{"id":2932,"date":"2022-10-06T10:38:43","date_gmt":"2022-10-06T08:38:43","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2932"},"modified":"2022-10-06T10:38:44","modified_gmt":"2022-10-06T08:38:44","slug":"le-travail-en-panne-de-sens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2932","title":{"rendered":"LE TRAVAIL EN PANNE DE SENS"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"600\" height=\"752\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration241.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2934\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration241.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration241-239x300.jpg 239w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration241-479x600.jpg 479w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration241-24x30.jpg 24w\" sizes=\"(max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption>Le travail vu par Fernand L\u00e9ger. C&rsquo;est du lourd ! Wikipedia.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Cela fait d\u00e9j\u00e0 quelques ann\u00e9es que l\u2019on suit l\u2019\u00e9conomiste Thomas Coutrot, ex dirigeant d\u2019Attac, dans ses r\u00e9flexions sur le travail. <em>Redonner du sens au travail <\/em>(tout un programme) est le titre de son nouveau livre co\u00e9crit avec la socio-\u00e9conomiste Coralie Perez. On avait d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 dans ce blog de Coutrot et de son livre le plus abouti, <em>Lib\u00e9rer le travail<\/em> et ce nouveau bouquin stimulant est l\u2019occasion de se poser \u00e0 nouveau la question du travail dans la soci\u00e9t\u00e9, de l\u2019individu au travail et de son avenir sous l\u2019angle \u00e9conomique et social aussi bien que sociologique et anthropologique. Ce que nous invite \u00e0 faire Coutrot, avec brio.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019\u0153uvre de Coutrot, les sous-titres ont leur importance. Pour<em> Lib\u00e9rer le travail<\/em> (paru au Seuil), c\u2019\u00e9tait \u00abpourquoi la gauche s\u2019en moque et pourquoi \u00e7a doit changer.&nbsp;\u00bb Pour <em>Redonner du sens au travail <\/em>c\u2019est tout simplement \u00ab&nbsp;une aspiration r\u00e9volutionnaire&nbsp;\u00bb. On peut penser ce sous-titre pr\u00e9tentieux ou exag\u00e9r\u00e9, il n\u2019en est rien, tant l\u2019approche qu\u2019a Coutrot du travail est r\u00e9volutionnaire au sens o\u00f9 elle bouscule bien des pratiques incontest\u00e9es, bien des fa\u00e7ons de faire et bien des discours format\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien qu\u2019\u00e9tant en retraite depuis 8 ans, mon travail de syndicaliste m\u2019a amen\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur les finalit\u00e9s du travail, son organisation, ses buts et sur les diverses th\u00e9ories ayant cours dans l\u2019abondante litt\u00e9rature qui lui est consacr\u00e9e. Au sein de Solidaires et de SUD PTT, j\u2019ai contribu\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un Observatoire de la souffrance au travail (OSAT), j\u2019ai anim\u00e9 une commission sur les Risques psycho-sociaux dans un C.E d\u2019Orange et je continue \u00e0 dispenser des formations, avec une petite \u00e9quipe de syndicalistes, sur les risques institutionnels et la souffrance au travail (l\u2019expression \u00ab&nbsp;risques psycho-sociaux) ayant \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9es car trop connot\u00e9e R.H.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout cela pour dire, sinon ma l\u00e9gitimit\u00e9, ma propension \u00e0 encore parler du travail dans ce blog et \u00e0 lutter contre la souffrance au travail en prenant en charge collectivement et syndicalement les questions qu\u2019il soul\u00e8ve, et en plaidant pour la d\u00e9mocratie au travail, l\u2019angle mort des organisations capitalistes (et m\u00eame socialistes) du travail dans la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Coutrot pense aussi d\u00e9mocratie au travail, mais pas trop souffrance au travail qui lui para\u00eet constituer une approche par trop doloriste. Son propos est de se projeter vers l\u2019avenir et de repenser le travail, \u00e0 savoir s\u2019interroger sur son avenir et sur les moyens de d\u00e9mocratiser cette sph\u00e8re en redonnant l\u2019initiative et la capacit\u00e9 d\u2019agir aux salari\u00e9s. Car Coutrot parle toujours de salariat. Il n\u2019est pas utopiste et aborde la question de l\u2019autogestion rapidement, comme pour masquer son scepticisme. Coutrot, avant d\u2019\u00eatre \u00e9conomiste, est un statisticien et ses th\u00e9ories s\u2019appuient sur des tableaux et des graphiques dont il donne les cl\u00e9s de lecture au fur \u00e0 mesure, le tout \u00e9tant toujours facilement lisible et compr\u00e9hensible. Il entend partir des r\u00e9alit\u00e9s du travail pour imaginer un avenir d\u00e9sirable pour celles et ceux qui le font, et il \u00e9tudie la diversit\u00e9 des moyens pour ce faire, d\u2019une fa\u00e7on r\u00e9aliste. C\u2019est ainsi qu\u2019il prend aussi ses distances avec les th\u00e9ories de Dani\u00e8le Linhart, pour qui la d\u00e9mocratisation du travail passe par l\u2019abolition du lien de subordination. Il conteste aussi les approches parfois trop mis\u00e9rabilistes ou doloristes, on l\u2019a dit, du travail. Il va jusqu\u2019\u00e0 remettre en question les th\u00e9ories de la fin du travail d\u2019un Andr\u00e9 Gorz et met en garde contre des utopies telles le revenu universel.