{"id":3062,"date":"2022-12-15T20:26:45","date_gmt":"2022-12-15T19:26:45","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3062"},"modified":"2022-12-15T20:26:47","modified_gmt":"2022-12-15T19:26:47","slug":"consternants-voyageurs-vol-9","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3062","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS VOL 9"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>BRUXELLES<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"364\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration264-1024x364.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3064\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration264-1024x364.jpg 1024w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration264-300x107.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration264-768x273.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration264-1536x546.jpg 1536w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration264-1600x568.jpg 1600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration264-1200x426.jpg 1200w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration264-900x320.jpg 900w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration264-600x213.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration264-30x11.jpg 30w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/illustration264.jpg 1920w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Arcade du Cinquantenaire, photo Wikipedia, une fois,<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait tous partis en autocar depuis Lille, direction Bruxelles o\u00f9 une manifestation europ\u00e9enne contre la privatisation du secteur des t\u00e9l\u00e9communications nous attendait. En suppl\u00e9ment de programme, pour moi seul, il y aurait le lendemain cette s\u00e9ance \u00e0 la Commission des affaires sociales de la Commission Europ\u00e9enne o\u00f9 on d\u00e9battrait du sujet pour \u00e9clairer les d\u00e9cisionnaires, comprendre les d\u00e9put\u00e9s. Des membres du Bureau f\u00e9d\u00e9ral de mon syndicat devaient y \u00eatre, venus de Paris, et on avait pens\u00e9 \u00e0 moi comme r\u00e9gional de l\u2019\u00e9tape, pour faire nombre.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019aimais pas ces voyages en car et ces arr\u00eats pipi tous group\u00e9s. J\u2019avais la vessie timide. J\u2019essayais de lire et je me voyais constamment interrompu par des rires gras et des conversations bruyantes autour de moi. Des camarades estimaient mon attitude de lecteur muet asociale, et l\u2019un d\u2019eux m\u2019avait m\u00eame reproch\u00e9 de ne pas participer aux discussions strat\u00e9giques sur la mobilisation qui nous occupait tous. Bah, on se passerait bien de mon avis.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a devenait \u00e9prouvant de lire dans ces conditions et je remisai mon livre dans le sac, somnolant (on s\u2019\u00e9tait lev\u00e9s t\u00f4t) et pensant \u00e0 tous les clich\u00e9s connus de moi sur Bruxelles, nouvelle capitale de l\u2019Europe vers laquelle nous nous dirigions. Entre Renaix et Lessines, je pensais au \u00ab&nbsp;Bruxelles&nbsp;\u00bb de Brel comme \u00e0 celui, plus r\u00e9cent, de Dick Annegarn. <em>\u00ab<\/em><em>Minist\u00e8re de la bi\u00e8re, art\u00e8re vers l\u2019enfer. Place de Brouck\u00e8re&nbsp;\u00bb<\/em>. &nbsp;Je pensais aussi \u00e0 Baudelaire et \u00e0 sa <em>\u00ab&nbsp;capitale pour rire, <\/em><em>capitale pour singes<\/em><em>&nbsp;\u00bb<\/em>, comme il appelait la ville dans son <em>Pauvre Belgique<\/em> griffonn\u00e9 avant l\u2019aphasie et le seul mot qui lui restait&nbsp;: \u00ab&nbsp;cr\u00e9nom&nbsp;!