{"id":2875,"date":"2022-09-08T19:08:24","date_gmt":"2022-09-08T17:08:24","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2875"},"modified":"2022-09-23T16:12:38","modified_gmt":"2022-09-23T14:12:38","slug":"free-jazz-black-panthers","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2875","title":{"rendered":"FREE JAZZ \/ BLACK PANTHERS"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"593\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration231-593x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2877\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration231-593x1024.jpg 593w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration231-174x300.jpg 174w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration231-768x1326.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration231-695x1200.jpg 695w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration231-521x900.jpg 521w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration231-348x600.jpg 348w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration231-17x30.jpg 17w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration231.jpg 869w\" sizes=\"(max-width: 593px) 100vw, 593px\" \/><figcaption>Un dessin du regrett\u00e9 Reiser pour la couverture de l&rsquo;\u00e9dition originale, chez Champ libre (1971)<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Pas de rock pour cette fois. \u00c0 l\u2019occasion d\u2019un livre en pr\u00e9paration, une relecture utile, le <em>Free jazz \/ Black Power<\/em> de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli, r\u00e9cemment d\u00e9c\u00e9d\u00e9. Un ouvrage tr\u00e8s politique o\u00f9 le critique de <em>Jazz Magazine<\/em> et celui des <em>Cahiers du Cin\u00e9ma<\/em> prennent des chorus tour \u00e0 tour pour faire l\u2019historique de la situation des Afro-am\u00e9ricains et pour nous gratifier par l\u00e0 m\u00eame d\u2019une magistrale le\u00e7on de jazz, aussi importante que celles d\u2019un Andr\u00e9 Hodeir ou d\u2019un Lucien Malson nagu\u00e8re.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En mati\u00e8re de jazz, on compte en France quelques ouvrages de r\u00e9f\u00e9rence comme <em>Les mondes du jazz<\/em>, de Andr\u00e9 Hodeir (Birdland \u2013 Rouge profond 1970) ou <em>Les ma\u00eetres du jazz<\/em>, du sociologue et critique du <em>Monde <\/em>Lucien Malson (Buchet-Chastel, \u00e0 l\u2019origine un <em>Que sais-je<\/em> de 1952 souvent actualis\u00e9). On dispose \u00e9galement d\u2019ouvrages moins didactiques et plus litt\u00e9raires \u00e9crits par Alain Gerber ou Philippe Carles.<\/p>\n\n\n\n<p>Philippe Carles justement, r\u00e9dacteur en chef quatre d\u00e9cennies durant de <em>Jazz Magazine<\/em>, qui \u00e9crira l\u2019ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence sur le Free-jazz avec Jean-Louis Comolli, essayiste ancien critique des <em>Cahiers du cin\u00e9ma<\/em> pass\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alisation (fictions et documentaires). Leur ma\u00eetre livre, <em>Free jazz \/ Black Power (1)<\/em>, a paru aux \u00e9ditions situationnistes Champ Libre, en 1971 et il est r\u00e9guli\u00e8rement r\u00e9\u00e9dit\u00e9 avec de nouvelles pr\u00e9faces. Du propre aveu des auteurs, ce livre doit beaucoup \u00e0 Leroi Jones, alias Amiri Baraka, professeur d\u2019universit\u00e9, \u00e9crivain, journaliste, po\u00e8te, dramaturge et surtout connu au titre d\u2019historien de la condition noire am\u00e9ricaine. Il est le fondateur des Black Arts Movements, \u00e9tudes sur l\u2019esth\u00e9tique noire et auteur notamment de <em>Blues people\u00a0: Negro music in black America<\/em> (<em>Le peuple du blues<\/em>, chez Gallimard en 1968), un essai qui a beaucoup influenc\u00e9 les auteurs de <em>Free jazz \/ Black power.<\/em> Un personnage fascinant, artiste et critique \u00e0 mettre sur le m\u00eame plan, pour ce qui est de la culture r\u00e9volutionnaire noire, d\u2019un Frantz Fanon ou d\u2019un Malcolm X. Mais voyons d\u2019abord les principaux labels free jazz, les v\u00e9hicules de ces agressions sonores.