{"id":3041,"date":"2022-12-01T18:56:54","date_gmt":"2022-12-01T17:56:54","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3041"},"modified":"2022-12-02T22:45:50","modified_gmt":"2022-12-02T21:45:50","slug":"consternants-voyageurs-vol-8","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3041","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS VOL 8"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>NAPLES<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"576\" height=\"1024\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration260-576x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3043\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration260-576x1024.jpg 576w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration260-169x300.jpg 169w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration260-506x900.jpg 506w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration260-337x600.jpg 337w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration260-17x30.jpg 17w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration260.jpg 600w\" sizes=\"(max-width: 576px) 100vw, 576px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img src=\"blob:http:\/\/passionschroniques.fr\/e606af2c-0790-4f65-ba12-d4f9a3bffe97\" alt=\"\"\/><figcaption>Naples vu par Wikipedia. Aucun clich\u00e9 ne nous sera \u00e9pargn\u00e9. Napoli bellissima !<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>J\u2019avais annonc\u00e9 mon d\u00e9part \u00e0 Naples urbi et orbi, pour exorciser la douleur d\u2019un chagrin d\u2019amour. Naples au baiser de feu ou Voir Naples et mourir. Un coll\u00e8gue m\u2019avait expliqu\u00e9 que cette derni\u00e8re expression venait d\u2019une d\u00e9formation de Naples et Morire, un village tout proche, et je lui accordais bien volontiers sa version bas\u00e9e, disait-il, sur une \u00e9rudition sans faille. Mon voisin ne voulait pas le croire, et il \u00e9tait aussi \u00e9tonn\u00e9 que si j\u2019\u00e9tais all\u00e9 \u00e0 Ouagadougou ou \u00e0 Oulan-Bator. Naples&nbsp;! Il rem\u00e2chait le mot dans sa bouche comme \u00e0 plaisir. C\u2019\u00e9tait un immigr\u00e9 portugais qui allait de chantiers en chantiers dans une camionnette d\u00e9glingu\u00e9e, toujours pr\u00eat \u00e0 rendre service.<\/p>\n\n\n\n<p>Naples, c\u2019\u00e9tait pour moi de vagues souvenirs de <em>La com\u00e9die humaine<\/em>, du Dante, mais c\u2019\u00e9tait surtout le SS Naples, en ciel et blanc, et Diego Armando Maradona qui y effectuait ses derni\u00e8res saisons europ\u00e9ennes. Pour moi, \u00e7a comptait et je me promettais d\u2019aller le voir jouer au stade San Paolo, le seul objectif conscient de ce voyage.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est David \u00e0 qui avait \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 ce s\u00e9jour d\u2019une semaine \u00e0 Naples, par le biais d\u2019une officine culturelle appel\u00e9e l\u2019Institut Fran\u00e7ais, qui h\u00e9bergeait des artistes en r\u00e9sidence. Comme il y avait place pour deux, il s\u2019\u00e9tait souvenu de moi, au fin fond de ma Belgique, et on avait fait le voyage par le train de nuit, depuis la Gare de Lyon. J\u2019avais mal dormi, avec les cahots du train et les conversations en italien jusqu\u2019\u00e0 une heure avanc\u00e9e de la nuit. Au matin, j\u2019allais me brosser les dents dans les toilettes en d\u00e9rangeant des filles allong\u00e9es sur leurs sacs \u00e0 