{"id":3009,"date":"2022-11-17T21:00:07","date_gmt":"2022-11-17T20:00:07","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3009"},"modified":"2022-11-18T19:27:15","modified_gmt":"2022-11-18T18:27:15","slug":"consternants-voyageurs-vol-7","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3009","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS VOL 7"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>OSTENDE<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"748\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/illustration254-748x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3011\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/illustration254-748x1024.jpg 748w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/illustration254-219x300.jpg 219w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/illustration254-768x1051.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/illustration254-658x900.jpg 658w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/illustration254-438x600.jpg 438w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/illustration254-22x30.jpg 22w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/illustration254.jpg 800w\" sizes=\"(max-width: 748px) 100vw, 748px\" \/><figcaption>Ostende, plus gris que vert (photo wikipedia)<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ni gris ni vert&nbsp;\u00bb, j\u2019avais \u00e7a dans la t\u00eate en arrivant \u00e0 Ostende. Ce vieux Caussimon qui jouait aussi dans <em>Fantomas<\/em> et qui avait sorti \u00ab&nbsp;Les C\u0153urs Purs&nbsp;\u00bb, celui qu\u2019une productrice \u00e0 <em>Europe 1<\/em> avait qualifi\u00e9 de \u00ab&nbsp;gauchiste \u00e0 la mode&nbsp;\u00bb. Et aussi les chevaux de la mer et toutes ces chansons qu\u2019il avait faites pour son ami Ferr\u00e9. <em>\u00ab&nbsp;Ne chantez pas la mort. Le mot seul jette un froid aussit\u00f4t qu\u2019il est dit. Les gens du show-business vous pr\u00e9diront le bide. C\u2019est un sujet tabou pour po\u00e8te maudit&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait partis t\u00f4t le matin, dans la Volvo de Martha, avec mon fr\u00e8re \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. On avait demand\u00e9 une permission pour lui \u00e0 l\u2019h\u00f4pital psychiatrique et ils avaient fait des difficult\u00e9s pour l&rsquo;accorder. On \u00e9tait cens\u00e9s rester chez nous, en famille, pas aller \u00e0 l\u2019\u00e9tranger et on ne sait trop o\u00f9. On leur avait dit qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tranger, on y habitait et qu\u2019il s\u2019agissait juste d\u2019aller faire un tour \u00e0 la mer, \u00e0 Ostende. La facult\u00e9 avait fini par obtemp\u00e9rer et, comme on avait que la journ\u00e9e, on \u00e9tait all\u00e9 le chercher t\u00f4t dans son \u00ab\u00a0\u00e9tablissement\u00a0\u00bb, comme tout le monde disait pudiquement, d\u00e8s potron-minet, direction Ostende via la c\u00f4te belge.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait l\u2019air encore ensommeill\u00e9 et r\u00e2lait un peu parce qu\u2019on lui avait pas laiss\u00e9 le temps de finir son petit-d\u00e9jeuner. Martha lui avait expliqu\u00e9 qu\u2019il fallait partir t\u00f4t si on voulait un peu profiter, mais il n\u2019en d\u00e9mordait pas. Il fallait qu\u2019il finisse ses tartines de confiture et sa journ\u00e9e en d\u00e9pendait. J\u2019essayais de mon c\u00f4t\u00e9 de consid\u00e9rer les arguments des uns et des autres dans un \u00e9lan diplomatique qui n\u2019aboutissait qu\u2019\u00e0 me valoir des grommellements des deux c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait le 26 avril, on parlait avec mon fr\u00e8re de la finale de la Coupe, Bordeaux \u2013 Marseille, qui devait avoir lieu 4 jours plus tard. Bez contre Tapie, tu parlais d\u2019une affiche, un facho contre un escroc. De quoi gerber. Mais le 26 avril, c\u2019\u00e9tait surtout la centrale de Tchernobyl dont on avait entendu parler dans les informations du matin. On avait pas compris grand-chose \u00e0 ces