{"id":3095,"date":"2023-01-06T15:21:09","date_gmt":"2023-01-06T14:21:09","guid":{"rendered":"http:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3095"},"modified":"2023-01-06T22:27:46","modified_gmt":"2023-01-06T21:27:46","slug":"consternants-voyageurs-vol-10","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/passionschroniques.fr\/?p=3095","title":{"rendered":"CONSTERNANTS VOYAGEURS VOL 10"},"content":{"rendered":"\n<p><em><u><strong>Stuttgart<\/strong><\/u><\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" width=\"800\" height=\"600\" src=\"http:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/illustration269.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-3097\" srcset=\"https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/illustration269.jpg 800w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/illustration269-300x225.jpg 300w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/illustration269-768x576.jpg 768w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/illustration269-600x450.jpg 600w, https:\/\/passionschroniques.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/illustration269-30x23.jpg 30w\" sizes=\"(max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><figcaption>Les jardins du ch\u00e2teau Ludwigsburg (photo wikipedia). Das Schloss, pour faire Kafka\u00efen.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>On \u00e9tait all\u00e9s, David et moi, \u00e0 une foire aux disques \u00e0 Eindhoven &#8211; Philips City &#8211; et j\u2019avais quitt\u00e9 le vaste hangar o\u00f9 elle se tenait sans rien dans mon sac, pour une fois. Je n\u2019avais pas trouv\u00e9 mon bonheur et j\u2019en \u00e9tais m\u00eame \u00e0 me demander si ce genre de divertissement \u00e9tait encore pour moi, la quarantaine approchant. <em>\u00ab&nbsp;<\/em><em>Ein reich, ein volk ein dhoven&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em>, comme on disait au temps o\u00f9 les rouges et noirs affrontaient l\u2019A.S Saint-\u00c9tienne en coupe d\u2019Europe. PSV pour Philips Sport Vereniging. Philips encore, ils en bouffaient de la maternit\u00e9 au tombeau. J\u2019avais dit \u00e0 Martha que je passerai ce week-end prolong\u00e9 \u00e0 Paris, chez mon pote, et elle n\u2019avait pas tiqu\u00e9, aucunement d\u00e9sireuse de me rejoindre dans la capitale. Un mensonge \u00e9hont\u00e9, encore un, puisque ma destination, apr\u00e8s Eindhoven, \u00e9tait Stuttgart o\u00f9 une amie \u2013 Greta \u2013 m\u2019avait laiss\u00e9 son adresse au cas o\u00f9 mes pas me guideraient dans son pays qui ne s\u2019appelait plus l\u2019Allemagne f\u00e9d\u00e9rale mais l\u2019Allemagne tout court depuis la chute du mur et l\u2019absorption du voisin stalinien. J\u2019avais juste emport\u00e9 un bagage laiss\u00e9, ma brosse \u00e0 dents, ma bo\u00eete de T\u00e9mesta, des mouchoirs et trois livres.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9poque, Greta \u00e9tait \u00e0 la t\u00eate d\u2019une petite entreprise d\u2019installations t\u00e9l\u00e9phoniques qui sous-traitait pour mon agence de la Cosmod\u00e9moniaque et, apr\u00e8s quelques ann\u00e9es de vache maigre o\u00f9 son petit commerce n\u2019avait pas prosp\u00e9r\u00e9, elle \u00e9tait retourn\u00e9e dans son heimat, \u00e0 Stuttgart, une ville que je ne connaissais que par son club de foot, le VFB Stuttgart. Les grandes villes d\u2019Europe n\u2019\u00e9taient d\u2019ailleurs pour moi que des \u00e9quipes de football et des couleurs de maillots, auxquels j\u2019ajoutais, pour ce qui \u00e9tait de l\u2019Angleterre, des noms de groupes de rock. Une g\u00e9ographie sommaire mais je n\u2019avais pas la pr\u00e9tention d\u2019\u00eatre si peu que ce soit g\u00e9ographe et les <em>\u00ab&nbsp;tristes fr\u00e8res Reclus&nbsp;\u00bb<\/em> (comme disait Marx) ne m\u2019int\u00e9ressaient que pour leur apport th\u00e9orique \u00e0 l\u2019anarchie.