{"id":2944,"date":"2022-10-06T11:16:55","date_gmt":"2022-10-06T09:16:55","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2944"},"modified":"2022-10-10T22:44:59","modified_gmt":"2022-10-10T20:44:59","slug":"consternants-voyageurs-vol-3-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2944","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS VOL. 3"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>NEW YORK<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration243.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2946\" width=\"707\" height=\"527\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration243.jpg 720w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration243-300x224.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration243-600x448.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration243-30x22.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 707px) 100vw, 707px\" \/><figcaption>Les Ramones au CBGB. Joey, Dee Dee, Tommy et Johnny. Les fabuleux quatre de New York City.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>J\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 faire publier un article sur lui dans un magazine de rock \u00e0 petit tirage. Lui, Reginald, un chanteur \u00e0 la limite du y\u00e9y\u00e9 et du rock\u2019n\u2019roll qui avait connu un petit succ\u00e8s dans les ann\u00e9es 1960 en France. Ou disons pour \u00eatre plus pr\u00e9cis, de 1963 \u00e0 1968, ann\u00e9e o\u00f9 l\u2019une de ses tourn\u00e9es dans la France profonde \u00e9tait rest\u00e9e encalmin\u00e9e en mai par les gr\u00e8ves en tous genres et o\u00f9 son groupe l\u2019avait quitt\u00e9. Un dernier 45 tours et c\u2019en \u00e9tait termin\u00e9 de la r\u00e9sistible carri\u00e8re de Reginald &#8211; son nom de sc\u00e8ne \u2013 apr\u00e8s quelques passages dans des \u00e9missions de vari\u00e9t\u00e9 de l\u2019ORTF. Exit.<\/p>\n\n\n\n<p>12 longues ann\u00e9es \u00e0 l\u2019abri du succ\u00e8s et de ses contraintes. J\u2019avais appris r\u00e9cemment qu\u2019il habitait New York, pas loin de Central Park. L\u2019un de ses amis fran\u00e7ais expatri\u00e9s lui avait mis l\u2019article, \u00e9logieux va sans dire, sous le nez et il avait tenu \u00e0 inviter l\u2019auteur, c\u2019est \u00e0 dire moi, \u00e0 le rencontrer et \u00e0 passer quelques jours chez lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Au t\u00e9l\u00e9phone, il m\u2019avait racont\u00e9 sa vie d\u2019apr\u00e8s son retrait du show-business, et les diff\u00e9rentes \u00e9tapes de sa reconversion.<\/p>\n\n\n\n<p>Au vrai, il n \u2018avait pas quitt\u00e9 les planches si t\u00f4t que cela. Il avait fait partie de la troupe de deux com\u00e9dies musicales (on ne disait pas encore op\u00e9ras rock) dont l\u2019une avait fait scandale, les premi\u00e8res avaient \u00e9t\u00e9 jou\u00e9es au th\u00e9\u00e2tre de la Porte Saint-Martin, \u00e0 Paris. Puis il avait fait le tour du monde, ou presque&nbsp;: l\u2019Espagne, le Maghreb, l\u2019\u00c9gypte, l\u2019Iran, l\u2019Afghanistan, l\u2019Inde avant l\u2019extr\u00eame-Orient, passant du Japon aux \u00c9tats-Unis et de l\u00e0 en Am\u00e9rique latine. Son p\u00e9riple s\u2019\u00e9tait termin\u00e9 en \u00c9cosse o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 \u00e0 superviser un chantier de jeunesse pour une O.N.G. Laquelle&nbsp;? Il \u00e9tait rest\u00e9 tr\u00e8s discret sur le chapitre et ce n\u2019\u00e9tait pas vraiment une interview. \u00c0 qui l\u2019aurais-je propos\u00e9e d\u2019ailleurs&nbsp;? Apr\u00e8s, c\u2019\u00e9tait une tentative avort\u00e9e de come back \u00e0 la faveur des ann\u00e9es punk, une station \u00e0 Paris puis \u00e0 Londres avec un groupe pop du nom de Spooky Tooth avant de s\u2019\u00e9tablir d\u00e9finitivement \u00e0 New York o\u00f9 il avait d\u2019abord repeint des lofts et des appartements avant d\u2019accepter un travail de cameraman pigiste pour le bureau new-yorkais d\u2019une grande cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision fran\u00e7aise pour laquelle il \u00e9tait parfois amen\u00e9 \u00e0 partir en reportage.