{"id":2891,"date":"2022-09-21T16:49:39","date_gmt":"2022-09-21T14:49:39","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2891"},"modified":"2022-09-21T16:49:40","modified_gmt":"2022-09-21T14:49:40","slug":"notes-de-lecture-34","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2891","title":{"rendered":"NOTES DE LECTURE (34)"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>ROLAND BARTHES \u2013 <em>FRAGMENTS D\u2019UN DISCOURS AMOUREUX<\/em> \u2013 Points Essai \/ Seuil.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"707\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration234-707x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2893\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration234-707x1024.jpg 707w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration234-207x300.jpg 207w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration234-768x1113.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration234-1060x1536.jpg 1060w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration234-1413x2048.jpg 1413w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration234-1380x2000.jpg 1380w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration234-1104x1600.jpg 1104w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration234-828x1200.jpg 828w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration234-621x900.jpg 621w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration234-414x600.jpg 414w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration234-21x30.jpg 21w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration234.jpg 1623w\" sizes=\"(max-width: 707px) 100vw, 707px\" \/><figcaption><em>Caricature de Roland Barthes, y compris le fume-cigarette<\/em>.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Bien au-del\u00e0 de ce livre, il y a quelque chose de fascinant chez Barthes. C\u2019est un pur intellectuel, un universitaire au savoir encyclop\u00e9dique, aussi f\u00e9ru de litt\u00e9rature, que d\u2019histoire, que de mythologie ou de philosophie. Un puits de science et un Pic de la Mirandole de toutes les sciences humaines et on en vient \u00e0 se demander si de telles personnalit\u00e9s existent encore \u00e0 l\u2019heure actuelle o\u00f9 les champs culturels sont s\u00e9par\u00e9s, o\u00f9 les savoirs sont fragment\u00e9s, \u00e9clat\u00e9s. De ce point de vue, Barthes r\u00e9pond parfaitement \u00e0 la d\u00e9finition qu\u2019on avait de l\u2019honn\u00eate homme au XVIII\u00b0 si\u00e8cle, sauf que lui est presque infini. Un type, un arch\u00e9type, inou\u00ef et hors norme, \u00e0 la fois prodigieux et monstrueux. Il n\u2019est qu\u2019\u00e0 se rappeler tout ce qu\u2019aura \u00e9t\u00e9 Barthes tout au long de sa vie&nbsp;: historien, philosophe, linguiste, philologue, sociologue, s\u00e9miologue\u2026 \u00c0 peu pr\u00e8s tout, sauf \u00e9crivain ou plut\u00f4t romancier, lui qui a pourtant \u00e9crit l\u2019ind\u00e9passable<em> Pr\u00e9paration au roman<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces <em>Fragments<\/em> se pr\u00e9sentent comme un ab\u00e9c\u00e9daire, qui va de <em>S\u2019ab\u00eemer<\/em> \u00e0 <em>V\u00e9rit\u00e9<\/em>, en passant par <em>l\u2019angoisse, l\u2019absence, la jalousie, la langueur, le suicide<\/em>&nbsp;; tous les \u00e9tats par lesquels passe l\u2019\u00eatre amoureux qui a transf\u00e9r\u00e9 son moi, ou pour le dire autrement sa vie, sur l\u2019objet de son d\u00e9sir. Des \u00e9tats qui sont des figures de l\u2019\u00eatre amoureux, class\u00e9es dans un ordre alphab\u00e9tique et truff\u00e9es de r\u00e9f\u00e9rences puis\u00e9es dans la philosophie, dans la litt\u00e9rature ou dans la psychanalyse. On cite beaucoup Nietzsche, Freud, Bettelheim ou Goethe et <em>Les souffrances du jeune Werther<\/em> constituent une sorte de fil rouge \u00e0 l\u2019ouvrage. Il cite aussi beaucoup Rusbrock, un clerc braban\u00e7on du XIV\u00b0 si\u00e8cle, comme il cite Flaubert, Stendhal, Dosto\u00efevski ou Alan Watts. Des citations qui ne viennent pas alourdir le propos, mais qui au contraire le mettent en tension et n\u2019alt\u00e8rent en rien le plaisir de la lecture.