<\/p>\n\n\n\n<p>Le label <em>BYG<\/em> (B comme Bizot, Y comme Yung et G comme Georgekarakos) est n\u00e9 en 1970 en m\u00eame temps que le magazine libertaire \u00ab&nbsp;pour jeunes&nbsp;\u00bb<em>Actuel<\/em> dont Jean-Fran\u00e7ois Bizot est aussi le fondateur. M\u00eame si les m\u00e9thodes de BYG sont parfois contestables (enregistrements \u00e0 la sauvette de concerts pour des \u00e9missions de jazz de France Inter, celles d\u2019Andr\u00e9 Francis notamment), c\u2019est le label majeur du Free jazz en France, qui sortira dans les ann\u00e9es 1970 des albums de Sun Ra, de Sonny Murray, de Don Cherry, de Sonny Murray, de Sonny Sharrock, de l\u2019Art Ensemble Of Chicago, de Steve Lacy, d\u2019Anthony Braxton, du Frank Wright Quartet, d\u2019Alan Silva, de Steve Potts ou de Bobby Few. Bref, \u00e0 part Albert Ayler chez ESP, tout ce que le Free jazz compte d\u2019artistes pr\u00e9cieux qui, partis du Bop des Charlie Parker, Thelonious Monk, Dizzy Gillepsie et de Miles, ont invent\u00e9 la New thing sur les bases des hard-boppers (Sonny Rollins ou Clifford Brown), des po\u00e8tes r\u00e9volt\u00e9s comme Charlie Mingus ou Archie Shepp et des mystiques inspir\u00e9s comme John Coltrane ou Eric Dolphy. L\u2019autre grand label du free jazz est ESP Disk, label new-yorkais fond\u00e9 en 1964 par l\u2019avocat gauchiste et m\u00e9lomane Bernard Stollman, et qui fera enregistrer Ornette Coleman, Albert Ayler et Pharoah Sanders notamment.<\/p>\n\n\n\n<p>Cecil Taylor et ses deux premiers albums <em>Jazz advance<\/em> et surtout <em>Lookin ahead<\/em>, sera avec Ornette Coleman et son album <em>Free jazz <\/em>(a collective improvisation) en 1961 \u00e0 l\u2019origine d\u2019un genre fait d\u2019improvisations, de scansions, de dissonances et de d\u00e9rapages sonores qui doivent autant aux musiques contemporaines (atonale, s\u00e9rielle, dod\u00e9caphonique) qu\u2019\u00e0 l\u2019agitation politique du milieu des ann\u00e9es 1960 o\u00f9, apr\u00e8s l\u2019assassinat de Malcolm X en 1965, des militants entendent s\u2019inspirer de son exemple pour d\u00e9passer le combat pour les droits civiques et b\u00e2tir une nation o\u00f9 les citoyens afro-am\u00e9ricains se seraient lib\u00e9r\u00e9s de l\u2019oppression des blancs en faisant vivre des valeurs de solidarit\u00e9 et d\u2019\u00e9galit\u00e9 anticapitalistes. Si certains leaders envisagent, au moins au d\u00e9but, une cohabitation possible en regard des jeunes g\u00e9n\u00e9rations et de leur id\u00e9alisme, la plupart ne croit r\u00e9aliste qu\u2019un d\u00e9veloppement s\u00e9par\u00e9 entre deux communaut\u00e9s dont le divorce est consomm\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 pr\u00f4ner le retour sur le continent africain pour certains. Si le Free jazz est r\u00e9solument tourn\u00e9 vers la modernit\u00e9 et les musiques contemporaines, il renoue aussi avec les racines gospel du jazz et son sens de la f\u00eate et de la c\u00e9l\u00e9bration collective. On est loin, \u00e0 \u00e9couter ses principaux interpr\u00e8tes, d\u2019une musique froide, obscure, cacophonique et c\u00e9r\u00e9brale qu\u2019on a souvent voulu pr\u00e9senter, quand ce n\u2019est pas caricaturer.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut dater pr\u00e9cis\u00e9ment la naissance du Black Panther Party au 15 octobre 1966, \u00e0 Oakland (Californie). \u00c0 l\u2019origine, le mouvement qui se veut marxiste-l\u00e9niniste (soit mao\u00efste pour l\u2019\u00e9poque) et ce n\u2019est aucunement par hasard qu\u2019il soit n\u00e9 cette ann\u00e9e-l\u00e0, celle du lancement de la r\u00e9volution culturelle et de la publication du <em>Petit livre rouge<\/em>. Outre Mao, Marx et L\u00e9nine, les influences politiques des Panthers sont bien s\u00fbr Malcolm X, Frantz Fanon et Leroi Jones, et on peut citer parmi leurs r\u00e9f\u00e9rences culturelles des gens comme Charlie Mingus, l\u2019\u00e9crivain James Baldwyn ou encore Sartre et Jean Genet qui sera un temps leur p\u00e8re spirituel.<\/p>\n\n\n\n<p>Huey P. Newton et Bobby Seale, lesquels animeront des sections des Black Panthers \u00e0 Los Angeles pour l\u2019un et \u00e0 Detroit pour l\u2019autre, inaugureront les \u00abfree &nbsp;breakfast for children&nbsp;\u00bb, soit des petits-d\u00e9jeuners pour les enfants noirs dont la plupart font \u00e0 peine un repas par jour. Le contexte politique m\u00eale le Vietnam et les droits civiques, mais les Panthers veulent plus que des droits qu\u2019ils tiennent pour formels. Leur combat est men\u00e9 contre la pauvret\u00e9 et pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 et, m\u00eame si Johnson a pu conc\u00e9der quelques infl\u00e9chissements avec sa \u00ab&nbsp;guerre contre la pauvret\u00e9&nbsp;\u00bb, annonc\u00e9e \u00e0 sons de trompe lors de son discours sur l\u2019\u00e9tat de l\u2019union de janvier 1964, beaucoup de situations dans des quartiers noirs sont encore insupportables. Sur les droits civiques, la non-violence pr\u00f4n\u00e9e par King pose question dans le ghetto et \u00ab&nbsp;la marche contre la peur&nbsp;\u00bb, au printemps 1966, a vu appara\u00eetre des divergences de fond sur la politisation de la question raciale. Le SNCC (Student Nonviolent Coordinating Comitee) a d\u00e9fendu l\u2019id\u00e9e que la manifestation devait \u00eatre prot\u00e9g\u00e9e par un service d\u2019ordre arm\u00e9, pour \u00e9viter la r\u00e9pression subie \u00e0 Selma, en Alabama. Les organisations traditionnelles du mouvement sont vent debout contre cette proposition, et ce n\u2019est pas par hasard qu\u2019elle est formul\u00e9e par le leader du SNCC, Stokely Carmichael, futur Black panther qui prendra la t\u00eate du parti \u00e0 San Francisco.