histoires de r\u00e9acteurs, de fissures, d\u2019explosion et de catastrophe nucl\u00e9aire. J\u2019en savais assez sur le sujet d\u2019apr\u00e8s les articles d\u2019un certain \u00c9mile Pr\u00e9milieu dans <em>La gueule ouverte<\/em>, mais l\u00e0, c\u2019\u00e9tait la grande frousse grandeur nature et en temps r\u00e9el. Mon fr\u00e8re n&rsquo;\u00e9tait pas au courant et je lui expliquais un peu de quoi il retournait. Il n&rsquo;avait jamais entendu parler des mouvements anti-nucl\u00e9aires, des manifestations \u00e9cologistes ou de Three Miles Island. Pour lui, c\u2019\u00e9tait de l\u2019h\u00e9breu mais \u00e7a ne l\u2019a pas emp\u00each\u00e9 de paniquer.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait \u00e0 peine parl\u00e9 de \u00e7a qu\u2019il se grattait convulsivement, comme s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 piqu\u00e9 par une arm\u00e9e de moustiques. On n\u2019aurait pas d\u00fb aborder le sujet et Martha me reprochait d\u2019avoir orient\u00e9 la conversation l\u00e0-dessus. Il nous disait que, m\u00eame d\u2019Ukraine, m\u00eame d\u2019URSS, il pouvait y avoir des retomb\u00e9es dans toute l\u2019Europe et jusqu\u2019\u00e0 la c\u00f4te belge, jusqu\u2019en France, jusqu\u2019ici pr\u00e9cis\u00e9ment. On lui r\u00e9pondait qu\u2019il ne fallait tout de m\u00eame pas exag\u00e9rer mais nous aussi, par osmose, on finissait par ressentir des d\u00e9mangeaisons et des chatouillements.<\/p>\n\n\n\n<p>La Panne, Furnes, Nieuport, Dixmude. On avait r\u00e9ussi provisoirement \u00e0 changer de sujet et Martha parlait des rassemblements de tous les fascistes europ\u00e9ens dans le cimeti\u00e8re de Dixmude pour honorer leurs morts de la seconde guerre mondiale. Ce qui restait des Rexistes de L\u00e9on Degrelle, les Vlaamse Block et le Front National Wallon. Tout le monde y \u00e9tait, avec culottes de peau et saluts hitl\u00e9riens. On avait r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9tourner la conversation, mais mon fr\u00e8re revenait toujours \u00e0 Tchernobyl et \u00e0 sa centrale nucl\u00e9aire. Une obsession. J\u2019avais dit \u00e0 Martha que, de toute fa\u00e7on, si \u00e7a n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 \u00e7a, il aurait trouv\u00e9 autre chose, tant il ressentait cet \u00e9ternel besoin masochiste de se torturer. C\u2019est un peu pour \u00e7a que mon p\u00e8re avait d\u00fb le faire interner d\u2019ailleurs. On \u00e9tait arriv\u00e9s en fin de matin\u00e9e, et \u00e7a nous laissait un peu de temps avant le d\u00e9jeuner. J\u2019allais consacrer cette petite heure \u00e0 Marvin Gaye, le Soul man d\u2019Ostende, mort deux ans plus t\u00f4t abattu par son p\u00e8re pasteur, \u00e0 Los Angeles.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais lu dans un article de <em>La Voix du Nord<\/em> o\u00f9 et comment il vivait \u00e0 Ostende, quels bistrots il fr\u00e9quentait, qui il voyait. Il \u00e9tait supporter du club de basket-ball local et c\u2019est le chanteur Arno qui lui faisait la cuisine dans une maison appartenant \u00e0 un certain Freddy Cousaert. Autant d\u2019aper\u00e7us autobiographiques qui me permettaient de m\u2019orienter dans une cit\u00e9 baln\u00e9aire de 70.000 habitants, juste quelques p\u00e2t\u00e9s de maison bordant une immense plage.<\/p>\n\n\n\n<p>Adoncques, Marvin Gaye avait quitt\u00e9 les \u00c9tats-Unis pour \u00e9chapper \u00e0 la tentation. Aux tentations plut\u00f4t, sous-entendu la coca\u00efne, l\u2019alcool et les femmes dont il \u00e9tait dit dans l\u2019article qu\u2019il en avait autant qu\u2019il en voulait. Sexual healing. En plus, sa carri\u00e8re battait de l\u2019aile et son contrat chez Tamla Motown faisait l\u2019objet d\u2019\u00e2pres n\u00e9gociations entre les pontes de la maison et son entourage. Ostende comme planche de salut, comme havre de paix. Il avait finalement quitt\u00e9 Tamla pour CBS, avec un dernier album en 1982,<em> Midnight love. <\/em>Il avait quitt\u00e9 Ostende o\u00f9 il avait v\u00e9cu un an et demi pour retourner