\u00bb. Arriv\u00e9 dans les faubourgs de Bruxelles, on apercevait le Parc Astrid, terrain de jeu de l\u2019\u00e9quipe d\u2019Anderlecht, les mauves et blancs qui dominaient \u00e0 l\u2019\u00e9poque le championnat belge de la t\u00eate et des \u00e9paules. On passait les beaux quartiers pour traverser Molenbeck et arriver enfin au c\u0153ur de la ville, apr\u00e8s qu\u2019un camarade m\u2019e\u00fbt fait remarquer une statue du g\u00e9n\u00e9ral Patton. J\u2019ignorais l\u2019\u00e9pisode historique qui lui avait valu d\u2019\u00eatre statufi\u00e9 ici, mais je revoyais l\u2019acteur George C. Scott qui l\u2019avait incarn\u00e9 dans un film \u00e9ponyme sur un sc\u00e9nario de Coppola.<\/p>\n\n\n\n<p>La matin aux petites heures, j\u2019\u00e9tais pass\u00e9 par ma cantine favorite o\u00f9 les administrateurs avaient consenti la livraison de centaines de sandwichs pour ravitailler les troupes \u00e0 l\u2019heure du d\u00e9jeuner. J\u2019avais d\u00fb cette faveur \u00e0 ma qualit\u00e9 de membre du Conseil d\u2019administration, m\u00eame si certains dans l\u2019instance voyaient d\u2019un mauvais \u0153il cet encouragement indirect \u00e0 la r\u00e9volte contre l\u2019employeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant le d\u00e9part en manifestation, j\u2019avais dress\u00e9 une table, aid\u00e9 par un ami, o\u00f9 les sandwichs emball\u00e9s \u00e9taient expos\u00e9s \u00e0 l\u2019avidit\u00e9 des foules. Nous \u00e9tions peu nombreux derri\u00e8re le stand improvis\u00e9 et, souvent dans l\u2019incapacit\u00e9 de rendre la monnaie (on n\u2019avait pas pens\u00e9 \u00e0 \u00e7a) et devant le flux des affam\u00e9s, j\u2019avais pris la d\u00e9cision de distribuer la manne gratuitement. \u00ab&nbsp;It\u2019s free&nbsp;!, comme \u00e0 Woodstock\u00bb, m\u2019\u00e9tais-je \u00e9cri\u00e9 \u00e0 l\u2019attention des potentiels clients en r\u00e9f\u00e9rence au festival o\u00f9, devant l\u2019incapacit\u00e9 de contr\u00f4ler les mouvements de foule, les organisateurs avaient laiss\u00e9 entrer tout le monde sans payer. Le tr\u00e9sorier du syndicat, apprenant ce qu\u2019il avait consid\u00e9r\u00e9 comme un exc\u00e8s de largesse, me fit remarquer que j\u2019\u00e9tais g\u00e9n\u00e9reux avec l\u2019argent des autres, des cotisants, et que sa tr\u00e9sorerie ne se remettrait pas de mon irresponsable prodigalit\u00e9. De fait, le sinistre pr\u00e9pos\u00e9 aux finances ne manquera pas \u00e0 chaque congr\u00e8s de me d\u00e9signer \u00e0 la vindicte g\u00e9n\u00e9rale pour mon geste inconsid\u00e9r\u00e9. Culpabilis\u00e9, je m\u2019\u00e9tais m\u00eame offert de rembourser de mes deniers tout ou partie du montant dilapid\u00e9, mais on avait refus\u00e9 mon offre au nom de la responsabilit\u00e9 collective.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir liquid\u00e9 quelques bi\u00e8res dans un bar \u00e0 l\u2019enseigne de la Gueuze Lambic, nous \u00e9tions partis en manifestation avec drapeaux et banderoles et des slogans floqu\u00e9s sur le tissu. Je repensais aux premi\u00e8res sorties du m\u00eame genre, quand des manifestants criaient <em>\u00ab&nbsp;ITT Thomson n\u2019auront pas les t\u00e9l\u00e9coms&nbsp;<\/em>\u00bb dans les rues de Paris. C\u2019\u00e9tait sous Giscard, en 1974, et on avait quand m\u00eame tenu pr\u00e8s de 20 ans avant que le projet funeste ne prenne tournure. J\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e0 La Poste, pris dans la tourmente des grandes gr\u00e8ves d\u2019octobre 1974, et je ne connaissais le sort de mes coll\u00e8gues des T\u00e9l\u00e9coms que par ou\u00ef-dire. J\u2019\u00e9tais maintenant aux premi\u00e8res loges.<\/p>\n\n\n\n<p>On traversait des grands boulevards d\u00e9serts o\u00f9 les passants \u00e9taient rares. On devait converger vers le palais de Laeken o\u00f9 il \u00e9tait question de troubler un sommet europ\u00e9en par un sit-in aux alentours du ch\u00e2teau, mais l\u2019id\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9e car les organisateurs avaient eu des \u00e9chos de la police belge qui n\u2019h\u00e9siterait pas \u00e0 donner de la matraque. On ne pouvait pas mettre en danger des manifestants dont tous n\u2019\u00e9taient pas militants. On regagnerait donc sagement les cars, venus de tout le pays, apr\u00e8s avoir march\u00e9 quelques kilom\u00e8tres dans un Bruxelles d\u00e9sert.