{"id":2896,"date":"2022-09-21T17:07:38","date_gmt":"2022-09-21T15:07:38","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2896"},"modified":"2022-09-21T17:07:39","modified_gmt":"2022-09-21T15:07:39","slug":"consternants-voyageurs-vol-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2896","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS VOL. 3"},"content":{"rendered":"\n<p><em><strong>AMSTERDAM<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration235.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2898\" width=\"579\" height=\"452\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration235.jpg 200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/09\/illustration235-30x23.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 579px) 100vw, 579px\" \/><figcaption>La Melkweg, ou la laiterie illumin\u00e9e. Plus de lait mais encore de la poudre. <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019est ma copine qui nous avait conduit jusqu\u2019\u00e0 Courtrai, David et moi. De l\u00e0, on avait saut\u00e9 dans un train pour Anvers direction Rotterdam et, pass\u00e9 le port d\u2019Anvers, on longeait la mer du Nord et on voyait de gares en gares les noms des premi\u00e8res villes des Pays-Bas travers\u00e9es&nbsp;: Haarlem, Den Haag et maintenant Amsterdam o\u00f9 on n\u2019avait plus qu\u2019\u00e0 descendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le train, on avait lutin\u00e9 une belle fille qui \u00e9tait avec son copain, lequel nous avait pris pour des Belges. \u00ab&nbsp;Tu vois bien qu\u2019ils sont fran\u00e7ais&nbsp;\u00bb, l\u2019avait rabrou\u00e9 Ingrid, la fille en question native, elle, de Charleroi. C\u2019\u00e9tait pourtant pas dans mes habitudes, mais j\u2019avais fait le mariole et jouer les dragueurs en lui parlant des z\u00e8bres de Charleroi, l\u2019\u00e9quipe de foot aux maillots ray\u00e9s noirs et blancs, de Spirou et de l\u2019\u00e9cole de bande dessin\u00e9e de Marcinelle, du charbon et des mines\u2026 Tout ce qui me passait par la t\u00eate. Elle m\u2019\u00e9coutait en marquant son int\u00e9r\u00eat par des petits sourires effront\u00e9s face \u00e0 son copain qui se rembrunissait \u00e0 mesure que la conversation avan\u00e7ait. David lui avait demand\u00e9 comment, sans qu\u2019on ait parl\u00e9, elle avait su qu\u2019on \u00e9tait fran\u00e7ais. \u00ab&nbsp;Une certaine classe, un certain style&nbsp;\u00bb, avait-elle r\u00e9pondu, ce qui nous \u00e9tait apparu comme un encouragement. D\u2019autant qu\u2019elle \u00e9tait plus que mignonne, Ingrid, avec de longs cheveux blonds, un petit nez retrouss\u00e9 et des yeux d\u2019un vert d\u00e9lav\u00e9 qui lui donnaient des airs de la chanteuse Jackie De Shannon, dont j\u2019\u00e9tais secr\u00e8tement amoureux. Et le ramage valait bien le plumage, avec une sorte de bustier rouge qui laissait voir son nombril, une jupe droite, des collants noirs et des talons aiguille. Le ph\u00e9nix des h\u00f4tesses de ce train, pour continuer \u00e0 faire du mauvais La Fontaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre petit marivaudage ne mena \u00e0 rien et on se s\u00e9para sur un \u00e9change de bises alors que le couple cinglait vers Rotterdam. On \u00e9tait sur le quai de la gare en lui faisant des signes de la main, au grand dam du boy-friend qui devait commencer \u00e0 se demander s\u2019il avait mis\u00e9 sur le bon cheval. Nonobstant le poids de nos valises, on avait enfourch\u00e9 l\u2019une de ces bicyclettes blanches \u2013 v\u00e9hicule du temps des provos et des kabooters &#8211; encore laiss\u00e9es \u00e0 la disposition du chaland qui passe. On s\u2019\u00e9tait arrang\u00e9s pour fixer nos sacs sur le porte-bagage et on avait fait un tour en ville, pas vraiment taill\u00e9s pour la course avec nos pardessus, nos vestes cintr\u00e9es et nos boots pointues.