chez ses parents, \u00e0 Los Angeles, en pleine d\u00e9pression nerveuse et il avait fini sa courte existence sous les coups de revolver de son p\u00e8re, un pasteur qui d\u00e9plorait ses m\u0153urs dissolues. Ironiquement, le revolver avait \u00e9t\u00e9 offert par Marvin pour que sa famille puisse se prot\u00e9ger des cambrioleurs. Une riche id\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon fr\u00e8re faisait semblant de s\u2019int\u00e9resser, me parlant des groupes qu\u2019il avait aim\u00e9s dans sa jeunesse\u00a0: les Four Tops, les Temptations, les Supremes\u2026 Martha commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019assombrir, me faisant comprendre qu\u2019on n\u2019avait pas fait tout ce chemin pour aller regarder la fa\u00e7ade des bistrots et des restaurants o\u00f9 \u00ab\u00a0mon grand homme\u00a0\u00bb (c\u2019est ainsi qu\u2019elle parlait de lui) devait avoir son rond de serviette. Ses bouderies ne m\u2019emp\u00eachaient pas de m\u2019attarder autour de la maison o\u00f9 il avait v\u00e9cu, de vivre avec lui et de m\u2019imaginer ce qu\u2019il pouvait bien faire de ses journ\u00e9es. Je le voyais descendre le perron avec son grand manteau de cuir noir, fa\u00e7on Black Panther, prendre un caf\u00e9 au bistrot du coin, bricoler une chanson les jours o\u00f9 il se sentait inspir\u00e9, aller voit ses potes du B.K Ostende \u00e0 l\u2019entra\u00eenement et finir la journ\u00e9e dans un bar \u00e0 h\u00f4tesses aux yeux ni gris ni verts en priant le Seigneur pour ne pas succomber \u00e0 la tentation.<\/p>\n\n\n\n<p>Martha me reprochait encore mes bouff\u00e9es de nostalgie et mon culte des soi-disant grands hommes. Je lui disais ne pas appr\u00e9cier son ironie mauvaise et que la Belgique ne pouvait que s\u2019enorgueillir d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 la patrie d\u2019adoption de Marvin Gaye, abritant ses derniers jours. Un privil\u00e8ge dont beaucoup de contr\u00e9es de par le monde auraient voulu pouvoir se pr\u00e9valoir. Je ne parvenais pas \u00e0 la convaincre et mon fr\u00e8re encore moins, qui bredouillait quelques commentaires sur Marvin Gaye en chantonnant ou en sifflotant ses chansons les plus connues, quitte \u00e0 se m\u00ealer les pinceaux et \u00e0 entonner \u00ab\u00a0The Dock Of The Bay\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0I Was Made To Love Her\u00a0\u00bb. Je rectifiais et il me flattait en me disant qu\u2019il n\u2019avait pas mon \u00e9rudition en mati\u00e8re de rock.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211;&nbsp;\u00ab&nbsp;Moi je suis venue pour voir la mer, pas pour saluer la m\u00e9moire de ton grand homme, aussi talentueux qu\u2019il e\u00fbt pu \u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu subjectives de l\u2019imparfait maintenant, avais-je r\u00e9pondu ironiquement. Moi au moins j\u2019ai des passions et je ne suis pas venu ici uniquement pour faire des mots fl\u00e9ch\u00e9s sur une plage.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oh on sait, monsieur n\u2019a pas les plaisirs du commun des mortels. Il lui faut du culturel, de l\u2019artistique partout o\u00f9 il met les pieds. Se promener le long d\u2019une plage ou se dorer au soleil, trop peu pour lui.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Bon si vous arr\u00eatez pas de vous engueuler encore une fois, on ferait peut-\u00eatre aussi bien de repartir&nbsp;\u00bb. C\u2019est mon fr\u00e8re qui avait dit \u00e7a \u00e0 notre grand \u00e9tonnement et on s\u2019\u00e9tait tacitement entendu pour enterrer la querelle.