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout est \u00e9clatant d\u2019intelligence dans ce livre et on s\u2019en veut de ne pas saisir tous les concepts et toutes les r\u00e9f\u00e9rences faute de n\u2019avoir ni sa culture ni les cl\u00e9s de ses savoirs universitaires. Tel qu\u2019il se pr\u00e9sente en tout cas, ce livre nous ravit par l\u2019\u00e9tendue des questions qu\u2019il soul\u00e8ve et, surtout, il nous invite \u00e0 aller plus loin dans les vastes champs de savoirs que Barthes nous laisse entrevoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est des intellectuels qui nous vaccinent d\u2019embl\u00e9e par leur cuistrerie, leur jargon et leur entre-soi. Barthes est, tout au contraire, un merveilleux passeur. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 le fragment d\u2019un discours presque amoureux. Roll on Barthes&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>SANDRA LUCBERT \u2013 <em>PERSONNE NE SORT LES FUSILS<\/em> \u2013 Points \/ Seuil.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>On va faire quelque chose de formidable et ce sera la fin des gens&nbsp;\u00bb<\/em>. Telle est la derni\u00e8re phrase de cet essai gla\u00e7ant sur le premier proc\u00e8s des trois dirigeants de France T\u00e9l\u00e9com \/ Orange, en 2019. Manquaient \u00e0 la barre, et Lucbert le dit bien, les vrais pr\u00e9curseurs, Michel Bon et sa folie d\u2019achats et de valorisation boursi\u00e8re, et Thierry Breton et les premi\u00e8res mesures drastiques et inhumaines pour d\u00e9sendetter l\u2019entreprise&nbsp;. Finalement, Lombard, Wienes et Barberot, les accus\u00e9s (plus quelques dirigeants subalternes) n\u2019auront qu\u2019\u00e0 suivre les prescriptions de Breton, devenu commissaire europ\u00e9en et v\u00e9ritable ayatollah de l\u2019ultra-lib\u00e9ralisme. Ce qui n\u2019excuse en rien les pr\u00e9venus, au contraire, dans leur incapacit\u00e9 \u00e0 faire preuve du moindre esprit critique et dans leur z\u00e8le \u00e0 appliquer les recettes. Ainsi Lombard, un ing\u00e9nieur t\u00e9l\u00e9coms plut\u00f4t ancienne \u00e9cole, va se muer en b\u00eate f\u00e9roce au service de l\u2019actionnaire.<\/p>\n\n\n\n<p>On craignait un ouvrage de sociologie un peu barbant. Il n\u2019en est rien, m\u00eame si des notions de sociologie, d\u2019\u00e9conomie et de philosophie sont l\u00e0, mais ne nuisent pas \u00e0 la conduite du r\u00e9cit. Un r\u00e9cit cursif et dr\u00f4le tout en \u00e9tant implacable o\u00f9 la question est&nbsp;: comment transformer le personnel, les hommes et les femmes, en liquidit\u00e9, en flux (l\u2019auteur dit flow). Elle convoque pour sa d\u00e9monstration des figures de la litt\u00e9rature comme Kafka et les supplices de <em>La colonie p\u00e9nitentiaire<\/em>, Rabelais et ses moutons de <em>Panurge<\/em> ou Melville et son <em>Bartleby<\/em>, celui qui \u00ab&nbsp;pr\u00e9f\u00e8re ne pas&#8230;&nbsp;\u00bb. Complaire aux march\u00e9s financiers est devenu l\u2019obsession de ces dirigeants qui renient la culture technique de l\u2019entreprise et veulent en faire un centre financier dans le cadre duquel les salari\u00e9s sont devenus des obstacles, par leurs rigidit\u00e9s et leur seule pr\u00e9sence, le tout dans une multinationale dont le seul horizon est de g\u00e9n\u00e9rer du cash-flow.<\/p>\n\n\n\n<p>Lombard dira,<em> \u00ab&nbsp;cette histoire de suicides, c\u2019est terrible, ils ont g\u00e2ch\u00e9 la f\u00eate&nbsp;\u00bb<\/em>. <em>\u00ab&nbsp;Il y avait donc une f\u00eate&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>, interroge l\u2019autrice avec malice.<\/p>\n\n\n\n<p>En tant qu\u2019ancien salari\u00e9, et \u00e9lu du C.E d\u2019une division nationale \u00e0 cette \u00e9poque, je peux t\u00e9moigner que la f\u00eate ne devait concerner que quelques \u00e9lus dans les \u00e9tages sup\u00e9rieurs, dans la stratosph\u00e8re&nbsp;; notre lot quotidien \u00e9tant plut\u00f4t d\u2019apprendre un nouveau suicide ou un autre coll\u00e8gue mis en cong\u00e9s longue maladie. Un g\u00e2chis social, mais une r\u00e9ussite \u00e9conomique, insiste Lombard.