<\/p>\n\n\n\n<p>On avait eu un petit flirt. Plut\u00f4t, un espoir de grand amour pour moi et une histoire sans lendemain pour elle. On avait sympathis\u00e9, surtout au t\u00e9l\u00e9phone, et je lui parlais du peu que je connaissais de son pays quand elle ne tarissait pas d\u2019\u00e9loges sur la France, son pays d\u2019adoption. Je l\u2019avais invit\u00e9e \u00e0 passer au bureau le jour de mon 38 Special, un pot d\u2019anniversaire o\u00f9, fin saoul, j\u2019avais dragu\u00e9 devant elle une coll\u00e8gue, ce qui m\u2019avait valu un regard noir de sa part avant qu\u2019elle ne ramasse son sac \u00e0 main et ne claque la porte. De cet incident, j\u2019en avais d\u00e9duit un peu h\u00e2tivement qu\u2019elle en pin\u00e7ait peut-\u00eatre ne serait-ce qu\u2019un peu pour moi, et je m\u2019\u00e9tais mis en t\u00eate de pousser ce que je croyais \u00eatre mon avantage.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019avais invit\u00e9e dans un restaurant espagnol, \u00e0 Lille, et on avait d\u00e9jeun\u00e9 sur la terrasse avec un jet d\u2019eau et une architecture vulgaire qui se donnait des airs de jardins de l\u2019Alhambra. J\u2019y \u00e9tais all\u00e9 chauss\u00e9 de gros sabots, avec un petit cadeau et une chemise constell\u00e9e de c\u0153urs transperc\u00e9s de fl\u00e8ches. La s\u00e9miologie simpliste du parfait dragueur \u00e0 la mie de pain. Elle m\u2019avait pri\u00e9 de prendre le caf\u00e9 chez elle, dans son appartement de la banlieue lilloise, et je m\u2019\u00e9tais enhardi \u00e0 vouloir l\u2019embrasser. Elle s\u2019\u00e9tait \u00e9cart\u00e9e et avait fui l\u2019\u00e9treinte en soupirant <em>\u00ab\u00a0non, pas de \u00e7a. \u00c7a vaudra mieux pour toi comme pour moi\u00a0<\/em>\u00bb. Une phrase que j\u2019avais trouv\u00e9e un rien \u00e9nigmatique mais <em>\u00ab\u00a0ce que femme veut\u00a0\u00bb<\/em> (ou ne veut pas en l\u2019occurrence).<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9tait repartie un peu plus tard et, en gage de confiance ou pour r\u00e9compenser des assiduit\u00e9s qu\u2019elle avait pu trouver touchantes, elle m\u2019avait laiss\u00e9 son adresse \u00e0 Stuttgart. Le genre d\u2019invitation polie dont on sait tr\u00e8s bien qu\u2019elle n\u2019engagera \u00e0 rien. C\u2019\u00e9tait mal me conna\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Trans Europe Express, l\u2019Europe buissonni\u00e8re, comme aurait dit Blondin. De Eindhoven, j\u2019avais pris un train pour Li\u00e8ge et, de l\u00e0, un autre pour Cologne. J\u2019avais travers\u00e9 la Ruhr puis Dortmund et Karlsruhe pour arriver enfin \u00e0 Stuttgart en d\u00e9but de soir\u00e9e. Nanti de son adresse griffonn\u00e9e sur un bout de papier, je prenais un taxi qui me conduisait au pied d\u2019un immeuble un peu d\u00e9cati et couvert de graffitis sur le toit duquel avaient pouss\u00e9 des antennes paraboliques au milieu des chemin\u00e9es. C\u2019\u00e9tait l\u00e0. Elle m\u2019avait expliqu\u00e9 au t\u00e9l\u00e9phone qu\u2019elle habitait avec quelques couples d\u2019amis dans un appartement communautaire, \u00ab&nbsp;autog\u00e9r\u00e9&nbsp;\u00bb avait-elle pr\u00e9cis\u00e9. J\u2019avais imagin\u00e9 ces communaut\u00e9s d\u2019anars un peu artistes de Berlin ou de Munich qui avaient donn\u00e9 le meilleur de ce qu\u2019on avait appel\u00e9 le Krautrock (rock choucroute)&nbsp;; des groupes comme Amon D\u00fc\u00fcl II \u00e0 Munich ou Tangerine Dream \u00e0 Berlin. Elle ne s\u2019int\u00e9ressait pas au rock et ne jurait que par Mahler ou Schubert. Ce n\u2019\u00e9tait pas ma culture et je n\u2019avais rien \u00e0 opposer \u00e0 sa vaste \u00e9rudition musicale. Je me contentais de plaisanter avec ce mot de Verlaine le jour du si\u00e8ge de Paris par les Uhlans de l\u2019arm\u00e9e prussienne&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;enfin on va pouvoir entendre de la bonne musique&nbsp;!