<\/p>\n\n\n\n<p>Les autres pouvaient se regrouper dans les cars \u00e0 la nuit tomb\u00e9e. Moi, j\u2019\u00e9tais appel\u00e9 \u00e0 de plus hautes fonctions et on m\u2019avait r\u00e9serv\u00e9 une chambre d\u2019h\u00f4tel du c\u00f4t\u00e9 de la place de Brouck\u00e8re pour rejoindre le lendemain le c\u0153ur de la bureaucratie europ\u00e9enne. J\u2019avais mon billet de train pour le retour et je saluais mes camarades, restant \u00e0 proximit\u00e9 des cars avec quelques manifestants attard\u00e9s sur lesquels avait fondu un escadron de police.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais m\u00eame pas eu le temps de courir que les archers du roi nous avaient tous rafl\u00e9s, destination un commissariat du centre-ville o\u00f9 on nous tint en respect quelques heures, le temps d\u2019une v\u00e9rification de nos papiers d\u2019identit\u00e9, voir si par hasard l\u2019un de nous n\u2019\u00e9tait pas fich\u00e9 par Interpol ou ne faisait pas l\u2019objet d\u2019un mandat d\u2019arr\u00eat international. Sans m\u00e9nagement et sans excuses, deux policiers haineux nous invit\u00e8rent \u00e0 sortir et beaucoup parmi les interpell\u00e9s restaient en contact t\u00e9l\u00e9phonique avec les chauffeurs de car qui s\u2019inqui\u00e9taient. Je connaissais d\u00e9j\u00e0 la police belge pour avoir parfois termin\u00e9 la nuit au poste, quand les flics d\u00e9barquaient dans des bars ou des bo\u00eetes aux fins de v\u00e9rification des identit\u00e9s. Des bo\u00eetes \u00e0 la fronti\u00e8re o\u00f9 on pouvait parfois lire \u00e0 l\u2019entr\u00e9e <em>\u00ab&nbsp;interdit aux chiens et aux Nord-africains&nbsp;\u00bb<\/em>, comme pour rivaliser avec le sud s\u00e9gr\u00e9gationniste des \u00c9tats-Unis, sauf que l\u2019inscription infamante n\u2019avait ici aucune l\u00e9galit\u00e9, sans parler de la morale.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019arrivais \u00e0 l\u2019h\u00f4tel apr\u00e8s avoir aval\u00e9 l\u2019un de mes sandwichs gard\u00e9 pr\u00e9cautionneusement dans la poche int\u00e9rieure de mon blouson. On \u00e9tait en mars et le vent et la pluie nous avaient accompagn\u00e9 durant tout le parcours, incitant certains manifestants \u00e0 se blottir dans des estaminets, bien \u00e0 l\u2019abri des \u00e9l\u00e9ments. La grosseur du cort\u00e8ge et la r\u00e9ussite de la mobilisation en avaient p\u00e2ti.<\/p>\n\n\n\n<p>On m\u2019avait donn\u00e9 rendez-vous \u00e0 14h devant le b\u00e2timent Europa (dit encore Consilium) et les trois camarades, deux hommes et une femme, m\u2019accompagn\u00e8rent dans les m\u00e9andres de l\u2019institution intimidante.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait montrer patte blanche et, apr\u00e8s fouille adapt\u00e9e et remise d\u2019un badge et d\u2019une \u00e9paisse documentation, nous \u00e9tions guid\u00e9s par des apparitrices accortes qui veillaient \u00e0 ce qu\u2019aucun \u00e9cart ne se produise en dehors du circuit autoris\u00e9. Le simple fait d\u2019aller aux toilettes mettait en \u00e9veil ces charmantes cerb\u00e8res charg\u00e9es de parer toute intrusion inopportune dans ce temple d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la d\u00e9esse Europe, laquelle exigeait parfois des sacrifices humains auxquels les grands pr\u00eatres \u00e0 la t\u00eate des nations consentaient sous forme de licenciements ou de d\u00e9localisations conformes au sacro-saint principe de la concurrence libre et non fauss\u00e9e. On s\u2019\u00e9tonnait m\u00eame de ne pas lire la r\u00e8gle d\u2019or en lettre de feu sur le fronton de l\u2019\u00e9difice.