<\/p>\n\n\n\n<p>On cherchait un h\u00f4tel pas cher et on allait frapper \u00e0 toutes les portes des \u00e9tablissements susceptibles de nous h\u00e9berger, le long des canaux. C\u2019\u00e9tait \u00e0 chaque fois des prix prohibitifs et, de guerre lasse, un portier d\u2019h\u00f4tel nous avait conseill\u00e9 d\u2019aller voir \u00e0 l\u2019auberge de jeunesse sur Leidseplein Square, si on \u00e9tait fauch\u00e9s. On avait traduit l\u2019adresse de fa\u00e7on mn\u00e9motechnique en Led Zeppelin Square, ce qui nous avait bien fait rire malgr\u00e9 les airs m\u00e9prisants du taulier. On avait laiss\u00e9 nos v\u00e9los sur un quai avant de demander l\u2019asile \u00e0 une sorte de pasteur protestant qui semblait \u00eatre le ma\u00eetre des lieux, assis dans un vestibule et nous regardant avec un bon sourire derri\u00e8re des lunettes de quasi-aveugle.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses tarifs \u00e9taient d\u00e9risoires, et on signait des deux mains nos fiches de s\u00e9jour ou ce qui en tenait lieu. On parlait anglais pour plus de facilit\u00e9s et il nous avait pr\u00e9venu que nous aurions \u00e0 partager la chambre avec deux autres personnes. Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne, on n\u2019\u00e9tait pas contre un peu de compagnie.<\/p>\n\n\n\n<p>La chambre tenait plut\u00f4t du dortoir, avec des lits superpos\u00e9s. Une pi\u00e8ce mansard\u00e9e avec une table de nuit et un petit r\u00e9chaud, mais on \u00e9tait l\u00e0 que pour dormir. Les deux personnes mentionn\u00e9es par le pasteur Van Severen (c\u2019\u00e9tait son nom) \u00e9taient une sorte de junky p\u00e2le comme un linge (on avait vu son mat\u00e9riel en entrant) et un Arabe qu\u2019on avait surpris en pri\u00e8re, tourn\u00e9 vers La Mecque on supposait.<\/p>\n\n\n\n<p>Le junky, d\u2019une maigreur inqui\u00e9tante, les cheveux filasses et le regard dissimul\u00e9 derri\u00e8re des lunettes noires, ne sortait pas de son lit. Un Anglais, \u00e0 l\u2019entendre, lorsqu\u2019il poussait des petits cris \u00e9chapp\u00e9s de ses cauchemars et des jurons o\u00f9 revenaient les \u00ab&nbsp;fuck&nbsp;\u00bb et les \u00ab&nbsp;fucking&nbsp;\u00bb parfois entrecoup\u00e9s de \u00ab&nbsp;godammit&nbsp;\u00bb ou de \u00ab&nbsp;damned&nbsp;\u00bb. Il fallait s\u2019y faire et, au moins, on n\u2019aurait pas \u00e0 faire les frais de la conversation.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autre \u00e9tait tout diff\u00e9rent. Un \u00c9gyptien de Port-Sa\u00efd, nous avait-il confi\u00e9, un beau mec un peu eff\u00e9min\u00e9 d\u2019une gentillesse et d\u2019une douceur qui nous avaient touch\u00e9s. En plus de faire r\u00e9guli\u00e8rement ses pri\u00e8res, il disait passer ses journ\u00e9es \u00e0 filer des florins \u00e0 des clodos dans les rues avec un mot de consolation pour chacun. Le matin, on se r\u00e9veillait et il nous proposait une tasse de th\u00e9 qu\u2019il venait de r\u00e9chauffer sur le petit r\u00e9chaud. Tout juste s\u2019il ne nous aurait pas apport\u00e9 les croissants (et l\u2019\u00e9toile&nbsp;?). \u00ab&nbsp;Messieurs peut-\u00eatre contents d\u2019avoir quelque chose de chaud au r\u00e9veil&nbsp;\u00bb, nous avait-il dit dans un fran\u00e7ais approximatif. Et comment&nbsp;! Son nom \u00e9tait Djamel et il \u00e9tait \u00e0 