dos. Je m\u2019\u00e9tais rendormi alors que le train longeait maintenant la M\u00e9diterran\u00e9e, me rejouant dans un demi-sommeil l\u2019int\u00e9grale de la seconde face de <em>Abbey Road<\/em> des Beatles, avec cette phrase qui me vrillait le cerveau <em>\u00ab&nbsp;Hey, you\u2019re gonna carry that weight\u2026 A long time&nbsp;\u00bb<\/em>. Ce poids, c\u2019\u00e9tait l\u2019infid\u00e9lit\u00e9 d\u00e9couverte et la culpabilit\u00e9 qu\u2019il faudrait bien expier. J\u2019avais trouv\u00e9 un num\u00e9ro froiss\u00e9 de la<em> Gazzetta dello sport<\/em> que je feuilletais avec la pr\u00e9sentation des \u00e9quipes pour les matchs du dimanche apr\u00e8s-midi. Le SS Naples recevait le Torino \u00e0 15h au stade San Paolo, et je m\u2019\u00e9tais promis d\u2019y aller.<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9s \u00e0 Napoli Centrale, comme ils disaient dans les haut-parleurs, on s\u2019\u00e9tait dirig\u00e9s vers notre lieu de vill\u00e9giature, en passant par le quartier espagnol. J\u2019admirais les fresques de Maradona partout sur les murs, un v\u00e9ritable saint honor\u00e9 par toute une ville, aussi v\u00e9n\u00e9r\u00e9 que San Gennaro qu\u2019on pouvait voir suspendu \u00e0 toutes les vitres des voitures. On \u00e9tait tous les deux \u00e9bahis devant la beaut\u00e9 des filles, des madones toujours au bras de petits bruns courtauds \u00e0 l\u2019air antipathique. En remontant vers la baie, on essayait de traverser les rues \u00e0 nos risques et p\u00e9rils, puisque aucune voiture ne daignait s\u2019arr\u00eater au feu rouge. La ville \u00e9tait comme cela, indisciplin\u00e9e et tr\u00e9pidante. Il faudrait s\u2019y faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Sit\u00f4t arriv\u00e9s, on avait \u00e9t\u00e9 accueillis par le ma\u00eetre des lieux, un d\u00e9nomm\u00e9 Digne qui nous expliquait la ville, l\u00e0 o\u00f9 il \u00e9tait recommand\u00e9 d\u2019aller et les pi\u00e8ges qu\u2019il convenait d\u2019\u00e9viter. On avait juste une chambre \u00e0 deux lits et celle d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 \u00e9tait occup\u00e9e par une d\u00e9nomm\u00e9e In\u00e8s. On s\u2019\u00e9tait dit tous les deux qu\u2019elle avait un type espagnol, mais qu\u2019on ne se priverait pas pour autant de chercher \u00e0 obtenir ses faveurs, dussions-nous donner l\u2019aubade \u00e0 ses fen\u00eatres. \u00ab&nbsp;Elle a un type espagnol, et alors&#8230;&nbsp;\u00bb, lancions-nous bravaches, fiers de notre trait d\u2019humour. In\u00e8s n\u2019avait pas l\u2019air farouche, une \u00e9crivaine qu\u2019on voyait souvent avec un type eff\u00e9min\u00e9 qui se pr\u00e9nommait Fr\u00e9d\u00e9ric et jouait \u00e0 l\u2019artiste incompris. Un peintre croyait-on savoir. Il semblait que nous seuls n\u2019\u00e9tions pas des artistes, mais l\u2019essentiel \u00e9tait d\u2019\u00eatre dans la place et de profiter d\u2019un s\u00e9jour \u00e0 prix r\u00e9duits.