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions pris place au fond d\u2019une grande salle en forme d\u2019amphith\u00e9\u00e2tre avec des tableaux de ma\u00eetre au mur et des sculptures sur d\u2019imposants socles tout autour. Derri\u00e8re une grande table \u00e0 l\u2019entr\u00e9e tr\u00f4naient le pr\u00e9sident de s\u00e9ance et la secr\u00e9taire. Nous \u00e9tions invit\u00e9s \u00e0 prendre la parole et \u00e0 nous d\u00e9placer vers une petite tribune o\u00f9 un micro attendait les orateurs, m\u00e9lange de patrons aussi bien de multinationales que de PME, de cadres sup\u00e9rieurs, d\u2019\u00e9conomistes, de repr\u00e9sentants d\u2019ONG, d\u2019associations de consommateurs et de syndicalistes, dont nous \u00e9tions. Bref, les professionnels de la profession et la soci\u00e9t\u00e9 civile main dans la main afin d\u2019\u0153uvrer pour le bien commun en tentant de r\u00e9soudre une d\u00e9licate question strat\u00e9gique en cherchant le consensus (c\u2019est du moins ce que nous avait dit le pr\u00e9sident en introduction du d\u00e9bat).<\/p>\n\n\n\n<p>Un d\u00e9bat qui \u00e9tait structur\u00e9 en trois parties genre Enjeux, Bilan (dans certains pays) et Perspectives (pour le march\u00e9 europ\u00e9en). Les orateurs se succ\u00e9daient apr\u00e8s avoir au pr\u00e9alable inscrit leur nom sur une liste pr\u00e9vue \u00e0 cet effet. Le premier orateur \u00e9tait un petit vieux chauve et gras, un patron de PME qui assurait l\u2019auditoire qu\u2019il \u00e9tait temps de mettre un terme au monopole d\u2019\u00e9tat pour permettre aux petites et moyennes entreprises de constater une baisse de leurs factures et pour d\u00e9velopper un secteur encore trop d\u00e9pendant de la fonction publique et des lourdeurs \u00e9tatiques. <em>\u00ab&nbsp;Reagan et Thatcher nous ont montr\u00e9 la voix \u00e0 suivre. Terminons-en avec l\u2019\u00e9conomie dirig\u00e9e&nbsp;\u00bb,<\/em> pronon\u00e7a-t-il \u00e0 bout de souffle, en guise de p\u00e9roraison. Il fut applaudi par les bancs de droite et siffl\u00e9 sur les bancs de gauche o\u00f9 prenaient place les syndicalistes et les ONG.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019un de nous prit la parole avec un discours assez convenu sur les int\u00e9r\u00eats des multinationales am\u00e9ricaines qui frappaient \u00e0 la porte dans le but de privatiser un secteur juteux, ce qui allait occasionner un d\u00e9sastre social qui ne profiterait s\u00fbrement pas au consommateur. La camarade insista dans le deuxi\u00e8me d\u00e9bat sur les souffrances du personnel devant un service public transform\u00e9 en multinationale. Un troisi\u00e8me choisit l\u2019angle des p\u00e9r\u00e9quations tarifaires et des dangers que faisait courir une \u00e9ventuelle privatisation sur les services de base dits aussi universels, cabines t\u00e9l\u00e9phoniques, renseignements et droit \u00e0 la communication par le t\u00e9l\u00e9phone fixe. La secr\u00e9taire faisait \u00e0 la fin de chaque \u00e9pisode un brillant r\u00e9sum\u00e9 des prises de parole, n\u2019omettant aucune intervention dans un esprit de synth\u00e8se qui \u00e9patait l\u2019assistance. Ils disaient tous \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame chose et j\u2019estimais que tous les aspects avaient \u00e9t\u00e9 trait\u00e9s. Mon intervention, si je devais la faire, aurait port\u00e9 sur ce qu\u2019on appelait le social&nbsp;: les cantines, les garages, les colonies de vacances, les associations sportives et les organismes sociaux et culturels. Gagn\u00e9 par une timidit\u00e9 atavique, je pr\u00e9f\u00e9rai m\u2019abstenir, au grand dam de mes camarades du jour.