<\/p>\n\n\n\n<p>Juste une longue conversation transatlantique de deux bonnes heures o\u00f9 je lui avait aussi un peu parl\u00e9 de moi. Nous avions sembl\u00e9 curieux l\u2019un de l\u2019autre, m\u00eame si c\u2019est lui qui s\u2019\u00e9tait de loin le plus racont\u00e9. Il est vrai que je n\u2019avais pas grand-chose \u00e0 lui confier&nbsp;: mon boulot aux P.T.T, mes activit\u00e9s syndicales, mes piges refus\u00e9es par la plupart des journaux, mes passions pour le rock et le football ou mes d\u00e9buts rat\u00e9s d\u2019\u00e9crivain dont le premier manuscrit avait \u00e9t\u00e9 renvoy\u00e9 unanimement par les professionnels de la profession. Pas de quoi en faire des tartines. La vedette, c\u2019\u00e9tait lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019avait aussi parl\u00e9 de ses amis fran\u00e7ais, tous des rescap\u00e9s des sixties venus s\u2019\u00e9chouer dans la grosse pomme pourrie comme des vers qui passaient la t\u00eate de temps en temps, histoire de s\u2019informer de l\u2019\u00e9tat du monde. La m\u00e9taphore \u00e9tait de lui. Il y avait un ancien impresario toujours propri\u00e9taire de deux bo\u00eetes \u00e0 la mode \u00e0 Paris, un ex animateur de radio reconverti en producteur pour chanteurs disco et une chanteuse qui avait eu elle aussi son quart d\u2019heure de c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque que lui et \u00e9pous\u00e9 le batteur d\u00e9miurge d\u2019un groupe pop fran\u00e7ais connu. Quelques anglo-saxons aussi, un personnage haut en couleur du Swinging London, d\u00e9couvreur de nombreux groupes anglais de l\u2019\u00e9poque, c\u2019\u00e9tait un Russe typique \u00e0 chapka et lunette de myope avec un accent slave \u00e0 couper au sabre, par\u00e9 pour les hivers new-yorkais et puis une chanteuse anglaise un temps \u00e9pouse d\u2019une pop star tomb\u00e9e dans l\u2019h\u00e9ro\u00efne et zonant autour de Times Square en qu\u00eate de sa dose quotidienne. Il m\u2019avait d\u2019ailleurs pr\u00e9venu contre la drogue qui circulait dans cette Babylone moderne (l\u00e0 aussi, c\u2019\u00e9tait son expression), sans parler des efforts qu\u2019il avait d\u00fb fournir pour rester en dehors de la poudre dans un milieu qui en \u00e9tait friand.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait l\u00e0 ses amis new-yorkais, plus un ex admirateur qui avait \u00e9tait un pionnier de la t\u00e9l\u00e9vision par c\u00e2ble, ex-\u00e9tudiant de Nanterre ayant fait Woodstock et n\u2019\u00e9tant plus rentr\u00e9 en France, et aussi le fils d\u2019un ex-fan, pied-noir de Saint-Ouen, devenu flic au NYPD et archiviste officiel du chanteur. Il avait condamn\u00e9 une partie de son habitation pour son idole, bourr\u00e9e de ses disques, de cassettes, de magazines o\u00f9 il \u00e9tait apparu et de documents audiovisuels divers et vari\u00e9s. Le gamin \u00e9tait devenu quasiment son factotum, toujours pr\u00eat \u00e0 lui rendre service et \u00e0 venir au devant de ses moindres d\u00e9sirs.