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un peu la structuration du parti qui pourrait se r\u00e9sumer \u00e0 un homme, une ville. Le leader est charg\u00e9 de faire respecter la ligne politique par ses troupes et de les organiser, encha\u00eenant les \u0153uvres de charit\u00e9, les protestations et les attaques de redistribution. Il s\u2019agit rien moins que de conqu\u00e9rir l\u2019autonomie des populations noires par la conqu\u00eate du pouvoir politique au plus haut niveau, au besoin par les armes. Les Black Panthers se veulent aussi int\u00e9gr\u00e9s dans le mouvement communiste international, proches des pays non-align\u00e9s et soutiens des pays du tiers-monde et de leurs lib\u00e9rateurs comme Lumumba au Congo, Amilcar Cabral en Guin\u00e9e Bissau (et aux \u00eeles du Cap-Vert), Samora Machel au Mozambique ou Nelson Mandela en Union Sud-Africaine. Les brothers prendront toutefois des positions contestables, d\u00e9fendant becs et ongles les gouvernements issus de la r\u00e9volution alg\u00e9rienne ou des r\u00e9gimes autoritaires comme la Cor\u00e9e du Nord, Cuba ou la Lybie.<\/p>\n\n\n\n<p>Seale et Newton se sont rencontr\u00e9s \u00e0 Oakland lors de conf\u00e9rences organis\u00e9es sur le campus de Berkeley par l\u2019AAA (Afro American Association) et son pr\u00e9sident Donald Warden. Les deux hommes sont critiques \u00e0 l\u2019\u00e9gard du NAACP (National Association For The Advancement Of Coloured People) et s\u2019en sont distanci\u00e9s, lui reprochant sa mollesse et ses compromissions institutionnelles. Ils rejoignent un temps le RAM (Revolutionary Action Movement), mais le quittent en n\u2019y voyant que th\u00e9orie et peu d\u2019actions sociales concr\u00e8tes. Newton est inscrit en droits \u00e0 la San Francisco Law School et il a purg\u00e9 une peine de prison en 1964, pour une agression \u00e0 l\u2019arme blanche. Seale travaille dans un centre social, le <em>North Oakland Neighborhood Anti-Poverty Center, <\/em>et<em> <\/em>les deux hommes font pression sur l\u2019universit\u00e9 pour l\u2019obtention d\u2019un cours sur l\u2019histoire des afro-am\u00e9ricains. La situation sociale empirant avec l\u2019effort de guerre accentu\u00e9 au Vietnam et la baisse des budgets qui s\u2019en suit, en plus des \u00e9meutes de Watts, en ao\u00fbt 1965, les incitent \u00e0 cr\u00e9er leur propre mouvement. D\u00e9j\u00e0, apr\u00e8s Watts, des brigades de surveillance de la police sont cr\u00e9\u00e9es sous le nom des Community Alert Patrols et ses membres laissent comme embl\u00e8me le dessin d\u2019une panth\u00e8re noire. Des liens sont cr\u00e9\u00e9s avec le SNCC de Carmichael et le MFDP (Mississippi Freedom Democratic Party) dans le Mississippi, qui conteste la l\u00e9gitimit\u00e9 du Parti d\u00e9mocrate dans leur pr\u00e9tention \u00e0 appr\u00e9hender la question raciale. Le SNCC cr\u00e9e l\u2019une de ses bases (\u00ab&nbsp;grassroots&nbsp;\u00bb) \u00e0 Berkeley et deux conf\u00e9rences sur le Black Power, en septembre 1966, font se rencontrer les diff\u00e9rents mouvements. La premi\u00e8re est destin\u00e9e \u00e0 lever des fonds pour le futur BPP alors que la seconde est organis\u00e9e par le SDS (Students for Democratic Society), un mouvement d\u2019\u00e9tudiants radicaux tr\u00e8s actif \u00e0 Berkeley.