<\/p>\n\n\n\n<p>Le matin, on commen\u00e7ait la journ\u00e9e au bar du coin o\u00f9 on nous servait des caf\u00e9s serr\u00e9s dans des d\u00e9s \u00e0 coudre avec des petites viennoiseries fourr\u00e9es \u00e0 la cr\u00e8me. \u00ab&nbsp;Du\u00e9 caf\u00e9, du\u00e9 cornetti&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Ils m\u2019avaient pris pour un Allemand et j\u2019avais d\u00fb leur dire que j\u2019\u00e9tais Fran\u00e7ais, de Lilla, bredouillant avec eux mes quelques mots d\u2019italien en \u00e9tant persuad\u00e9 d\u2019\u00eatre compris alors que je voyais bien les points d\u2019interrogation se former dans leur regard au fur et \u00e0 mesure que je m\u2019ent\u00eatais \u00e0 faire des phrases. \u00ab&nbsp;Francese, bene, bene&nbsp;\u00bb, finissait par dire la patronne, une brune piquante qui faisait ses caf\u00e9s \u00e0 la cha\u00eene dans un constant nuage de vapeur. Je portais un vieux treillis militaire de mon p\u00e8re sur lequel j\u2019avais fait inscrire le nom des Ramones, avec un jean serr\u00e9, des Doc Marten\u2019s et un gros pull vert \u00e0 col roul\u00e9. David \u00e9tait plus \u00e9l\u00e9gant, avec des pompes italiennes, des chemises \u00e0 pois et une veste en velours noir.<\/p>\n\n\n\n<p>On passait nos journ\u00e9es \u00e0 d\u00e9ambuler dans les rues de Naples, attentifs \u00e0 tout ce qui se passait. Le fait de ne pas comprendre ce qui se disait ajoutait au myst\u00e8re. On avait l\u2019impression que \u00e7a bougeait de partout, quelque chose d\u2019\u00e9ruptif, d\u2019ultra-sensible qui pouvait d\u00e9raper \u00e0 chaque instant dans la violence. On buvait des chocolats chauds, des caf\u00e9s et, le soir, on avalait nos parts de pizza \u00e0 la Trattoria du coin. Tout nous semblait bien meilleur qu\u2019en France, et on avait l\u2019impression d\u2019\u00eatre tomb\u00e9s dans un coin de paradis o\u00f9 la beaut\u00e9 \u00e9tait partout \u00e0 port\u00e9e de main. On marchait aussi dans le parc de Capodimonte, s\u2019attardant au mus\u00e9e o\u00f9 on pouvait admirer des Bellini et on s\u2019\u00e9tait promis de faire une excursion au V\u00e9suve et de passer une journ\u00e9e dans les \u00eeles, \u00e0 Capri et \u00e0 Proscida.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, on passait toujours devant une bo\u00eete louche avec des angelots fessus sculpt\u00e9s sur la porte d\u2019entr\u00e9e en faux marbre. On avait baptis\u00e9 le lieu le Sex Machine, en souvenir des <em>Enfants du rock<\/em> o\u00f9 Dionnet et Man\u0153uvre se promettaient \u00e0 chaque \u00e9pisode d\u2019oser p\u00e9n\u00e9trer ce haut lieu de la volupt\u00e9. Nous on n\u2019osait pas, et on s\u2019orientait vers le cin\u00e9ma qui jouait <em>La derni\u00e8re tentation du Christ<\/em>, de Scorcese, un film qui avait scandalis\u00e9 les catholiques d\u2019ici, et d\u2019ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>On passait tous les jours devant la statue du Dante, avec son nom complet \u2013 Dante Alighieri grav\u00e9 au bas de l\u2019ouvrage. C\u2019est d\u2019ailleurs tout ce que je connaissais de Naples, \u00e0 part Maradona. Il y avait aussi le fait que Naples abritait le quartier g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019OTAN au sud de l\u2019Europe, la ville de Mons \u00e9tant son homologue du nord. Et puis bien s\u00fbr Herculanum et le V\u00e9suve, qu\u2019on s\u2019\u00e9tait promis de voir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a avait mal commenc\u00e9 avec un chauffeur de bus qui mena\u00e7ait de s\u2019arr\u00eater \u00e0 plusieurs kilom\u00e8tres si on ne faisait pas un petit effort pour le pourboire. Du racket, mais la plupart des touristes s\u2019\u00e9taient rendus de quelques lires avant red\u00e9marrage. Dans une brume \u00e9paisse, on avait escalad\u00e9 les chantiers menant au crat\u00e8re, et on voyait se consumer quelques cendres comme un feu mal \u00e9teint. Au retour, le m\u00eame chauffeur \u00e9coutait la retransmission d\u2019un match de l\u2019\u00e9quipe nationale, et il avait failli faire une embard\u00e9e en saluant sur son si\u00e8ge un but de Roberto Baggio. J\u2019imaginais Emp\u00e9docle se jeter dans le crat\u00e8re de l\u2019Etna, et j\u2019avais une impression de chaleur intense qui me parcourait le corps. Cela valait bien la peine d\u2019\u00eatre philosophe pour finir comme \u00e7a, me disais-je.