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais pris l\u2019avion \u00e0 Charleroi, car j\u2019habitais \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e0 la fronti\u00e8re belge. C\u2019\u00e9tait une semaine apr\u00e8s les \u00e9lections et Mitterrand et les socialistes avaient pris le pouvoir. J\u2019avais vot\u00e9 pour lui, au second tour, et pour une fois j\u2019avais gagn\u00e9. Quand j\u2019avais vu sa troncha appara\u00eetre \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, je m\u2019\u00e9tais mis \u00e0 sauter de joie comme si le Stade de Reims avait sorti une grosse pointure du championnat en coupe de France. Une euphorie qui n \u2018allait pas durer longtemps, mais c\u2019\u00e9tait quand m\u00eame \u00e7a de pris.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019arrivais \u00e0 l\u2019a\u00e9roport JFK en soir\u00e9e, compl\u00e8tement dans les vapes, et Reginald m\u2019avait conseill\u00e9 de prendre un taxi pour son appartement qui se trouvait dans Manhattan. Je prenais donc un Yellow cab en pensant immanquablement \u00e0 mes souvenirs de Robert de Niro et de <em>Taxi driver.<\/em> D\u2019ailleurs, j\u2019avais vite compris que tout serait comme \u00e7a, simplement comme des v\u00e9rifications de souvenirs visuels accumul\u00e9s dans ma m\u00e9moire via le cin\u00e9ma, la litt\u00e9rature et la t\u00e9l\u00e9vision. New York n\u2019existait pas vraiment en soi mais n\u2019\u00e9tait que confirmation grandeur r\u00e9elle de ce que j\u2019avais dans la t\u00eate. Un dr\u00f4le d\u2019effet. D\u2019abord C\u00e9line et sa vision d\u2019un New York ville verticale. On ne saurait mieux dire. Des buildings phalliques qui, tous, l\u00e9chaient le ciel.<\/p>\n\n\n\n<p>Tandis que je recomptais mes billets verts, le chauffeur s\u2019essayait \u00e0 bredouiller quelques mots de fran\u00e7ais pour m\u2019\u00eatre agr\u00e9able. Un type plut\u00f4t sympathique avec un cou de taureau, un visage rougeaud et des mains comme des battoirs. Il portait une casquette des Yankees \u00e0 large visi\u00e8re et des lunettes noires, ce qui dissimulait largement son visage. Il s\u2019enquit poliment de l\u2019endroit d\u2019o\u00f9 je venais et, pour simplifier, je lui dis que j\u2019\u00e9tais de Paris. Vues les comp\u00e9tences en g\u00e9ographie de l\u2019Am\u00e9ricain moyen, je n\u2019allais pas lui citer des villes du nord de la France ou de la fronti\u00e8re belge.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019attendais aux r\u00e9actions habituelles quand on pronon\u00e7ait le mot magique de \u00ab&nbsp;Parisss&nbsp;\u00bb, mais il n\u2019en fut rien et il me fit juste remarquer que son p\u00e8re \u00e9tait mort en Normandie lors du d\u00e9barquement et que son grand-p\u00e8re \u00e9tait tomb\u00e9 dans les Flandres, du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Ypres. Il avait pay\u00e9 un lourd tribut familial \u00e0 la France, \u00e0 la libert\u00e9 et \u00e0 la d\u00e9mocratie. Il pronon\u00e7ait le mot avec difficult\u00e9. Je profitais de ce qu\u2019il ait parl\u00e9 d\u2019Ypres pour rectifier ma provenance et lui dire que, en fait, j\u2019habitais dans le secteur o\u00f9 son a\u00efeul avait trouv\u00e9 une mort certainement h\u00e9ro\u00efque, avec peut-\u00eatre de l\u2019yp\u00e9rite dans les poumons, s\u00fbrement m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019avan\u00e7ait pas et je me disais que Reginald allait m\u2019attendre. Peut-\u00eatre aurais-je mieux fait de prendre le m\u00e9tro, mais mon sens de l\u2019orientation atrophi\u00e9 m\u2019aurait fait perdre autant de temps, sans parler de mon incapacit\u00e9 chronique \u00e0 lire des plans, des cartes et \u00e0 suivre des directions sur des tableaux lumineux.