<\/p>\n\n\n\n<p>En page 4 de couverture, on peut lire cette critique de <em>Mediapart&nbsp;<\/em>: <em>\u00ab&nbsp;ce livre-l\u00e0 ne s\u2019occupe pas de conclure&nbsp;: il travaille \u00e0 pr\u00e9parer quelque chose&nbsp;\u00bb<\/em>. C\u2019est tout \u00e0 fait vrai tant il propose d\u2019en finir avec le langage capitaliste, les flux, la liquidit\u00e9, l\u2019immat\u00e9riel et bien d\u2019autres concepts qui empoisonnent nos vies depuis longtemps. Au vrai, il ne se limite pas au constat et \u00e0 la d\u00e9ploration mais plaide, \u00e0 travers cet exemple concret, pour une sortie de l\u2019imaginaire capitaliste et une r\u00e9habilitation de l\u2019humanit\u00e9 dans tout ce qu\u2019elle peut avoir de richesse, mais aussi de solidit\u00e9 (pas liquide) et de besoin de rep\u00e8res. Vaste programme, aurait dit l\u2019autre. Mais ce livre est tellement intelligent qu\u2019il nous oblige \u00e0 y croire ou au moins \u00e0 y travailler, sous peine de mort collective.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>ALEXANDRE DUMAS \u2013 <em>LA DAME DE MONSOREAU<\/em> \u2013 Le livre de poche classique.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai pass\u00e9 une bonne partie de l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 lire les deux volumes de <em>La dame de Monsoreau<\/em>. On s\u2019occupe comme on peut. Un roman historique, de l\u2019histoire romanc\u00e9e ou plut\u00f4t de l\u2019histoire romanesque, comme on voudra, mais du consistant, du roboratif, du qui tient au corps, comme disait Cavanna.<\/p>\n\n\n\n<p>Dumas est n\u00e9 la m\u00eame ann\u00e9e que Victor Hugo, mort plus jeune. Un for\u00e7at de la litt\u00e9rature avec une \u0153uvre colossale \u00e0 base de romans d\u2019un minimum de 1000 pages foisonnant de personnages, de situations et d\u2019intrigues compliqu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p><em>La Dame de Monsoreau<\/em> tient la place centrale dans sa chronique du XVI\u00b0 si\u00e8cle, de la Renaissance en France, entre<em> La reine Margot<\/em> et <em>Les 45<\/em>. Soit les r\u00e8gnes de Charles IX, Marguerite de Navarre, Catherine de M\u00e9dicis, Henri II, III et IV. C\u2019est ici la cour de Henri III qui nous est d\u00e9peinte, le bon roi Henri avec ses mignons et son bilboquet. Henri III et ses ennemis plus ou moins signal\u00e9s, \u00e0 commencer par le Duc d\u2019Anjou et ses re\u00eetres, ou le Duc de Guise et Madame de Montpensier. Ses quelques amis aussi, les mignons, le fou Chicot, personnage central, et le Sire de Bussy, pourtant \u00e0 la solde du Duc d\u2019Anjou mais dont la noblesse de c\u0153ur favorise ce rapprochement aux d\u00e9pens du Comte de Monsoreau et du duc. D\u2019ailleurs, les amis d\u2019un jour sont les ennemis du lendemain et tout tourne tr\u00e8s vite en fonction des retournements d\u2019alliance et des serments trahis.<\/p>\n\n\n\n<p>Le roman commence avec le mariage de Saint-Luc, ancien mignon qui a vir\u00e9 sa cuti. Antoine Blondin, pr\u00e9facier du premier volume, r\u00e9sume merveilleusement bien l\u2019intrigue et, comme il dit, la composition des \u00e9quipes&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;Le roi s\u2019appuie sur ses migno<\/em><em>ns&nbsp;: Qu\u00e9lus, Schomberg, Maugiron, d\u2019\u00c9pernon, jeunes gens d\u00e9prav\u00e9s et farouches dont la fureur de vivre tendrement d\u00e9fend ses privil\u00e8ges avec f\u00e9rocit\u00e9. C\u2019est le r\u00e8gne des blasons roses. Le duc d\u2019Anjou convoite la couronne de son fr\u00e8re avec son carr\u00e9 majeur, qui se pr\u00e9sente dans la formation suivante&nbsp;: Bussy (capitaine), Antraguet, Riberac, Livarot\u2026 \/ \u2026 Enfin, il faut compter avec l\u2019arbitre. Celui-ci est de classe internationale. Avec Chicot bouffon du roi, nous rencontrons une des plus captivantes figures qu\u2019ait dessin\u00e9es Dumas&#8230;&nbsp;\u00bb. <\/em>On peut aussi, pour filer la m\u00e9taphore sportive, confier la VAR au sieur Bussy, \u00ab&nbsp;le bon Bussy&nbsp;\u00bb, celui qui respecte le roi tout en servant le duc. Bussy l\u2019amoureux \u00e9perdu de Diane de Monsoreau, \u00e9pous\u00e9e de force par le comte du m\u00eame nom, grand veneur du roi. Bussy, le seul h\u00e9ros positif du roman, homme d\u2019\u00e9p\u00e9e, de c\u0153ur et d\u2019esprit. Il servira le duc d\u2019Anjou, \u00ab&nbsp;double nez&nbsp;\u00bb selon Chicot mais surtout double face, jusqu\u2019\u00e0 en p\u00e9rir. L\u2019Anjou province rebelle qui d\u00e9fie le roi, sa cour et son pouvoir. Il y a aussi un moine ami de Chicot, Goronflot, frocard ivrogne \u00e0 la Rabelais qu\u2019on prend pour un pr\u00e9dicateur z\u00e9l\u00e9 de la ligue alors qu\u2019il n\u2019aspire qu\u2019\u00e0 s\u2019empiffrer.