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Capri, on avait tenu \u00e0 voir la villa o\u00f9 Curzio Malaparte s\u2019\u00e9tait retir\u00e9, invitant toute l\u2019internationale mao\u00efste \u00e0 des congr\u00e8s ou \u00e0 des s\u00e9minaires. Le vieux Malaparte dont j\u2019avais lu cette m\u00eame semaine <em>La peau<\/em> et <em>Kaputt <\/em>avec ses terribles nouvelles o\u00f9 Ante Pavelic, le leader oustachi, tenait dans un panier les yeux arrach\u00e9s \u00e0 ses ennemis et o\u00f9, en Finlande, des rennes s\u2019enfon\u00e7aient dans les eaux glac\u00e9es et s\u2019y noyaient. Une Europe de cauchemar o\u00f9 lui-m\u00eame devisait agr\u00e9ablement avec des dignitaires nazis sur l\u2019air de \u00ab&nbsp;alles kaputt&nbsp;!\u00bb. Il avait \u00e9t\u00e9 proche de Mussolini et correspondant de guerre au<em> Corriera Della Serra<\/em> avant de se convertir au gauchisme. On avait aussi fait Proscida avec, \u00e0 chaque fois, la travers\u00e9e en hors-bord au milieu de la foule des touristes photographiant tout ce qui passait devant leurs yeux, comme pour prouver au monde qu\u2019ils n\u2019avaient rien manqu\u00e9 de leur p\u00e9riple touristique. On s\u2019amusait \u00e0 les regarder et on les aurait bien photographi\u00e9s \u00e0 notre tour ne serait-ce que pour leur faire sentir \u00e0 quel point ils \u00e9taient ridicules.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais all\u00e9 voir jouer Maradona, en petite forme. Il n\u2019avait pas brill\u00e9 cette apr\u00e8s-midi l\u00e0 devant des milliers de tifosi qui s\u2019exclamaient \u00e0 chaque fois qu\u2019il touchait le ballon. De Napoli, le bien nomm\u00e9, avait marqu\u00e9 d\u2019entr\u00e9e et la d\u00e9fense avait fait bonne garde dans un Catenaccio classique derri\u00e8re lequel le gardien Giuliani avait brill\u00e9. J\u2019avais ressenti un malaise tout en haut des gradins o\u00f9 j\u2019attrapais le vertige, subissant les mouvements de foule des supporters qui criaient et chantaient \u00e0 mes oreilles des hymnes et des slogans \u00e0 la gloire de leur h\u00e9ros. Je voyais un Maradona minuscule sur le terrain, un petit gros \u00e0 la triste figure, comme un magicien qui aurait rat\u00e9 tous ses tours. Le petit taureau avait \u00e9t\u00e9 battu par les condottieres napolitains et les pri\u00e8res \u00e0 San Gennaro avaient port\u00e9 leurs fruits. \u00c9videmment, David ne m\u2019avait pas suivi dans l\u2019enceinte de San Paulo et il s\u2019\u00e9tait engouffr\u00e9 dans un mus\u00e9e pour une exposition consacr\u00e9e aux sculptures du Bernin. Un choix qu\u2019il n\u2019avait pas regrett\u00e9, malgr\u00e9 ma r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Pasolini qui voulait qu\u2019un intellectuel ne pouvait se tenir \u00e9loign\u00e9 des passions populaires. Il haussait les \u00e9paules en me disant, non sans perfidie, que je n\u2019\u00e9tais pas un intellectuel.