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019arrivais enfin devant son bloc, dans la 57\u00b0 rue. On \u00e9tait pass\u00e9s par Times Square et Park Avenue, dont j\u2019avais entendu parler par des chansons de Lou Reed ou du Velvet Underground. Tout se rapportait \u00e0 mes admirations de jeunesse avec quelques endroits que je tenais \u00e0 voir, les clubs de Greenwich Village o\u00f9 avaient d\u00e9but\u00e9 les folksingers, le Brooklyn de Hubert Selby, le Harlem de Chester Himes, le CBGB, le Max\u2019s Kansas City et tant d\u2019autres lieux mythiques qui, j\u2019en \u00e9tais s\u00fbr, ne pouvaient que me d\u00e9cevoir dans leur cadre naturel et sortis de mon imaginaire enfi\u00e9vr\u00e9 d\u2019adolescent. Je savais que la d\u00e9ception m\u2019attendait \u00e0 tous les coins de rue. Pourquoi voir New York apr\u00e8s qu\u2019on l\u2019a tant r\u00eav\u00e9\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>Reginald m\u2019accueillit chaleureusement, comme sorti de la douche, avec d\u00e9j\u00e0 une ample robe de chambre et des pantoufles o\u00f9 s\u2019imprimaient des personnages de Tex Avery. Parvenu aux abords de la quarantaine, il avait toujours cet air d\u2019enfant frondeur avec ses m\u00e8ches blondes, ses yeux verts et son \u00e9ternel sourire un rien ironique. Il me proposa un cocktail de bienvenue, un whisky Sour dont il s\u2019\u00e9tait fait une sp\u00e9cialit\u00e9. Il prenait des libert\u00e9s avec la recette en ne mettant pas de blanc d\u2019\u0153uf et avait presque l\u2019air de s\u2019en excuser, mais \u00e7a ne me d\u00e9rangeait nullement. Il avait pr\u00e9par\u00e9 un petit repas avec un vieux Bordeaux qui d\u00e9notait pour une recette de poulet aux ananas avec force mayonnaise. C\u2019\u00e9tait plut\u00f4t bon, quoique original et on \u00e9tait pass\u00e9s au salon apr\u00e8s s\u2019\u00eatre empiffr\u00e9 de p\u00e2tisseries onctueuses qu\u2019il avait achet\u00e9es \u00e0 mon intention. J\u2019avais mis mon maigre bagage dans la petite chambre qui m\u2019\u00e9tait d\u00e9volue et il semblait g\u00ean\u00e9 pour me dire qu\u2019il se coucherait t\u00f4t ce soir car il devait s\u2019absenter pour un reportage \u00e0 Washington qui l\u2019\u00e9loignerait de New York pendant deux jours, mais je pouvais me rassurer, il reviendrait en fin de semaine. Il me confierait la cl\u00e9 et je n\u2019aurais qu\u2019\u00e0 me balader dans la ville en fonction de ce que je voulais voir. Pour me guider, il m\u2019avait d\u00e9pli\u00e9 une grande carte, qu\u2019il me laisserait, avec des rep\u00e8res color\u00e9s cens\u00e9s d\u00e9signer tous les endroits dont je lui avais parl\u00e9. Il avait marqu\u00e9 le pont de Brooklyn pour Sonny Rollins, l\u2019Albert Hotel pour le Lovin\u2019 Spoonful ou la bijouterie Tiffany pour Gregory Corso. Plus Harlem, le Bronx, le Bowery et bien d\u2019autres endroits que ma m\u00e9moire avait d\u00e9j\u00e0 fr\u00e9quent\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Alors, avait-il attaqu\u00e9 bille en t\u00eate, vous \u00eates devenu un pays socialiste. \u00c7a y est, les chars sovi\u00e9tiques sur les Champs-\u00c9lys\u00e9es et l\u2019adh\u00e9sion au Comecon&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; N\u2019exag\u00e9rons rien, ce sera au mieux une social-d\u00e9mocratie. Les socialistes, m\u00eame avec les communistes, n\u2019ont rien de r\u00e9volutionnaires. La bourgeoisie peut se rassurer et les prolos pourront toujours attendre le grand soir.