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la fin, le pr\u00e9sident de s\u00e9ance fit un r\u00e9sum\u00e9 global en f\u00e9licitant l\u2019assistance de la qualit\u00e9 des d\u00e9bats, de la pertinence des interventions et de la richesse d\u2019une telle session qui servira \u00e0 n\u2019en pas douter de boussole pour les d\u00e9cideurs.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Tu n\u2019as pas pris la parole, attaqua l\u2019un d\u2019eux bille en t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ben non t\u2019as remarqu\u00e9. Son ami fut encore plus explicite&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; On t\u2019a pas fait venir pour faire du tourisme, si on avait eu quatre interventions, \u00e7a aurait eu plus de poids, tu comprends&nbsp;? La dame essaya de temp\u00e9rer la rudesse de ses propos&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui c\u2019est dommage, d\u2019autant plus que tu sais parler quand m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui je sais parler, et je sais m\u00eame \u00e9crire, et des tas de choses encore. Et arr\u00eatez de m\u2019emmerder avec vos mines de conspirateurs et vos reproches \u00e0 demi-voil\u00e9s. Je n\u2019avais rien de pertinent \u00e0 dire et vous aviez fait le tour de la question avec le brio qui vous caract\u00e9rise. Bon retour sur Paris et \u00e0 la prochaine fois&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je leur faussais compagnie pour me diriger vers la gare du midi o\u00f9 m\u2019attendait mon train. Un train qui partait vers l\u2019Espagne et je v\u00e9rifiais aupr\u00e8s d\u2019un contr\u00f4leur si c\u2019\u00e9tait vraiment le bon. Il me rassura en ponctuant le renseignement d\u2019un <em>\u00ab&nbsp;que voulez-vous, c\u2019est l\u2019Europe&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em> lourd de sens. Eh oui, c\u2019\u00e9tait l\u2019Europe, un continent qui avait fait le choix de la guerre \u00e9conomique pour \u00e9viter la guerre tout court.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le train, je repensais aux \u00e9v\u00e9nements de ce court s\u00e9jour \u00e0 Bruxelles, de cette manifestation dans un espace public d\u00e9sert, de ces heures pass\u00e9es dans un commissariat, de cette nuit dans un h\u00f4tel o\u00f9 s\u2019entassaient hommes d\u2019affaire lobbyistes pr\u00eats \u00e0 fondre sur le l\u00e9gislateur et \u00e0 cette s\u00e9ance au b\u00e2timent Europa o\u00f9 j\u2019avais failli, selon mes camarades, en gardant le silence pour ne pas d\u00e9parer avec l\u2019\u00e9loquence des intervenants. <em>\u00ab&nbsp;Why am I so shy&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em> (pourquoi je suis si timide), chantonnai-je sans en avoir vraiment conscience, reprenant le \u00ab&nbsp;Lisa Says&nbsp;\u00bb du Velvet Underground.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019arrivais \u00e0 Lille en d\u00e9but de soir\u00e9e et je m\u2019engouffrais dans les transports en commun, direction la fronti\u00e8re belge. Fran\u00e7ais habitant la Belgique, j\u2019avais tout pour me sentir un vrai Europ\u00e9en, pas comme ces Parisiens et banlieusards qui devaient passer leurs vacances dans des pays exotiques gr\u00e2ce au tourisme solidaire. C\u2019est du moins ce que je me disais, avec cette mauvaise foi cens\u00e9e calmer mon sentiment de culpabilit\u00e9. Il me fallait bien reconna\u00eetre \u00e0 la fin que j\u2019\u00e9tais un syndicaliste ti\u00e8de, un pi\u00e8tre orateur et un activiste manquant de courage. Juste bon \u00e0 faire des compte rendus et \u00e0 proposer des ordres du jour. Un bureaucrate, tout au plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Je mettais fin \u00e0 cette s\u00e9ance d\u2019auto-d\u00e9nigrement sit\u00f4t arriv\u00e9 chez moi en me versant une bi\u00e8re de garde accompagn\u00e9e de noix de cajou.