<\/p>\n\n\n\n<p>Juste avant de partir, on avait \u00e9t\u00e9 convi\u00e9s \u00e0 une petite sauterie \u00e0 l\u2019Institut Fran\u00e7ais, avec champagne et petits fours. Tous les artistes en r\u00e9sidence avaient honor\u00e9 l\u2019invitation, In\u00e8s et Fr\u00e9d\u00e9ric en t\u00eate. Les discours s\u2019\u00e9taient succ\u00e9d\u00e9 et j\u2019avais pris langue avec un journaliste du quotidien local \u2013 <em>Il Mattino<\/em> \u2013 au sujet des Brigades rouges et des ann\u00e9es de plomb. Fr\u00e9d\u00e9ric s\u2019\u00e9tait m\u00eal\u00e9 \u00e0 la conversation et il s\u2019\u00e9tonnait qu\u2019on n\u2019\u00e9tait pas all\u00e9s dans le quartier chaud, celui des prostitu\u00e9es et des travestis qu\u2019il semblait bien conna\u00eetre. Il nous parlait de Dominique Fernandez et des myst\u00e8res de Naples et on l\u2019\u00e9coutait distraitement, avec les mouvements \u00e9tudi\u00e9s de sa chevelure et ses gestes amples, \u00e0 l\u2019italienne.<\/p>\n\n\n\n<p>David \u00e9tait all\u00e9 se coucher avec une migraine carabin\u00e9e et j\u2019avais tenu \u00e0 fumer une derni\u00e8re cigarette \u00e0 la fra\u00eeche. Fr\u00e9d\u00e9ric et In\u00e8s discutaient \u00e0 quelques m\u00e8tres de moi et c\u2019est lui qui vint me proposer d\u2019aller boire un dernier verre dans cette bo\u00eete mal fam\u00e9e qu\u2019on avait baptis\u00e9e pour rire le Sex Machine. On s\u2019\u00e9tait avanc\u00e9s dans l\u2019obscurit\u00e9 et des serveuses court-v\u00eatues circulaient entre les tables. On voyait parfois des mains lestes leur caresser les jambes gain\u00e9es de soie noire dans un grand \u00e9clat de rire. Elles, par contre, ne riaient pas du tout.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais comme l\u2019impression que Fr\u00e9d\u00e9ric, assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi sur la banquette, me draguait, se rapprochant de plus en plus et finissant par me susurrer des mots doux \u00e0 l\u2019oreille. Je croyais qu\u2019il \u00e9tait plus ou moins en couple avec In\u00e8s et c\u2019est elle qui finit par me dire&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce que tu crois, il est p\u00e9d\u00e9 comme un phoque.<\/p>\n\n\n\n<p>Fr\u00e9d\u00e9ric avait \u00e9clat\u00e9 de rire, s\u2019amusant de ce qu\u2019il estimait \u00eatre de la na\u00efvet\u00e9 de ma part.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je ne crois rien, mais moi je ne le suis pas, ou pas que je sache. J\u2019avais dit cela avec fermet\u00e9 pour lui faire comprendre qu\u2019il pouvait arr\u00eater son petit jeu de s\u00e9duction.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ah bon, c\u2019est plut\u00f4t In\u00e8s qui t\u2019int\u00e9resse, tu aimes les femmes, toi. Un vrai macho, un latin lover. Il se reprit \u00e0 rire et on entendait justement la voix de Gianna Nannini s\u2019\u00e9poumoner sur \u00ab&nbsp;I Maschi&nbsp;\u00bb. Je repensais \u00e0 David et \u00e0 cette fille qu\u2019on avait rep\u00e9r\u00e9 tout de suite, avec son \u00ab&nbsp;type espagnol&nbsp;\u00bb. Celui que j\u2019avais cru \u00eatre son type n\u2019avait rien d\u2019un Andalou et ressemblait plut\u00f4t \u00e0 un inverti anglo-saxon avec ses cheveux filasses blonds, ses yeux bleus p\u00e2les et ses mani\u00e8res de vieille lady. Je pensais avoir la champ libre, mais In\u00e8s doucha d\u2019embl\u00e9e mes maigres espoirs.