<\/p>\n\n\n\n<p>Le BPP est cr\u00e9e dans la foul\u00e9e et un manifeste en 10 points circule, intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;ce que nous voulons maintenant, et ce que nous croyons&nbsp;\u00bb. La rupture avec les organisations du mouvement des droits civiques est consomm\u00e9e et King passe pour un notable arch\u00e9type du bon noir, le brave oncle Tom. Le nom exact du parti est d\u2019ailleurs BPP for self defense, ce qui implique que les membres sont pr\u00eats \u00e0 r\u00e9sister au besoin par les armes et n\u2019ont que faire des discours non-violents qui servent \u00e0 se donner bonne conscience et n\u2019ont aucune efficacit\u00e9 selon eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mouvement se constitue en chapitres, branches et sections, de l\u2019\u00c9tat jusqu\u2019au quartier. Il est aussi structur\u00e9 au niveau national avec des minist\u00e8res (de la d\u00e9fense, de la justice, de l\u2019information\u2026) qui visent \u00e0 contester le monopole de la violence par l\u2019\u00c9tat et \u00e0 constituer une sorte de gouvernement fant\u00f4me qui sortira ponctuellement des communiqu\u00e9s. Le personnage de Elridge Cleaver va faire une entr\u00e9e fracassante dans le Parti. Il a beaucoup lu Fanon et notamment <em>Les damn\u00e9s de la terre<\/em>. Il est nomm\u00e9 ministre de l\u2019information du Parti, soit le porte-parole officiel. Ancien taulard, il a \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9 \u00e0 Folsom et San Quentin entre 1958 et 1966, le personnage est ambigu et la suite ne plaidera pas en sa faveur, devenant un affairiste v\u00e9reux supporter de Reagan et des R\u00e9publicains. Fanon sera psychiatre en Alg\u00e9rie et mourra pr\u00e9matur\u00e9ment en 1961 quand Cleaver dira tout ce qu\u2019il lui doit dans un article publi\u00e9 par <em>Les temps modernes<\/em>, en 1970.<\/p>\n\n\n\n<p>Les bases id\u00e9ologiques des Panthers sont le marxisme-l\u00e9ninisme et la lutte des classes visant \u00e0 d\u00e9passer le nationalisme noir. Elles n\u2019excluent pas la violence qui est pour eux un moyen d\u2019avancer vers leurs objectifs. Les Panthers sont anticapitalistes et anti imp\u00e9rialistes, soutenant les luttes de lib\u00e9ration partout dans le monde et admirant les leaders r\u00e9volutionnaires de Castro \u00e0 Mao en passant par Ho Chi Minh et Gu\u00e9vara. Il y aura d\u2019ailleurs des contacts pris avec la gu\u00e9rilla vietcong. Le slogan mao\u00efste \u00ab&nbsp;servir le peuple&nbsp;\u00bb deviendra leur mantra, persuad\u00e9s que \u00ab&nbsp;le pouvoir est au bout du fusil&nbsp;\u00bb, pour citer une nouvelle fois le grand timonier.<\/p>\n\n\n\n<p>Des divergences se font vite jour entre les plus politis\u00e9s, qui pr\u00f4nent la lutte pour le renversement du capitalisme et celles et ceux qui sont plus orient\u00e9s vers l\u2019action quotidienne au service du peuple. Le nationalisme r\u00e9volutionnaire de Newton et les actions de solidarit\u00e9 internationales s\u2019opposent au pragmatisme de Cleaver qui souhaite un mouvement plus ancr\u00e9 dans l\u2019aide aux membres de la communaut\u00e9. N\u00e9anmoins, le BPP fera partie de coalitions \u00e0 partir de 1969 comme le United Front Against Fascism ou la Rainbow Coalition (rassemblement de prolos blancs, de f\u00e9ministes radicales, d\u2019\u00e9cologistes, de chicanos, de mouvements m\u00e9soam\u00e9ricains et de jeunes activistes r\u00e9volutionnaires). Tous les courants du BPP s\u2019entendent autour de la question des droits de l\u2019homme et du combat contre les violences polici\u00e8res que subissent en premier lieu les Noirs. Le point 7 du programme qui aborde \u00e0 la fois les questions du logement, d\u2019emploi ou d\u2019\u00e9ducation, dispose que \u00ab&nbsp;nous voulons un arr\u00eat imm\u00e9diat des brutalit\u00e9s polici\u00e8res et des meurtres de Noirs&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Fred Hampton prend la t\u00eate du chapitre de Chicago et, dans les ann\u00e9es 1967 \u2013 1968, les Panthers font feu de tout bois&nbsp;: cr\u00e9ation artistique avec leur presse et leurs affiches, patrouilles d\u2019auto-d\u00e9fense, programmes sociaux et programmes de sant\u00e9 notamment contre les addictions, alcoolisme et toxicomanie. L\u2019\u00e9ducation et la sant\u00e9 seront les piliers de l\u2019action du BPP et il y aura la cr\u00e9ation d\u2019une quinzaine de \u00ab&nbsp;free clinics&nbsp;\u00bb pour les Noirs, consid\u00e9rant que la m\u00e9decine aux \u00c9tats-Unis est une m\u00e9decine de blancs. Les revendications f\u00e9ministes ne sont pas absentes, et plusieurs militantes comme Joan Tarika Lewis, Elaine Brown, Kathleen Cleaver (\u00e9pouse de Eldridge) et, bien s\u00fbr Angela Davis, acc\u00e9deront \u00e0 des postes importants dans l\u2019organisation&nbsp;. Hampton condamnera les comportements sexistes au sein des BPP et les femmes du Parti forgeront le concept de Womanism, soit un f\u00e9minisme radical autant concern\u00e9 par les in\u00e9galit\u00e9s de genre que politiques et sociales.