\u00e9 de Chelsea. Chelsea au moins, \u00e7a me disait quelque chose, \u00e0 cause de l\u2019\u00e9quipe de football. En descendant du quai, j\u2019avais eu des \u00e9coulements de liquide par les oreilles, et, apr\u00e8s avoir partag\u00e9 un joint avec David, j\u2019imaginais que mon cerveau se liqu\u00e9fiait et s\u2019\u00e9talait par terre. David me rassurait en me disant que le pr\u00e9cieux liquide pourrait servir \u00e0 d\u2019autres, moins dot\u00e9s en cette mati\u00e8re. \u00c7a m\u2019avait flatt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Sous la pluie, on s\u2019\u00e9tait ru\u00e9s avec armes et bagages dans un petit h\u00f4tel de Victoria Street, pas loin de l\u2019Abbaye de Westminster. L\u2019\u00e9tablissement s\u2019appelait aussi le Victoria House et, d\u00e9cid\u00e9ment, on n\u2019en sortait pas des jupons bouffants de cette reine assoiff\u00e9e d\u2019ordre dont le magist\u00e8re s\u2019\u00e9tendait sur les 7 mers et les 5 continents. \u00ab&nbsp;Victoria, was my queen&#8230;&nbsp;\u00bb, comme chantaient les Kinks.<\/p>\n\n\n\n<p>Le directeur de l\u2019h\u00f4tel, un vieil italien stress\u00e9, avait engueul\u00e9 le portier qui ne mettait pas assez de z\u00e8le \u00e0 porter nos bagages&nbsp;: \u00ab&nbsp;quickly Lorenzo, quickly&nbsp;!&nbsp;\u00bb. On lui avait fait comprendre qu\u2019on n\u2019\u00e9tait pas si press\u00e9s et qu\u2019on aurait pu aussi bien les porter nous-m\u00eames, mais il avait l\u2019air d\u2019en faire une affaire personnelle, comme une preuve mat\u00e9rielle du prestige de son \u00e9tablissement.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait dans une petite chambre au premier, avec deux petits lits, un coin douche, de la moquette rouge par terre et une fen\u00eatre \u00e0 guillotine qui donnait sur la rue. Un bed and breakfast pour une semaine payable d\u2019avance pour lequel nous avions investi la moiti\u00e9 de nos salaires.<\/p>\n\n\n\n<p>On se gavait le matin de toasts, de saucisses, d\u2019\u0153ufs au plat, de miel et de confiture d\u2019orange, de fa\u00e7on \u00e0 nous remplir pour sauter le repas de midi. C\u2019\u00e9tait toujours \u00e7a d\u2019\u00e9conomis\u00e9. On avait pas vraiment r\u00e9fl\u00e9chi \u00e0 ce qu\u2019on voulait faire. On \u00e9pluchait <em>Time Out <\/em>et les listes de concerts dans le <em>Melody Maker<\/em> ou le <em>New Musical Express<\/em>, ces hebdomadaires format quotidien \u00e9pais comme des dictionnaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas grand-chose \u00e0 se mettre sous la dent dans la p\u00e9riode. J\u2019avais not\u00e9 un concert d\u2019Alan Price au Victoria Theater (d\u00e9cid\u00e9ment, encore la vieille rombi\u00e8re) quand David voulait absolument voir Led Zeppelin \u00e0 Earl\u2019s Court. On \u00e9tait tomb\u00e9s d\u2019accord sur une soir\u00e9e californienne \u00e0 la Roundhouse, sur Chalk Farm Road, avec l\u2019ex guitariste et complice de Country Joe, Barry Melton, plus le l\u00e9gendaire guitare h\u00e9ro John Cippolina qui jouait avec Deke Leonard, des Gallois de Man.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a nous faisait trois soir\u00e9es et la journ\u00e9e, on pillait les magasins de disques en enfournant le maximum de 45 tours possibles dans des grands sacs qu\u2019on avait du mal \u00e0 porter. En fin d\u2019apr\u00e8s-midi, on allait \u00e9couter les orateurs de Hyde Park, souvent des petits vieux teigneux \u00e0 barbiche juch\u00e9s sur des tabourets qui nous faisaient entrevoir le monde apocalyptique vers lequel nous nous dirigions si les gens persistaient dans leur folie de consommation, de domination et d\u2019\u00e9go\u00efsme.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Well&nbsp;!