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Et toi tu te barres trois jours apr\u00e8s la victoire des socialos, franchement, \u00e7a fait louche. C\u2019est la fuite des cerveaux ou des capitaux&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Les deux mon g\u00e9n\u00e9ral, fis-je en riant. J\u2019avais envie de changer de sujet car je comprenais que, politiquement, nous n\u2019\u00e9tions pas du m\u00eame bord&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; De toute fa\u00e7on, avec Reagan ici et Thatcher en Angleterre, ils pourront rien faire, tes mecs de gauche. Ils pourront pas lutter contre la tendance g\u00e9n\u00e9rale, les march\u00e9s, la mondialisation, le lib\u00e9ralisme et le d\u00e9p\u00e9rissement des \u00c9tats.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tout est question de volont\u00e9 politique, essayais-je de conclure. Ce qu\u2019on appelle le mod\u00e8le fran\u00e7ais, les services publics, la s\u00e9curit\u00e9 sociale, la redistribution\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Il se contenta de rigoler en b\u00e2illant et s\u2019excusa de devoir prendre cong\u00e9, ajoutant avec lassitude que je pouvais quand m\u00eame regarder la t\u00e9l\u00e9vision ou m\u00eame \u00e9couter des disques, il mettrait ses boules Qui\u00e8s et rien ne le d\u00e9rangeait.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019allais dormir un petit quart d\u2019heure apr\u00e8s lui, apr\u00e8s avoir fum\u00e9 une Dunhill longue (il fumait aussi) et regarder un peu une discoth\u00e8que impressionnante avec, notamment, plusieurs \u00e9tag\u00e8res consacr\u00e9es \u00e0 la Soul music et au Rhythm\u2019n\u2019blues. Quasiment tout le catalogue Atlantic \/ Atco, plus celui de Tamla Motown, de Stax et de Fame, la marque de Muscle Shoals. Des milliers de disques au total et une collection de super 45 tours que j\u2019aurais tu\u00e9 pour avoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain matin, il m\u2019avait laiss\u00e9 des croissants et le caf\u00e9 \u00e9tait pr\u00eat. Un h\u00f4te parfait. Un billet \u00e9tait sur la table o\u00f9 il avait \u00e9crit qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9sol\u00e9 mais qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un reportage important sur la jeunesse des ghettos de Washington \u00e0 l\u2019heure du Smurf et qu\u2019il avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9venu \u00e0 la derni\u00e8re minute. Le journaliste pr\u00e9vu initialement \u00e9tait tomb\u00e9 malade. <em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>Rassure-toi, Alex, on se rattrapera \u00e0 mon retour&nbsp;\u00bb<\/em>, avait-il conclu son libelle avec une sorte de Smiley dessin\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te. Soit.<\/p>\n\n\n\n<p>Je passais la matin\u00e9e, ou le peu qu\u2019il en restait, \u00e0 sillonner Greenwich Village \u00e0 la recherche des clubs de jadis, Gaslight, Gerde\u2019s city folk, Night Owl, Caf\u00e9 Wah, Club Au Gogo sans en retrouver un seul, tous reconvertis sous un autre nom en bo\u00eetes disco. Je mangeais une pizza vers Little Italy et je prenais le m\u00e9tro pour Brooklyn o\u00f9, sur les quais, je pensais plus \u00e0 Mort Schuman qu\u2019\u00e0 Hubert Selby. Je recherchais partout des traces de Selby ou de Burroughs en regardant le m\u00e9tro a\u00e9rien et en descendant dans des quartiers pauvres. J\u2019avais la nette impression de jouer les voyeurs et d\u2019entrer dans la vie de gens que mes regards indisposaient.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019entrais dans des magasins de disques et dans des librairies pour faire provision de disques rares et de quelques recueils de po\u00e8me en anglais. Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 temps de rentrer et je ne me voyais pas passer la nuit dans une discoth\u00e8que. Je rentrais donc apr\u00e8s avoir aval\u00e9 un Hamburger dans un Mc Donald. Je commen\u00e7ais \u00e0 m\u2019am\u00e9ricaniser.