<\/p>\n\n\n\n<p>Les actions les plus notables des Panthers seront, en mai 1967, la marche sur le Capitole de l\u2019\u00c9tat de Californie, avec lecture de manifestes devant le S\u00e9nat de l\u2019\u00c9tat. Une action qui vaudra \u00e0 certains militants d\u2019\u00eatre emprisonn\u00e9s. Les actions pour la lib\u00e9ration de camarades emprisonn\u00e9s seront d\u2019ailleurs les plus m\u00e9diatis\u00e9es, que ce soit pour Huey Newton, accus\u00e9 du meurtre d\u2019un policier, John Frey, \u00e0 la suite d\u2019un contr\u00f4le de v\u00e9hicule qui a mal tourn\u00e9, ou pour Hampton ou Cleaver. Cleaver qui avait rejoint les Panthers apr\u00e8s avoir vu des membres du Parti se constituer en escorte pour prot\u00e9ger la veuve de Malcolm X, Betty Shabbaz, de l\u2019a\u00e9roport de Los Angeles jusqu\u2019aux locaux du Parti. Le BPP sera aussi actif lors des actions de contestation radicale en mage de la Convention D\u00e9mocrate de Chicago, en ao\u00fbt 1968. Plusieurs militants seront emprisonn\u00e9s avant d\u2019\u00eatre relax\u00e9s dans le cadre du proc\u00e8s des Chicago 7&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas sectaire, le BPP s\u2019associera durant sa courte existence (1966 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970) \u00e0 la mouvance radicale de la gauche am\u00e9ricaine, \u00e0 des syndicats paysans dont celui de Cesar Chavez, \u00e0 des mouvements de jeunesse radicales comme les White Panthers ou les Yuppies ainsi qu\u2019\u00e0 des mouvements f\u00e9ministes et homosexuels. Bobby Seale se pr\u00e9sentera aux \u00e9lections municipales \u00e0 Oakland, en 1973. Ce sera la fin. Notons qu\u2019il y avait d\u00e9j\u00e0 eu un f\u00e2cheux pr\u00e9c\u00e9dent avec la candidature aux pr\u00e9sidentielles de Elridge Cleaver, en 1968.<\/p>\n\n\n\n<p>Une dure r\u00e9pression va s\u2019abattre sur le mouvement et le FBI voit dans le BPP \u00ab&nbsp;la menace la plus s\u00e9rieuse \u00e0 l\u2019activit\u00e9 du pays&nbsp;\u00bb. Le programme de contre-insurrection Cointelpro s\u00e8me la zizanie dans le Parti par des infiltrations de flics et des rumeurs relay\u00e9es par des lettres anonymes. Les m\u00e9thodes sont parfois plus radicales, et 27 militants seront tout simplement assassin\u00e9s quand des centaines seront emprisonn\u00e9s, parfois \u00e0 vie. On s\u2019en prend en premier lieu aux leaders sous des chefs d\u2019inculpation les plus divers, \u00e0 commencer par Newton, arr\u00eat\u00e9 plusieurs fois entre 1967 et 1968, puis Fred Hampton et Elridge Cleaver qui trouvera refuge \u00e0 Alger. Moins chanceux, Fred Hampton fut tu\u00e9 \u00e0 son domicile le 4 d\u00e9cembre 1969 \u00e0 la suite d\u2019un assaut conjugu\u00e9 du FBI et de la police de Chicago. Le 8 d\u00e9cembre, une m\u00eame op\u00e9ration fut d\u00e9clench\u00e9e contre Elmer \u00ab&nbsp;Geronimo&nbsp;\u00bb Pratt, mais le groupe de Panthers pr\u00e9sent se d\u00e9fend et la fusillade \u00e9loigne les forces de police. Une r\u00e9pression qui cr\u00e9e des solidarit\u00e9s&nbsp;; les Weathermen, les White Panthers et l\u2019American Indian Movement d\u00e9cident d\u2019entre dans la clandestinit\u00e9 pour lutter aux c\u00f4t\u00e9s des militants du BPP.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la r\u00e9pression polici\u00e8re, la drogue d\u00e9vers\u00e9e sciemment dans les ghettos, les dissensions internes et les querelles d\u2019ego et conflits de pouvoir auront raison des Panthers. Newton &nbsp;exclut la section internationale de Cleaver ainsi que les chapitres de New York et de Los Angeles. Cleaver pousse \u00e0 l\u2019affrontement avec la police jusqu\u2019\u00e0 l\u2019assassinat accidentel de Bobby Hutton en 1968, par des Panthers bless\u00e9es \u00e0 la suite d\u2019une embuscade, juste apr\u00e8s la mort de King. Cleaver recrute des d\u00e9linquants et des membres du lumpenprol\u00e9tariat dont la conscience politique est \u00e9lastique et ils sont surtout l\u00e0 pour la violence, la drogue et les vols. La contradiction entre action internationaliste et aide aux citoyens n\u2019est pas d\u00e9pass\u00e9e et la candidature de Seale \u00e0 Oakland n\u2019est pas comprise. C\u2019est dans la confusion que le mouvement va longtemps agoniser et les rats quitter le navire. Cleaver depuis 1969 \u00e0 Alger, puis Newton qui fuit le pays pour \u00e9viter les charges pesant sur lui. Elaine Brown prend la t\u00eate du Parti mais Seale le quitte en 1974, reprochant \u00e0 Newton de se comporter comme un autocrate parano\u00efaque. Newton revient en 1977, mais il est m\u00eal\u00e9 \u00e0 des activit\u00e9s criminelles et a perdu toute cr\u00e9dibilit\u00e9. Le mouvement va continuer d\u2019agoniser jusqu\u2019\u00e0 la sortie du dernier num\u00e9ro du journal, en 1980. Le Parti est devenu groupusculaire et, de 5000 militants en 1969, le BPP \u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 500 d\u00e8s 1972.