{"id":2970,"date":"2022-10-20T17:40:09","date_gmt":"2022-10-20T15:40:09","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2970"},"modified":"2022-10-20T17:40:11","modified_gmt":"2022-10-20T15:40:11","slug":"poulet-au-vinaigre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=2970","title":{"rendered":"POULET AU VINAIGRE"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration247-768x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2972\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration247-768x1024.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration247-225x300.jpg 225w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration247-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration247-900x1200.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration247-675x900.jpg 675w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration247-450x600.jpg 450w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration247-23x30.jpg 23w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/illustration247.jpg 1200w\" sizes=\"(max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><figcaption>Affiche de Poulet &#8211; frites, en fait, il s&rsquo;agit plut\u00f4t d&rsquo;une c\u00f4te de porc, mais le titre \u00e9tait plus parlant comme \u00e7a.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><strong><em>Strip-tease<\/em> \u00e9tait une \u00e9mission de documentaires aussi insolites que r\u00e9alistes qui fit les belles soir\u00e9es de la <em>RTBF <\/em>(la t\u00e9l\u00e9vision belge francophone) dans les ann\u00e9es 1980. L\u2019\u00e9mission de Marco Lamensch et Jean Libon a ensuite franchi la fronti\u00e8re pour quelques saisons sur <em>France 3<\/em> dans la d\u00e9cennie suivante. Avec <em>Poulet frites<\/em>, le film, on retrouve Libon cette fois avec Yves Hinant, mais le principe reste le m\u00eame&nbsp;: filmer des vies fracass\u00e9es par une soci\u00e9t\u00e9 sans \u00e2me avec un humour d\u00e9cal\u00e9 et un hyperr\u00e9alisme qui confine au malaise.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est la m\u00eame musique, quelques notes lourdes de cuivres qui font plus penser \u00e0 une fanfare de Beaux-Arts qu\u2019\u00e0 une marche fun\u00e8bre \u00e0 la Nouvelle-Orl\u00e9ans. Le ton est donn\u00e9 et on sait o\u00f9 on met les pieds, dans l\u2019univers foutraque et gla\u00e7ant de <em>Strip-tease<\/em>, une \u00e9mission diversement appr\u00e9ci\u00e9e ici&nbsp;; certains prenant la chose au premier degr\u00e9 et y voyant du m\u00e9pris de classe quand d\u2019autres n\u2019y trouveront que cynisme et ricanements sur la mis\u00e8re du monde. C\u2019est faire peu de cas de la tendresse que leur inspirent leurs sujets-personnages et de la dimension de critique sociale toujours pr\u00e9sente dans ces petits reportages.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait d\u00e9j\u00e0 eu droit, en 2019, \u00e0 <em>Ni juge ni soumise<\/em>, sur le quotidien de la juge d\u2019instruction Anne Gruwez. C\u2019\u00e9tait Lamensch et Libon dans un prolongement de <em>Strip-tease<\/em> moyennement r\u00e9ussi pour tout dire. On n\u2019en retenait que les tics et les facilit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>On a droit ici \u00e0 une enqu\u00eate de police sur le meurtre d\u2019une prostitu\u00e9e dans un quartier pauvre de Bruxelles. Le principal suspect est son compagnon, un h\u00e9ro\u00efnomane qui a d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9 16 ans de sa vie en prison, soit le coupable id\u00e9al.<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit en fait de trois \u00e9pisodes tourn\u00e9s il y a 15 ans, remont\u00e9s en noir et blanc. Un noir et blanc fa\u00e7on polar hollywoodien qui brouille encore les fronti\u00e8res entre fiction et documentaire. La premi\u00e8re sc\u00e8ne est sid\u00e9rante, avec le commissaire &#8211; Jean-Michel Lemoine \u2013 une bonne gueule qui appelle la sympathie, le l\u00e9giste, la juge d\u2019instruction (toujours Anne Gruwez) et les inspecteurs qui s\u2019engouffrent dans le minuscule appartement \u00e0 la recherche du moindre indice pouvant \u00eatre utile \u00e0 l\u2019enqu\u00eate. On nous \u00e9pargne la vue de la femme morte le cou \u00e0 demi sci\u00e9 par un couteau \u00e0 pain et elle est recouverte pudiquement d\u2019un drap avant direction la morgue. Il y a du sang partout et quelques indices plut\u00f4t triviaux comme cette friteuse contenant encore quelques frites et cette po\u00eale avec sa c\u00f4telette.