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour le lendemain, j\u2019avais rep\u00e9r\u00e9 un concert de David Johansen au CBGB avec, en premi\u00e8re partie, son complice Syl Sylvain avec son groupe du moment, les Teardrops. J\u2019avais donc pass\u00e9 ma journ\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 de Brooklyn en m\u2019enfon\u00e7ant vers le Bronx d\u00e8s la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi. Les Ramones \u00e9taient cens\u00e9s venir de l\u00e0 et on d\u00e9crivait le Bronx comme le trou du cul de l\u2019enfer, quelque chose comme le 7\u00b0 cercle ou la cour des miracles\u00a0. J\u2019y \u00e9tais vers 19h et, d\u00e9j\u00e0, des p\u00e9ripat\u00e9ticiennes accortes me proposaient la botte\u00a0: \u00ab\u00a0hey man what\u2019s your style\u00a0?\u00a0\u00bb, comme on disait dans \u00ab\u00a0Kicks\u00a0\u00bb, la chanson de Lou Reed qui \u00e9tait encore, avec Lester Bangs, celui qui incarnait le plus New York et sa folie. Les belles de jour me poursuivaient de leurs assiduit\u00e9s et je d\u00e9clinais \u00e0 chaque fois, avec un air d\u00e9sol\u00e9. J\u2019entendais le c\u0153ur des harpies lancer des \u00ab\u00a0asshole\u00a0!\u00a0\u00bb ou des\u00a0 \u00ab\u00a0faggots\u00a0!\u00bb cens\u00e9s traduire leur d\u00e9convenue.<\/p>\n\n\n\n<p>Je d\u00eenais dans un restaurant italien, encore, mais des p\u00e2tes, pour changer. L\u2019heure du concert approchait. J\u2019avais encore le temps de siffler une bi\u00e8re dans un troquet irlandais, r\u00e9conciliant ainsi avec un \u0153cum\u00e9nisme touchant les deux principales communaut\u00e9s de la ville.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne ratais pas une minute de Sylvain Sylvain qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque en balance pour signer chez RCA, sa derni\u00e8re chance avant l\u2019oubli total. Un passage remarqu\u00e9 o\u00f9 le franco-grec des New York Dolls nous avait balanc\u00e9 quelques-uns de ses hymnes \u00e9lectriques. Mais on \u00e9tait venus pour Johansen, le seul qui, apr\u00e8s la s\u00e9paration des Dolls, sortait encore des albums jouissifs sur des major compagnies.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait apparu dans un rai de lumi\u00e8re, toujours aussi sexy avec un pantalon en lam\u00e9 et une veste de fourrure, juch\u00e9 sur des platform-boots qui mena\u00e7aient son \u00e9quilibre. Il reprenait les meilleures chansons de ses derniers albums solo, plus quelques hits des New York Dolls \u00e9crits par lui avec, pour faire bonne mesure, des reprises des Shangri-Las ou des Ronettes. Le beau David triomphait sur la sc\u00e8ne du CBGB et il pouvait offrir au public un final grandiose avec le retour de Sylvain Sylvain et un floril\u00e8ge de classiques du Rhythm\u2019n\u2019blues et du Rock\u2019n\u2019roll. Environ 600 personnes qui demandaient encore du rab et je pr\u00e9f\u00e9rais sortir avant le gros de la foule.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 peine avais-je tourn\u00e9 le coin de la rue en direction du m\u00e9tro que je perdis connaissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Je retrouvais mes esprits dans un lit d\u2019h\u00f4pital. J\u2019avais eu le cr\u00e2ne d\u00e9fonc\u00e9 \u00e0 coups de matraque en plomb et on m\u2019avait vol\u00e9 mon portefeuille. On m\u2019avait fait une vingtaine de points de suture et on se proposait \u2013 m\u00e9decins et infirmi\u00e8res \u2013 de me retenir une semaine de plus pour suivre ma convalescence. Je devais passer des radios et une