Amsterdam pour aider les jeunes en d\u00e9tresse. C\u2019est la raison pour laquelle il avait tenu \u00e0 partager la chambre avec le d\u00e9nomm\u00e9 Rudy, celui qu\u2019on appelait le junky. Il nous avait racont\u00e9 son histoire, un ancien skinhead de Sunderland tomb\u00e9 dans l\u2019h\u00e9ro\u00efne apr\u00e8s avoir fait de la prison pour hooliganisme. On avait compati en lui souhaitant bon courage dans sa mission car le Rudy en question paraissait irr\u00e9cup\u00e9rable. Mais avec l\u2019aide d\u2019Allah\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>On avait pass\u00e9 la premi\u00e8re journ\u00e9e \u00e0 rep\u00e9rer les lieux de nos futures d\u00e9bauches, soit le Paradiso et la Melkweg (la laiterie) o\u00f9 passait justement un groupe qui nous int\u00e9ressait, les Doctors of Madness. On faisait aussi les disquaires, comme d\u2019habitude, \u00e0 la recherche d\u2019incunables des Outsiders ou de Q65. Autant acheter hollandais. On avait aussi rep\u00e9r\u00e9 un fan club local des Flamin\u2019 Groovies avec des jeunes en perfecto qui \u00e9coutaient en boucle leur dernier album, <em>Shake some action<\/em>. Nous, on avait fait deux cassettes avec le dernier Dylan (<em>Desire)<\/em> et le dernier Lou Reed (<em>Coney Island baby<\/em>). On se disait qu\u2019on aurait pu faire mieux, mais on se ravitaillerait sur place.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait en f\u00e9vrier et je venais juste d\u2019avoir 22 ans. On avait f\u00eat\u00e9 mon anniversaire avec un g\u00e2teau au haschisch dans un coffee-shop. Manquaient juste les bougies. L\u2019endroit \u00e9tait bourr\u00e9 de jeunes \u00e0 l\u2019air compl\u00e8tement d\u00e9fonc\u00e9s et ceux qui ne sacrifiaient pas \u00e0 l\u2019herbe locale buvaient des bi\u00e8res \u00e0 l\u2019hectolitre, des pisses d\u2019\u00e2ne infectes genre Heineken ou Oranjeboom. Quand on en avait marre du v\u00e9lo, on prenait les transports en commun, toujours entre Leidseplein, Market Platz et la gare. On n\u2019avait pas de ticket, mais les contr\u00f4leurs se contentaient de nous demander poliment de descendre \u00e0 la prochaine. Simple contretemps, on remontait aussi vite. On avait \u00e9t\u00e9 voir des J\u00e9r\u00f4me Bosch au Rijks museum, m\u00eame si David avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 les Veermer. Pour moi, rien ne valait les visions hallucin\u00e9es du g\u00e9nie de Den Bosch qui devait carburer \u00e0 l\u2019ergot de seigle. Mais c\u2019\u00e9tait affaire de go\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p>Euphorique apr\u00e8s le g\u00e2teau magique, j\u2019avais eu envie de c\u00e9der aux charmes d\u2019une prostitu\u00e9e aper\u00e7ue en vitrine. Elle nous avait fait un num\u00e9ro de charme avec ses dessous coquins et ses cuissardes, attirant notre attention sur sa collection de godemich\u00e9s et ses cravaches. M\u00eame dans un \u00e9tat second, j\u2019\u00e9tais pass\u00e9 outre apr\u00e8s quelques approches timides. Chat \u00e9chaud\u00e9&#8230; (voir <em>Londres<\/em>). David m\u2019avait vivement conseill\u00e9 de m\u2019abstenir, m\u00eame si la houri m\u2019avait ensorcel\u00e9e en d\u00e9pit de sa vulgarit\u00e9 et de ses allures de chatte en chaleur. Ou peut-\u00eatre \u00e0 cause de tout cela, justement. Connaissant mes penchants, je d\u00e9cidais de ne plus regarder ces vitrines et leurs occupantes, mon puritanisme et mes scrupules devant la prostitution prenant le pas sur ma libido complexe. On \u00e9tait en terre calviniste, et les d\u00e9sirs charnels temp\u00e9r\u00e9s par la culpabilit\u00e9 devaient constituer l\u2019ordinaire des habitants de cet autre pays du fromage.