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019h\u00e9ritage des Panthers sera pr\u00e9sent dans le monde militant. Solidarit\u00e9 internationale, aide alimentaire, actions sant\u00e9 et \u00e9ducation, mobilisations contre les violences polici\u00e8res, jusqu\u2019au r\u00e9cent Black Lives Matter\u2026 Sans parler des combats des minorit\u00e9s raciales, des luttes sociales unitaires et des convergences anticapitalistes.<\/p>\n\n\n\n<p>Les Panthers, malgr\u00e9 leurs divisions, leurs probl\u00e8mes d\u2019ego et parfois leurs errements, auront en leur temps incarn\u00e9 le romantisme r\u00e9volutionnaire, et leur influence sur les mouvements sociaux et politiques actuels se fait toujours sentir, pr\u00e8s de 50 ans apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019album<em> Free jazz<\/em>, de Ornette Coleman (1961) peut donc \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme le manifeste esth\u00e9tique et politique de cette nouvelle musique, autrement appel\u00e9e new thing ou black music. Esth\u00e9tique, car il tourne le dos \u00e0 toute la tradition jazz, r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e par les blancs et le capitalisme&nbsp;; politique, car il s\u2019affirme comme consubstantiel aux luttes des afro-am\u00e9ricains, solidaire de leurs souffrances et porteur de leurs esp\u00e9rances. Avec Coleman comme avec Cecil Taylor, la musique n\u2019est plus un divertissement, elle est un espace de combat&nbsp;; un ring, pour filer la m\u00e9taphore pugilistique. Free jazz et Black power ne font qu\u2019un, et la seconde expression aurait \u00e9t\u00e9 invent\u00e9e par Stokely Carmichael du temps du SNCC. Mais le \u00ab&nbsp;black is beautiful&nbsp;\u00bb ne suffit pas, et les \u00e9l\u00e9ments d\u2019analyse marxiste des Black panthers vont tirer tout le mouvement vers l\u2019anti imp\u00e9rialisme et la r\u00e9volution prol\u00e9tarienne. \u00ab&nbsp;Man&nbsp;\u00bb se dira de l\u2019homme blanc, celui de qui il importe de se distancier, quand \u00ab&nbsp;nigger&nbsp;\u00bb signifiera le n\u00e8gre blanchi, celui qui a pass\u00e9 sa vie \u00e0 complaire \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 blanche, et \u00ab&nbsp;Jim Crow&nbsp;\u00bb d\u00e9signe un raciste. Un langage cod\u00e9. Le BPP a politis\u00e9 les choses&nbsp;: il ne s\u2019agit plus du simple retour en Afrique, mais de la lib\u00e9ration ici et maintenant. Si le jazz, depuis d\u00e9j\u00e0 cinq d\u00e9cennies, \u00e9tait l\u2019expression privil\u00e9gi\u00e9e des noirs am\u00e9ricains, le Free jazz est appel\u00e9 \u00e0 devenir leur langage \u00e0 la fois social et politique. Les musiciens de free jazz ne sont pas des esth\u00e8tes romantiques retranch\u00e9s dans leurs clubs et leurs studios, ce sont des musiciens qui jouent avec le peuple et pour le peuple, dans une sorte de c\u00e9l\u00e9bration en miroir de la fiert\u00e9 d\u2019\u00eatre noir et libre, soit l\u2019image inverse du noir blanchi et servile, de l\u2019oncle Tom ou de l\u2019oncle Ben.<\/p>\n\n\n\n<p>La principale caract\u00e9ristique du free jazz est d\u2019\u00eatre irr\u00e9cup\u00e9rable, et la critique ne s\u2019y est pas tromp\u00e9e, qui parle de cacophonie et de bouillie sonore. Les musiciens s\u2019organisent contre toute exploitation en cr\u00e9ant leurs syndicats&nbsp;: l\u2019AACM (Association for the Advancement of Creative Musiciens) ou le Jass Composer Guild qui deviendra le Jazz Composers Orchestra Association (JCOA) \u00e0 la suite de dissensions internes.<\/p>\n\n\n\n<p>Une question importante que soul\u00e8ve le Free jazz est aussi celle de la critique. La critique de jazz est essentiellement blanche, \u00e0 de rares exceptions pr\u00e8s (Leroi Jones, A.B Spelmann ou Harold Cruse), et elle s\u2019est efforc\u00e9e, tout au long de son histoire, de gommer la n\u00e9gritude et le caract\u00e8re profond\u00e9ment africain de cette musique en la jaugeant selon les crit\u00e8res esth\u00e9tiques blancs, jusqu\u2019\u00e0 la comparer \u00e0 la musique classique occidentale. Apr\u00e8s avoir distingu\u00e9 le \u00ab&nbsp;bon&nbsp;\u00bb jazz du mauvais (comprendre du sauvage), la critique en a fait un objet culturel, voire un art, ce qui est finalement une autre fa\u00e7on de renier