&nbsp;\u00bb. <\/em>C\u2019est \u00e0 peine si elle souriait.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019annon\u00e7ais \u00e0 l\u2019interphone et c\u2019est un grand barbu qui vint m\u2019ouvrir, habill\u00e9 d\u2019un short \u00e0 franges et d\u2019un t.shirt rouge portant l\u2019inscription nietzsch\u00e9enne <em>\u00ab\u00a0sans la musique, la vie serait une erreur\u00a0\u00bb<\/em> (en Allemand mais j\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 traduire). \u00ab\u00a0Avec aussi, me retins-je de dire. Il me conduisit \u00e0 la pi\u00e8ce principale, une grande salle o\u00f9 une dizaine de personnes mangeaient et discutaient bruyamment autour d\u2019une table en ch\u00eane massif, sans trop s\u2019inqui\u00e9ter de mon arriv\u00e9e. Greta vint vers moi et me pr\u00e9senta \u00e0 la tabl\u00e9e en disant simplement <em>\u00ab\u00a0c\u2019est un ami de Lille que j\u2019avais invit\u00e9\u00a0 et il m\u2019a fait le plaisir de venir\u00bb<\/em>. Comme si elle \u00e9tait un peu \u00e9tonn\u00e9e de ma pers\u00e9v\u00e9rance. Tout le monde me baptisa Dieter, et \u00e7a m\u2019allait bien, en r\u00e9f\u00e9rence au bomber du F.C Cologne, Dieter M\u00fcller. On m\u2019invita \u00e0 me mettre \u00e0 table et je piquais quelques chips et quelques knacks tremp\u00e9s dans la moutarde, avec un bock de bi\u00e8re qu\u2019on me remplissait g\u00e9n\u00e9reusement au fur \u00e0 mesure, comme pour me faire atteindre rapidement l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale qui semblait les avoir gagn\u00e9s toutes et tous. Ils braillaient en allemand et Greta avait parfois la bont\u00e9 de me traduire une phrase, genre <em>\u00ab\u00a0Hans dit que les Verts ont des chances d\u2019entrer au parlement de Bade-Wurtenberg\u00a0<\/em>\u00bb, ou <em>\u00abRenate \u00e9tait dans toutes les manifestations pacifistes contre les Pershing et les SS20, dans les ann\u00e9es 1980. Il y avait un de ces mondes\u00a0!\u00a0\u00bb<\/em>. J\u2019avais un peu honte de mon allemand toujours balbutiant apr\u00e8s 5 ann\u00e9es en deuxi\u00e8me langue. Ma professeur, Madame Jakubowski, d\u00e9sesp\u00e9rait du niveau g\u00e9n\u00e9ral de la classe. J\u2019avais les meilleures notes, qui ne d\u00e9passaient pas les 11\/20, et elle me remettait mes copies d\u2019un air pinc\u00e9 avec, souvent, ce commentaire assassin \u00e9crit \u00e0 l\u2019encre rouge\u00a0: <em>\u00ab\u00a0au pays des aveugles, les borgnes sont rois\u00a0\u00bb<\/em>. Il est vrai qu\u2019il n\u2019y avait pas les disques et les films en V.O pour entretenir et faire fructifier mes connaissances lacunaires. Je le regrettais maintenant am\u00e8rement.