&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;That\u2019s right&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;It\u2019s spoken&nbsp;!&nbsp;\u00bb, entendions-nous alentour, sans que notre anglais nous perm\u00eet de saisir les nuances d\u2019un discours dont nous retenions surtout la v\u00e9h\u00e9mence. Puis on allait jusqu\u2019\u00e0 Piccadilly Circus, faire du l\u00e8che-vitrines.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Portobello, on s\u2019\u00e9tait achet\u00e9 des fringues, plut\u00f4t hippies et on avait tenu \u00e0 voir les derniers vestiges du Swinging London en nous promenant dans Carnaby Street, bavant devant la fa\u00e7ade de chez Grany\u2019s, ou dans Wardour Street, poussant la porte du Marquee o\u00f9 jouait un groupe de Blues boom poussif. On n\u2019arr\u00eatait pas de se r\u00e9p\u00e9ter qu\u2019on \u00e9tait venus dix ans trop tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, on mangeait des doubles rations de frites et du poisson pan\u00e9 dans des Wimpy (je pensais toujours au Wimpy de Popeye, Gontrand), et on nous servait des bi\u00e8res \u00e0 deux degr\u00e9s dans des bocks qu\u2019on aurait pris pour des aquariums. Parfois, c\u2019\u00e9tait une pizzeria ou un Pakistanais, mais certainement pas ces \u00ab&nbsp;steak-house&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019anglaise qui vous servaient des friands remplis de mouton bouilli accompagn\u00e9s de petits pois d\u2019un vert fluorescent. Nous avions appris \u00e0 \u00e9viter soigneusement ce genre d\u2019insulte \u00e0 la gastronomie.<\/p>\n\n\n\n<p>On allait parfois au cin\u00e9ma, mais l\u00e0 aussi, la m\u00e9connaissance de la langue nous emp\u00eachait d\u2019appr\u00e9cier les dialogues pour des films de la Hammer ou des \u0153uvres plus ambitieuses comme <em>Une anglaise romantique <\/em>de Losey (b\u00e2illements), <em>Les hommes du pr\u00e9sident<\/em> ou <em>Vol au-dessus d\u2019un nid de coucous, <\/em>le film d\u2019apr\u00e8s le roman de Ken Kesey qu\u2019on irait revoir \u00e0 Paris. On avait vu le <em>Tommy<\/em> de Ken Russell en avant-premi\u00e8re, sur Leicester Square, et on d\u00e9parait parmi les quelques happy fews tri\u00e9s sur le volet, en robes longues et costumes trois-pi\u00e8ces&nbsp;. De toute fa\u00e7on, on avait trouv\u00e9 \u00e7a tape \u00e0 l\u2019\u0153il, criard, pr\u00e9tentieux et de mauvais go\u00fbt et on s\u2019\u00e9tait jur\u00e9s de r\u00e9\u00e9couter le disque, sit\u00f4t rentr\u00e9s, histoire de se d\u00e9barbouiller de cette p\u00e2tisserie \u00e9c\u0153urante.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la Roundhouse, le concert \u00e9tait plut\u00f4t cool, avec un public de babs sympathiques qui tiraient dans un bel ensemble sur leurs joints ou leur shilom en se laissant emporter par les soli de Cippolina, leur dieu. Des gars qui auraient tout donn\u00e9 pour voir Quicksilver Messenger Service au Fillmore, en 1967. Melton avait amus\u00e9 la galerie avec quelques couplets subversifs qui faisaient rire un public conquis. Tout juste s\u2019ils ne lui avaient pas demand\u00e9 de faire comme \u00e0 Woodstock&nbsp;: \u00ab&nbsp;gimme a F&#8230;&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Earl\u2019s Court, on avait r\u00e9ussi \u00e0 avoir des places au march\u00e9 noir. \u00ab&nbsp;This is black market, man&nbsp;\u00bb, nous avait pr\u00e9venu un vieux binoclard antipathique, mani\u00e8re de nous signifier qu\u2019il nous faudrait acheter des billets au moins 5 fois leur prix. N\u2019ayant jamais \u00e9t\u00e9 fan, je serais reparti mais David avait insist\u00e9 et on avait juste le droit, du fond de la salle, de voir Plant, Page