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;\u00c7a a \u00e9t\u00e9 \u00e0 Bruxelles&nbsp;? Me demanda ma femme alors que je commen\u00e7ais \u00e0 m\u2019\u00e9vader et \u00e0 penser \u00e0 autre chose.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oh tu sais, entre une manif sous la pluie et une s\u00e9ance soporifique au parlement, je suis content de rentrer. On m\u2019a m\u00eame reproch\u00e9 de ne pas avoir pris la parole, \u00e7a devait faire partie du contrat. J\u2019aurais d\u00fb lire entre les lignes.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Tu parles bien pourtant quand tu veux.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est aussi ce qu\u2019on m\u2019a dit, mais j\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 me taire. Je ne suis pas \u00e0 l\u2019aise pour parler en public, tu le sais bien. Meilleur \u00e0 l\u2019\u00e9crit, comme on dit \u00e0 l\u2019\u00e9cole&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me sourit et, en attendant de passer \u00e0 table, je m\u2019\u00e9coutai le <em>Magic and loss<\/em> de Lou Reed. Apr\u00e8s tout, sa voix m\u2019avait accompagn\u00e9 durant tout le voyage et il me semblait normal de passer une partie de la soir\u00e9e en sa compagnie.<\/p>\n\n\n\n<p>Je repassais plusieurs fois \u00ab&nbsp;The Sword Of Damocl\u00e8s&nbsp;\u00bb, cette chanson admirable qu\u2019il chantait avec des tremblements de trag\u00e9dien dans la voix. Ma femme me demanda combien de fois j\u2019allais \u00e9couter \u00e7a, qu\u2019elle en avait un peu marre, d\u2019autant que ce n\u2019\u00e9tait pas vraiment gai.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; C\u2019est l\u2019\u00e9p\u00e9e de la privatisation qui plane au-dessus de nos t\u00eates. Un jour, elle finira bien par tomber. Cette chanson, c\u2019est comme un exorcisme ou une catharsis, tu comprends&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Pas vraiment, mais dis-donc, \u00e7a te r\u00e9ussit pas Bruxelles&nbsp;\u00bb. Elle semblait lasse, une fois de plus, de mes \u00e9tats d\u2019\u00e2me et de mes humeurs sombres.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a ne m\u2019avait pas r\u00e9ussi, j\u2019\u00e9tais oblig\u00e9 d\u2019en convenir, mais qu\u2019est-ce qui me r\u00e9ussissait en fait&nbsp;? C\u2019\u00e9tait plut\u00f4t \u00e7a la question. Camarade d\u00e9pressif&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em>12 d\u00e9cembre 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>BRUXELLES On \u00e9tait tous partis en autocar depuis Lille, direction Bruxelles o\u00f9 une manifestation europ\u00e9enne contre la privatisation du secteur des t\u00e9l\u00e9communications nous attendait. En suppl\u00e9ment de programme, pour moi seul, il y aurait le lendemain cette s\u00e9ance \u00e0 la Commission des affaires sociales de la Commission Europ\u00e9enne o\u00f9 on d\u00e9battrait du sujet pour \u00e9clairer&#8230;<\/p>\n<div class=\" [&hellip;]\"><a href=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3062\">Read More <i class=\"os-icon os-icon-angle-right\"><\/i><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3064,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31,43],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3062"}],"collection":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=3062"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3062\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3066,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/3062\/revisions\/3066"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3064"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=3062"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=3062"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/passionschroniques.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=3062"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}