batterie de tests pour voir si le cerveau n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 touch\u00e9 et si des l\u00e9sions existaient. Apr\u00e8s quoi, on envisagerait un rapatriement sanitaire en avion, compte tenu de ma soudaine indigence. J\u2019\u00e9tais vaseux et j\u2019avais horriblement mal \u00e0 la t\u00eate et aux \u00e9paules. Je passais la journ\u00e9e \u00e0 faire toutes sortes d\u2019examen et, le soir, j\u2019eus la surprise de voir arriver Reginald, partag\u00e9 entre la d\u00e9solation de me trouver dans cet \u00e9tat et la joie de me revoir.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Ben dis donc, y t\u2019ont pas rat\u00e9&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Eh non, comme tu vois. Pour moi New York, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 fini.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; J\u2019esp\u00e8re que tu retiendras pas que \u00e7a, des sales cons, y\u2019 en a partout.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019\u00e9tais pas en \u00e9tat de discuter et je me mis \u00e0 somnoler quand j\u2019entendis Reginald \u00e9lever la voix&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; En tout cas t\u2019as du bol, mon copain flic a retrouv\u00e9 ton larfeuille pr\u00e8s d\u2019une plaque d\u2019\u00e9gout au 315 de la rue du Bowery. \u00c9videmment, y\u2019 a plus ton pognon mais je vais te d\u00e9panner avant de partir\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Si \u00e7a se trouve, je suis dans l\u2019h\u00f4pital o\u00f9 a s\u00e9journ\u00e9 Woody Guthrie avant sa mort.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Penses-tu, il \u00e9tait dans un h\u00f4pital psychiatrique du New Jersey, rien \u00e0 voir&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019endormis pour de bon.<\/p>\n\n\n\n<p>Je trouvais le lendemain une centaine de dollars et encore un petit mot de Reginald qui disait m\u2019appr\u00e9cier beaucoup et me souhaitait un bon retour. Une ambulance m\u2019amena \u00e0 l\u2019a\u00e9roport o\u00f9 je fus transf\u00e9r\u00e9 dans un vol sanitaire. J\u2019avais d\u00fb signer les papiers pour une prise en charge et un rapatriement sanitaire apr\u00e8s que le corps m\u00e9dical n\u2019avait diagnostiqu\u00e9 aucune l\u00e9sion ni alt\u00e9ration de mes facult\u00e9s mentales.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019\u00e9tais qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9 rassur\u00e9 \u00e0 voir la difficult\u00e9 que j\u2019avais \u00e0 me concentrer, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir ou \u00e0 essayer de me rem\u00e9morer les faits \u00e0 la sortie du club. Un bruit sec d\u2019os qui craque et puis plus rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Je quittais Babylone comme l\u2019agneau de dieu ayant finalement r\u00e9sist\u00e9 aux prostitu\u00e9es, aux larrons, aux impies, aux infid\u00e8les, aux apostats et aux sodomites.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me fis la promesse dans l\u2019avion de ne plus jamais remettre les pieds dans la cit\u00e9 du malin.<\/p>\n\n\n\n<p>Franchement, j\u2019en tenais une bonne&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em>25 septembre 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>NEW YORK J\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 faire publier un article sur lui dans un magazine de rock \u00e0 petit tirage. Lui, Reginald, un chanteur \u00e0 la limite du y\u00e9y\u00e9 et du rock\u2019n\u2019roll qui avait connu un petit succ\u00e8s dans les ann\u00e9es 1960 en France. 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