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais fauss\u00e9 compagnie \u00e0 David pour aller voir jouer l\u2019Ajax \u00e0 l\u2019Arena d\u2019Amsterdam, le dimanche. La tornade rouge et blanche recevait les autres rouges et blancs (en noir ce jour-l\u00e0) d\u2019Alkmaar, l\u2019AZ 67 dont on commen\u00e7ait \u00e0 parler dans le football europ\u00e9en. Certes, Cruyff et Neeskens \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 partis au Bar\u00e7a, mais l\u2019\u00e9quipe avait de beaux restes avec son traditionnel jeu en mouvement, \u00e0 une touche de balle et toujours vers l\u2019avant. Les oranges m\u00e9caniques. J\u2019\u00e9chappais \u00e0 la sortie aux dommages collat\u00e9raux d\u2019une rixe entre supporters&nbsp;; quelques mauvais perdants d\u2019Alkmaar s\u2019en prenant aux \u00ab&nbsp;juifs&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;juden&nbsp;\u00bb, c\u2019est ainsi qu\u2019ils les appelaient avec m\u00e9pris) de l\u2019Ajax. Une pens\u00e9e pour Anne Frank.<\/p>\n\n\n\n<p>Le samedi, on \u00e9tait all\u00e9s \u00e0 la Melkweg o\u00f9 un black \u00e0 casquette de cuir nous avait propos\u00e9 de l\u2019h\u00e9ro\u00efne. \u00ab&nbsp;Heroin man&nbsp;?&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Nicht bedankt&nbsp;!\u00bb. La laiterie nous proposait un concert des Doctors of Madness et leur musique nous avait boulevers\u00e9s, malgr\u00e9 un public plut\u00f4t malsain de cam\u00e9s passifs et de jeunes femmes habill\u00e9es comme des punkettes. On n\u2019avait pas vraiment envie de rester l\u00e0, m\u00eame si la Melkweg tenait plus du centre social que de la salle de concert.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lundi, on avait os\u00e9 franchir le seuil de ce temple mythique du Paradiso. L\u00e0, pas de concerts mais des activit\u00e9s multiples et vari\u00e9es avec ludoth\u00e8que, biblioth\u00e8que, auditorium, salles de th\u00e9\u00e2tre et de cin\u00e9ma. Des baba-cools jouaient tranquillement aux \u00e9checs quand d\u2019autres r\u00e9p\u00e9taient une sorte de happening. On voyait des \u00e9ducateurs et des travailleurs sociaux s\u2019affairer d\u2019une salle \u00e0 l\u2019autre pour s\u2019enqu\u00e9rir du bon d\u00e9roulement des activit\u00e9s, et nous, on avait opt\u00e9 pour un film de Bo Wideberg, <em>Johann<\/em>, justement sur un jeune prodige du football. La version n\u00e9erlandaise nous avait fait quitter la salle au bout d\u2019une demi-heure et on avait fini la soir\u00e9e dans un restaurant indon\u00e9sien avec du buffle d\u2019eau, du soja et des piments fris dans l\u2019huile pour ma part. David avait pris du poisson, un genre d\u2019espadon servi avec des encornets. J\u2019avais presque r\u00e9ussi \u00e0 lui faire croire qu\u2019il mangeait en fait du varan de Komodo avec quelques petits serpents autour.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019auberge, l\u2019\u00c9gyptien \u00e9tait parti ainsi que le junky. Ensemble&nbsp;? On avait \u00e0 la place un Noir qui chantait sans arr\u00eat le \u00ab&nbsp;Don\u2019t Play That Song For Me&nbsp;\u00bb de Ben E. King et un Allemand \u00e0 l\u2019air s\u00e9rieux qui passait son temps \u00e0 lire. Pas vraiment envie de leur parler, m\u00eame quand le black \u2013 un Jama\u00efcain d\u2019apr\u00e8s ce qu\u2019il nous avait dit \u2013 nous faisait t\u00e9ter son shilom. On devait partir et on \u00e9tait pass\u00e9s \u00e0 la gare pour les horaires de train. La semaine avait pass\u00e9 vite et, en r\u00e9capitulant, on se disait qu\u2019on aurait pu faire plus de choses, n\u2019\u00e9tait ma d\u00e9plorable habitude de faire de longues siestes qui nous emp\u00eachaient de profiter pleinement de nos apr\u00e8s-midis. Je lisais \u00e0 l\u2019\u00e9poque des po\u00e8mes de Desnos et j\u2019avais parl\u00e9 de ma p\u00e9riode du grand sommeil, ce qui n\u2019avait pas vraiment amus\u00e9 David, parfois oblig\u00e9 d\u2019attendre patiemment mon r\u00e9veil ab\u00eem\u00e9 lui aussi dans ses lectures.