<\/p>\n\n\n\n<p>Les flics font leur travail avec beaucoup de professionnalisme et on s\u2019efforce de glisser quelques blagues, histoire de d\u00e9dramatiser une pure situation d\u2019horreur. Les scell\u00e9s sont pos\u00e9s et la sc\u00e8ne de crime circonscrite. L\u2019enqu\u00eate peut commencer.<\/p>\n\n\n\n<p>On retrouve Alain Martens, le compagnon de la d\u00e9funte, qui nie formellement \u00eatre l\u2019auteur des faits. On a retrouv\u00e9 quelques frites du m\u00eame calibre que les siennes dans le bol alimentaire de la victime. De longues s\u00e9quences sont consacr\u00e9es \u00e0 son interrogatoire o\u00f9 il lui arrive de se m\u00e9langer les pinceaux, de se contredire, de n\u2019\u00eatre pas tr\u00e8s rigoureux ni sur les faits ni sur la chronologie. Le commissaire est bon enfant, qui s\u2019essaye \u00e0 lui faire reprendre pied dans le d\u00e9dale de ses souvenirs confus.<\/p>\n\n\n\n<p>Martens est un commis de boucher, ex-taulard on l\u2019a dit, condamn\u00e9 pour des vols, confi\u00e9 t\u00f4t aux services sociaux pour \u00e9chapper \u00e0 une famille dysfonctionnelle. Il a recueilli la femme assassin\u00e9e et l\u2019a aim\u00e9e, les deux s\u2019enfon\u00e7ant dans la toxicomanie, lui par la fumette et elle \u00e0 la seringue. Son principal argument est de dire que, s\u2019il avait commis le crime dont on l\u2019accuse, il y aurait plein de sang sur ses v\u00eatements, ce qui n\u2019est pas le cas. Du sang, il y en a justement dans la douche, mais on d\u00e9couvrira plus tard qu\u2019il s\u2019agit de celui d\u2019un de ses copains junky \u00e0 qui il arrive d\u2019avoir des h\u00e9morragies en se piquant. Bref, Martens ferait un bon coupable, d\u2019autant qu\u2019il invoque maladroitement ses troubles de m\u00e9moire et d\u2019attention. Un moment d\u2019\u00e9garement&nbsp;? Mais les faits ne collent pas.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre l\u2019int\u00e9r\u00eat principal de ce film que de nous montrer comment se d\u00e9roule une enqu\u00eate de police, au ras des p\u00e2querettes, seulement guid\u00e9e par une logique implacable o\u00f9 les faits doivent s\u2019imbriquer d\u2019une fa\u00e7on on ne peut plus rigoureuse. Et Martens est rentr\u00e9 d\u00e9fonc\u00e9 ce soir-l\u00e0, il avait faim et a mis des frites surgel\u00e9es dans sa friteuse avant de mettre deux c\u00f4telettes dans la po\u00eale, laissant la moiti\u00e9 de son assiette et s\u2019en allant se coucher. Selon lui, le meurtre a eu lieu apr\u00e8s, alors qu\u2019il \u00e9tait endormi. Ce sont des voisins qui ont pr\u00e9venu la police.<\/p>\n\n\n\n<p>Tous les personnages ont leur int\u00e9r\u00eat, du commissaire compr\u00e9hensif qui a bien conscience des fragilit\u00e9s du suspect, \u00e0 Martens en pauvre type que la vie n\u2019a pas m\u00e9nag\u00e9. Ce sont les deux personnages principaux de cette sorte d\u2019interrogatoire \u00e0 huis-clos. Mais il y a aussi la juge d\u2019instruction qui suit l\u2019enqu\u00eate, une femme \u00e9nergique qui avoue prier Sainte-Rita, patronne des objets perdus, en \u00ab&nbsp;fondamentaliste catholique&nbsp;\u00bb. Il y a les inspecteurs, l\u2019un plut\u00f4t placide et d\u00e9bonnaire quand l\u2019autre est une boule de nerfs surexcit\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enqu\u00eate est courte et tr\u00e9pidante, et on les voit m\u00e2cher du chewing-gum, boire des Coca Cola et manger des sandwichs \u00e0 m\u00eame leur bureau. Pas une seconde \u00e0 perdre pour arriver au bout de leur obsession commune&nbsp;: faire surgir la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et la v\u00e9rit\u00e9 finit par surgir gr\u00e2ce \u00e0 une cam\u00e9ra de surveillance dont les images montrent un homme qui s\u2019est rendu nuitamment sur les lieux du crime. La piste Martens est provisoirement abandonn\u00e9e pour un trafic d\u2019h\u00e9ro\u00efne organis\u00e9 par des immigr\u00e9s bengalis (du Bangla Desh). On retrouve un peu du cin\u00e9ma r\u00e9aliste des fr\u00e8res Dardenne (les Dardenne de <em>La promesse<\/em>) avec cette seconde partie d\u2019enqu\u00eate qui nous emm\u00e8ne dans des immeubles insalubres \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie de Bruxelles o\u00f9 s\u2019entassent des dizaines d\u2019immigr\u00e9s clandestins. Il y a bien s\u00fbr le boss, celui qui d\u00e9tient les cl\u00e9s de tous ces appartements et r\u00e8gne en ma\u00eetre sur cette communaut\u00e9 d\u2019invisibles, de proscrits juste bons \u00e0 faire quelques travaux au noir selon les besoins de patrons ind\u00e9licats ou de particuliers peu regardants.