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me r\u00e9veillais le lendemain, le dimanche matin, et Greta \u00e9tait seule. Ils \u00e9taient tous partis comme une vol\u00e9e de moineaux, certainement pour nous laisser un peu d\u2019intimit\u00e9. Je leur en savais gr\u00e9 mais, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, je m\u2019excusais du d\u00e9rangement que j\u2019avais pu occasionner. Elle me dit que chacun laissait une certaine autonomie aux autres et qu\u2019on avait \u00e0 c\u0153ur de se laisser des moments de solitude (c\u2019est le mot qu\u2019elle avait employ\u00e9). Apr\u00e8s un petit-d\u00e9jeuner copieux, elle proposa de me faire visiter sa ville en m\u2019en expliquant les origines historiques et je savais tout des Souabes, de le Saint Empire Romain Germanique, de l\u2019\u00e9lecteur du Wurtenberg, de Bismarck, de l\u2019unit\u00e9 allemande, de la R\u00e9publique de Weimar et des usines Porsche et Mercedes Benz. Stuttgart, c\u2019\u00e9tait leur Detroit \u00e0 eux, leur Motor Ciy. Un pr\u00e9cipit\u00e9 qui n\u2019\u00e9tait qu\u2019un pr\u00e9ambule \u00e0 la visite. Des ch\u00e2teaux, des \u00e9glises, la grande gare (que je connaissais d\u00e9j\u00e0) et le mus\u00e9e o\u00f9 on avait d\u00e9jeun\u00e9. Elle faisait son travail de guide avec beaucoup de comp\u00e9tence et je m\u2019en voulais d\u2019\u00eatre si peu attentif \u00e0 ses explications. Je n\u2019\u00e9tais pas venu pour faire du tourisme, j\u2019\u00e9tais venu pour elle, mais comment lui expliquer.<\/p>\n\n\n\n<p>Un p\u00e2le soleil se refl\u00e9tait sur la vitre de son combi Volkswagen et les premi\u00e8res heures de l\u2019apr\u00e8s-midi se languissaient. Elle avait l\u2019air si bien dispos\u00e9e \u00e0 mon \u00e9gard que je me permettais, incorrigible, de tenter une approche maladroite qu\u2019elle repoussa avec d\u00e9termination.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Tu ne vas pas recommencer. D\u00e9j\u00e0 \u00e0 Lille tu avais essay\u00e9. Je t\u2019ai invit\u00e9 en ami et rien de plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me le tenais pour dit, rouge de honte et de confusion.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; J\u2019avais cru \u00eatre un peu plus pour toi.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Qu\u2019est-ce qui peut te faire penser \u00e7a&nbsp;? Je ne t\u2019ai jamais encourag\u00e9, au contraire. Pour qui tu te prends et qu\u2019est-ce que tu sais de moi, de mon pass\u00e9&nbsp;? J\u2019ai d\u00fb me prostituer, travailler dans des bo\u00eetes de strip-tease, tourner dans des films pornographiques\u2026 Et toi qui tu es, un petit fran\u00e7ais qui r\u00eave d\u2019un grand amour, d\u2019un coin de ciel bleu, d\u2019une aventure sentimentale. Je te rappelle que tu es mari\u00e9, que tu n\u2019es pas libre et que je ne serai jamais la ma\u00eetresse complaisante qui attend le mari volage pour le consoler de sa triste vie de couple, sa triste vie de merde\u2026 Et puis franchement, tu n\u2019es pas le genre d\u2019homme \u00e0 inspirer des passions&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Le coup de pied de l\u2019\u00e2ne.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Bon \u00e7a va, on va en rester l\u00e0. Je ne suis pas venu pour me faire humilier&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9tait \u00e9mue, au bord des larmes, et je lui demandais de me conduire \u00e0 la gare. Elle m\u2019avait mis une main sur la cuisse, comme pour att\u00e9nuer sa rudesse, mais l\u2019heure n\u2019\u00e9tait plus aux effusions et c\u2019est sans regret que je prenais un train en direction de Strasbourg avant encore un autre pour Lille. J\u2019aurais d\u00fb me balader avec un indicateur des chemins de fer, qui \u00e9tait soi-disant la lecture pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e de Marcel Proust et de Georges Simenon. J\u2019en \u00e9tais \u00e0 me rem\u00e9morer toutes les mauvaises plaisanteries qui couraient sur l\u2019Allemagne, de Mauriac et son <em>\u00ab&nbsp;j\u2019aime tellement l\u2019Allemagne que je suis ravi qu\u2019il y en ait deux&nbsp;\u00bb<\/em> jusqu\u2019\u00e0 Claudel et son <em>\u00ab&nbsp;en Allemagne, toutes les m\u00e9diocrit\u00e9s s\u2019additionnent&nbsp;\u00bb<\/em>. Des aphorismes de vieux con, certes, mais \u00e7a faisait du bien pour soigner ma blessure d\u2019amour propre.