et les autres sur un \u00e9cran g\u00e9ant, avec nos places \u00e0 20 \u00a3 dans les poches. Fuckin\u2019 Zeppelin&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Le pire, \u00e7a avait \u00e9t\u00e9 au Victoria Theater o\u00f9 l\u2019ex organiste des Animals avait paru en smoking derri\u00e8re un piano \u00e0 queue. Un public de ladies et de gentlemen puant la bourgeoisie friqu\u00e9e et, au bout d\u2019un quart d\u2019heure de pianotage, la crise d\u2019asthme, la premi\u00e8re et la seule de ma vie, et la n\u00e9cessit\u00e9 de quitter la salle aux murs lambriss\u00e9s. Je passais le restant de la soir\u00e9e \u00e0 essayer de respirer devant la fen\u00eatre \u00e0 guillotine grande ouverte, comme un poisson hors de l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la r\u00e9ception, David avait demand\u00e9 d\u2019appeler un m\u00e9decin, mais l\u2019italien avait tenu \u00e0 s\u2019assurer de mon \u00e9tat et l\u2019avait jug\u00e9 peu pr\u00e9occupant. Simplement, il me ram\u00e8nerait un flacon de Ventoline ou son \u00e9quivalent l\u00e0-bas achet\u00e9 \u00e0 la pharmacie du coin. Ce qu\u2019il fit. Je m\u2019endormais tant bien que mal et, le lendemain, j\u2019allais \u00e0 l\u2019antenne locale du National Health Service o\u00f9, apr\u00e8s un bref examen, l\u2019homme de l\u2019art me fit \u00e0 mi-voix cette recommandation&nbsp;: \u00ab&nbsp;no smoking&nbsp;!\u00bb. Une mise en garde que je pris un peu en mauvaise part, apr\u00e8s avoir failli crever. En plus, aucun m\u00e9dicament, comme pour attester du caract\u00e8re b\u00e9nin de mon affection et du m\u00e9susage que je pouvais faire du service public de la m\u00e9decine. Je jetais le reste d\u2019un paquet de <em>Celtiques<\/em> dans une poubelle avant de racheter des cigarettes le m\u00eame jour, des blondes, moins nocives \u00e0 ce que je croyais.<\/p>\n\n\n\n<p>Le dimanche, on s\u2019\u00e9tait amus\u00e9s \u00e0 parcourir les Sunday papers, ces torchons d\u00e9tenus par Murdoch ou Maxwell qui montraient une fille \u00e0 la poitrine d\u00e9nud\u00e9e, \u00e9pinglaient en une un politicien (de gauche de pr\u00e9f\u00e9rence) pour des affaires de m\u0153urs et revenaient sur les r\u00e9sultats de la journ\u00e9e de football. C\u2019est \u00e7a qui m\u2019int\u00e9ressait, \u00e0 dire vrai, et de voir les modestes \u00e9quipes de Queen\u2019s Park Rangers et de Derby County s\u2019accrocher aux premi\u00e8res places au nez et \u00e0 la barbe des grandes baronnies du royaume. Pour Derby, c\u2019\u00e9tait d\u00fb, disait le <em>News Of The World<\/em>, au talent et \u00e0 la poigne d\u2019un certain Brian Clough, parti depuis \u00e0 Nottingham, le coach dont je m\u2019efforcerai de retenir le patronyme. Pour les Rangers, je n\u2019oubliais pas que c\u2019\u00e9tait le club support\u00e9 par les Mods de l\u2019ouest londonien. \u00c7a comptait beaucoup pour moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour am\u00e9liorer l\u2019ordinaire, on s\u2019\u00e9tait fait un resto indien et on s\u2019\u00e9tait balad\u00e9s en remontant Oxford Street jusqu\u2019aux quartiers nord&nbsp;; Muswell Hill, Islington, Highbury, le bastion des Gunners d\u2019Arsenal et les coins qui avaient vu grandir les Kinks ou Rod Stewart. On avait assist\u00e9 \u00e0 une bagarre de rue, deux types visiblement avin\u00e9s qui tombaient \u00e0 bras raccourcis sur un jeune chevelu se recroquevillant sur lui-m\u00eame en l\u00e2chant des injures et en appelant les passants \u00e0 la rescousse. Personne ne s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 et la rixe s\u2019\u00e9tait propag\u00e9e quelques m\u00e8tres plus loin entre partisans des deux gros costauds avin\u00e9s et