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u00e0 en particulier qu\u2019on sent la puissance de la critique sociale, et elle est pr\u00e9sente durant tout le film, avec des pauvres types qui vivent comme des rats traqu\u00e9s, un pseudo-criminel qu\u2019on veut pousser aux aveux en profitant de ses absences, sans parler d\u2019une femme assassin\u00e9e dans des conditions effroyables par un tueur sadique, juste parce ce qu\u2019elle se prostituait.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne va pas raconter la fin et on passera l\u2019encha\u00eenement des faits et les coups de t\u00e9l\u00e9phone pass\u00e9s en Italie puis aux \u00c9tats-Unis et enfin en Angleterre. \u00c0 chaque fois, les flics s\u2019essayent aux langues \u00e9trang\u00e8res avec effets comiques garantis. Car l\u2019oiseau \u2013 le Bengali \u2013 s\u2019est envol\u00e9 et a quitt\u00e9 le territoire. On le recherche par sa famille et ses relations avec notamment un fr\u00e8re a\u00een\u00e9 qui vit clandestinement \u00e0 New York. On go\u00fbte le contraste entre les ramifications internationales de l\u2019enqu\u00eate et ses d\u00e9buts h\u00e9sitants entre frites surgel\u00e9es et c\u00f4tes de porc. Mais la progression est implacable et le d\u00e9roul\u00e9 est rien moins que passionnant.<\/p>\n\n\n\n<p>La police belge n\u2019a pas les moyens d\u2019Interpol et la traque se termine en eau de boudin. Un \u00e9chec, sauf que Martens, qui a pass\u00e9 deux semaines en pr\u00e9ventive, est innocent\u00e9 et la derni\u00e8re sc\u00e8ne le montre en train de t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 ses parents pour leur clamer son innocence et leur annoncer sa venue. C\u2019est touchant, et le personnage de marginal opprim\u00e9 en devient presque attachant.<\/p>\n\n\n\n<p>En prison, Martens dit en passant, et en insistant pour que cela ne porte pas pr\u00e9judice aux gardiens, qu\u2019on l\u2019a frapp\u00e9 r\u00e9guli\u00e8rement et qu\u2019il a des bleus sur tout le corps. Des contusions qu\u2019il montre \u00e0 l\u2019inspecteur et \u00e0 la juge d\u2019instruction. Celle-ci n\u2019a m\u00eame pas une parole de r\u00e9confort ou une marque de compassion et on l\u2019entend dire, comme exc\u00e9d\u00e9e&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;que voulez-vous, c\u2019est le monde qui est comme \u00e7a&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sortis de l\u2019enqu\u00eate et de ses p\u00e9rip\u00e9ties multiples qui nous tiennent en haleine durant tout le film, c\u2019est le personnage de Martens qui retient l\u2019attention et reste dans les m\u00e9moires. Une sorte de mort-vivant totalement d\u00e9sabus\u00e9, soumis aux pressions du monde ext\u00e9rieur sans opposer la moindre r\u00e9sistance. Un zombie dont toutes les volont\u00e9s se sont bris\u00e9es sur le mur du r\u00e9el. Une victime n\u00e9e qu\u2019on ne s\u2019est jamais avis\u00e9 de prot\u00e9ger. Un mort-vivant dont la disculpation nous r\u00e9jouit.<\/p>\n\n\n\n<p>On apprend dans le g\u00e9n\u00e9rique de fin qu\u2019il est retomb\u00e9 pour une autre affaire, encore une fois innocent\u00e9, mais on se dit que \u00e7a doit \u00eatre le lot de ce genre de gars, toujours au mauvais endroit au mauvais moment.<\/p>\n\n\n\n<p>Martens, ou une sorte d\u2019\u00e9pitom\u00e9 de tous les fracass\u00e9s par le destin des documentaires de <em>Strip-tease<\/em>, path\u00e9tique et lunaire, d\u00e9j\u00e0 plus de ce monde. On apprend aussi que le commissaire Lemoine a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 \u00e0 la direction de la brigade criminelle. Une belle promotion.<\/p>\n\n\n\n<p><em><u><strong>POULET FRITES \u2013 JEAN LIBON ET YVES HINANT \u2013 2022<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>8 octobre 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Strip-tease \u00e9tait une \u00e9mission de documentaires aussi insolites que r\u00e9alistes qui fit les belles soir\u00e9es de la RTBF (la t\u00e9l\u00e9vision belge francophone) dans les ann\u00e9es 1980. L\u2019\u00e9mission de Marco Lamensch et Jean Libon a ensuite franchi la fronti\u00e8re pour quelques saisons sur France 3 dans la d\u00e9cennie suivante. 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