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019arrivais gare de Lille et je me d\u00e9cidais \u00e0 aller voir mon p\u00e8re en lui disant que je revenais d\u2019Allemagne mais que je comptais sur sa discr\u00e9tion, Martha me croyant \u00e0 Paris. Il \u00e9tait toujours v\u00eatu de son col roul\u00e9 informe qui lui donnait l\u2019air d\u2019un vautour, avec ses cheveux gris coup\u00e9s ras et ses lunettes sales. Il avait froid et se blottissait contre son radiateur, ayant pass\u00e9 un treillis qui devait dater de ses hauts faits d\u2019arme coloniaux. Un treillis sur le dos et des charentaises aux pieds, le go\u00fbt du baroud et la s\u00e9curit\u00e9 du foyer, c\u2019\u00e9tait l\u2019histoire de sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Ah les Allemands, y rigolent pas&nbsp;!&nbsp;\u00c7a a commenc\u00e9 dans les mines, on devait tirer le charbon pour eux, puis je les ai combattus dans la poche de Saint-Nazaire, avec les FFI. Pas de la tarte, oh non, pas une partie de plaisir.<\/p>\n\n\n\n<p>La radio \u00e9mettait un gr\u00e9sillement, coinc\u00e9e entre deux stations, la pendule \u00e9tait arr\u00eat\u00e9e sur midi ou minuit et un fond de caf\u00e9 noir de charbon fait la veille stagnait dans un r\u00e9cipient sale. Je constatais que son \u00e9tat, proche de la s\u00e9nilit\u00e9, ne s\u2019am\u00e9liorait pas. J\u2019essayais laborieusement de lui expliquer les raisons de ce voyage, sentant bien qu\u2019il \u00e9tait inutile d\u2019en dire plus. Il recommen\u00e7ait \u00e0 me raconter ses guerres dans des pr\u00e9cipit\u00e9s biographiques que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 entendu mille fois.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Et l\u2019Indochine&nbsp;! On \u00e9tait en patrouille et un python est tomb\u00e9 d\u2019un arbre et s\u2019est enroul\u00e9 autour d\u2019un camarade. J\u2019ai pass\u00e9 des semaines \u00e0 l\u2019infirmerie \u00e0 cause d\u2019attaques de paludisme. Sur la fin, j\u2019ai assur\u00e9 la protection du Mar\u00e9chal De Lattre De Tassigny au palais du gouverneur, \u00e0 Sa\u00efgon. Puis l\u2019Alg\u00e9rie, charg\u00e9 de la pacification \u00e0 Constantine en 1962, juste apr\u00e8s les accords d\u2019\u00c9vian\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019arr\u00eata un moment avant de me regarder fixement&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Mais dis-donc, ta copine allemande, c\u2019est pas une ma\u00eetresse au moins&nbsp;? Moi, j\u2019ai jamais tromp\u00e9 ta m\u00e8re, \u00e0 part une petite visite dans un bordel de Sa\u00efgon, mais \u00e7a compte pas\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oh non, rassure-toi, c\u2019\u00e9tait rien de s\u00e9rieux. Et maman, \u00e7a va&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; J\u2019ai \u00e9t\u00e9 la voir \u00e0 l\u2019h\u00f4pital dimanche dernier. C\u2019est p\u00e9nible, elle me fait toujours les m\u00eames sc\u00e8nes. Et que je l\u2019ai tromp\u00e9e, et que je l\u2019ai jamais aim\u00e9e. Je la laisse parler mais j\u2019ai envie de m\u2019en aller. Je d\u00e9pose mes chocolats dans sa chambre et je m\u2019en vais.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; \u00ab&nbsp;Termin\u00e9, je coupe&nbsp;!&nbsp;\u00bb, comme tu disais dans le temps quand elle te harcelait avec ses j\u00e9r\u00e9miades.