<\/p>\n\n\n\n<p>On passe les intrigues, les retournements, les rebondissements de ce grand roman historique comme de ce grand roman d\u2019amour. C\u2019est tout un avec Dumas, amoureux de l\u2019histoire. On dit qu\u2019il employait une arm\u00e9e de n\u00e8gres charg\u00e9s de lui \u00e9crire paragraphes et chapitres. Il faut plut\u00f4t voir cela comme en usait Michel-Ange avec ses apprentis pour ses fresques gigantesques. Dumas convoque Rabelais et Cervant\u00e8s pour d\u00e9crire l\u2019\u00e9poque dans un style \u00e9clatant. Certains de ses dialogues semblent tout droit sortis d\u2019une trag\u00e9die de Racine.<\/p>\n\n\n\n<p>Les grands dumassiens, les Andr\u00e9 Maurois et Claude Schopp, tiennent <em>La dame<\/em> <em>de Monsoreau <\/em>comme l\u2019un de ses plus grands romans. On est loin d\u2019avoir tout lu mais on partage cet avis autoris\u00e9. L\u2019histoire, avec une grande hache, et la fine description de temps troubl\u00e9s&nbsp;; de conjurations, de ligues et de complots. 20 ans apr\u00e8s la Saint-Barth\u00e9l\u00e9my.<\/p>\n\n\n\n<p>La Renaissance&nbsp;; renaissance des arts, des lettres et des techniques. Quand l\u2019histoire se fait soudainement grande, mais quand les hommes restent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment petits. Dumas est un ogre de la litt\u00e9rature, qui avale les grandes heures de l\u2019histoire pour en recracher des r\u00e9cits foisonnants et des personnages truculents. Un gentil g\u00e9ant. Quand on pense que son village de naissance, Villers-Cotteret, dans l\u2019Aisne, est pass\u00e9 sous pavillon Rassemblement national. Heureusement que Dumas n\u2019a pas pu voir \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JEAN ROUAUD \u2013 <em>LES CHAMPS D\u2019HONNEUR<\/em> \u2013 \u00c9ditions de Minuit.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais rien lu de Jean Rouaud jusqu\u2019ici, si ce n\u2019est des chroniques dans <em>l\u2019Humanit\u00e9<\/em> il n\u2019y a pas si longtemps. Chroniques mi-litt\u00e9raires mi-politiques dont je ne garde pas un grand souvenir \u00e0 dire vrai. Je me souviens seulement qu\u2019il les avait brutalement interrompues apr\u00e8s avoir soup\u00e7onn\u00e9 M\u00e9lenchon d\u2019antis\u00e9mitisme, ce qui ne plaidait pas en sa faveur.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais aussi le souvenir d\u2019un kiosquier tout \u00e9tonn\u00e9 d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 couronn\u00e9 par les Goncourt en 1990, l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 parut ce roman. Mais c\u2019est un peu la l\u00e9gende, car Rouaud avait quand m\u00eame un pass\u00e9 de chroniqueur \u00e0 <em>Presse Oc\u00e9an<\/em> apr\u00e8s des \u00e9tudes de lettres, avant de rencontrer J\u00e9r\u00f4me Lindon vite convaincu par son texte.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une chronique familiale \u00e0 travers la vie et la mort de trois personnages singuliers et attachants \u00e0 leur mani\u00e8re&nbsp;: le p\u00e8re, une grand-tante et le grand-p\u00e8re maternel. Trois morts \u00e0 peu de temps d\u2019intervalle qui sont l\u2019occasion de se rem\u00e9morer d\u2019autres morts, de la grande guerre, celles de deux grands oncles du narrateur. Joseph, mort d\u2019avoir respir\u00e9 l\u2019yp\u00e9rite alors qu\u2019on l\u2019avait hospitalis\u00e9 \u00e0 Tours et \u00c9mile, dont le fils est \u00e0 la recherche de la tombe improvis\u00e9e, quelque part pr\u00e8s de Commercy, dans la Meuse.