amis du chevelu. Un peu trop de Guinness, semblait-il, ce que c\u2019est que la boisson\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Puis on \u00e9tait repartis. Il fallait bien que \u00e7a se termine et on avait nos sacs en plastique bourr\u00e9s de disques \u00e0 \u00e9couter qui alourdissaient nos bagages, plus des songbooks de nos groupes favoris, des livres de Selby ou de Burroughs ou des po\u00e8tes romantiques anglais qu\u2019on se proposait de lire dans le texte, quand nos progr\u00e8s en anglais nous auront permis de le faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le bateau du retour, ce n\u2019\u00e9tait plus le mal de mer (et je pensais toujours \u00e0 ce vers de Keith Reid dans \u00ab&nbsp;A Whiter Shade Of Pale&nbsp;\u00bb de Procol&nbsp;: \u00ab&nbsp;I was feeling kind of sea-sick&nbsp;\u00bb) mais une partie de belote avec un Fran\u00e7ais de Lille \u2013 Claude &#8211; et sa dame qui avait sorti un jeu de cartes pornographiques o\u00f9 rois dames et valets \u00e9taient repr\u00e9sent\u00e9s nus dans des positions compromettantes. La dame, pr\u00e9nomm\u00e9e Maryse, s\u2019\u00e9tant vite lass\u00e9e du jeu, j\u2019en \u00e9tais r\u00e9duit \u00e0 faire des manilles d\u00e9couvertes avec son mari, Claude&nbsp;; David s\u2019\u00e9tant lui aussi retir\u00e9 en disant, parodiant Villiers de l\u2019Isle Adam, qu\u2019il avait toujours pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 jouer au dandy qu\u2019aux cartes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a avait \u00e9t\u00e9 Douvres \u2013 Calais pour cette fois, histoire de varier les plaisirs, et on s\u2019\u00e9tait quitt\u00e9s \u00e0 Lille. David allait jusqu\u2019\u00e0 Paris et je souhaitais passer les derniers jours de ces vacances anglaises chez mes parents, histoire de me rappeler \u00e0 leur bon souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je passais le week-end avant la reprise dans ma chambre, \u00e0 \u00e9couter un \u00e0 un les quelques cinquante 45 tours achet\u00e9s chez <em>Rock On<\/em>, \u00e0 Portobello ou dans tous les disquaires du grand Londres. Je ne descendais que pour prendre mes repas et mon p\u00e8re s\u2019\u00e9tait f\u00e2ch\u00e9, me demandant si je me croyais \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. Pour faire amende honorable, je lavais la vaisselle, donnais un coup de balai, dressais le couvert et d\u00e9barrassais la table. On ne m\u2019en demandait pas plus. Avec ce qui me restait d\u2019\u00e9conomies, j\u2019avais achet\u00e9 une imitation Fender Stratocaster dont j\u2019apprenais laborieusement quelques accords sur une m\u00e9thode genre \u00ab&nbsp;guitare \u00e0 Dadi&nbsp;\u00bb. Ne parvenant pas \u00e0 sortir grand-chose, je d\u00e9chantais moi qui croyais qu\u2019il suffisait de mettre l\u2019ampli \u00e0 fond et de bouger les doigts sur le manche pour avoir l\u2019\u00e9quivalent d\u2019un solo de Jeff Beck ou de Jimi Hendrix.<\/p>\n\n\n\n<p>Revenu au boulot, on avait pass\u00e9 la semaine \u00e0 se rem\u00e9morer notre s\u00e9jour \u00e0 Londres avec David et nos conversations roulaient surtout autour des disques que nous avions achet\u00e9s. La t\u00eate pench\u00e9e sur nos t\u00e9l\u00e9-imprimeurs, on discutait des m\u00e9rites compar\u00e9s des Small Faces ou des Yardbirds. Durant les pauses, je ressentais une br\u00fblure \u00e0 chaque fois que j\u2019urinais. Peu apr\u00e8s, ce furent des \u00e9coulements jaun\u00e2tres qui me faisaient hurler de douleur. J\u2019allais voir un m\u00e9decin qui me diagnostiquait une chaude-pisse et me prescrivait des antibiotiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Je repensais \u00e0 cette prostitu\u00e9e qui se faisait appeler Lola et tapinait vers Soho. J\u2019\u00e9tais seul ce soir-l\u00e0 et je m\u2019\u00e9tais laiss\u00e9 tenter. Elle m\u2019avait fait de grands sourires avant d\u2019opter pour un ton plus ferme, me demandant d\u2019aller vite au motif qu\u2019elle avait d\u2019autres clients \u00e0 servir. J\u2019avais juste os\u00e9 lui demander de garder ses bas, ce qu\u2019elle ne fit pas &#8211; \u00ab&nbsp;why should I keep my stockings&nbsp;?