ses origines. Dans l\u2019hexagone, la critique jazz n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 des plus \u00e9clair\u00e9es, avec des thurif\u00e9raires du Swing dont Hugues Panassi\u00e9 \u2013 et dans une moindre mesure Boris Vian ou Maurice Cullaz \u2013 qui ont rat\u00e9 la r\u00e9volution Bop, port\u00e9e aux nues par Hodeir ou Malson. Avec le Free jazz, une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de critiques verra le jour en France, avec notamment Philippe Carles, Delfeil De Ton, Paul Alessandrini, Patrice Blanc-Francard, Daniel Caux ou Pierre Latt\u00e8s. Sans parler d\u2019artistes comme Melvin Van Peebles, Sin\u00e9, Comolli, Alain Gerber ou Jean-Patrick Manchette. Carles et Comolli, qui ne font pas myst\u00e8re de leur lecture marxiste, de classe et de race, du jazz, en appellent \u00e0 une histoire du jazz racont\u00e9e par les Noirs eux-m\u00eames, reprochant essentiellement \u00e0 la critique blanche d\u2019avoir d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment m\u00e9sestim\u00e9 les conditions sociales et politiques (l\u2019esclavagisme, le colonialisme, le racisme, la s\u00e9gr\u00e9gation\u2026) ayant d\u00e9termin\u00e9 historiquement cette musique. Mais qu\u2019on ne s\u2019y trompe pas, la plupart des critiques ont exprim\u00e9 d\u2019embl\u00e9e une haine et un rejet du free jazz r\u00e9v\u00e9latrices de leur incompr\u00e9hension et de leurs pr\u00e9jug\u00e9s politiques. On parlera d\u2019incomp\u00e9tence, de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence, de cacophonie et pire encore. Inconsciemment, les critiques en veulent au free jazz de bousculer les conceptions ancestrales du jazz et de le faire entrer dans le champ politique. On ne peut que faire le parall\u00e8le avec l\u2019accueil r\u00e9serv\u00e9 au Bop par Panassi\u00e9 et consorts. L\u2019histoire se r\u00e9p\u00e8te. C\u2019est en fait l\u2019approche mill\u00e9naire de l\u2019art, de l\u2019esth\u00e9tique, par la culture occidentale et le jud\u00e9o-christianisme qui est remis en question. La beaut\u00e9 et l\u2019harmonie sont contest\u00e9es et, comme le disait d\u00e9j\u00e0 Baudelaire&nbsp;: \u00ab&nbsp;le laid peut \u00eatre beau&nbsp;\u00bb. Plus prosa\u00efquement, on ne pardonne pas au free jazz de s\u2019inscrire, en tant que musique, dans les rapports de production et de reproduire les sonorit\u00e9s, les couleurs, les bruits de la vie dans ce qu\u2019elle peut avoir de plus quotidien, de plus trivial. Il est en outre ridicule de ne consid\u00e9rer le Free jazz que comme forme musicale en lui d\u00e9niant son essentielle dimension sociale et politique, sa critique f\u00e9roce du capitalisme, pour le dire autrement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Free jazz s\u2019efforce de rassembler tous les \u00e9l\u00e9ments de la tradition jazzistique, tout en s\u2019appropriant des codes musicaux au-del\u00e0 du Jazz. Comme le disent les auteurs (opus cit\u00e9)&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;Par un mouvement double, \u00e0 la fois centrifuge et centrip\u00e8te, le free entreprend une r\u00e9appropriation des \u00e9l\u00e9ments n\u00e8gres de la musique afro-am\u00e9ricaine, en m\u00eame temps qu\u2019il s\u2019ouvre compl\u00e8tement \u00e0 toutes possibilit\u00e9s d\u2019enrichissement, musical et extra-musical, que lui proposent les codes musicaux situ\u00e9s au-del\u00e0 ou en-de\u00e7a du champ d\u2019action suppos\u00e9 du jazz&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Mais qu\u2019est-ce qui caract\u00e9rise vraiment le Free jazz&nbsp;? D\u2019abord, le fait que le th\u00e8me n\u2019est plus central et qu\u2019il est d\u00e9connect\u00e9 de l\u2019improvisation. Albert Ayler et Eric Dolphy notamment se jouent du th\u00e8me qui n\u2019a plus chez eux valeur structurante et l\u2019Art Ensemble Of Chicago va jusqu\u2019\u00e0 le martyriser avec sadisme.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Les sons deviennent plus importants que les notes&nbsp;\u00bb, affirme Albert Ayler (opus cit\u00e9). C\u2019est aussi par rapport aux instruments que le Free jazz se d\u00e9marque. \u00ab&nbsp;Ils ne savent pas jouer&nbsp;\u00bb, entend-on souvent dire des musiciens de free jazz, comme les critiques s\u00e9rieux jugeaient les groupes punks. En fait, l\u2019instrument est utilis\u00e9 pour \u00e9mettre des sons, des cris ou des bruits, s\u2019affranchissant de la m\u00e9lodie ou des traditions musicales classiques. On peut noter que les grands musiciens de free jazz seront d\u2019ailleurs tr\u00e8s souvent des multi instrumentistes, car il ne s\u2019agit plus de poss\u00e9der un instrument, mais d\u2019utiliser toute une gamme d\u2019instruments o\u00f9 la technique n\u2019est plus un \u00e9l\u00e9ment d\u00e9terminant. D\u2019autre part, on introduira des instruments indiens, arabes, africains, quitte \u00e0 en fabriquer artisanalement de nouveaux. C\u2019est toute la conception instrumentale de l\u2019occident qui s\u2019effondre.