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait quitt\u00e9 le quartier de Marvin Gaye et de ses fant\u00f4mes pour regagner la plage et on \u00e9tait maintenant tous les trois devant un plateau de fruit de mer, au restaurant La Crevette, tenu par un Italo-belge qui avait fort \u00e0 faire avec des clients impatients. Une famille compos\u00e9e d\u2019une blondasse emperl\u00e9e, d\u2019un gar\u00e7on coiffeur bronz\u00e9 toute l\u2019ann\u00e9e et de deux petits blondinets \u00e0 t\u00eates \u00e0 claque menant grand raffut. Le chef de famille imp\u00e9trait d\u2019\u00eatre servi tout de suite, ajoutant que c\u2019\u00e9tait une honte de n\u2019avoir m\u00eame pas une boisson au bout de trois quarts d\u2019heure d\u2019attente. Il \u00e9tait venu voir la mer et profiter du soleil et n\u2019avait pas l\u2019intention de passer l\u2019apr\u00e8s-midi dans cette gargote. Et d\u2019y aller de son ultimatum, \u00e0 savoir que si lui et les siens n\u2019\u00e9taient pas servis dans le quart d\u2019heure qui suivait, il quittait les lieux sans coup f\u00e9rir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je regardais Martha pour lui dire que, comme elle, ces gens-l\u00e0 \u00e9taient venus pour les plaisirs baln\u00e9aires, pas pour Marvin Gaye, Jean-Roger Caussimon ou James Ensor. Elle l\u2019avait mauvaise et mon fr\u00e8re me faisait des sourires complices.<\/p>\n\n\n\n<p>Le patron s\u2019agitait dans tous les sens et les serveuses essayaient tant bien que mal \u00e0 satisfaire aux exigences des m\u00e9contents, m\u00eame les plus intransigeants. On sirotait nos verres de muscadet en ap\u00e9ritif, l\u2019\u0153il sur la montre car nous devions raccompagner mon fr\u00e8re avant 18 heures.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon fr\u00e8re qui repartait dans ses d\u00e9lires de Tchernobyl, se demandant s\u2019il \u00e9tait bien prudent de manger ces langoustines et ces crevettes dans la mesure fort probable o\u00f9 le nuage radioactif avait s\u00fbrement contamin\u00e9 toute l\u2019Europe et peut-\u00eatre bien plus loin encore. On essayait de le rassurer en montrant l\u2019exemple et en enfournant des bestioles diverses et vari\u00e9es, tout en lui conseillant de bien arroser chaque bouch\u00e9e, l\u2019alcool ayant toujours \u00e9t\u00e9 souverain contre les bact\u00e9ries, les microbes et, certainement, les radiations. Il protestait en nous disant qu\u2019il ne pouvait pas boire \u00e0 cause de ses neuroleptiques et qu\u2019il sentait bien, contrairement \u00e0 nous, que les effets du nuage se faisaient d\u00e9j\u00e0 sentir chez lui qui \u00e9tait \u00e9lectro-sensible.<\/p>\n\n\n\n<p>On quittait le restaurant \u00e0 15 heures et Martha me reprochait mon escapade dans les rues d\u2019Ostende, car on n\u2019aurait m\u00eame pas deux heures de plage. Elle se mit en maillot et moi en slip de bain, mon fr\u00e8re d\u00e9clinant toutes les propositions de se mettre au moins torse nu. Je plongeais dans la lecture et elle faisait un mot crois\u00e9, estimant tous deux que l\u2019eau \u00e9tait trop froide pour risquer ne serait-ce qu\u2019un bain de pied. Je voyais mon fr\u00e8re \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s qui s\u2019ennuyait, taciturne et songeur. C\u2019est vrai qu\u2019\u00e0 chaque fois qu\u2019il venait le dimanche, on arr\u00eatait pas de se prendre le bec, Martha et moi, et \u00e7a ne donnait pas l\u2019image d\u2019un couple uni d\u00e9sireux de faire partager de bons moments avec lui. On se disait \u00e0 chaque fois qu\u2019on essaierait de faire des efforts, mais c\u2019\u00e9tait peine perdue. On n&rsquo;\u00e9tait jamais d\u2019accord sur rien et il fallait toujours qu\u2019on se trouve devant des situations qui nous opposaient et donnaient lieu \u00e0 des engueulades.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait engonc\u00e9 dans ses habits d\u2019hiver, observant les gens autour de lui et ne marquant de l\u2019int\u00e9r\u00eat que pour un marchand ambulant de cr\u00e8mes glac\u00e9es. J\u2019essayais de lui parler, estimant que nos attitudes \u00e0 Martha et \u00e0 moi n\u2019\u00e9taient pas tr\u00e8s charitables \u00e0 son endroit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;&#8211; Il est mort \u00e0 quel \u00e2ge ton Marvin Gaye&nbsp;? C\u2019est lui qui avait orient\u00e9 la conversation vers lui et Martha avait tendu l\u2019oreille, un peu agac\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; 44 ans, il \u00e9tait n\u00e9 en 1939, mort en 1984 mais un premier avril, comme une mauvaise blague.