\u00bb &#8211; avant une \u00e9jaculation pr\u00e9coce qui lui valut un sourire cruel. Elle devait penser que seule sa beaut\u00e9 sculpturale pouvait provoquer ce genre d\u2019abandon. Un amour tarif\u00e9 qui avait encore alourdi mon d\u00e9ficit chronique, surtout que les gr\u00e8ves \u00e9taient fr\u00e9quentes (\u00ab&nbsp;ITT Thomson n\u2019auront pas les T\u00e9l\u00e9coms!!!&nbsp;\u00bb) et que je n\u2019avais pas l\u2019intention de faire des heures suppl\u00e9mentaires, comme on nous l\u2019avait propos\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019imm\u00e9diat, je prenais un cong\u00e9 maladie et j\u2019allais suivre mon traitement chez mes parents \u00e0 qui j\u2019avais confi\u00e9, sur les conseils du m\u00e9decin, que c\u2019\u00e9tait une cystite. Les antibiotiques tardant \u00e0 faire leur effet, j\u2019\u00e9tais all\u00e9 dans un dispensaire o\u00f9 on me faisait des piq\u00fbres. Une cystite, avais-je r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 ma m\u00e8re qui avait fait des recherches dans son Larousse (ou plut\u00f4t Lafrousse) m\u00e9dical mais, lui avais-je dit en compl\u00e9ment, on peut aussi bien attraper des maladies v\u00e9n\u00e9riennes sur une planche de chiotte mal lav\u00e9e. Et de penser \u00e0 cet aphorisme de Cavanna qui se demandait comment on pouvait attraper une chaude-pisse sur la cuvette d\u2019un W.C alors qu\u2019il y avait tant de jolies filles. Je n\u2019allais pas raconter \u00e7a \u00e0 cette brave femme, elle n\u2019aurait pas compris ou aurait pu trouver mon humour d\u00e9plac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Got a souvenir of London, got to hide it to my mother&nbsp;\u00bb<\/em>, chantait Gary Brooker sur le <em>Grand Hotel <\/em>de Procol Harum. J\u2019avais ramen\u00e9 un souvenir de Londres, et je devais le cacher \u00e0 ma m\u00e8re. Et aussi \u00e0 mon p\u00e8re, moins na\u00eff sur ce genre d\u2019affaires. Venereal desease is such a drag&nbsp;! Finalement, Londres, c\u2019est tr\u00e8s surfait.<\/p>\n\n\n\n<p><em>26 ao\u00fbt 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LONDRES Nous les auxiliaires ou les stagiaires, on prenait nos cong\u00e9s \u00ab&nbsp;en \u00e9gren\u00e9&nbsp;\u00bb comme ils disaient, \u00e0 savoir hors p\u00e9riode estivale et f\u00eates &#8211; P\u00e2ques ou No\u00ebl &#8211; et \u00e0 petites doses. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, on nous avait conc\u00e9d\u00e9, pour bons et loyaux services, la p\u00e9riode des ponts du mois de mai, entre le 1\u00b0 et&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2867\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2869,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2867"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2867"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2867\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2874,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2867\/revisions\/2874"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2869"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2867"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2867"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2867"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}