<\/p>\n\n\n\n<p>On l\u2019a dit, l\u2019improvisation est reine dans le Free jazz mais, l\u00e0 aussi, pas au sens o\u00f9 on l\u2019entend g\u00e9n\u00e9ralement. L\u00e0 o\u00f9 le soliste s\u2019avance et improvise, avec l\u2019orchestre qui l\u2019accompagne, ce sont ici tous les musiciens qui improvisent en m\u00eame temps, sans structures th\u00e9matiques ou m\u00e9lodiques, ce qui rend l\u2019exercice parfois difficile et scabreux. Mais, pour se pr\u00e9munir des risques de cacophonie, les groupes de free jazz r\u00e9p\u00e8tent beaucoup et savent improviser collectivement dans une direction pr\u00e9cise.<\/p>\n\n\n\n<p>Mis \u00e0 part Art Blakey, il \u00e9tait rare de voir un batteur figurer au premier plan d\u2019un orchestre de jazz. Milford Graves ou Sonny Murray sont des batteurs et ils en sont les principaux \u00e9l\u00e9ments. Autant dire que la rythmique n\u2019a plus la m\u00eame fonction. L\u00e0 o\u00f9, avec la contrebasse, elle donne le tempo, elle devient dans le Free autonome et le batteur est aussi \u00ab&nbsp;artiste&nbsp;\u00bb que le saxophoniste ou le pianiste. Le Free se revendique de la polyrythmie et les rythmes africains et d\u00e9laisse volontairement les rythmes puissants et scand\u00e9s. L\u2019Afrique mythique, l\u2019Afrique fantasm\u00e9e. Tous les musiciens de free jazz ont r\u00eav\u00e9 d\u2019Afrique, pas comme la terre d\u2019un possible retour aux origines, mais le continent de l\u2019onirisme, de l\u2019immensit\u00e9, de nouveaux rapports humains possibles et d\u2019une alternative au mat\u00e9rialisme. Presque tous les musiciens de free jazz \u00e9taient pr\u00e9sents au festival panafricain d\u2019Alger, en 1969, et ce fut pour beaucoup leur seul voyage l\u00e0-bas. Il n\u2019y aura pas que l\u2019Afrique dans cette qu\u00eate de sens et de sons&nbsp;: l\u2019Asie, l\u2019Inde et le monde arabe seront sollicit\u00e9s&nbsp;; Sun Ra d\u00e9veloppant \u00e0 loisir les th\u00e8mes de l\u2019\u00e9gyptologie en m\u00eame temps que ceux de l\u2019ufologie et on ne sait plus trop s\u2019il y croit vraiment ou si tout cela fait partie d\u2019un spectacle musical qui tient de la f\u00e9erie et du fantastique.<\/p>\n\n\n\n<p>Les influences occidentales ne sont pas absentes du free jazz. Chez les plus grands \u2013 Albert Ayler, Cecil Taylor ou Archie Shepp (bien qu\u2019au-del\u00e0 du free jazz) &#8211; on per\u00e7oit des r\u00e9f\u00e9rences au classique \u00e0 travers Faur\u00e9, Bartok, Stravinsky ou les symbolistes, mais aussi \u00e0 la musique contemporaine, atonale ou s\u00e9rielle, celle de Varese, de Stockhausen ou de Pendericki. L\u2019atonal et le dissonant deviennent la norme dans ce qui est une glorification des sons et des voix. Ces voix qui, en r\u00e9sonance aux ch\u0153urs d\u2019esclaves et au Gospel, constituent certainement la dimension la plus importante du free jazz. Mais les approches sont diff\u00e9rentes et tr\u00e8s diverses et, l\u00e0 o\u00f9 un Albert Ayler est nostalgique de musiciens comme Armstrong ou Bechet, l\u2019Art Ensemble Of Chicago m\u00e9prise ouvertement toutes ces r\u00e9f\u00e9rences au bon vieux jazz et s\u2019en moquent. La diversit\u00e9 des exp\u00e9riences musicales ne rend pas facile l\u2019usage de l\u2019\u00e9tiquette \u00ab&nbsp;free jazz&nbsp;\u00bb, et on chercherait en vain une unit\u00e9 entre tous ces groupes et musiciens qui n\u2019ont que des d\u00e9nominateurs communs dans la n\u00e9gritude, la r\u00e9volution, l\u2019Afrique et, surtout, le rapport au politique. Le Free jazz, ou l\u2019anarchie faite musique.<\/p>\n\n\n\n<p><em>(1) Free jazz \/ Black power \u2013 Philippe Carles et Jean-Louis Comolli \u2013 Champ libre \u2013 1971.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>8 septembre 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pas de rock pour cette fois. \u00c0 l\u2019occasion d\u2019un livre en pr\u00e9paration, une relecture utile, le Free jazz \/ Black Power de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli, r\u00e9cemment d\u00e9c\u00e9d\u00e9. 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