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour r\u00e9sumer \u00e0 gros traits, <em>Lib\u00e9rer le travail<\/em> se voulait d\u2019abord une critique du Taylorisme et des organisations classiques du travail en stigmatisant la gauche pour avoir n\u00e9glig\u00e9 les conditions de travail contre des augmentations salariales. C\u2019\u00e9tait le principe productiviste et consum\u00e9riste du Fordisme. Mais son livre n\u2019aurait rien eu de bien original s\u2019il s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 l\u00e0. Coutrot en appelle \u00e0 un nouveau syndicalisme qui se pr\u00e9occuperait des conditions de travail au m\u00eame titre que du temps de travail, des salaires ou de la protection sociale. Il explore de nouvelles formes d\u2019organisation du travail, notamment dans la sph\u00e8re de l\u2019\u00e9conomie sociale et solidaire ou dans les th\u00e9ories du \u00ab&nbsp;bien-\u00eatre&nbsp;\u00bb au travail ou du care. Il s\u2019interroge en tout cas sur ce qui constitue les trois dimensions du sens du travail telles que l\u2019ont th\u00e9oris\u00e9 l\u2019\u00e9cole de psychodynamique du travail de Christophe Dejours&nbsp;: <em>le sens par rapport \u00e0 une finalit\u00e9 \u00e0 atteindre dans le monde objectif&nbsp;; le sens de ces activit\u00e9s par rapport \u00e0 des valeurs du monde social&nbsp;; le sens, enfin, par rapport \u00e0 l\u2019accomplissement de soi dans le monde subjectif<\/em> (P. 20 de <em>Redonner du sens au travail<\/em>). Ceci pos\u00e9, il dialogue avec les th\u00e9oriciens du travail que sont Dejours, Clot, Davezies, Linhart, Supiot\u2026 Autant de noms connus des sp\u00e9cialistes auxquels on devra ajouter d\u00e9sormais celui de Thomas Coutrot.<\/p>\n\n\n\n<p>Son livre,<em> Redonner du sens au travail<\/em>, part de deux ph\u00e9nom\u00e8nes apparus r\u00e9cemment, parfois en lien avec la pand\u00e9mie&nbsp;: le d\u00e9sinvestissement ou encore le \u00ab&nbsp;big quit&nbsp;\u00bb&nbsp;; des salari\u00e9s qui d\u00e9missionnent et entreprennent autre chose, souvent ailleurs mais aussi des tensions sur le march\u00e9 de l\u2019emploi avec de plus en plus de salari\u00e9s qui refusent les \u00ab&nbsp;bullshit jobs&nbsp;\u00bb et les mauvaises conditions de travail qu\u2019on leur propose. C\u2019est le cas de la restauration par exemple. Quand un Macron parle de \u00ab&nbsp;traverser la rue&nbsp;\u00bb, il n\u2019a peut-\u00eatre pas tout \u00e0 fait tort, mais \u00e0 quel prix pour le salari\u00e9 et ses aspirations \u00e0 un travail, sinon \u00e9panouissant, du moins constitutif de sa personnalit\u00e9 et o\u00f9 il se sent utile.<\/p>\n\n\n\n<p>Partant de ce constat, Coutrot d\u00e9ploie ses graphiques pour d\u00e9montrer que le sens du travail et les satisfactions qu\u2019on peut en tirer d\u00e9pendent beaucoup de la perception de son utilit\u00e9, de l\u2019estime de soi et de la validation sociale. La pand\u00e9mie l\u2019a prouv\u00e9 avec la revalorisation, au moins dans l\u2019opinion, des m\u00e9tiers du care et du soin, sans parler des m\u00e9tiers dits \u00ab&nbsp;essentiels&nbsp;\u00bb et si mal pay\u00e9s\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Coutrot, en tant que militant, n\u2019est pas na\u00eff au point de n\u00e9gliger le contexte de financiarisation et d\u2019hyper-capitalisme qui implique des organisations de travail d\u00e9l\u00e9t\u00e8res, mais il s\u2019appuie sur les pr\u00e9occupations \u00e9cologiques grandissantes dans l\u2019opinion qui font pression sur les entreprises afin qu\u2019elles respectent l\u2019environnement dans le travail et critiquent le \u00ab&nbsp;sale boulot&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le plus int\u00e9ressant est quand il recense les diff\u00e9rentes exp\u00e9riences men\u00e9es pour \u00ab&nbsp;redonner du sens&nbsp;\u00bb. M\u00eame s\u2019il n\u2019est pas dupe de certaines (la Responsabilit\u00e9 Sociale des Entreprises \u2013 RSE \u2013 l\u2019entreprise lib\u00e9r\u00e9e, l\u2019entreprise \u00e0 mission ou la \u00ab&nbsp;sociocratie&nbsp;\u00bb) qui sont plut\u00f4t d\u2019origine manag\u00e9riales, il accorde une grande importance \u00e0 ces \u00ab&nbsp;initiatives venues d\u2019en