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ah oui, tu te souviens de \u00e7a&nbsp;? Bon, je vais me faire \u00e0 manger&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a signifiait que l\u2019entretien \u00e9tait termin\u00e9. Il n\u2019avait qu\u2019\u00e0 ouvrir une bo\u00eete de sardine ou sortir une tranche de p\u00e2t\u00e9 mais c\u2019\u00e9tait comme s\u2019il parlait de se mettre aux fourneaux pour un festin. Ma m\u00e8re avait une mani\u00e8re toute \u00e0 elle de prendre cong\u00e9&nbsp;: <em>\u00ab&nbsp;bon, on n\u2019a plus rien \u00e0 se dire&nbsp;\u00bb<\/em>. C\u2019\u00e9tait cens\u00e9 me signifier qu\u2019elle \u00e9tait fatigu\u00e9e et qu\u2019elle \u00e9tait lasse de parler. Ils avaient pass\u00e9 leur vie \u00e0 se d\u00e9chirer et, avec mes fr\u00e8res, on laissait passer les orages qui \u00e9clataient souvent les dimanches soirs. On ne savait pas pourquoi. On faisait des tentatives vaines pour amener ma m\u00e8re au calme et la faire taire, quand lui prenait place dans son fauteuil et allumait ses cigarettes <em>Troupes<\/em> les unes apr\u00e8s les autres. La fum\u00e9e sortait de ses narines comme d\u2019une locomotive<em>. <\/em><em>Termin\u00e9, je coupe&nbsp;! <\/em>Il pouvait dire \u00e7a des dizaines de fois avant que le flot maternel ne se tarisse. Le lendemain \u00e0 l\u2019\u00e9cole, je disais \u00e0 mes camarades que mes parents s\u2019\u00e9taient encore disput\u00e9s, mais cette fois bien plus fort que d\u2019habitude, et que je croyais qu\u2019ils allaient enfin divorcer. Quelle chance&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ils restaient ensemble, rarement pour le meilleur et toujours pour le pire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019avais plus qu\u2019\u00e0 prendre le bus qui me ramenait \u00e0 la fronti\u00e8re. Il \u00e9tait tard et je m\u2019effor\u00e7ais de ne pas faire de bruit pour ne pas r\u00e9veiller Martha. Je n\u2019\u00e9tais cens\u00e9 rentrer que le lendemain, le lundi de P\u00e2ques, et, avant de m\u2019endormir, je brodais une histoire qui justifi\u00e2t mon retour plus t\u00f4t que pr\u00e9vu. J\u2019\u00e9tais devenu tr\u00e8s imaginatif quand il s\u2019agissait de lui servir des mensonges cr\u00e9dibles sur lesquels elle ne demandait m\u00eame plus d\u2019explications, par peur de trop creuser et d\u2019arriver \u00e0 une v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019il valait mieux taire.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, j\u2019achetais une carte postale \u00e0 la fronti\u00e8re et je la confiais aux bons offices de la Poste fran\u00e7aise avec son adresse sur l\u2019enveloppe et la simple mention <em>\u00ab&nbsp;ich liebe dich, Greta&nbsp;\u00bb<\/em>, en allemand dans le texte. Une bouteille \u00e0 la mer ou une bouteille dans les eaux du Rhin pour une Ondine ou une Walkyrie, mais je me sentais soulag\u00e9, un peu honteux devant la stupide banalit\u00e9 de la phrase qui r\u00e9sonnait comme un clich\u00e9, un clich\u00e9 d\u2019amour (comme chantait Christophe).<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s tout, en petit fran\u00e7ais m\u00e9diocre inapte \u00e0 inspirer les grandes passions, comme elle avait dit, je n\u2019avais pas \u00e0 se montrer plus inspir\u00e9. Ist es nicht&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em>26 d\u00e9cembre 2022<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Stuttgart On \u00e9tait all\u00e9s, David et moi, \u00e0 une foire aux disques \u00e0 Eindhoven &#8211; Philips City &#8211; et j\u2019avais quitt\u00e9 le vaste hangar o\u00f9 elle se tenait sans rien dans mon sac, pour une fois. 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