<\/p>\n\n\n\n<p>Au retour, on avait fait le m\u00eame trajet, \u00e0 l\u2019envers, avec arr\u00eat cette fois au buffet de la gare d\u2019Anvers o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais empiffr\u00e9 de frites mayonnaise arros\u00e9es \u00e0 la bi\u00e8re. Bi\u00e8re belge cette fois, autre chose que les bibines hollandaises.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le train, on avait rep\u00e9r\u00e9 deux types sur la banquette voisine qui semblaient nous espionner au d\u00e9part d\u2019Anvers, l\u2019un en gabardine mastic avec des lunettes \u00e0 verres fum\u00e9s et l\u2019autre avec une petite moustache \u00e0 raser le gazon et un pardessus verd\u00e2tre \u00e0 poils de chameau. Des tronches antipathiques au possible qui parfois semblaient se pencher pour \u00e9couter notre conversation en se regardant avec des mines de conspirateurs. Nos propos tournaient autour de notre s\u00e9jour, des disques qu\u2019on avait ramen\u00e9s et dont on regardait les pochettes et des albums de bandes dessin\u00e9es qu\u2019on commen\u00e7ait \u00e0 lire. Toute la bande des hollandais fumants, les Willem, Jos Swarte, Ever Meulen, Willem De Rudder et tous ces provos amstellodamois qui avaient fait les beaux jours de magazines comme <em>Tante Lenny Presenteert<\/em> et autres illustr\u00e9s des ann\u00e9es 1960. Rien qui puisse attirer l\u2019attention de ces deux guignols qui semblaient pourtant pr\u00e9venus \u00e0 notre \u00e9gard.<\/p>\n\n\n\n<p>Au sortir du train direct Anvers \u2013 Lille, on avait retrouv\u00e9 les deux gars sur le quai qui nous enjoignaient de les suivre. D\u2019abord les cartes d\u2019identit\u00e9, les empruntes digitales, la petite s\u00e9quence \u00ab&nbsp;connaissez vos droits&nbsp;\u00bb. Puis la fouille en r\u00e8gle de nos sacs et bagages dans un petit local des douanes ou de la police situ\u00e9 dans un recoin de la gare.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Ah on se paie du bon temps \u00e0 Amsterdam, hein les gars&nbsp;? avait commenc\u00e9 imper mastic avec l\u2019air de celui \u00e0 qui on ne la fait pas. Et pourquoi g\u00e9n\u00e9ralement on va \u00e0 Amsterdam, hein&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Notre mutisme l\u2019aga\u00e7ait et il implorait son coll\u00e8gue de prendre le relais.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est vrai qu\u2019on a souvent des bonnes surprises, quand on fouille les affaires des jeunes dans votre genre qui reviennent de l\u00e0- bas&nbsp;\u00bb. Poil de chameau essayait de se mettre au diapason de son bin\u00f4me dans le genre cynique et mena\u00e7ant, mais on sentait bien qu\u2019il n\u2019avait pas son mordant.