bas&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui se passe dans les Gafam avec la contestation interne dans ces entreprises, les jugements rendus sur le lien de subordination pr\u00e9sum\u00e9 existant pour les coursiers \u00e0 v\u00e9lo rebaptis\u00e9s auto-entrepreneurs, sur la prise en charge de plus en plus pr\u00e9gnante des conditions de travail par les syndicats de salari\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les pistes les plus s\u00e9rieuses, selon lui, sont \u00e0 explorer du c\u00f4t\u00e9 des coop\u00e9ratives (l\u2019exemple de Scop Ti ou de la Coop\u00e9rative des masques), des communs avec des nouveaux services publics qui pourraient s\u2019en emparer et, parmi les diff\u00e9rentes formes de coop\u00e9ratives, il privil\u00e9gie les SCIC, des collectifs de production avec un coll\u00e8ge pour les salari\u00e9s, un autre pour la direction et l\u2019encadrement et un troisi\u00e8me pour les citoyens et collectivit\u00e9s locales qui sont partie prenante de la production.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Coutrot ne se contente pas de l\u2019existant et de ce qu\u2019il faudrait d\u00e9velopper ou am\u00e9liorer. Il voit aussi dans des collectifs comme<em> Plus jamais \u00e7a<\/em> (rebaptis\u00e9 <em>Alliance \u00e9cologique et sociale<\/em>) l\u2019occasion de r\u00e9unir les forces du travail, du social et de l\u2019\u00e9cologie pour s\u2019emparer des questions autour de la d\u00e9mocratie au travail, des reconversions n\u00e9cessaires dans la production, le tout en veillant \u00e0 la sauvegarde de l\u2019emploi et des qualifications.<\/p>\n\n\n\n<p>De m\u00eame, il plaide pour une r\u00e9duction drastique du temps de travail, non seulement pour occuper ce temps lib\u00e9r\u00e9 en loisirs et en repos, mais pour se rendre collectivement disponible afin de discuter du travail, de la production, de son utilit\u00e9, des m\u00e9thodes, de l\u2019organisation, des finalit\u00e9s. Car il est bien conscient que la d\u00e9mocratie au travail co\u00efncidera in\u00e9vitablement au pouvoir qu\u2019auront acquis les salari\u00e9s sur son organisation qui ne doit pas \u00eatre laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019apporteur de capitaux, au technocrate, au sachant ou au chefaillon.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0, on s\u2019en voudrait d\u2019avoir mal r\u00e9sum\u00e9 ce petit livre (140 pages) dans ce qu\u2019il contient de r\u00e9flexions essentielles \u00e0 la citoyennet\u00e9 au travail et, plus largement, \u00e0 l\u2019\u00e9panouissement de l\u2019individu pour une vie en soci\u00e9t\u00e9 au moins supportable, sinon meilleure et plus gratifiante. Or, l\u2019actualit\u00e9 sociale et politique ne donnent pas raison \u00e0 Coutrot. On a envie de dire \u00ab&nbsp;pour l\u2019instant&nbsp;\u00bb, car il faut esp\u00e9rer que les pr\u00e9conisations issues de ses analyses puissent voir le jour bient\u00f4t m\u00eame si, et c\u2019est un peu la limite de son livre, il n\u2019insiste pas sur les changements politiques qui seront n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e9nement de ce nouvel \u00e2ge du travail.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Redonner du sens au travail<\/em> \u2013 Une aspiration r\u00e9volutionnaire \u2013 Thomas Coutrot et Coralie Perez. (collection La r\u00e9publique des id\u00e9es toujours au Seuil).<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em><u><strong>Lignes d\u2019Attac, une \u00e9mission de Radio Campus (106.6) le samedi 19 novembre (12h) devait avoir pour invit\u00e9 Thomas Coutrot.<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cela fait d\u00e9j\u00e0 quelques ann\u00e9es que l\u2019on suit l\u2019\u00e9conomiste Thomas Coutrot, ex dirigeant d\u2019Attac, dans ses r\u00e9flexions sur le travail. Redonner du sens au travail (tout un programme) est le titre de son nouveau livre co\u00e9crit avec la socio-\u00e9conomiste Coralie Perez. On avait d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 dans ce blog de Coutrot et de son livre le&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2932\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2934,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[34,46],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2932"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2932"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2932\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2938,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2932\/revisions\/2938"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2934"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2932"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2932"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2932"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}