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Et qu\u2019est-ce qu\u2019il avait besoin de retourner chez lui&nbsp;? Il devait \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 ici comme un h\u00e9ros, non&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; S\u00fbrement, mais \u00e7a l\u2019emp\u00eachait pas d\u2019\u00eatre d\u00e9pressif et il avait s\u00fbrement besoin de s\u00e9curit\u00e9, de se replonger dans son histoire familiale, de retrouver ses racines.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; La d\u00e9pression, je sais ce que c\u2019est, et je suis encore mieux \u00e0 l\u2019h\u00f4pital que chez les parents.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est certain, ils ne sont pas m\u00e9chants, mais toujours en train de s\u2019engueuler.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Un peu comme vous\u2026&nbsp;\u00bb. On ne savait pas trop quoi lui r\u00e9pondre et on avait d\u00e9cid\u00e9 de prendre un dernier verre en terrasse avant de repartir.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait repris une glace, un \u00e9norme Banana Split et on le regardait avaler \u00e7a goul\u00fbment. Nous, on avait opt\u00e9 pour une bi\u00e8re de garde, Martha en pin\u00e7ant toujours pour ses bi\u00e8res anglaises, les Pale Ale Martin\u2019s, et moi plus dans le local. On allait repartir, quand mon fr\u00e8re commen\u00e7a \u00e0 se gratter partout jusqu\u2019au sang et \u00e0 remuer comme un poss\u00e9d\u00e9. On se disait qu\u2019il \u00e9tait temps d\u2019\u00e9courter cette journ\u00e9e \u00e0 la mer et j\u2019allais r\u00e9gler les consommations.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait sur le trottoir et on se dirigeait vers un parking le long de la jet\u00e9e o\u00f9 \u00e9tait gar\u00e9e la voiture quand il se mit \u00e0 trembler et \u00e0 flageoler sur ses jambes. Tomb\u00e9 par terre, il avait les yeux r\u00e9vuls\u00e9s et la bave aux l\u00e8vres. Quelqu\u2019un alerta les gens sur la plage d\u2019une voix de stentor, demandant s\u2019il y avait un m\u00e9decin parmi les plaisanciers.<\/p>\n\n\n\n<p>Un vieux monsieur arriva, seulement rev\u00eatu d\u2019une longue serviette. Il diagnostiqua une crise d\u2019\u00e9pilepsie et nous conseilla de faire avant tout attention \u00e0 sa langue. Mon fr\u00e8re revint \u00e0 lui et le vieux monsieur lui demanda si cela lui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Non jamais. C\u2019est peut-\u00eatre l\u2019alcool et les m\u00e9dicaments, ou alors c\u2019est Tchernobyl. C\u2019est s\u00fbrement Tchernobyl&nbsp;\u00bb. Le vieux monsieur se mit \u00e0 rire et nous conseilla de faire appel \u00e0 une ambulance aux fins d\u2019hospitalisation. On d\u00e9clina poliment en lui disant qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 hospitalis\u00e9 et qu\u2019on se devait de le reconduire dans la soir\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Le retour se passa sans incidents et on l\u2019observait, Martha dans le r\u00e9troviseur et moi en tournant la t\u00eate vers lui. Arriv\u00e9 \u00e0 Furnes, il s\u2019endormit et ne se r\u00e9veilla que dans le parc o\u00f9 elle se garait. Je demandais \u00e0 parler au m\u00e9decin de garde de son pavillon et lui parlais de sa crise d\u2019\u00e9pilepsie et de sa phobie des radiations apr\u00e8s Tchernobyl. Mon fr\u00e8re \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 parti dans la salle commune, regardant le sport \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;\u00c9pilepsie \u00e7a m\u2019\u00e9tonnerait. Ce serait plut\u00f4t des crises de t\u00e9tanie. Il en a d\u00e9j\u00e0 fait, avec l\u2019impression qu\u2019on va s\u2019\u00e9vanouir.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est un m\u00e9decin belge qui nous a dit \u00e7a. Mais il \u00e9tait tracass\u00e9 avec la centrale nucl\u00e9aire.