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Il aime peut-\u00eatre les femmes et je suis la seule femme ici, mais il ne m\u2019int\u00e9resse vraiment pas. Son copain, je ne dis pas, il est mignon, mais lui\u2026 Je d\u00e9tournais le regard, rouge de honte et de confusion. Je faisais mine de prendre sa sortie meurtri\u00e8re \u00e0 la rigolade et j\u2019\u00e9tais pr\u00eat \u00e0 lui dire qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas du tout mon type non plus. N\u2019emp\u00eache, je m\u2019\u00e9tais pris le r\u00e2teau de ma vie en m\u00eame temps qu\u2019une belle humiliation. Il me faudrait \u00eatre plus modeste \u00e0 l\u2019avenir.<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait rentr\u00e9s au petit matin et on devait prendre le train le lendemain. J\u2019avais l\u2019impression d\u2019avoir perdu mon temps en vains bavardages et que ces deux faux amants m\u2019avaient vol\u00e9 mon sommeil, en plus de m\u2019humilier.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019endormis tout de suite en pensant \u00e0 elle que j\u2019appelais in petto In\u00e8s de Castro, reine du Portugal. Elle m\u2019avait dit avoir des origines portugaises, de Coimbra, comme quoi on s\u2019\u00e9tait tromp\u00e9s David et moi. Je ne serai jamais son Pierre et c\u2019\u00e9tait bien comme \u00e7a. Il fallait se tenir \u00e9loign\u00e9 de ce genre de chieuse pr\u00e9tentieuse et th\u00e9\u00e2trale. C\u2019est ainsi que je la voyais maintenant, aid\u00e9 par la rebuffade que je venais de subir.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait salu\u00e9 une derni\u00e8re fois la statue de Dante, long\u00e9 la mer et mang\u00e9 une derni\u00e8re part de pizza \u00e0 la gare o\u00f9 on avait enfin trouv\u00e9 des journaux fran\u00e7ais. Rocard avait sign\u00e9 les accords de Noum\u00e9a avec Tjibaou, les ind\u00e9pendantistes et les caldoches. \u00c0 l\u2019international, Dukakis avait pris une d\u00e9culott\u00e9e contre George Bush (on n\u2019en connaissait qu\u2019un \u00e0 l\u2019\u00e9poque).<\/p>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait dans un wagon-lit avec un grand Noir \u00e9tendu sur la banquette qui refusait de bouger alors qu\u2019on s\u2019appr\u00eatait \u00e0 faire nos lits. Juste avant un contr\u00f4le, il avait disparu et on s\u2019\u00e9tait dit qu\u2019il devait s\u2019agir d\u2019un clandestin. On s\u2019amusait \u00e0 descendre \u00e0 toutes les gares et je fumais mes Dunhill longues \u00e0 chaque arr\u00eat. \u00c0 Pise, on avait failli rester sur le quai et on s\u2019\u00e9tait dit que ce petit jeu allait finir par nous valoir de s\u00e9rieuses d\u00e9convenues. C\u2019est \u00e0 Rome qu\u2019on avait pass\u00e9 le plus de temps, profitant d\u2019un arr\u00eat de pr\u00e8s d\u2019une demi-heure pour pointer notre nez hors de la gare.<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9s \u00e0 Paris, on se m\u00ealait \u00e0 la foule des voyageurs et on s\u2019\u00e9tait pos\u00e9 dans un bistrot pour un petit-d\u00e9jeuner. C\u2019est l\u00e0 que je sentis mon c\u0153ur battre anormalement vite avec des vertiges et l\u2019impression que j\u2019allais piquer du nez.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;C\u2019est s\u00fbrement le syndrome de Stendhal, trop de beaut\u00e9 en si peu de temps, me dit David en riant.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; c\u2019est bien possible. Dans <em>Rome, Naples et Florence<\/em>, il y a Naples.