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout d\u2019un bon quart d\u2019heure de fouille en r\u00e8gle de nos poches, de nos v\u00eatements et des sacs, ils avaient empil\u00e9 des disques, des livres, des B.D, du linge sale, des m\u00e9dicaments, des trousses de toilette et des biscuits. De drogue point, pas l\u2019ombre d\u2019un gramme d\u2019herbe ou d\u2019une tra\u00een\u00e9e de poudre. D\u00e9confit, imper mastic tirait la gueule et, loin de s\u2019excuser, il nous soup\u00e7onnait de mille ruses pour avoir dissimul\u00e9 la came dans un endroit connu de nous seuls mais qu\u2019il ne tarderait pas \u00e0 d\u00e9couvrir. Toujours silencieux, on le laissait d\u00e9lirer en se disant qu\u2019il pouvait chercher longtemps. De guerre lasse, il finit par nous laisser partir apr\u00e8s avoir recommenc\u00e9 son cirque avec les sacs, histoire de voir s\u2019il n\u2019y avait pas de doubles fonds et de poches secr\u00e8tes.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est parce qu\u2019on n\u2019a pas que \u00e7a \u00e0 faire et qu\u2019on n\u2019a pas de mandats, autrement, je l\u2019aurais trouv\u00e9 votre planque, quitte \u00e0 ce que vous passiez la soir\u00e9e ici&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>David lui fit remarquer que l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019on n\u2019ait rien de ce qu\u2019il cherchait \u00e9tait quand m\u00eame s\u00e9rieusement envisageable et que, sans exiger des excuses, on pouvait quand m\u00eame attendre de lui qu\u2019il envisage un instant qu\u2019il ait pu se tromper.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela ne fit que redoubler sa col\u00e8re et il nous pria de d\u00e9guerpir, ce que nous f\u00eemes avec diligence, rassemblant nos affaires devant le regard bovin des deux flics en civil, m\u00eame pas capables de se fendre d\u2019un tardif mea culpa. Pas leur genre.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019allais prendre le tramway quand David attendait sa correspondance pour Paris. On se souriait en toute complicit\u00e9 en se disant qu\u2019on l\u2019avait \u00e9chapp\u00e9 belle. Pas la moindre trace d\u2019herbe dans nos effets personnels, alors qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas rare d\u2019en avoir tous les deux jusque dans nos poches. Un m\u00e9chant coup de bol ou plut\u00f4t un miracle. Avec ces loustics, le moindre grain de shit aurait pu nous valoir au pire une garde \u00e0 vue prolong\u00e9e avant embastillement avec ouverture de casier judiciaire. Ou, au mieux, s\u00e9v\u00e8re amende avec injonction th\u00e9rapeutique.<\/p>\n\n\n\n<p>On se quittait sur le quai, lui pas trop r\u00e9joui de regagner Paris, et moi pas trop d\u00e9sireux de reprendre mon boulot \u00e0 la poste. J\u2019avais dans la t\u00eate le \u00ab&nbsp;New Amsterdam&nbsp;\u00bb de John Cale, qui parlait de New York, pas d\u2019Amsterdam, mais l\u2019euphonie me suffisait et puis, je venais de lire le <em>Postier<\/em> de Bukowski et j\u2019en avais d\u00e9duit que, m\u00eame avec un boulot de merde \u00e0 la poste, on pouvait devenir un grand \u00e9crivain, \u00e0 condition d\u2019en sortir. Et je repensais aux quelques lignes sign\u00e9es Philippe Garnier sur la jaquette du livre <em>\u00ab&nbsp;Buk pue des pieds. Il pue de la gueule aussi. Il se prend pour le plus grand \u00e9crivain de Los Angeles et, le pire, c\u2019est qu\u2019il l\u2019est&nbsp;\u00bb<\/em>. Pour ce qui me concernait, les deux premi\u00e8res conditions \u00e9taient r\u00e9unies, quant au reste&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait connu la gloire la cinquantaine pass\u00e9e. J\u2019avais tout le temps, \u00e0 condition d\u2019\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p><em>13 septembre 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>AMSTERDAM C\u2019est ma copine qui nous avait conduit jusqu\u2019\u00e0 Courtrai, David et moi. 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