<\/p>\n\n\n\n<p>On pense \u00e0 des auteurs comme Pierre Michon ou Pierre Bergougnoux, tous deux chroniqueurs inspir\u00e9s de ces \u00ab&nbsp;vies minuscules&nbsp;\u00bb pareilles \u00e0 celles des personnages de Rouaud.<\/p>\n\n\n\n<p>Des vies de rien, des vies de peu. Cette tante bigote et confite en d\u00e9votion aux manies ridicules, ancienne institutrice \u00e0 la retraite qui s\u2019excuse presque d\u2019exister&nbsp;; ce grand-p\u00e8re taiseux et sombre qui passe son temps au volant de sa 2CV ou dans un grenier o\u00f9 il fume ses cigarettes \u00e0 la cha\u00eene et, enfin, ce p\u00e8re mort pr\u00e9matur\u00e9ment d\u2019un cancer dont on retient le portrait esquiss\u00e9, tout en ironie et en tendresse. Sur le p\u00e8re, son p\u00e8re, il est discret et pudique et on sent bien que la figure l\u2019intimide.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, il y a cette \u00ab&nbsp;Seine inf\u00e9rieure&nbsp;\u00bb, comme on disait en ces temps-l\u00e0, v\u00e9ritable personnage principal du roman, avec ses pluies incessantes, ses marais, ses chantiers navals, ses villes et ses campagnes, son histoire et sa g\u00e9ographie. Un d\u00e9partement du c\u0153ur omnipr\u00e9sent dans ces histoires o\u00f9 on ne peut que s\u2019interroger sur ce qu\u2019est une vie humaine et surtout sur ce qu\u2019il en reste&nbsp;apr\u00e8s la mort : quelques gestes, quelques propos, quelques manies, quelques anecdotes et quelques habitudes. Autant dire pas grand-chose, si ce n\u2019est rien, ou si peu. Des vies minuscules et des morts anecdotiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas anodin que ce roman soit sorti aux exigeantes \u00e9ditions de Minuit, tant l\u2019\u00e9criture en est soign\u00e9e et tant le roman soutient une \u00e9rudition et une culture foisonnantes. On ne peut s\u2019emp\u00eacher de faire le rapprochement avec d\u2019autres auteurs maison comme Julien Gracq ou Claude Simon.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais plus que des comparaisons \u00e9crasantes et des rapprochements arbitraires, on retiendra surtout la tendresse, la sensibilit\u00e9 et pour tout dire l\u2019humanit\u00e9 d\u2019un auteur dont le style impressionne par son aisance et sa fluidit\u00e9. Les Goncourt ne se sont pas tromp\u00e9s, ce qui n\u2019est pas toujours dans leurs habitudes.<\/p>\n\n\n\n<p>Rouaud a publi\u00e9 quatre autres volumes de cette chronique autobiographique et familiale, tous parus chez Minuit dans les ann\u00e9es 1990. On a envie d\u2019aller y jeter un \u0153il pour prolonger le plaisir d\u2019un roman o\u00f9 on oscille entre rire et larmes ou, disons pour \u00eatre plus pr\u00e9cis, entre \u00e9motion et sourire. Quand je pense qu\u2019on ne parle plus de Rouaud aujourd\u2019hui, mais qu\u2019on encense Despentes ou Yann Moix&nbsp;; Houellebecq ou Nothomb. La litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019estomac. Quelle piti\u00e9&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em>6 septembre 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>ROLAND BARTHES \u2013 FRAGMENTS D\u2019UN DISCOURS AMOUREUX \u2013 Points Essai \/ Seuil. Bien au-del\u00e0 de ce livre, il y a quelque chose de fascinant chez Barthes. C\u2019est un pur intellectuel, un universitaire au savoir encyclop\u00e9dique, aussi f\u00e9ru de litt\u00e9rature, que d\u2019histoire, que de mythologie ou de philosophie. Un puits de science et un Pic de&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2891\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2893,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,42],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2891"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2891"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2891\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2895,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2891\/revisions\/2895"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2893"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2891"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2891"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2891"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}