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; et tu crois que c\u2019est nulle part ailleurs&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; S\u00fbrement pas mais c\u2019est en Italie qu\u2019il a ressenti \u00e7a. Sit\u00f4t rentr\u00e9, je vais aller voir mon toubib en lui demandant un rem\u00e8de contre le syndrome de Stendhal. Il doit bien y avoir des th\u00e9rapies&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; La beaut\u00e9 est peut-\u00eatre une blessure qui ne se referme jamais&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019\u00e9tait quitt\u00e9s sur ces belles paroles et j\u2019avais pris le m\u00e9tro jusqu\u2019\u00e0 la Gare du Nord. Mon train pour Lille ne partait avant le d\u00e9but de l&rsquo;apr\u00e8s-midi et j\u2019avais quelques heures \u00e0 tuer. J\u2019avais achet\u00e9 un sandwich et je lisais le journal sur un banc, donnant parfois un peu de monnaie \u00e0 des tapeurs qui pullulaient autour de moi. Parmi eux, je distinguais l\u2019homme du train, celui qui avait disparu au contr\u00f4le. Lui aussi me reconnut, et je l\u2019entendis r\u00e9p\u00e9ter \u00ab\u00a0Napoli Centrale\u00a0!\u00a0\u00bb, comme pour me rappeler le wagon o\u00f9 nous nous \u00e9tions crois\u00e9s. Je lui demandais s\u2019il avait fait un bon voyage, histoire de lui montrer que je n\u2019\u00e9tais pas indiff\u00e9rent \u00e0 son sort. Il me r\u00e9pondit qu\u2019il s\u2019\u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9 aux toilettes avant de continuer \u00e0 jouer \u00e0 cache-cache avec les contr\u00f4leurs. C\u2019\u00e9tait un \u00c9thiopien qui parlait couramment l\u2019italien, un peu moins bien le fran\u00e7ais. Je lui souhaitais bonne chance apr\u00e8s qu\u2019il m\u2019e\u00fbt remerci\u00e9 pour mes quelques francs.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon syndrome de Stendhal \u00e9tait pass\u00e9 et je ne savais pas comment qualifier cette piti\u00e9 qu\u2019on peut ressentir devant la pauvret\u00e9, le d\u00e9nuement et surtout ce sentiment de culpabilit\u00e9 \u00e0 la mesure de l\u2019impuissance face \u00e0 la mis\u00e8re du monde. Lui aussi avait vu la beaut\u00e9 \u00e0 Naples, et s\u00fbrement ailleurs, mais il en \u00e9tait r\u00e9duit \u00e0 fouiller les poubelles pour trouver de quoi manger.<\/p>\n\n\n\n<p>Voir Naples et sourire, malgr\u00e9 tout.<\/p>\n\n\n\n<p><em>21 novembre 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>NAPLES J\u2019avais annonc\u00e9 mon d\u00e9part \u00e0 Naples urbi et orbi, pour exorciser la douleur d\u2019un chagrin d\u2019amour. Naples au baiser de feu ou Voir Naples et mourir. Un coll\u00e8gue m\u2019avait expliqu\u00e9 que cette derni\u00e8re expression venait d\u2019une d\u00e9formation de Naples et Morire, un village tout proche, et je lui accordais bien volontiers sa version bas\u00e9e,&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3041\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3043,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3041"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3041"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3041\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3061,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3041\/revisions\/3061"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3043"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3041"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3041"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3041"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}