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; L\u00e0, il n\u2019a pas tort. Vous savez, les fous, comme on les appelle, per\u00e7oivent souvent les ph\u00e9nom\u00e8nes avec beaucoup plus d\u2019acuit\u00e9 que les autres, dits sains d\u2019esprit. Ce sont des sismologues.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Quand m\u00eame pas au point de se gratter partout ou de ressentir des effets jusque dans son corps\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; M\u00eame s\u2019il y a une part de psycho-somatique, son hyper-sensibilit\u00e9 a pu occasionner des troubles, et personne ne doute de la nocivit\u00e9 du nucl\u00e9aire&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>On quitta le docte praticien tout en se lan\u00e7ant des \u0153illades amus\u00e9es, Martha et moi. Le docteur Dufresnoy, c\u2019\u00e9tait son nom, avait l\u2019air d\u2019un vieil original, avec des cheveux ras gris\u00e2tres sur un cr\u00e2ne saillant, un nez en pointe et des petits yeux ronds qui lui donnaient l\u2019air d\u2019un vieil h\u00e9risson.<\/p>\n\n\n\n<p>Au journal du soir sur <em>France Inter<\/em>, il \u00e9tait question des retomb\u00e9es de Tchernobyl qui pouvaient contaminer toute l\u2019Europe, malgr\u00e9 les d\u00e9n\u00e9gations d\u2019un sp\u00e9cialiste qui \u00e9tait formel sur les limites des radiations et sur la n\u00e9cessit\u00e9 de ne pas affoler les populations.<\/p>\n\n\n\n<p>On se disait que mon fr\u00e8re et le docteur Dufresnoy n\u2019\u00e9taient pas tout \u00e0 fait dans l\u2019irrationnel et qu\u2019il pouvait bien y avoir un rapport finalement entre ses sympt\u00f4mes et le nuage. Rentr\u00e9s \u00e0 la maison, Martha commen\u00e7ait \u00e0 se gratter partout et moi, je me suis mis \u00e0 chanter&nbsp;: <em>\u00ab<\/em><em>Ni gris, ni verts<br>Comme \u00e0 Ostende Et comm&rsquo;partout \/ Quand sur la ville Tombe la pluie Et qu&rsquo;on s&rsquo;demande Si c&rsquo;est utile \/ Et puis surtout Si \u00e7a vaut l&rsquo;coup Si \u00e7a vaut l&rsquo;coup D&rsquo;vivre sa vie!&#8230;&nbsp;\u00bb.<\/em><em>&nbsp;<\/em>J\u2019aurais plut\u00f4t r\u00e9pondu par la n\u00e9gative.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis j\u2019ai mis le disque, et la voix de Ferr\u00e9 remplissait la pi\u00e8ce. J\u2019encha\u00eenais en passant l\u2019int\u00e9grale du <em>What\u2019s goin\u2019 on<\/em> de Marvin Gaye. Et je pensais \u00e0 mon fr\u00e8re en l\u2019\u00e9coutant&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce qui se passe, mon fr\u00e8re&nbsp;? \/ Dis mec, je ne comprends pas ce qui se passe dans ce pays&nbsp;\u00bb. <\/em>On avait dans\u00e9 l\u00e0-dessus et on s\u2019\u00e9tait promis d\u2019\u00eatre plus d\u00e9tendus, la prochaine fois que je demanderai une permission pour mon fr\u00e8re. Comme \u00e0 chaque fois, un serment d\u2019ivrogne. <em>What\u2019s goin\u2019 on&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>8 <\/em><em>novembre 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>OSTENDE \u00ab&nbsp;Ni gris ni vert&nbsp;\u00bb, j\u2019avais \u00e7a dans la t\u00eate en arrivant \u00e0 Ostende. Ce vieux Caussimon qui jouait aussi dans Fantomas et qui avait sorti \u00ab&nbsp;Les C\u0153urs Purs&nbsp;\u00bb, celui qu\u2019une productrice \u00e0 Europe 1 avait qualifi\u00e9 de \u00ab&nbsp;gauchiste \u00e0 la mode&nbsp;\u00bb. Et aussi les chevaux de la mer et toutes ces chansons qu\u2019il avait&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3009\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3011,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3009"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3009"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3009\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3035,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3009\/revisions\/3035"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3011"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3009"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3009"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3009"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}